Voir cartes 13, p. 268 et 14, p
reur les avait comblés : ils n'avaient plus rien à demander, plus rien à espérer. Leurs subordonnés, ceux qui avaient encore « leur fortune militaire à faire », suivant une expression de Napoléon, étaient rebutés par la lassitude qu'ils sentaient autour d'eux, ainsi que par la difïlculté des guerres, — difficulté grandissante à mesure que se prononçait la résistance de l'Europe à la tyrannie impériale. Les soldats, arrachés coup sur coup à leurs foyers par appels précipités, jetés au milieu de luttes terribles dont ils ne voyaient pas le but, cédaient toujours au prestige de l'Empereur quand celui-ci était devant eux : mais dès que Napoléon n'était plus là, ils se souvenaient que tôt ou tard, ils étaient destinés au massacre ; ils se rappelaient leurs camarades réfractaires, les murmures à peine contenus de la France : tout en faisant leur devoir avec dévouement, ils étaient loin de cette « ardeur extraordinaire » des soldats qui s'étaient imposés a l'admiration terrifiée des Prussiens. Aussi la puissance militaire de la France, si invulnérable en 1800, ne reposait plus en 1810 que sur le génie de Napoléon : elle était à la merci d'une distraction ou d'une erreur, d'une maladie ou d'un boulet.
L'Empereur avait conscience de cette déperdition de forces ; ses troupes étaient plus lourdes en main, plus hésitantes à l'attaque. 11 croyait y remédier en donnant à son armée une supériorité numérique écrasante ; ses troupes actives dépassèrent un million d'hommes en 1812. Cet accroissement d'effectif était acheté très cher. L'Empereur ne pouvait l'obtenir qu'en augmentant les contingents étrangers à son service. Ces contingents formèrent la moitié de l'armée de ^loscou. En général, ils se battirent bien, mais leur fidélité était suspecte et leur esprit de sacrifice très limité. De plus, Napoléon fut obligé de confier des masses énormes à ses sous-ordres. Tel maréchal qui n'avait jamais commandé plus de 30,000 hommes dut en commander 100,000. Tel divisionnaire habitué à avoir 10,000 hommes avec lui, en eut 30,000. Tous,
LES CAMPAGNES DES AnM^:FS FRANÇAISES
très habiles manœuvriers avec un petit nombre criiommes exerces, perdirent leurs qualités avec ces foules qu'ils n avaient pas en main : on le vit en 181?, on le vit encore plus clans la campagne de 1813.
Malrrré ces menaçants symptômes de décadence qui, des le lendemain de Wagram, n'échappaient pas à son œil exercé Napoléon voulut abattre la Russie, la seule puissance demeurée debout sur le continent
L'entreprise était colossale. Ce n'était pas qu'il fut très dillicile de battre les Russes : on les avait écrasés à Zurich et a Friedland. Ce n'était pas qu'il fallut redouter le climat rigoureux ou le manque de vivres : n:mpereur comptait que son génie d'organisation saurait parer à tout Le grand ennemi, c'était l'immensité, pratiquement indehnie, de 1 espace à parcourir. La guerre de Russie devait être, comme les autres luttes de TKmpire, une guerre de conquête, se terminant par Ux destruction des armées ennemies, par l'occupation de la capitale et des principaux points stratégiques. La guerre ainsi comprise, facile dans les Etats d'étendue relativement médiocre comme la Prusse et l'Autriche, devenait difïicile dans un htat tel que la Russie, grand comme un continent. 11 fallait étendre démesurément la zone de manœuvre : il lallait se résigner à n'avoir qu'une ligne de communications très longue et par suite très fragile. Tous les mouvements devaient se faire sur une échelle aussi agrandie que celle de la carte d'opérations. Même avec des soldats très aguerris, la perte résultant des marches, des fatigues et du mauvais temps devait dépasser les proportions ordinaires; ce qui explique que Napoléon ait réuni une masse de 600,000 hommes pour abattre un empire qui
"►nCn7* "''^""'^ "^^ ^'^"'' '"^''^'•^' ^«" étendue, que ^oU,UUU hommes. ^
