LIA FÉLIX
C'est ainsi, avec une singulière puissance magnétique du regard clair et doux, avec la bouche dédaigneuse et triste quand un sourire voulu ne l'anime pas , mince , élégante , faite de rien et d'une aristocratie suprême, qu'on se représente la chère création de Balzac, l'adorée duchesse de Maufrigneuse, soit lorsque, transfigurée en ange dans les flots vaporeux de mousseline, elle inspire au jeune d'Esgri-
gnon, d'un premier coup d'oeil profond et virginal, le furieux désir de la faire descendre du ciel, — soit à ce beau coup de théâtre du dénoûment, lorsque, travestie en homme, une rose du Bengale à sa boutonnière, elle traverse avec lui en tilbury la rue Saint-Biaise, « tous deux gais, riant, causant ! » Lia Félix a la distinction d'une duchesse, et elle est du peuple par l'inénarrable expression de ses lèvres où se lit le ressentiment d'une longue souffrance ; et une fois emportée par les tourmentes du Drame, cette sœur de Rachel a des sanglots, des épouvantes, des cris, des éclairs de passion à la Dorval. Rien qu'à la voir, silencieuse et calme, un observateur devine la beauté de sa voix musicale, si merveilleusement nuancée et timbrée pour dire les vers, comme nous lavons entendue quand elle récitait avec un enthousiasme hautain l'harmonieuse tragédie de Lamartine.
Mesdames, Cy finist la Deuxième Douzaine des derniers Camées Parisiens. Après qu'il a nommé ces dieux,
Lamartine et Balzac, le patient ouvrier de ces futilités ne conserve aucun prétexte à parler de lui-même, fût-ce en un mot, et pour réclamer comme toujours votre indulgence. Toutefois, vous dont Vâme est exempte de tout sentiment vulgaire, n'imite^ pas ces envieux qui, pour accorder leur admiration aux bons poètes, attendent que la grande Gloire les ait irrévocablement sacrés, car une telle conduite n'est ni généreuse ni prudente, et le Mélésigène a très-justement dit aux potiers de terre : Si vous me donnez une récompense, ô potiers, je me mettrai à chanter : Viens ici, Athènè, protège ce fourneau !
Février 1868.
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TROISIÈME DOUZAINE
^Mesdames,
e reprends ma petite œuvre inachevée, après quatre années bien plus longues que quatre siècles, car depuis le temps où je m'amusais à ces babioles, des événements affreux ont changé la jace du monde, et un roi barbare, devenu empereur depuis lors, mais qui n'apprendra pas l'élégance parisienne, est venu ici coiffé d'une casquette, sur laquelle aucun statuaire, si habile qu'il soit, ne par-
viendra jamais à arranger congruement la couronne de laurier. L'horrible Guerre au rouge panache mouvant a dévasté nos campagnes sanglantes; vieux, nous avons repris le fusil et le harnais du soldat; les meilleurs d 9 entre nous sont morts, hommes du peuple, ouvriers des métiers, princes aussi et ducs ayant dans leurs veines le brave sang de leurs aïeux, et aussi des artistes divins, tels que celui-là, si jeune, qui accourut pour remplir son devoir dhomme et de citoyen, rapportant dans sa prunelle Y éblouissement de V Orient , et sous son front tout le chœur impatient des chefs-d'œuvre futurs. La balle qui Va frappé au front nous a tous éclaboussés de son sang; et ensuite, Paris a brûlé comme une allumette, sans même servir de prétexte à quelque Domitius à barbe de cuivre rouge, désireux de chanter un poëme lyrique sur la destruction d llios. Continuons cependant de créer et de vivre selon nos petits moyens • car la meilleure vengeance que Paris puisse tirer de l Allemagne, c'est de s'obstiner à
être Paris, et le géomètre qui travaille pour le roi de Prusse n'obtiendra pas que ce monarque se fasse livrer l'esprit français, comme il s* est fait livrer, ô douleur! la vaillante ouvrière Alsace, et le généreux pays sur lequel plane encore la figure delà d'Arc!