‹ Les cahiers d'un Rhétoricien de 1815Chapitre 51 sur 51 · I . La tour de Clovis · texte numérisé non relu

I . La tour de Clovis

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le travail était nëcessaire pour vous l'assurer. En conséquence, vous Tembrassiez avec ardeur. Votre temps était rempli par des études variées et continuelles. Vous ne vous lassiez pas de faire les deux choses les plus inutiles du monde : des vers et des discours latins ! Vous dévoriez Tennui du Panégyrique de Trajan^ et vous me faisiez lire avec vous la seconde Philippique. Mais, aussitôt que la cloche avait sonné l'heure du repos, secouant la poussière du quartier, oubliant les livres purement instructifs, et même le prix d'honneur, vous accouriez dans ma modeste chambre à midi et demi. La fin du jour vous y revoyait de nouveau.

Préférant votre santé au bonheur que me donnaient votre présence et votre conversation, je vous pressais de me quitter, de prendre de l'exercice. Mais, insensible aux avis de l'amitié trop désintéressée, vous ne vouliez pas m'abandonner; vous préfériez à votre tour l'air épais de ma chambre et l'aspect de mes solives à l'air salubre de la terrasse et à l'aspect du ciel même...., parce que dans ce galetas vous trouviez l'objet de votre amitié...., et vous vous sentiez heureux auprès de lui.

A la même époque, vous employiez le jeudi tout entier à écrire à Bré ville. Alors aussi, vous voyiez Simon de Montalivet avec plaisir. Alors, pénétré d'amour pour votre aimable mère, vous

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faisiez passer dans mon âme tout Tintërét que vous lui portiez, toutes les inquiétudes que vous inspirait sa sauté déplorable; alors vous dévoriez lès ouvrages de Rousseau, particulièrement ses Confessions et son Héloïse^ parce qu'on j trouve une source inépuisable de sentiments tendres. Vous relisiez pour la vingtième fois et toujours avec émotion, Mala et René^ Paul et ^irginie. Alors, en un mot, il vous fallait l'étude; mais il vous fallait aussi les affections qui remuent le cœur et qui nous font souvenir que nous sommes des hommes, avant d'être des savants.

Cette année bienheureuse finit. Elle finit mal pour vous. Le prix d'honneur vous manqua.

Dégoûté des arts de l'imagination, qui avaient trompé votre espérance, vous vous rejetâtes dans les sciences exactes, plus par dépit peutêtre que par inclination. Un seul jour avait renversé l'édifice brillant et fragile que vous aviez bâti avec tant de peine.

Vous prîtes la résolution d'en élever un nouveau, mais composé de matériaux si sûrs, si solides, qu'il fût à l'abri des caprices d'un seul jour et des faiblesses de l'imagination. La raison posait la première pierre. Ce projet vous sourit. La raison encore vous ordonna impérieusement de le suivre, vous montrant des consolations et de la gloire pour le moment où

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il serait acheré. Ce sentiment étouffa tous les autres. « Les sciences peuvent me donner des plaisirs et de la gloire. Pour m'y livrer, il faut étudier : L'étude donc! l'étude! et périsse, s'il le faut, tout ce qui peut la gêner! )» Tel fut le raisonnement que vous fîtes, certainement à votre insu, vous faisant à coup sûr illusion, et colorant les motifs qui vous conduisaient à ce résultat, du prétexte spécieux de remplir un devoir, de perfectionner votre éducation, de mûrir votre raison, d'étendre vos connaissances.

Dès ce jour, l'heureux équilibre dont j'ai parlé plus haut fut rompu. Le besoin d'apprendre l'emporta de beaucoup sur le besoin d'aimer. Dès ce moment, vous ne m'avez plus accordé que quelques moments, que vous avez eu l'air de me reprocher, de vous reprocher à vous-même surtout, comme s'ils eussent été des vols faits à l'étude. Dès ce moment, vous avez cessé vos relations avec Montalivet. Je ne sais même si votre mère et ses souffrances furent les mêmes à vos yeux ; car vous ne vouliez qu'apprendre. Et Bréville, Bréville lui-même fut négligé, bien négligé.... Vous avez prétendu que les premiers torts étaient de son côté. Peut-être le premier moment de refroidissement étnit-il du vôtre. N'oubliez pas qu* ^/ala, Paul et Fir^ ginie, prirent la poussière pendant un an dans ma bibliothèque, et que vous n'ouvrîtes plus

Rousseau que pour lire la Profession de foi.