Non seulement la zone d'opérations était d'une étendue excessive ; non-seulement elle manquait de ressources de moyens de transport et de routes ; mais le point de départ, qui était le cours du Niémen, était fort éloi-
CAMl^AGNE DE RUSSIE (1812)
gné des frontières de France. Avant toute action offensive, il fallut que Napoléon mît en mouvement ses corps d'armée du Rhin et du Po au Niémen, à travers l'Allemagne secrètement hostile ; il fallut prendre les vivres nécessaires à tant d'hommes sur les pays alliés et vassaux, ce qui fit peser sur ceux-ci, en temps de paix, les misères de la guerre, réquisitions, contributions et violences de toute sorte. Rien n'était plus démoralisant pour les troupes. Dans les campagnes précédentes, la discipline ne s'était perdue que peu ii peu, au cours d'opérations trop prolongées ; dans la campagne de Russie, la discipline subit de graves atteintes avant le premier coup de canon. Dès le milieu de 1811 s'échelonnèrent de l'Elbe au Niémen les troupes destinées h l'invasion de la Russie. Elles se serraient peu à peu sur le Niémen, tandis que Napoléon, déterminé à ne commencer les hostilités qu'au printemps de 1812, continuait de trompeuses négociations avec le czar Alexandre. Ces troupes se composaient de onze corps, dont le noyau était formé par l'armée d'occupation de l'Allemagne, à laquelle l'Empereur adjoignit l'armée d'Italie, des troupes tirées d'Espagne et les contingents de la Confédération du Rhin. Après les onze corps venaient la garde impériale, divisée en vieille et en jeune garde, troupe d'élite qui comprenait à elle seule 50,000 hommes, puis la réserve de cavalerie, divisée en quatre corps sous le commandement de Murât, enfin le corps auxiliaire prussien de 20,000 hommes, et le corps autrichien de 32,000, livrés à Napoléon par les deux traités du 24 février et du 14 mars 1812. C'était un total de 678,000 hommes, dont 356,000 Français de la nouvelle France impériale, étendue de Lubeck à Terracine, et 322,000 alliés. En réalité, les vrais Français ne formaient que le tiers de l'armée. Cette masse énorme traînait après elle 1,200 bouches l\ feu. 400,000 hommes arrivaient en juin sur le Niémen, prêts à le passer de suite, en première ligne. Le reste suivait u intervalles réguliers depuis le Rhin,
Les Français traversèrent le Niémen du 24 au 29 juin, sur son cours moyen et supérieur. Au centre, audessus de Kowno, passait Xapoléon avec les meilleurs éléments de la grande armée ; à droite, passait le prince Eugène avec l'armée d'Italie, et le roi de Westphalie, Jérôme de Kowno à Grodno ; à gauche, passait, vers lilsit, Macdonald avec le corps prussien. A l'extrême droite, les Autrichiens de Schwarzemberg entraient en Volhynie. Les Russes étaient donc menacés sur toute leur frontière polonaise. Napoléon marcha sur Vilna sans rencontrer un ennemi.
Les armées russes étaient sur la défensive, la seule tactique qui leur convînt en face de leur puissant adver-
llTnf.PT'' '"''"'''' principales, comprenant en tout ^W.im hommes, étaient la première autour de Vilna sous les ordres de l'Allemand Barclay de Tolly, la seconde a une grande distance au sud, entre Bobruisk et Minsk sous les ordres de Bagration. Ln dehors de ces deux armées les Russes ne disposaient que d'un petit corps à Riga, d un autre en Finlande, et des troupes de Moldavie qui venaient de faire la guerre aux Turcs. Ces derniers corps n'étaient pas près d'entrer en ligne. La seule infériorité numérique condamnait donc les Russes h reculer devant Napoléon. Ils n'acceptaient pas cette nécessité sans révolte. En copistes maladroits de Wellington, les Allemands qui conseillaient Alexandre lui avaient suergéré 1 idée d'attirer les Français vers la Duna, au cainp de Drissa dont ils voulaient faire un nouveau Torres Vedras, quoiqu'ils n'eussent ni les montagnes de la prèsqu île de Lisbonne, ni la mer. Ce plan ne tint pas un jour contre la pression des événements. Après que les Russes 1 eurent abandonné, ils n'en eurent pas d'autre que d'éviter le combat avec les Français.
