‹ Les buveurs d'eauChapitre 18 sur 18 · IV. — GLAIRE · texte numérisé non relu

IV. — GLAIRE

Comme il s'y était engagé, Lazare avait cessé tout à coup ses visites chez Claire. Au bout de quelque temps, Eugène, très-étonné de cette rupture, dont il ne pouvait soupçonner la cause, vint chez Lazare pour lui en demander l'explication. L'artiste lui fit très-franchement part de ses motifs. Eugène parut d'abord ne pas accepter sérieusement la révélation qui venait de

lui être faite. U fallut toute F'hisistancé àe Lazare pour lepensuader que rien n'était èxàgërë dans tout ce qu'il lui avait dit. -^ Claire est bien loin de se douter de cela, fit Eugène; elle ne comprend rien à votre absence, et s'imagine qu'elle ou moi nous avons fait ou dit à notre insu quelque chose dont votre amourpropre, que nous savons un peu irritable, se sera froissé. Elle m'envoyait positivement m'en expliquer avec vous. Me voilà en vérité fort eihbarrassé pour lui répondre, car enfin je né puis pas lui faire connaître le véritable motif de votre retraite ; mais voyons, là, entre nous et bien sîncètemeht, ne pouvez-vous pas vaincre ce... sentiment? ajouta Eugène après une courte hésitation. Depuis un mois que vous n'avez pas vu Claire, l'absence a dû faire son œuvre d'oubli. J'accepte vos scrupules, mais je me demande s'ils sont bien légitimes.

— Je ne puis rien vous dire de plus que ce que vous savez, répondit Lazare. Quand je croirai pouvoir retourner chez vous, sans danger pour mon repos, — je ne parle pas du vôtre, qui ne peut se croire menacé, — vous m'y verrez revenir, et je souhaite que ce puisse être bientôt. Jusque-là ne nous voyons nî ailleurs ni ici.

— Pourquoi ? demandait le jeune homme un peu étonné. Je comprends que vous ne veniez point chez Claire ; mais que moi je vienne chez vous, cela est tout différent.

— Après Taveu que i*ai dû vous faire, reprit Lazare, nous serions mutuellement emban*assés vis-à-vis Tun de l'autre. Les circonstances nous font une situation exceptionnelle. Pour la tranquillité et la sincérité de nos relations fiitures, attendons que la cause qui les aura momentanément suspendues n'existe plus.

— ^ Vous êtes un angulier garçon.

— Au moins reconnaitrez-^vous quil n'y a rien de suspect dans ma conduite ?

— Vous êtes d'une loyauté rigoureuse, je le reconnais, dit Eugène ; mais pourquoi Tétendez-vous jusqu'à nos rapports peraotmels? Les raisons que vous me donnez pour ne pAos nous voir paraissent avoir été improvisées dans le dessein cle dissimuler votre intention véritable, t

— Je vous ai fait un aveu (fai doit vous donner la mesure de ma franchise.

— Eh bien, soit ! j'accepte votre arrangement; mais voiis allez me promettre une chose.

— Laquelle ?

-* C'est que vous vous souviendrez que j'aurai toujours du plaisir à vous voir et à vous étt-e agréable. J'ai confiance dans votre talent et dans son avenir, et ce sera m'obliger que de me fournir des occasions de vous le prouver en n'hésitant pas à me demander un service. Ce que je vous dis là est très-franc, Lazare, entendezle bien. Vous avez dans l'esprit de fâcheuses disposi-

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lions qui vous tiennent presque toujours en état d'hostilité préventive^ contre une classe de la. société que vous ne connaissez pas. Laissez-moi vous prouver que vous êtes quelquefois dans Texagération^ et si une sympathie bienveillante s'offre à vous être utile et à vous rapprocher du but où tendent vos efforts, en sup]f)rimant quelques-uns des obstacles qui vous en séparent, accueillez-la sans la soumettre aux subtilités d'une analyse défiante ; voilà ce que je voulais vous dire, et bien vous dire, souhaitant que vous ayez bien entendu.

— Mais je crois vous avoir donné la preuve que Je vous avais compris, répondit Lazare ; il n'y a pas encore longtemps que j'ai ^u recours à vous.

— Eh bien ! pour le présent et pour l'avenir, reprit Eugène, agissez de la même façon. Voyons, je m'en vais d'ici, continua le jeune homme moitié riant, moitié sérieux; je n'y reviendrai que lorsque vous me rappellerez, et j'ignore quand vos scrupules feront cesser ma disgrâce. Vous manque-t-il quelque chose pour travailler?

