Les cahiers des manuscrits Grecs
La base pour la formation d’un manuscrit grec est le quaternion ou le cahier de quatre doubles feuillets ou de huit feuillets. Il va sans dire que nous parlons 161 des manuscrits sur parchemin; les manuscrits sur papier ont suivi partiellement les règles de leurs prédécesseurs, autant que le matériel Va permis, mais ils offrent, comme plus modernes, soit moins de régularité que les livres anciens, soit moins d'intérêt pour leur contenu. C’est donc du quaternion que nous nous occuperons (Voir Laterarisches Centralblatt, Leipzig, 1680, n° 43, col. 1410).
Pour des raisons presque inexplicables, cette partie essentielle de ces manuscrits est restée jusqu'à maintenant sans attirer l'attention. Les savants, comme Montfaucon, Wattenbach et Gardthausen, qui ont traité de la paléographie grecque, semblent lavoir oubliée, dédaignée ou méconnue. Ils nous disent que les manuscrits se composent des quaternions, ou ils disent qu'un tel manuscrit se compose des quaternions et des ternions, mais il ne leur vient pas dans esprit n1 dé décrire la composition d’un quaternion, ni de dire comment nous pouvons distinguer les feuillets l'un de l'autre. Et ils semblent penser que les quaternions et Îles ternions se forment ou se trouvent mêlés par hasard dans les manuscrits qu'ils décrivent.
| Néanmoins celle question de la composition des quaternions a non seulement un intérêt archéologique, comme nous désirons savoir comment on à fabriqué autrefois l'encre, le papy-
rus, le parchemin, elle a aussi un intérêt direct pour les études paléographiques, car la solution nous suggère une réponse à beaucoup de questions, par exemple sur la composition originelle d’un manuscrit mutilé et sur le placement de feuillets épars, et même elle assiste le savant dans son examen rapide de la condition actuelle d’un volume.
Premièrement nous avons à parler du parchemin et de ses deux côtés, soit de l'extérieur, soit de l'intérieur, à l'égard de l'animal dont la peau est provenue. Nous distinguons ces deux côtés en nommant l’un celui du poil, c’est-à-dire l'extérieur, et l’autre celui de Ja chair, c’est-à-dire l'intérieur. Hs diffèrent en ce qui concerne la couleur, la surface, et les marques des poils, quoique dans le parchemin le plus fin la différence soit souvent bien difficile à constater; chose singulière : c'est'icique la distinction la plus légère en apparence, la couleur, nous vient en aide. En général, le côté du poil est relativement foncé, et moins lisse, et peut montrer les marques des racines des poils, les restes de la couleur naturelle des poils del’'anis mal. Le côté de la chair, au contraire, est relativement clair, lisse, et ne montre pas Îles marques des poils. Ces marques, al est vrai, peuvent quelquefois se laisser voir du côté de la chair, mais alors elles sont moins fortes que du côté du poil. La sur face grossière du poil peut être tellement polie par la pierre ponce qu'elle est peu différente de la surface de la char. Mais. dans le cas où les marques et la surface nous manquent, une teinte moins claire peut trahir la vraie nature du côté du poil:
[est bien probable que les parcheminiers anciens ont pour la plupart préparé les feuilles en certaines grandeurs fixes. Le bon sens appliqué aux besoins de leur métier leur aura dit de bonne heure que les livres devraient avoir des feuillets de même grandeur. Jusqu'ici, autant que je sache, nous n'avons | pas retrouvé la mesure de ces feuilles dans les auteurs anciens, mais il est clair que nous les avons dans la pratique
(généralement un peu rognés par les relieurs, cela est vrai) dans nos manuscrits. Le parcheminier alors a fourni à l’éenivain le parchemin pour le livre demandé.
lai se soulève une question importante. Pour le cas général, l'écrivain a-t-1l acheté le parchemin d’une telle grandeur qu'il pouvait plier, replier et replier de nouveau la feuille pour en faire les quatre doubles feuillets désirés, le cahier voulu, qu'il couperait ensuite comme nous coupons nos livres imprimés? Ou bien a-1-il acheté le parchemin de la grandeur d’un double feuillet pour n'avoir rien à faire que de le plier une fois ? Autrement dit, l'écrivain a-t:l envisagé dans sa feuille de parchemin un quaternion non encore plié, ou un double feuillet qui formait le quart d’un quaternion ou d’un cahier? Nous répondons : le double feuillet. Pour ne pas parler des grands volumes pour lesquels il aurait fallu employer la peau d'un éléphant pour faire un quaternion d’une seule feuille de parchemin, c'était le double feuillet qui formait la base du quaternion, comme le quaternion formait la base du volume. Quelquefois des raisons d'économie, ou le désir de se servir de tel ou tel parchemin pour un certain livre, peuvent avoir forcé l'achat de feuilles de parchemin qui puissent donner deux ou trois doubles feuillets; c’est possible. La leltre de Planude, que M. Lambros a publiée récemment dans le Aéro» rûs icloprnñs xai EOvinñs Érarplas ris ÉAXddos, 1885, paios, p.62-. 64, est d’un temps assez moderne, mais en tout cas ce savant avait commandé certaines feuilles qui devaient donner seulement un double feuillet, et d'autres dans lesquelles on pouvait découper deux doubles feuillets. Mais, nous le répétons, c'était le double feuillet, le S@uxio», qu’on avait en vue. Non seulement nous n’avons pas le moindre indice que on ait plié une feuille trois fois pour en faire un quaternion, mais nous verrons bientôt que le double feuillet est de nécessité le but de l'écrivain. Nous pouvons penser que pour la plupart les petites
feuilles, qui ne donnaient qu'un seul double feuillet, étaient meilleur marché parce qu'on pouvait les découper sur de grandes en mauvais état.