Le 28 juin. Napoléon entra à Vilna sans combat. 11 était fort déçu par cette facile prise de possession. La bataille cherchée fuyait devant lui. L'aspect tout nouveau du pays, les fatigues déjà grandes de l'armée, la queue
des traînards, des fourgons et des canons qu'elle avait laissés derrière elle, tout faisait contraste avec les triomphantes entrées en campagne d'Austerlitz et de Friedland. A la vérité, les enthousiastes acclamations des Polonais donnaient l'illusion d'une guerre nationale. Mais, comme en 1807, l'Empereur n'accepta qu'à demi ces dévouements qui s'ofFraient: lui qui tolérait dans son armée un corps prussien et un corps autrichien autonomes, il noya dans la masse les contingents polonais et les rendit a invisibles ».
Cependant Barclay de Tolly se repliait lentement sur la Duna. Bagration était toujours dans le pays de Minsk. Napoléon résolut de se jeter sur le premier, dont il était assez rapproché. Les Russes n'attendant pas de pied ferme, il fallait les tourner si on voulait trouver le contact avec eux. C'est ce que les Français voulurent faire dans toute la première partie de la campagne. Ces mêmes manœuvres que Nap(»léon essayait contre Barclay, il ordonna au maréchal Davout et à Jérôme de les tenter contre Bagration. Ainsi les deux armées ennemies, séparées l'une de l'autre, seraient tournées et défaites isolément.
Les conditions toutes nouvelles de la guerre imposèrent à Napoléon une lenteur qui n'était pas dans ses habitudes. Le 17 juillet seulement, il quitta Vilna pour écraser Barclav. Il marcha d'abord droit vers la Duna comme s'il voulait appuyer le corps de Macdonald qui se dirigeait vers Mittau et Riga. Croyant avoir ainsi dérobé ses desseins à Barclay, il revint brusquement vers l'est et arriva à Gloubokoé (18 juillet). Mais il n'y trouva pas les Russes. Barclay tenait avant tout à ne pas se laisser couper de Smolensk. A ce but il sacrifia tout, le camp de Drissa, la possession de la vallée de la Duna ; il remonta vers Vitebsk, suivi de loin par la cavalerie de ^lurat. Les évolutions de Napoléon se faisaient sur une aire trop vaste pour réussir. Il est difïlcile de tourner une armée quand on a deux cents kilomètres à faire pour opérer ce
mouvement. Napoléon se résigna à suivre Barclay sur Vitebsk, comptant qu'il finirait par s'arrêter pour se battre. Mais le général russe se déroba toujours. Tout au plus les cavaliers de Murât purent-ils lui tuer quelques hommes d'arrière-garde au combat d'Ostrowno {2ij juillet). Le 28, Xapoléon entrait dans Yitebsk, abandonnée comme Vilna, et Barclay était en pleine retraite sur Smolensk.
C'était pour l'Empereur une deuxième déception. Il avait cru saisir Tennemi à Yilna : Tennemi s'était dérobé ; il avait cru le saisir à Yitebsk; l'ennemi se dérobait encore. Quoique les Russes ne battissent en retraite que par impuissance de faire autrement, cette reculade pas à pas, après destruction méthodique des villages et des îzbas de paysans, semblait le fruit d'une mûre réflexion. Alors apparut à Xapoléon l'étendue immense de cette guerre qu'il avait appelée, dans sa proclamation du 24 juin (( la seconde guerre de Pologne ». Il avait cru la terminer sur quelque champ de bataille de Friedland, et déjà il était réduit à une poursuite épuisante et stérile.