— Ce ne sont pas les moyens de travail qui me manquent, reprit Lazare; c'est l'instinct du travail luimême.

— Cependant, dit Eugène, vous étiez en train de peindre quand je suis entré. Vos brosses sont encore fraîches, vous voyez bien que vous travaillez.

— Je n'appelle pas travailler, répondit l'artiste, une

lutte pénible avec Timpuissance de produire. Mieux vaudrait me croiser les bras que de me fatiguer quotidiennement en d'inutiles efforts qui n'ont pour résultat que le découragement.

— Peut-être êtes-vous trop difficile avec vous-même^ reprit Eugène. Voyons donc ce que vous faites.

Et avant que Lazare eût pu prévenir son mouvement^ le jeune homme avait retourné la toile posée à Tenvers sur le chevalet de Tartiste, dont le visage rougit subitement. Eugène avait un peu pâli au contraire. -— Je cn)yais^ fit-il, vous avoir entendu dire que vous ne saviez pas faire le portrait? Celui-ci me parait pourtant réussi ; je retrouve bien Claire dans cette figure modeste, qui pourrait servir de type à la déesse des vertus domestiques.

— Comment ! s'écria Lazare^ vous trouvez cela ressemblant? mais vous ne Tavez donc jamais vue !

Eugène regarda l'artiste avec étonnement : — Je parle de la femme que je connais, et non d'une autre, répliqua-t-il. J'ignore comment vous l'avez vue ou cru voir; mais telle qu'elle existe, elle est reproduite sur cette toile, une image réfléchie dans une glace ne serait pas plus fidèle : c'est bien là son front calme, ses cheveux régulièrement lissés de la même façon, sa bouche, qui ne connaît qu'un sourire, et ses yeux, qui semblent toujours chercher une erreur dans une addition. Quoi que vous en disiez je reconnais Claire : seulement la

présence de son portrait dans cet fttefier m'explique bien des choses, et partîèulièrement ]a raison qui vous porte à m'en exclure ; mais on aurait pu arranger cela pour la commodité de tout le monde. Je ne serais pas venu à Tfaeure des séances.

-- Comment ! dit Lazare avec un pénible étonnement, vous supposez...

— Laissez-moi achever, reprit Eugène en arrêtant par un geste une protestation de Lazare. Je ne tire de la venue de Claire chez vous aucune conclusion qui puisse sérieusement m'alarmer, ou offenser votre loyauté que je ne mets pas en cause. J'aurais de là répugnance à vous croire capable d'avoir fait usage, pour me nuire dans son affection, des confidences que vous avez reçues à propos de la véritable nature de mes sentiments pour elle. Comment et pourquoi vous vous en êtes épris, je pourrais vous l'expliquer, si vous ne le saviez pas mieux que moi. Claire vous aura séduit à son insu, je n'en fais pas doute, précisément par tous les côtés que j'apprécie le moins chez une femme, par la modestie de ses goûts, par l'inaltérable douceur de son caractère, par cette beauté vague qui ne se précise que sous l'empire d'impressions un peu vives, dont sa tranquille natufe évite le retour beaucoup plus qu'elle ne le recherche. Ajoutez à cela une intelligence sérieuse, réservant seulement pour l'art et ce qui s'en approche des facultés d'enthousiasme et de passion que

je souhaiterais lui voir, appliqpei? nioins\spécialeineiit. Cela plus que le seste aura^ jlmagine^ fait naître entre elle et vous une fraternité de race à laquelle mon ignorance boui^eoise n'a pa9 le droit de prétendre. Par ceux de vos entretiena auxquels j'ai assisté, je devine quels étaient vos entretiens dii)tète-à4ète. Le jour où vous avez soupçonné les dangers qu'on peut courir à faire quotidiennement de l'esthétique arec une jolie femme dont on a l^amant pour ami, vous avez cessé de venir, espérant que l'absence arrêterait le mal à son début; mais soit que vous ne l'ayez pas pris à temps, soit que le mal ait eu des racines plus profondes que vous ne l'aviez cru, l'expérience vous a donné un démenti. Ceci est la première phase de votre. passion, car c'en est une

— Vous l'ai-je nié? répliqua Lazare.

Eugène étendit en souriant sa main vers le portrait de Claire. — Devant une telle preuve, cela serait inutile.