Voilà donc le parchemin, soit fourni en feuilles de la grandeur des doubles feuillets désirés, soit coupé par l'écrivain en de telles feuilles. L'écrivain le met sur sa table, s’il est exact et sil n’est pas pressé, feuille par feuille, le côté de la char en dessous. Avec un compas il mesure et pointe sur le côté du poil l'espacement des lignes, et il tire ces lignes à la règle avec une rondelle de plomb, avec la pointe de son compas, ou avec un couteau obtus. La raison pour mettre les lignes sur le côté du poil est bien, que ce côté étant un peu plus dur pouvait mieux supporter la force du tire-ligne , et que le côté de la chair étant plus délicat montrerait mieux Îles lignes en relief tracées sur l’autre côté du parchemin.
Lei il est très important d’observer que les lignes horizontales sont tirées sur la feuille entière, le double feuillet, sans
sinterrompre au milieu, où le pli se trouvera plus tard. La
raison pratique est naturellement d'éviter de recommencer les
alignements, et le résultat actuel est, d’une part, de nous as-
surer que le double feuillet a été la vraie base du quaternion, et, d'autre part, de nous fournir un moyen de plus de reconnaître l’ensemble originaire de deux feuillets avjour hui sé- , parés. Il y a plusieurs autres choses à remarquer à l'égard de
ces lignes, mais nous les laissons de côté pour le moment pour
suivre le procédé de la formation du cahier.
L'écrivain a maintenant auprès de lui un tas de feuilles plates, présentant les lignes marquées du côté du poil, et ces lignes se montrent comme une légère élévation sur le côté de la chair. Il prend une feuille et la met sur la table le côté de la chair en dessous, sur celle-là une seconde, le côté du poil en dessous, sur la seconde une troisième, le côté de la chair
en dessous, et sur la troisième une quatrième, le côté du poil |
en dessous. Il plie les quatre feuilles ensemble par le milieu, il les unit, peut-être pour le moment par une ficelle autour du milieu , ou peut-être par une ficelle entrant dans des piqûres qui serviront plus tard pour la reliure du volume, et voilà le cahier, le quaternion, prêt à recevoir l'écriture. Si nous le prenons en main nous trouverons que la première page est une page de la chair, claire, lisse, les lignes en relief; la seconde et la troisième page sont du poil, foncées, moins lisses, les lignes en creux; la quatrième et la cinquième sont de la chair et ainsi de suite jusqu'à la dernière page, qui, comme la première, est de la chair pour répondre à la première page du cahier suivant. Voilà le quaternion! La raison d’être, car chaque règle de métier a sa raison pratique, la raison de cette disposition semble être la beauté, le besoin d’avoir les deux pages à chaque place où on ouvre le livre tout à fait semblables l’une à l’autre, en couleur, surface et lignes. L'effet du mépris de ces règles dans un manuscrit où la différence des côtés du parchemin est sensible est assez choquant. ;
H est à peine nécessaire de démontrer combien peut nous être utile la connaissance de ces règles dans l'examen des manuscrits. Hors des cas principaux où nous pouvons déterminer par ce moyen la condition originaire d’un volume ou d’un cahier, la connaissance de ces règles nous permet de constater en un instant, soit par l’œil, soit même par la main, en tournant rapidement un volume, le manque ou la transposition des feuillets.
Quand Tischendorf décrivait le Codex Sinaiticus, 11 signalait comme une circonstance remarquable que les feuillets étaient tellement rangés que deux côtés de la chair et deux côtés du poil se suivaient alternativement. Nous sommes maintenant en mesure de dire qu'il aurait été bien plus remarquable que la disposition fut différente. Tout le monde de-
mandera comment une telle règle a pu échapper non seulement à Montfaucon mais aussi à Tischendorf qui a vécu au milieu des manuscrits pendant tant d'années. La réponse est, que son travail portait presque toujours sur des manuscrits anciens en parchemin très fin où l’arrangement est moins frappant, et. sur des manuscrits palimpsestes (comme le Codex Ephraënu) ou fragmentaires, et que ses recherches sur les manuscrits où il aurait pu remarquer facilement la règle ont été faites très rapidement et en vu du contenu plutôt que de la condition des livres eux-mêmes. Le Codex Smahcus était son pain et son vin, l'air dont il a vécu pendant longtemps, et c'est dans cette intimité qu'il est parvenu à découvrir la particularité dont il s’agit, sans s’imaginer qu'il eût touché à une règle générale de la paléographie grecque.
