CARTE DE NOS METS
ASSAISONNES DE PERIPUBASES
ET D*£PITHETES
Par MM. Jallon, Dubloc, Yentenat et Bary.
EUu poissonneuse et nourrissante. Pain crotté. Nectar de Suresnes, fort en couleur, et d'un goût moisi, rinoures des verres et bouteilles de Messieurs Cl., W. et consorts.
Lundi. ~- Soupe verte. Trogne de bœuf élastique. Haricots pétulants, ou gluante omelette.
Souper. — Riz rocailleux ou vermicelle pâteux. Trogne de mouton marbrée.
Mardi. — Soupe grasse proprement, improprement, et malproprement dite. Trogne de bœuf à la tartare ; pommes de terre en végétation et collier de mouton verdoyant.
Soir. — Viande blanche filandière. Salade véreuse; buile à éclairer; vinaigre vivant.
Mercredi. — Soupe grasse aqueuse. Trogne de bœuf gorge de pigeon. Lentilles paille et pierres.
Soir. — Trogne de mouton pourri. Laxatifs primeaux Du poires cuites.
Jeudi. — Soupe soi-disant grasse. Bœuf rubicond. Fromage de pourceau tricolore ou national, ou le sanguinaire boudin, successeur de la piquante saucisse. Pommes à cochons sauvages.
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Soir. — Bœuf à la mode (du lycée) sTee de la gelëe. Fromage de Neufchâtel au mastic. Pommes des bois.
Vendredi. — Soupe rerdoyante et marécageuse. Bruyants haricots, imprégnés des doigts de Laurent. Œufs bicolores sur le plat, ou poulets à la coque.
Soir. — Farineuses pommes de terre. Morue antique, ou raie d*un mois. Limandes, merlans, rougets, harengs, chiens maritimes.
Samedi. — Soupe grasse, areugle, herbeuse.
Ratatouille noire de boeuf moutarde, langue lardée de taureau, ou purée Terte.
Soir. — Ex-Ycau jaune, champêtres épinards.
Dimanche. — Soupe grasse coupée, bœuf enragé, pâté rouge, pommes aux navets.
Soir. — Carne blanche et aplatie de Teau, fromage de gruyère ou de mille ans. PfHnmes ou autres fruits de la saison.
La lecture de la dernière partie de Julie {la Nouvelle HèloUe) me laisse dans le cœur une proe fonde impression. On dit que ce livre est dangereux. Il me semble, quant à moi, que moo Âme s*élève en le lisant. Je n'ai vu que fort peu de sophismes dans une morale pure et sublime. La conduite de mjrlord Edouard, Tamitié constante de Saint-Preux pour son bienfaiteur et
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pour l'époux de son amante, et sa dëiicatetse, la gëoërositë de fFolmar^ la mort grande et chrétienne de Julie^ semblable à sa vie entière, toutes ees belles actions offrent-elles un mauvais exemple? Ne font-elles pas, au contraire, aimer Dieu et la vertu? Je sais qu*on ne doit jurer de rien ; mais je me propose, tant que je u*aurai pas change d'avis sur ce roman, de le relire une fois chaque année.
37 avril, jeudi. — Les jours où je cause avec Perrin et Robin seront ainsi marqués de cette croix : +•
Lacomble est toujours malade, depuis deux mois. Le pauvre garçon perd son temps, ses forces et sa santé. 11 a un débordement d'humeur qui lui forme des glandes. Il est accablé de drogues, d'emplâtres et d'ennui. Il est triste, taciturne et rêveur. Cependant tout contribue à soulager sa tristesse et à le guérir plus prompte ment. Il voit plusieurs élèves, lit, va en classe quelquefois, etc. M. Clérisseau lui donne une nourriture très succulente; le médecin lui témoigne beaucoup d'intérêt; les infirmiers ont pour lui de grands égards. Il mérite tout cela. Ce qui me fâche en lui, c'est qu'il* me montre peu de confiance et d'attachement. Je parais l'ennujer quand je vais le voir à l'infirmerie. Il ne me parle que de choses indifférentes, ne me
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répond pas, parle a^ec d'autres. Cette froideur m'afflige J*estime plus le cœur que l'esprit.
■ Je fais depuis deux jours quelques progrès en allemand. L'exercice et l'usage de la conversa-^ tion y ont peut-être me faire avancer. Je mmine toujours dans ma tête quelques mots allemands-. Je tourne en allemand mes id^es, comme je me souTiens qu'à l*ftge de sept ans, quand j'appre* nais à écrire, mes doigts s'arrondissaient et traçaient des lettres sur la terre et dans l'air. En promenade, je parle allemand avec mes deux condisciples. Je m'efforce de penser en allemand.