Les efforts de ses lieutenants contre Bagration n'avaient pas été plus heureux que les siens contre Barclay. Davout avait marché pour agir contre Bagration, de concert avec le roi Jérôme. Le maréchal était arrivé à l'heure dite: mais le roi n'arriva pas; ses troupes s'embourbèrent dans les marais de Pinsk et furent fort retardées. Ce contre-temps fut la cause d'une violenle querelle entre le frère et le lieutenant de l'Kmpereur. Jérôme, dégoûté de son commandement, l'abandonna et retourna à Cassel. Pendant ce temps, Bagration échappait au réseau tendu poui' l'envelopper, et se hâtait vers Smolensk. Davmit 1 arrêta sur la rive droite du Dnieper, à Mohiiew (23 juillet). Les Russes battus en furent quittes pour repasser plus bas lej)nieper: ils continuèrent de marcher sur Smolensk, et le 3 août, les deux armées de Barclay et de Bagration se réunissaient en avant de cette ville.
La jonction des armées russes détruisait complètement
Mf^k
CAMIU(JNE DE RUSSIE (1812) 289
le plan primitif de Napoléon. Celui-ci, qui faisait toujours « son thème de plusieurs manières », en imagina un nouveau. Quoique la grande armée laissât derrière elle des troupes de traînards, elle était assez nombreuse pour battre Bagration et Barclav réunis.
Napoléon résolut de marcher au sud vers leDnieper, de joindre D a vont et de remonter avec lui sur Smolensk par la rive gauche.
Après avoir enlevé brusquement la place, il se porterait sur la rive droite où étaient les Russes, en aval de Smolensk, et les forcerait à accepter la bataille. Peut-être aussi les ennemis marcheraient-ils volontairement contre lui, afin de lui arracher une des premières villes saintes de la Russie.
Napoléon quitta donc Yitebsk pour Smolensk, attiré par le mirage de la bataille décisive. 11 passa le Dnieper à Orcha et rejoignit sur la rive gauche le corps de Davout . Sur cette rive, il ne rencontra que des arrière gardes et des escadrons de Cosaques qui furent vite balavés. Le 16 août, après une marche extrêmement rapide, il arriva devant Smolensk, précédant la lourde armée russe qui remontait avec lenteur la rive droite. Le 17, Yai.laux. 17
LES CAMPAGNES DES ARMÉES FIIANC AISES
il fit attaquer la ville avec énergie. Sans être une place de guerre, elle avait une enceinte de murailles et de vieilles tours, assez forte pour relarder l'ennemi pendant une journée. C'était tout ce (|ue désirait Barclay, devenu général en clief. Décidé ii quitter Smolensk, comme Vilna, comme Vitebsk, comprenant qu'il fallait attirer les Français le plus loin possible, au centre de la Russie, il voulait se ménager le temps nécessaire à sa retraite. 15,000 Puisses se sacrifièrent sur les murailles et dans les rues de Smolensk. La ville bombardée fut bientôt tout entière en flammes. Mais les Français n'y entrèrent qu'à la nuit tombée, après avoir vu l'ennemi défiler sur la rive droite. Une fois de plus, les Russes avaient échappé. Il en coûtait à IFuipereur de renoncer encore à son plan, d'autant plus qu'après Smolensk, il avait l'inconnu devant lui. Il essaya donc d'arrêter quand même l'armée russe qui était en pleine retraite sur la route de Moscou. Il confia h Murât et à Xey le soin de poursuivre l'ennemi et de le talonner d assez près pour ralentir sa marche, pendant que Junot devait remonter vite la rive gauche du Dnieper pour 1 arrêter en tête. Malheureusement Junot n'était pas l'homme d action ardente qu'il eut fallu pour rexécution de ce hardi dessein : il se traîna plutôt qu'il ne marcha sur la live gauche du Dnieper; il n'arriva pas à temps ; Xey et Murât, livrés à eux-mêmes, soutinrent un furieux combat contre l'arrière-ofarde russe sur le plateau de Valoutina (19 août) ; le général (iudin fut frappé il mort ; sept mille cadavres couvrirent le plateau ; mais tout fut inutile : Barclay sortit à peu près sain et saul de ce mauvais pas et se retira tranquillement vers Dorogobouj. Les Busses ne laissaient aux Français que des morts, des villages ruinés et incendiés et un pavs dévasté.