Quelques personnes peuvent être tentées de dire que la chose va de soi et qu'il n’est pas même besoin d'en parler. Au contraire , quand la règle se présentait à mon esprit, je l'ai communiquée à un des paléographes les plus éminents de notre temps, et 1l s'est absolument refusé à l’admettre. Ge n'est qu'après l'examen de plusieurs centaines de manuscrits dans diverses bibliothèques que j'ai osé formuler publiquement la. règle.
Dans ce peu de mots nous n'avons pas épuisé le sujet. Mais nous ne voulons pas abuser du temps de l'Académie. Nous ne nous permettrons que de nommer quelques exceptions, . comme par exemple les quimions à la place des quatermons; les manuscrits hébreux ont généralement des quinions et Je suis d’avis que ces quinions, dans quelques manuscrits grecs, nous donnent un indice sur la provenance de ces manuscrits. En tout cas 1l faut examiner très soigneusement les manuscrits qui offrent un autre nombre de feuillets que huit par cahier. Par exemple, on était sûr, on avait je crois imprimé, que le Codex Alexandrinus à Londres n’était pas en quatermions, àl
NT Ne, me semble qu'on avait même décousu un des volumes. Néanmoins, M. Henry Bradshaw, le savant bibliothécaire de l'Université de Cambridge, est allé à Londres et a démontré qu'un relieur avait découpé tous les doubles feuillets des quaternions et les avait réunis dans d’autres combinaisons. Les variations observées dans beaucoup de manuscrits résultent du désir de commencer les livres importants, par exemple un évangile, avec un nouveau cahier; en conséquence le cahier qui conclut l’évangile ou le livre précédent se compose de deux, trois, quatre, six ou dix feuillets au besoin, pour en finir avec la matière et pour permettre que le livre commence avec honneur. Les manuscrits où les évangiles ne commencent pas chacun avec un cahier sont beaucoup moins nombreux. Une autre exception concerne le côté du parchemin pour la première page; dans un très petit nombre de cas le cahier commence avec le côté du poil, et cela est, si je ne me trompe, encore une indication de provenance.
Pour les lignes, 1l est nécessaire de dire que cette règle est loin d’être aussi générale, loin d’être aussi bien suivie dans tel manuscrit donné , que la règle des côtés du parchemin, qui n’a que peu d'exceptions. Quand l'écrivain était paresseux ou pressé, 1l a pointé et tiré les lignes sur deux ou trois feuilles en même temps, même sur plus. La façon de tirer les lignes est bien à remarquer, car elle peut quelquelois trahir pour nous une seconde main: néanmoins il arrive que l'écrivain, après qu'il s’est mis soigneusement à faire les premières feuilles, a fini par tirer les lignes moins exactement et moins bien au bout. En chaque cas il faut bien étudier l'habitude de Pécrivain dans le manuscrit avant de sc Rrongneer sur une exCepton apparente à la règle.
Nous avons toujours dit l'écrivain, mais il va sans dire que dans les grandes librairies on a bien pu avoir un ouvrier pour préparer La cahiers pour les écrivains.
D’autres questions nous entrafneraient trop loin: les signes | pour les nombres des cahiers; la page sur laquelle l'écriture | commence pour les cahiers initiaux, soit du volume, soit du livre dans-le volume, le nombre des lignes et mant autre point restent à discuter.
IL y aura lieu de fare un Hal spécial pour “chaqu genre de manuscrits. Pour les orientaux, j'espère que mon ami, M. le D’ Reinhart Hoerning, du British Museum, répondra. Qui traitera des riApusenus latins, je ne le sais pass. celui-ci aura, entre autres, à nous parler des manuscrits qui commencent avec le côté du poil et dans lequel l'écriture com mence à la seconde page, car mon ami, M. Omont, me dit que ces particularités se trouvent souvent dans les A latins. Ces travaux sur d’autres paléographies nous expliqueront les variations trouvées dans les manuscrits grecs, et nous permettront d’en tirer des conséquences précises sur l'age « ( sur le pays des écrivains.
Pour les lignes, j' espère que mon ami, M. F.-W. Jacko : d'Oxford, qui avait observé de son côté une certaine régu= larité des lignes, sans aiteindre la règle que nous venons > mettre en lumière, continuera et publiera ses recherches : ce sujet. $