— Mon ami, s'écria Lazare, je vous donne ma parole d'honneur que ce portrait est une oeuvre de souvenir. Et tenez, s'il faut tout vous dire, j'ai presque du regret que nos relations aient pris, depuis quelque temps, un certain tour d'intimité qu'elles n'avaient pas auparavant.

•^ Je le comprends, répliqua Eugène avec une cer^ taine vivacité. Cette intimité devient un obstacle devant lequel se cabrent vos scrupules, qui dans d'autres cir-

constances auraient passé outre. Je suis votre ami^ je vous l'ai prouvé, j'ai tout à Theure manifesté le désir de vous le prouver encore, et cette amitié vous gène. Que nous devenions étrangers, vous n'avez plus aucune raison de ménagements, je rentre à vos yeux dans le droit commun ; votre passion continue, puisqu'elle peut agir en liberté^ à obéir à l'égoiste devise du désir : chacun pour soi. En deux mots, ajouta Eugène en désignant la toile où souriait la figure de Claire, vous n'hésiteriez plus à dire à l'original ce que vous dites sans doute au portrait.

Lazare se promenait à grands pas dans son atelier en cassant par petits morceaux le manche d'une brosse qu'il tenait à la main. — Je ne sais pas si vous allez bien me comprendre, dit-il enfin ; mais j'affirme que tout ce que vous allez entendre est la vérité, et,, si singulière qu'elle vous paraisse, vous m'obligerez en y ajoutant foi. Et d'abord, je vous le répète, madame Claire n'est jamais venue ici, et je ne l'ai pas vue depuis le jour où j'ai été chez elle pour la dernière fois. Lorsque je me suis condamné à ne plus la voir pour la raison que vous savez, j'espérais bien que cette absence amènerait l'oubli ; ce n'était là, à ce qu'il paraît, qu'un remède de bonne femme. Malgré moi, toutes mes pensées retournaient aux lieux que j'avais quittés : ma vie était troublée et bouleversée, comme je vous le disais un jour, par un amour entré chez moi ainsi qu'un coup

de vent par une fenêtre. C'est alors que j'ai songé à utiliser cet amour tout en le servant.

Eugène dressa la tète et parut écouter avec plus d'attention.

— J'arrive à l'origine de ce portrait, continua Lazare; elle vous expliquera quelle véritable signification peut avoir sa présence dans mon atelier, et fera, je l'espère, disparaître toute équivoque de votre esprit. On m'avait dit, et j'avais lu souvent, que l'amour possédait une puissance d'inspiration dont l'art pouvait faire son profit. Des chroniques ont cité des exemples de chefsd'œuvre qui n'avaient pas d'autre source. J'ai voulu renouveler l'expérience, j'ai fait poser mes souvenirs^ et j'ai commencé ce portrait. Je vous en ai dit assez pour craindre de vous dire tout. J'avouerai donc que j'avais un double but en me mettant à l'œuvre. D'abord je me rapprochais de celle dont je m'étais éloigné volontairement pour des raisons que je vous ai fait connaître. Ensuite cette tentative devait avoir pour résultat de fixer mes irrésolutions. Si la passion de l'homme avait un écho dans le travail de l'artiste, l'œuvre qu'il allait produire sous l'influence de cette passion en porterait l'empreinte. Ce portrait ne serait pas seulement une reproduction plus ou moins fidèle d'une figure périssable, mais une création vivante. Alors tout était dit. Au lieu de combattre cet amour comme j'avais tenté de le faire, je l'acceptais avec ferveur. Amant, je fai-

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sais de ma passion Thôte as^du de ma solitude^ où elle eût été peine, à la condition qu'eUet se ferait l'esclave de Vartiste aux heures du travail^ — que.le seiitimient deviendrait un instrument.

— El, dans votre opinion, que vous a répondu Texpérience? demanda Eugène

— Vous le voyez, répondît Lazare en indiquant sa toile.

— Si vous me demandez mon impression exacte, dit le jeune homme, je vous répéterai ce que je vous ^i dit déjà : — C'est Claire à n'en pas douter. Cependant, exposez publiquement cette figure, je doute qu'elle attire le regard, parce que l'exactitude même de sa ressemblance la rejette dans la foule des types insignifiants qui n'intéressent personne.

— Alors ceci est la preuve de mon impuissance, répondit Lazare. Cette figure ne ressemble donc pas au modèle que je voulais incarner dans le monde de l'art ! Ce n'est qu'un masque froid où manque la vie qui perpétue les œuvres, et le sceau qui est l'emi^einte de la création.