(les sigui^s mcsiaçants d'une guerre sans merci n'effrayaient pas Napoléon. Il était plus préoccupé par l'extension inattendue de sa zone de manœuvres. Puisque les Russes sacrifiaient avec tant de désinvolture des villes
CAMIWCÎNE DE RUSSIE (181:2) ' O'.'l
comme Vilna et Smolensk, ils n'hésiteraient pas à tout abandonner jusqu'à Moscou. C'était donc à Moscou qu'il fallait chercher la bataille en vain espérée depuis Vilna. Il fallait, dans l'espoir hypothétique de détruire l'armée russe, faire encore quatre*^ cents kilomètres dans un pavs dépourvu de ressources, et allonger outre mesure la ligne de communications. 11 eût été sage de s'arrêter à Smolensk. Mais s'arrêter à Smolensk,' c'était avouer un demiéchec : c'était perdre aux yeux de l'Furope cette réputation d'invincibilité foudroyante que Napoléon avait acquise et qui seule maintenait son empire. Les nécessités d'une politique orgueilleuse obscurcirent le bon sens militaire de l'Empereur : il se décida à marcher de Smolensk sur Moscou.
Jusqu'à Smolensk, les mouvements de la grande armée avaient été secondés d'une manière efficace par les ailes. Sur la gauche, Macdonald remporta un succès à Mittau et fit le blocus de Riga ; Oudinot occupa le cours de la Duna, s'empara de Polotsk, et son successeur Couvion Saint-Cyr y battit le Russe AVitgenstein (18 août). Sur la droite, Schwarzembergavec ses Autrichiens remportait des succès et tenait à distance les Russes de Tormasof. Ces progrès faits sur les ailes rassurèrent Napoléon sur ses communications, et l'habituèrent à regarder la pointe sur Moscou comme moins hasardeuse. Il eut même le tort de trop se fier aux positions conquises sur la Duna et sur la Bérézina.
La marche vers Moscou commença (25 août) avec 150,000 hommes à peine, ce qui était juste assez pour battre les Russes. Tout le reste de la grande armée était dispersé de Vilna à Smolensk et sur les ailes. Malgré son efTectif réduit l'armée avait peine à vivre. Depuis l'entrée dans la vraie Russie, à Smolensk, la contrée était devenue absolument déserte : les paysans fuyaient après avoir brûlé leurs villages ; les villes elles-mêmes, petites et pauvres, étaient abandonnées ; la mauvaise récolte de 18 P? ne fournissait que peu de chose. Les Français dé-
LES CAMPAliNES DES ARMÉES I'UA.S(;aISES
passèrent Dorogoboiij, Viazma et Glijat, ayant toujours devant eux les mêmes sites désolés. Après la chaleur écrasante et la poussière du mois d'août venaient les pluies froides de septembre, sans cpie Xapoléon se détournât du l)ul ([ui le laseinait, Moscou, la capitale où il croyait trouver, comme à Vienne, la victoire et la paix.
