LE RAT- MORT
omme beaucoup d'autres établissements publics, cafés ou restaurants, le Rat-Mort a dû sa vogue aux écri- •^1 vains qui l'ont fréquente. Non pas qu'à eux seuls les écrivains puissent former une clientèle sérieuse, mais ce sont leurs connaissances, dont le nombre est incalculable, et les curieux qui envahissent les tables et forment un public consommant beaucoup et payant en général assez régulièrement.
Autrefois, quand on savait que M. de Villemessant et sa rédaction allaient dans un restaurant quelconque , vite de nombreux consommateurs s'y précipitaient pour voir manger et entendre parler le célèbre directeur du Figaro. Dans cette queue qui suit la gent écrivante, il y a les familiers, les aspirants familiers et les timides. Les premiers font parade des places de théâtre qu'ils obtiennent, des billots qu'on leur donne pour
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assister aux réunions scientifiques, littéraires ou agricoles. Les seconds recueillent les épaves que veulent leur laisser les plus avancés en faveur; quant aux troisièmes, ils cherchent une occasion de faire remarquer leur présence en écoutant les conversations politiques, artistiques, suivant les jeux et prononçant de loin en loin quelques paroles.
Autrefois , alors qu'on s'occupait beaucoup d'art et fort peu de politique, — il faut bien avouer que les affaires n'en allaient pas plus mal, — tout le monde était mêlé, toutes les écoles étaient confondues ; mais lorsque, quittant le journal, la politique s'est mêlée au roman, à la sculpture et à la peinture, les sociétés se sont séparées, formées par groupes, et il fut admis que tel barbouilleur avait énormément de talent pour la reproduction sur la toile d'un cube de pierre de taille ou d'une casquette graisseuse, que tel romancier possédait un génie hors ligne parce qu'il avait fait une description d'un ouvrier se grisant chez un marchand de vin, si ce peintre ou cet écrivain avaient des opinions avancées. Le Titien ou Raphaël sont placés, dans cette école, bien au-dessous de MM. Courbet et Manet.
Chaque groupe eut donc son café à lui, et on sut qu'à tel établissement se réunissaient les démocrates réalistes, qu'à tel autre on trouvait les réactionnaires, c'est-à-dire les admirateurs sincères et sans parti pris de tout ce qui est beau. Le café du Rat-Mort , après avoir été un rende/ purement littéraire, se changea en un centre poli-
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tique où l'on s'admirait mutuellement, où chacun riait des idéologues.
Le vrai nom du Rat-Mort est café Pi galle, situé en face de la Nouvelle-Athènes, établissement fréquenté par beaucoup d'hommes de lettres Les débuts du café Pigalle furent des plus modestes : mais un hasard heureux le fit sortir de l'obscurité, et du jour au lendemain il eut la clientèle de son concurrent.
Alfred Delvau , Castagnary et Alphonse Duchesne furent ses premiers habitués. Ayant eu une dispute avec le patron de la Nouvelle-Athènes, ils traversèrent la rue et allèrent s'attabler au nouveau café. Les peintures étaient encore fraîches, les plâtres encore humides, et l'on respirait dans la salle du premier étage une odeur tellement désagréable qu'un des nouveaux clients dit : « Cela sent le rat mort ici. » Le café était baptisé
Bientôt toute la bande des amis des déserteurs de la Nouvelle-Athènes les suivit. Henri Mùrger y alla quelquefois. A. Pothey, le graveur sur eauforte, devenu rédacteur du Gaulois, y montra sa bonne et franche figure. Les peintres, les sculpteurs, les acteurs, les cabotins y arrivèrent. Des figurantes, des modèles d'atelier jouaient entre elles des consommations que payaient les hommes. Les joueurs de cartes ou de billard causaient art el littérature après une capote ou entre deux carambolages. Le soir se retrouvaient là presque tous les habitués du café de Madrid. La barbe rouge d'Eugène Ccyras brillait sous les reflets du gaz, et le poète Desnoyers, dont nous avons déjà
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cité le nom, cherchait, comme toujours, un ami résolu qui voulût bien dépenser quelques sous en sa faveur. Il faut dire que ses recherches étaient généralement couronnées de succès. Il ignorait absolument ce que c'était que de payer pour lui, et surtout pour les autres. Un jour, pourtant, se trouvant avec Monselet, ils burent chacun deux bocks dont Desnoyers solda le montant, soit un franc. Ce fait étrange, inouï, le surprit tellement, que ce jour devint une date dans sa vie. Quand on lui parlait de n'importe quoi, il disait :
« C'e3t huit jours avant la soirée où je payai deux bocks à Monselet. » Ou bien : « C'était six mois ou un an après que j'ai eu payé deux bocks à Monselet. » Ces deux consommations soldées par lui et bues par un autre, Desnoyers n'en perdit jamais le souvenir.
M. Catulle Mendès donnait quelquefois des soirées à ses amis, il faisait prendre les consommations au café Pigalle. Ses invités, tous poètes, faisaient assez souvent une station au Rat-Mort. Coppée, Henry Cantel, Albert Mérat, Léon Cladel, se sont assis souvent sur ses banquettes. Aujourd'hui, le rendez-vous des parnassiens est la boutique de l'éditeur Lemcrre.
Fendant la Commune, les habits brodés brillaient au Rat-Mort. Bon nombre de ses habitués étaient devenus colonels, intendants, membres du conseil siégeant à l'Hôtel de ville. Un des types les plus bizarres de cette époque était un nommé Masst.net de Marancourt. Cet individu avait d'abord essaye de pénétrer dans le parti catholique, et