M IU EVA GONZALÈS
On sait pertinemment aujourd'hui, grâce au savant poète et mythologue Louis Ménard, que les Ames ne viennent pas sur la terre et ne s'incarnent pas dans des corps terrestres sans y avoir consenti, ce qui explique bien des choses! Car en admirant la beauté surhumaine de certains peintres, -comme Raphaël ou Van Dyck, par exemple, on devine qu'avant de naître au monde ils ont dû faire leurs conditions, et exiger
des corps façonnés d'après leurs propres dessins! Et sans une si vraisemblable hypothèse, il serait difficile de comprendre la beauté à la fois enfantine et exquise de Mlle Eva Gonzalès; car ne semble-t-il pas que son visage charmant ait été emprunté à l'un de ces tableaux où elle atteint la parfaite harmonie avec la science et l'inspiration du coloriste? Ce sont des formes accomplies, et c'est le visage d'une jeune fille : n'est-ce pas indiquer d'un mot une de ces créations complexes que l'Art réalise, mais dont il ne saurait demander l'étrange secret à la Nature? La lumière caresse avec joie ces cheveux châtains, magnifiquement relevés sur les tempes et massés au sommet de la tête en larges coques retenues par un haut peigne d' écaille à l'es* pagnole. Et, riante, elle joue sur un large front, sur lequel de petites boucles de cheveux évaporés jettent des ombres douces, qui font valoir la blancheur du teint et le velours noir des prunelles. De longs sourcils droits, étroits, protègent les grands yeux, trèsouverts, chercheurs, curieux, pénétrants.
Il y a une innocence et une loyauté adorables dans ce beau regard de jeune fille, qui va droit devant soi sans hypocrisie et qui ingénument est avide de voir. Le nez droit et arrondi se relève à l'extrémité par des méplats charmants et des narines t mutines. La bouche hardiment et gracieusement dessinée et d'une vive couleur de rose s'entr' ouvre en se retirant, comme par l'espièglerie de Penfant qui retient son haleine pour voir et pour guetter, et cette bouche curieuse accompagne merveilleusement bien le regard observateur de l'artiste, toujours en éveil.
Le menton ample, ferme et arrêté qui s'arrondit par une belle ligne; l'oreille d'une pureté classique, bien attachée et que ne dépare aucun joyau ; les joues déjà parfaites . et finies, pleines quoique allongées, et avec des plans insensibles d'une délicatesse idéale, seraient d'une femme, si tout cela n'était éclairé par la divine lumière de la jeunesse. Et comme, par bonheur, il se trouve qu'à ce moment même Mlle Eva Gonzalès a le menton appuyé sur sa
rtlain, j'indique d'un trait décisif et rapide cette main d'une très-belle forme, qui est une main ferme, agissante et créatrice, et non pas la petite patte blanche et molle des femmes oisives, que Gavarni a quelquefois trouvé le moyen d'idéaliser, mais qui ne saurait servir de thème ni à la Poésie ni à la Statuaire.
Mesdames, Cy finist la Quatrième Douzaine et aussi la collection complète des Derniers Camées Parisiens, car voici que f en ai patiemment achevé dou\e Douzaines, ou, commercialement parlant, une grosse, et je pense que je ferai bien d'en rester là. Certes, dans cette galerie de poche, il manque bien des profils parisiens absolument célèbres et d'une importance indiscutable; mais ce qui caractérise nos œuvres, c'est surtout ce qu'elles ne contiennent pas, et le propre de tous les travaux humains, c'est d'être incomplets; car cette vie terrestre n'est qu'une gare, que les artistes traversent en cherchant de belles concordances de lignes, et les
Anglais en tenant leur couverture de voyage, pliée et roulée dans une courroie. D'ailleurs f ai hâte de retourner à mes chansons et à mes rimes, en vrai rhythmeur que je suis; car si je m'attardais plus longtemps à ces ouvrages qui ne sont pas de ma profession, je finirais par éprouver moi-même des doutes à propos de ma position sociale, comme le roi Apollon, qui du temps qu'après avoir tué les Çyclopes, il s'était fait pasteur che\ le roi Admète, ne savait plus à la fin s'il était joueur de cithare ou gardeur de vaches. Cest pourquoi je vous dis : à Dieu, vous adjurant si vous trouve^ sur votre chemin un jeune poëte endormi, de le baiser en mémoire de moi, comme la femme du bon dauphin Lojrs fit au secrétaire Alain Chartier, et vous demandant aussi très-humblement de ne me point oublier dans vos prières.
Décembre 1872.
Fin