Notre promenade au bois de Vincennes me rappelle celles que nous faisions chez . le bon M. Fleurirelle. Nous trouvons la plaine de Vincennes garnie d'un parc de cent canons, et de deux cents caissons. Je vois avec horreur et compassion le tombeau du duc d'Enghien.
Je reviens assez fatigué. Cependant j'avais un compagnon dont la société me faisait oublier ma lassitude. C'est Robin. Son esprit, sa modestie, sa naïveté, son naturel, son sourire agréable, l'idée que j'ai de son talent, son caractère bon, insouciant, paisible, enfin un je ne sais quoi indéfinissable : tout me prévient en sa faveur. Je l'aime beaucoup, sans savoir pourquoi. Il parle avec facilité, purement et simplement; tout ce qu'il dit est sans prétention et coule de source.
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Aujourd'hui, il prétendait avoir fait le voyage de Lille, et passe par Arras, DouUens, Aire, Amiens. Il me parle de la cathédrale d'Amiens, des rues mal bâties, etc. « Connais-tu la Haute-oie? lui dis-je. — Oui, cette belle promenade, où il y a de si beaux arbres, près' de laquelle serpente la Somme. — C'est cela ; j'y ai été en bateau ; c'est un paysage charmant. — J'ai vu à Arras une grande place remarquable par ses arcades. Elle est fameuse. — Justement. — La ville est belle, grande; on y loge dans des caves; du moins les pauvres gens. — C'est exact ; mais toi tu ne connais pas le jardin de la préfecture? — Non ; mais j'ai vu l'hôtel de ville. » Nous causâmes ensuite de la ville de DouUens, avec deux forteresses, du triste Breteuil, du pittoresque Beauval, et surtout d'Hesdin, que traverse la Candie. — « Oh! disais-je, tu es en pays de connaissance. Je ne suis pas mieux au fait que toi. — Ah ! c'est que j'ai habité près d'Hesdin, dans une petite maison de campagne, au village de l'Espinoy. Connais-tu? — Non ; mais j'allais tous les jours à Hesdin. C'est gentil. Je demeurais à une lieue de là. — Te souviens-tu de ce grand bois de Saint-Georges, peuplé de loups, qui couvrait le pays, à droite? — Si tu veux, j'irai faire un tour à l'Espinoy cette année? — Oh! non !
la terre est vendue. — Mais c'est malheureux que tu n'aies pas vu le jardin de la préfecture.
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à Ârras. — J'aurai le plaisir de le voir ainsi que tout ce que je t'ai cite, pour la première fois, quaad j'irai pour la première fois dans ce pays-là. Ce que j'en ai dit est dans ma gtographie, ou sur la carte. — Comment ? quel est ce mystère ? Je n'y comprends rien. Tu n'as pas été à Arras, à Amiens, à Beauval, ce joli village?
— Non ; mais je connais des personnes qui y sont allées. — Et cette belle maison de l'Ëspinoy?
— Dans ma tête. — Ah ! Dieu ! Qui s'en serait douté? Quelle mystification! Pourais-je la deviner? » Je rougis et nous rîmes longtemps.
Ce qui me consola dans ma colle, ce fut de savoir que j'avais d'illustres compagnons, aussi crédules que moi : MM. Tapier, Filon, Fouchard, Gibon. Notre jeune homme, qui est très fort en géographie, a vanté à chacun son pays, et en a imposé à tous. Il fit croire à Buthiam, qui avait voyagé en Hollande, que lui-même en revenait. Ils se racontèrent tous deux leur voyage, Robin répétant souvent à l'autre ce qu'il lui avait entendu dire la veille. Enfin, au bout de quatre jours de colle, il en était à la description d'une tempête sur le Zuiderzée, lorsqu'il ne put se retenir plus longtemps, et partit d'un éclat de rîre. Ce rire le coula à fond, et il ne put gagner le port.
a8 avril, vendredi. — Je reçois ce matin des
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reproches de M. Naudet : il me reproche de ne |>aft écouter, et moi je lui reproche de ne pas se faire écouter.
L'incartade de la Bourgoin' est rapportée tout au long dans un article très mordant de Martainville *. Je me souviendrai assez de cette anecdote, où l'orgueil et l'impertinence sont portés au plus haut point.
Je suis témoin d'une dispute singulière entre Jallon et Dul>loc. Dubloc dit h Y entenat : « Comment se porte ta sœur? » a Quel intérêt, dis-je à Dubloc, prends-tu donc à cette jeune personne? »
— Mais Jallon ne se contenta pas de cette petite plaisanterie ; il reprit avec force : « C'est une indiscrétion, une bêtise ou une mauvaise raillerie. C'est même très méchant. Tu fais soupçonner la personne. Qu'est-ce que cela signifie de demander des nouvelles d'une personne dont on ne t'a jamais parlé, que tu ne connais pas ? C'est une ineptie !
