AIMÉE DESCLÉE
En la voyant, je vois Dorval, quoique certainement Aimée Desclée ne ressemble pas du tout à Dorval; mais chez celle-là comme chez celle-ci, les traits n'étaient qu'un programme, dont l'âme et l'inspiration ont fait un poëme magnifique. Ce front suffisamment régulier, mais peu accidenté ; ces yeux petits, où tout à l'heure passeront tant d'orages et tant de flammes amoureuses, ce nez serré, ces lèvres petites et
gracieuses mais presque sans lignes ; ce menton court, c'est Aimée Desclée et ce n'est pas elle du tout ; car x vous allez voir sa tête, fièrement posée sur un cou royal et que fait valoir une haute stature d'une grâce infinie, devenir celle d'une Imogène, d'une Impéria, d'une Cléopâtre. Mais ce n'est'pas assez dire !
Elle est surtout femme, plus que toutes les autres femmes réunies; haletante, l'œil avide, cherchant sa proie vivante à dévorer, elle interpelle elle-même le Serpent sous l'arbre, et elle lui crie d'une voie brisée et pleine d'angoisses :
« Est-ce que tu ne vas pas me dire où est la pomme ! » D'ailleurs la pomme n'est pas plutôt mangée, qu'Eve sanglotante et pleurante persuade à Adam que toute la faute vient de lui, et que c'est le lapin qui a commencé!
Brûlez La Comédie Humaine, et qu'on ne sache plus rien de la vie moderne; que TOubli emporte dans le néant les longues douleurs des vierges délaissées, le martyre des épouses, les superbes révoltes des courtisanes, les amours raffinées des grandes dames, qui vivent
comme les Dieux dans une sphère idéale ihterdite aux regards mortels, les supplices des Erinnas qu'a touchées l'aile brûlante de la Poésie ; effacez, anéantissez ces trahisons, ces passions, ces fureurs, ces patiences résignées, ces aspirations désespérées, ces haines, ces colères, ces amours, ces joies délirantes, vous retrouverez tout le poëme dans les prunelles fixes et sur les lèvres frémissantes d'Aimée Desclée. Et, comme le Hasard se complaît aux paradoxes les plus fabuleux, il a emprisonné au Gymnase, dans la maison de M. Scribe, cette forme souverainement élégante, cette femme imprévue et mystérieuse, au front échevelé, dont les sourcils semblent dessinés à l'encre de Chine, et dont les complications auraient troublé Balzac lui-même !