— Enfin, demanda Eugène, la conclusion? En sup^ posant que le miracle païen se renouvelât pour vous, et que cette image peinte s'animât sur cette toile et des« cendit devant vous comme autrefois la statue devant Pygmalion, que hii diriez-vous ?

— Rien^ répondit Lazare^ car je ne reconnattrais pas ma Galathée.

— Vous êtes fou, maj^ v.Qtre folie .eçt anm3Qi)te, interrompit Eugène. Cependant, puisque vous convenez que votre expérience a échoué, que, deviendra vôtre amour? Vous comprenez que ceJa m'intéresse.

— Mon amour, dit Lazare en regardant s^ toile^» mon impuissance Ta Uessé ; laissez-lui le temps de mourir.

— Vous me préviendrez pour Tenterrement, répliqua Eugène. Seulement permettez moi de vous dire une chose.

— Dites.

— C'est que ma très-faible intelligence n'atteint pas à la hauteur de votre système. Cette bizarre transformation de la passipn. en instrument, comme vous dites, me paraît tout simplement le dernier mot 4^ Tégoïsme, et je la trouve, monstrueuse.

AiQ$i que Lozare.yçn^it de.jf^^f^e pres^tir^ lapas* sion de l'artiste poiff Clair^j^u^du^pi^^s laftréoccupation d'esprit à laquelle ^ aya^t.cru.doimer. q^..nom, s'était éteinte dans l'isolea^t, cçapQ^pjie une lapp^dans un lieu sans air. Il .avait pi^9qu^.g$u*d?rai^Re à ta i^ne femme du temps inutile que Iqi await^faii perdre le stérile souv^ir qu'il, avait emporté d'elle* Environ deux mois après la visite qu'il j^vait reçue d'flii^ène, il ui écrivit ce mot, qui devf^it avoir pour lui une signiti-

cation convenue : « Je vous invite à Tenterrenient. Venez. »

Cet étrange billet tomba entre les mains de Claire qui en demanda l'explication à Eugène. Celui-ci se rappela ce que Lazare lui avait dit de la mort de son amour; il ne put s'empêcher de rire et livra à sa maîtresse le mot de Ténigme. Elle en rit avec lui^ mais demeura rêveuse quand elle fut seule. Cette révélation surprenait Claire au milieu des dernières crises qui précèdent la fin d'une passion épuisée par les lassitudes d'une longue lutte. Depuis l'absence de Lazare, Eugène avait repris son train de vie ordinaire, et dans la solitude où il la laissait, Claire avait souvent regardé la place occupée autrefois par l'artiste. Aux heures mêmes où celui-ci évoquait son souvenir pour le fixer sur la toile, elle appelait son image pour l'asseoir auprès d'elle au coin de cette cheminée où ils avaient passé de si bonnes soirées. En apprenant l'existence de cet amour posthume, elle ne s'en offensa pas. Peu à peu cette idée d'avoir été aimée par Lazare combla dans son cœur le vide que venait chaque jour y faire la pensée de ne l'être plus par Eugène. Celui-ci, emporté au courant des distractions qui réloignaient de plus en plus de sa maîtresse, ne prenait point garde aux singuliers changements qui se produisaient en elle, tant dans ses manières que dans son langage. Un jour, sans pleurs, sans plainte, sans reproche, ils se quittèrent, n'ayant rien à se pardonner.

tant ils avaient déjà oublié tous deux le mal qu'ils avaient pu se faire Tun à l'autre, pendant une époque de leur vie, dont le dernier chapitre devait être un adieu froidement poli, comme peuvent en échanger deux étrangers qui, après avoir voyagé ensemble, se séparent pour aller chacun de son côté. Eugène, engagé vers ce temps dans une intrigue demi-sérieuse qui tendait sous ses pas la chausse-trappe d'un contrat de mariage, ne voyait que très-rarement Lazare, qui ignorait sa rupture avec Claire. Lazare, l'apprit de la jeune femme ellemême, dont il reçut à son grand étonnement la visite un matin. La voyant vêtue de noir il ne put s'empêcher de lui demander à quelle occasion elle était en deuil.

— Mais, répondit-elle en souriant, depuis un certain billet de faire-part qui m'est tombé entre les mains.

— Et, dit Lazare, si le mort en question faisait comme mon patron ?

Claire ne répondit pas... ce jour-là.

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