— Prouve-le ! — Je le prouve en disant, avec connaissance de cause, que tu es un être stupide; je l'ai toujours dit. — Prouve-le! — De-
I. Mlle Dourgoin, sociétaire du Théfttre-Français et rirale de Mlle Mars, avait eu les faveurs de rEin|>erear. Elle fut plus tard supplantée près de lui par Mlle Mars. Pour employer le vocabulaire du temps, Mlle Mars étant bleue, Mlle Dourgoin fit acte de blancheur.
a. Martainville s'était réfugié au Pecq pendant les Cent-Joura.
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mandons aux YoUins. » — Pris à témoin de la stupidité de Dubloc, nous dîmes la yérité ; nous niâmes la chose. Enfin la dispute dura trois quarts d'heure! Ils se dirent les plus grandes injures, se firent des reproches qui compromettaient d'autres élèyes. A la fin, Jallon dit à Dubloc : a Je jure de ne plus te parler de ma Tie. Avant que je te parle les canes chanteront Femme sensible sur l'air de la Codaki, — Ne me parle plus! — Je te donne encore deux phrases! »
Jallon jeta alors par dehors de la cour uu couteau qu'il avait reçu de son adversaire. A table, il ne voulut pas prendre de haricots de sa main. Ainsi, ce mot innocent : « Comment se porte ta sœur? » fait naître une inimitié éternelle entre ces deux jeunes gens, qui, trois ans plus tard, se seraient coupé la gorge, si toutefois Jallon l'eût osé. Quantum est in rébus inane !
Distribution des prix de semestre à la classe du soir : Saurier, premier prix des vétérans. — Robin et Dufaud, second prix. — De Fauconpret, premier prix des nouveaux. — Montalivet, deuxième prix des nouveaux. J'ai eu le premier accessit et plusieurs reproches, que m'ont faits MM. de Wailly et Naudet. M. de Wailly dit que je faiblis, et que je ne montre plus mitant de zMe qu'au c<)mraencpment de
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rauuéc. M. Laya dit qu'il est assez cootent de moi.
A la fin de lu classe, M. Dumas me dit aussi que je oëglige le discours latin. Je m'en excuse sur la logique et sur rallemand. Il me répond en riant que : « Qui trop embrasse, mal ëtreint ». Je lui fuis des promesses.
^9 avril, samedi. — M. Porter fait jusqu'à présent la répétition le mieux possible. Ce n'est pas sa place qui Thonoro, c'est lui qui honore sa place.
On écrit sur la muraille de notre quartier :
« Vire l'empereur! » La fureur des deux partis se réveille. Les uns conjurent pour effacer cette inscription ; d'autres projettent de la rétablir eu cas d'outrage. M..., enivré par la prospérité, ne parle plus avec cette décence et cette mesure qui avaient donné de son caractère une idée favorable du temps du Roi.
Le gouvernement est une boule à moitié blanche, à moitié noire; quelquefois noire sur les trois quarts de son étendue. Les partisans du gouvernement ne voient que le côté blanc.
Ses ennemis ne voient que le côté noir.
Je lis les contes de Marmontel. ACmiiius legit ^.milium. Mais je ne sais pas si je pourrai lire tout entier un ouvrage si profond, et qui exige une attention si soutenue !
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3o avril, dimanche. — Mauvais temps. Je sors.
Nous allons voir M. P..., qui va acheter un fusil pour tirer de sa fenêtre du troisième étage, s'il y a des troubles à Paris*.
Ma tante est toujours malade. Il y a du mieux. On croit qu'elle vivra encore quelques années, en conservant de cette maladie une infirmité qui vieillira et mourra avec elle.
C'est aujourd'hui que commence ma conversion au travail.
Voici trois mois que je m'occupe beaucoup de romans, de morale, de logique, de vers français et d'allemand, et je ne me livre pas assidûment à mes discours. Je ne lis pas mon Homère, mon Concîones^ mon Virgile, mon Horace. Je ne fais plus de vers latins; je broche en un quart d'heure mes versions. Mon père me rappelle la nécessité d'une bonne rhétorique, les avantages de tout genre que procurent les succès, le bien qu'il y aurait pour moi à me livrer tout entier à l'étude du latin et du grec, ce dont je ne pourrai plus retrouver l'occasion, enGn l'intérêt que j'ai à ne pas m'appliquer dans ce moment à la philosophie, qui dans une tête trop jeune ne produirait pas de bons fruits. Il m'engage à abandonner ces chimères, dont je me berce l'es-