TORTONI
Sous le premier Empire, Tortoni avait déjà une réputation très grande. Toutes les opinions politiques s'y convoquaient sans se heurter; l'habileté de Tortoni comme cuisinier avait fait de son établissement un centre où anciens terroristes, royalistes, jacobins, bonapartistes accouraient pour apprécier les sauces du célèbre restaurateur qui était le Trompette de son temps.
Un jour, le préfet de police le fit appeler et lui dit que dans son établissement un homme avait mal parlé de l'Empereur. Il lui fallait cet individu ou on fermait le café. Tor-
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toni se vit perdu. Dans ce public si nombreux comment trouver l'auteur des propos séditieux? Le limonadier eut une idée de génie. Il demanda à Prévost, son premier garçon, quel était le plus mauvais de ses clients. Prévost lui signala un ancien employé chez M. de Lavalette qui, chaque matin, entrait au café, lisait tous les journeaux, buvait un simple verre d'eau pure et partait sans payer. Pour Tortoni, celui qu'on cherchait ne pouvait être qu'un consommateur aussi mauvais ; sans hésiter il donna son nom au préfet de police. Du même coup il contentait l'autorité et se débarrassait d'un client exigeant et sans valeur.
Comme Vatel, Tortoni se tua, cet homme gai et railleur se brûla la cervelle, mais la vogue resta à son café qui fut florissant sous la Restauration, Louis-Philippe et Napoléon III.
Talleyrand, M. Thiers, M. de Jouy, de Lacrételle, le comte d'Orsay, célèbre par son élégance, lecomtedeMontrond, undesroisde la mode, le docteur Véron, qui fut directeur
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de l'Opéra et du Constitutionnel, Alphonse Royer, un des successeurs de l'auteur des Mémoires d'un Bourgeois de Paris à la direction de l'Opéra; lord Seymour, célèbre par ses excentricités; Khalil-Bey, plus tard Khalil-Pacha, ministre à Constantinople et ambassadeur de Turquie à Paris; Gregori Ganesco, qui eut son heure de célébrité sous l'Empire et pendant la présidence de M. Thiers, ont fréquenté Tortoni. Le prince, alors comte de Bismarck, s'est assis à sa terrasse; de retour à Paris après vingt-deux ans d'exil, les princes d'Orléans sont allés s'y reposer, Aurélien Scholl, Albert Wolff, Yvan de Woestyne , le peintre Manet, Georges Ebstein, Albéric Second, Adolphe Gaiffe sont encore des habitués du fameux établissement.
C'est là qu'au commencement de 1879 M. Bennett, propriétaire du New- York Herald, rencontra M . de Wœstyne et lui proposa de se rendre dans l'Asie centrale, à Tétatmajor du général Kauffmann,pour adresser de là, télégrammes et correspondances. A
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cette époque on croyait que la guerre allait éclater entre la Russie et l'Angleterre à propos de l'Afghanistan. Le soir même le journaliste français prenait le train pour Saint- Pétersbourg.
BRASSERIE DE LOPÉRA
L'Opéra n'est plus rue Le Peletier, les couloirs sombres, les portes noires, les murs humides qui arrêtaient l'œil du promeneur suivant l'une ou l'autre des deux galeries du passage de l'Opéra ont disparu ; le café Divan de l'Opéra est devenu une brasserie.
Cet établissement a eu une brillante clientèle ; c'était d'abord Pier Ange Fiorentino, le célèbre critique du Constitutionnel et du Moniteur, alors officiel. Fiorentino était un Italien écrivant admirablement le français, mais son avarice sordide en fit la bête noire des artistes .qu'il exploitait impudemment. Paul
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de Saint- Victor, le brillant auteur de Hommes et Dieux, des Deux Masques, le critique dramatique du Moniteur universel, qu'une mort brusque a enlevé à l'art. Faure, Roger, les célèbres artistes de l'Opéra, Roger de Beauvoir et beaucoup d'autres.
La brasseriea toujours son public littéraire, Charles Monselet, chroniqueur à V Evénement, chargé de la revue des théâtres au Monde Illustré, Emile Dehau, Camille Etiévant, Georges Duval, Paul d'Orcières.
Un des compositeurs de V Evénement joua à M. Georges Duval un tour très drôle — pour la galerie. Le rédacteur du journal de M. Magnier avait mis son nom au bas d'un article découpé ou copié dans Gérard de Nerval; le Figaro dévoila la supercherie ; un peu plus tard, M. Duval signait du Balzac, cette fois encore il fut pris la main dans le sac et les journaux s'amusèrent à ses dépens. Il s'excusa en rejetant la faute sur sa mémoire. A peine a-t-il jeté un coup d'œil sur la prose des autres qu'immédiatement, s'il a un article a écrire, il met sur le papier des chapitres
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de Fauteur des Filles de Feu ou de celui de la Comédie humaine, et il doit s'écrier, avec l'accent de Dupuis dans les Sonnettes :
— Fâcheuse mémoire !
Pour en revenir à la farce du compositeur, disons qu'au moment même où Ton plaisantait M. Duval, il changea une lettre de son nom au bas d'un article, il remplaça Ta par un o, ce qui faisait Georges Duvol. Etaitce pour prévenir les lecteurs de Y Evénement que l'article était encore copié que le trop facétieux typographe opéra ce changement ?
C'est possible.
Fâcheuse mémoire !