Cette Profession est admirable ; mais, au bout du compte, ce n'est qu'une discussion thëo1o> gique, et, quelle que soit la plume qui la rédige, une discussion tbéologique n'émeut pas puissamment le cœur, pas plus dans Rousseau que dans un autre.

M. Gentil prit ù lui seul la place de tos parents, de tos amis, de tos auteurs favoris ; non que TOUS puissiez beaucoup aimer M. Gentil, mais parce que M. Gentil sait plus de mathématiques que TOUS.

Tous ces faits ne sont pas anÎTés en même temps; mais au bout d'un an ils étaient tous arriTés, et leur réunion justement appréciée par TOUS peut TOUS donner l'idée de l'état auquel TOUS êtes parvenu, sans tous en aperccToir.

Faites Totre examen de conscience, et tous en serez effrayé Tous-même !

Vous TOUS chargez la mémoire, tous tous bourrez la tête de sciences, et tous ne songez plus à TOS amis : tous allez suiTrc la classe de M. Bourdon pour les mathématiques; tous allez suiTre celle de M. Desprez pour la chimie, celle de M. Tremery pour la physique; tous ferez de l'algèbre supérieure avec Legendre, de la minéralogie aTec Haùy. Au milieu de tout cela, M. Gentil tous donnera des leçons de philosophic ! Ali ! grand Dieu ! Oh ! que de sciences!

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que d*ëtudcs! Par laquelle commencer? De quel côté se tourner ? Il y a vraiment de quoi étouffer.... Et, pour ne pas vous exposer à ce danger, vous disposez déjà votre temps entre ces mille et une occupations, et Tamitié est oubliée....

L*étude aura dix-huit heures par jour, et Tamitié pas un quart d'heure!... a Ne faut-il pas que j'entre à l'École polytechnique? me direzvous; ne faut-il pas que je sois reçu dans un rang distingué? et, une fois admis, que je soutienne ma réputation par des connaissances étendues?» Sans doute, il faut que tout cela arrive, mais il faut aussi que vous ne cessiez pas d'être homme, entendez-vous, mon ami!

Je vous en supplie, rejetez une de vos sciences à six mois, à un an, à deux ans, et le temps qu'elle vous aurait pris, destinez-le aux devoirs et aux plaisirs du cœur. De cette manière, vous serez encore tendre fils, bon ami, homme aimable, ce que vous pouvez si bien être quand vous le voulez, et que vous ne prenez plus le temps d'être.

Voilà six mois que je veux vous dire ce que j'ai sur Je cœur! Enfin, voilà qui est fait.

Réfléchissez, mon cher Emile, aux avis que je vous donne ; mais, quelle que soit la résolution que vous preniez, quelles que soient les idées que fasse naître eu vous cette longue lettre,

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mon litre et de mes trois mille francs, je laisse désormais le efaamp libre aux demandeurs, solliciteurs, intrigants, quémandeurs, ete., enfin à toute la raee des affamés et des malheureux. Je renonce à la gl<»re de FaTocat, aux richesses du notaire, aux ennuis et aux dégoûts du professeur des basses classes ; je me loge dans ma chaire d'histoire et je n'en sors plus. Adieu même, adieu la gloire du littérateur! Mais non pas adieu Famour, non pas adieu l'amitié! je n'accepte mon logement qu'à condition qu'ils le partageront arec moi.

J'ai donc résolu d*être tranquille professeur d'histoire, donnant les trois quarts de mon temps à l'étude, et l'autre quart à Famitic. J'ai profondément réfléchi dans la solitude absolue où je suis resté à Paris sur mon état, et je m'arrête irrérocablement à ces dispositions.

Que ferai-je de Montaliret et d' Alfred de Waill/ ? mes meilleures connaissances. Et de Barjr? mon ami, mon cher ami pour la ^ie. Je lui donne tout ce que je peux lui donner et je le supplie de me placer dans son cœur à l'endroit où il est dans le mien : après Famour.

Adieu, Emile. Je tous embrasse de tout mon

cœur.

Auguste Poibsok.

EcriTez-moi avec mon titre : agrégé de rhétorique.

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Sur mes amitiés de collège, — 1818.

J'ai, ou, du moins, je crois avoir, deux amis. Deux, dira-t-on, c'est trop : on ne peut en avoir réellement qu'un. Les sentiments s'affaiblissent en se partageant. Avoir deux amis, c'est n'avoir que deux connaissances. Avant de m'accuser, il faut qu'on apprenne l'origine de ces deux liaisons.

Je connus l'un de mes deux amis pendant ma première année de rhétorique, au lycée Napoléon, i8i5:C.deB. (Camille de Bré ville). C'était un jeune homme aimable, spirituel, d'un caractère liant et ouvert, dont les idées étaient assez mûres, ayant déjà une certaine expérience du monde, qu'il avait acquise à la dérobée, en quittant un peu trop souvent les bancs des collèges pour 1rs fauteuils des salons.

Je me laissai séduin; aux chtirmes de son entrelien, et me liai avec lui fortement.

Séparé de lui ensuite . pendant deux années, quïl passa en province auprès de son frère, administrateur fort distingué, l'absence, loin de refroidir notre affection mutuelle, la ranima. L^imagination nous montrant de loin l'un à l'autre plus brillants, plus aimables que nous ue l'étions réellement, fit une passion de notre amitié, nous inspira l'un pour l'autre des senti-

menu qui ne peuvent entrer que dans des âmes encore neuves, et nous dicta de ces lettres qu^on nVcrit qu*à dix-huit ans.

Je le revis enGn ! Nos premiers transports ne démentirent pas les marques d^amiUé que nous nous étions prodiguées de loin. Nos liens furent encore resserrés par le projet qu'il forma de se présenter avec moi à TÉcole polytechnique.

Nous revînmes à Paris, enchantés d'associer ainsi nos existences, de pouvoir travailler ensemble, et nous délasser ensemble.

Il n'eut pas à Paris d'autre demeure que la mienne, c'est-à-dire celle de mon père, dont je voulus faire l'asile de l'étude et de l'amitié.

Mais bientôt, à force de nous voir de près, nos yeux désenchantés distinguèrent la différence qu'avait apportée dans nos caractères, dans nos goûts, dans nos habitudes, la différence de nos situations. Ayant vécu deux ans, lui dans le monde, et moi au collège, chacun de nous avait pris dans son séjour les défauts et les qualités qu'on peut y contracter : l'un vif et brillant, mais inconstant et frivole ; l'autre sage et solide, mais timide et sans usage du monde.

Dès lors, l'enthousiasme est tombé de part et d'autre; une barrière s'est élevée entre nos cœurs ; nous ne trouvons plus rien à nous dire, ot nous ne sommes plus attachés l'un à l'autre

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que par la froide estime que nous nous portons mutuellement, par la crainte d^étre accuses d'inconstance, et par le souvenir des moments que nous avons passés ensemble durant Vété de i8i5. Doux moments, embellis par le charme d^une amitié naissante, où nous nous développions nos cœurs, où, ayant encore tout à nous dire, nous nous disions tout, et où l'un de nous croyait, à chaque instant, se reconnaître dans l'autre !

Je prévois que notre liaison ne sera plus qu'une suite de froids entretiens et de bons procédés. Nous nous obligerons au lieu de nous aimer! Cela n'en vaudra pas mieux.

Pendant son absence, j'avais rencontré au lycée un jeune professeur, A. P. (Auguste Poirson), plus âgé que moi de trois ans, à qui ma franchise avait inspiré de la conOance, et qui, sans me connaître, se jeta à ma tête. Je répondis d'abord avec peine à ses avances, parce que la place était déjà prise et que j'aurais rougi de ne pas lui rendre autant qu'il me donnait. Mais des conversations devenues de plus en plus fréquentes nous apprirent bientôt la conformité qui régnait entre nos penchants, nos opinions et nos caractères. Il m'aima plus que je ne le voulais; il me rendit mille services que j'eus la faiblesse d'accepter; tout en paraissant respecter ma fidélité envers mon premier ami, s'intéresser

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k notre liaison, écouter arec plaisir mes conGdences, il m*arracha plus d^amitië que je ne devais en accorder à tout autre que B.... Il se glissa dans mon cœur, à côté de celui qui d^abord Toccupait seuH....

I. Ici| malheureusement, le manuscrit d*ËmiIe Bary est interrumpu.

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