(Cependant les Russes s'indignaient de ces continuelles retraites, conseillées par un Allemand, Barclay; ils avaient honte de livrer, sans combat, aux Français tout le centre de la Kussie. Si profitable cpie fut cette tacti(jue, elle leur paraissait encore plus déshonorante. Lorscpie l'armée se retira sur Moscou, et que cette capitale courut le risque d'être livrée comme Smolensk, l'indignation populaire éclata, au point qu'il fut impossible au czar de résister au cri universel (|ui demîindait la bataille. Bîjrclay dut quitter le commandement de l'armée; à sa place fut nommé Kutusof, un vrai Russe, disposé à la lutte pour complaire au peuple et à l'armée, quoique au fond de son cœur il jugeât la bataille perdue d'avance. Mais il comprenait qu'il fallait tenter (quelque chose pour sauver Moscou. Ses 130,000 hommes exaltés et fanatisés devaient résister jusqu à la mort. Kutusof chercha à loisir son champ de bataille : il le trouva près de Mojaïsk, à Borodino, où il fit tracer à la hâte des travaux défensifs, et, pour la première fois depuis l'ouverture de la campagne, l'armée russe attendit de pied ferme les Fiançais.
Ceux-ci avaient appiis que les Russes s'arrêtaient enfin pour se battre ; aussi la confiance, diminuée par tant de poursuites inutiles, avait été prompte ii renaître. Le 5 septembre, l'armée française arriva sur la Kolocza. La ligne des hauteurs ([ui s'élevait au delà de cette rivière était couronnée d'ouviages : d'abord la grande redoute, au sud de Borodino ; puis, au delà du ravin de Semenofskoié, les trois fièches. La gauche des Russes s'appuvait au bois (l'Ont itza, la droite a la Kolocza. Pin avant de leur front et fort isolée était h» redoute de Schwardino, que Napoléon fit enlever de suite. Kutusof n'avait d'autre
plan que de tenir ferme dans ses positions, assez bien armées pour délier les ellbrts de l'ennemi : c'était la tactique qui convenait le mieux au courage passif de ses soldats. Napoléon résolut d'en finir avec l'armée russe en l'attaquant sur sa gauche. Faire enlever les trois fièches et le ravin de Semenofskoié, faire exécuter à Davout un mouvement tournant par les bois d'Outitza, détruire la gauche des Russes, prendre la grande redoute à revers et acculer Kutusof dans l'angle de la Kolocza et de la Moskowa, telles furent les parties essentielles de son plan. Peut-être ne s'attendait-il pas à la formidable résistance qu'il rencontra.
Pour ébranler les Russes tapis derrière leurs ouvrao-es de terre. Napoléon dirigea sur eux un feu d'artillerie extrêmement vif, dès que se leva le jour (7 septembre) ; il prit en même temps ses mesures pour les attaques vraies et simulées : sur sa gauche, le prince Fugène se rendit maître du cours de la Kolocza et enleva Borodino. Ce succès ne suffit pas à Eugène: il aborda les pentes raides qui conduisaient à la grande redoute, peu attaquable de ce coté ; il fut repoussé avec perte et rejeté sur la Kolocza, mais les Russes ne parvinrent pas à lui arracher Borodino. Cette première attaque était destinée à amuser l'ennemi. La vraie bataille s'engagea à droite. Napoléon, posté à Schwardino, dirigea Ney et Murât sur les trois fièches, dites fièches de Bagration, pendant que Davout commençait son mouvement tournant vers Outitza. Murât et Ney s'avancèrent sous une mitraille qui emportait des files entières ; ils firent aborder au sabre et à la baïonnette ces ouvrages garnis de fusils et de canons ; les Français y pénétrèrent, malgré l'obstination des Russes qui ne lâchaient pas prise et se faisaient tuer sur leurs retranchements bouleversés. Les trois fièches conquises, Murât et Ney avaient devant eux le ravin de Semenofskoié ; l'artilleiie française se hâtait de prendre possession des hauteurs; la gauchede l'arméerusse n'existait plus ; Davout allait arriver d'Outitza. Mais les Fran-
çais étaient cruellement décimés, et peu en état de poursuivre, s'il ne leur arrivait un reniort. INlurat et Ney demandèrent à Napoléon de faire donner la garde.
Napoléon n'avait pas son exubérante activité des jours de bataille. SouHVant dej)uis (juebpies jours, il était demeuré à Schwardino, et le com+»at engagé par lui, se continuait sans lui. Il refusa une première fois de faire
donner la orarde. 11 ne tiouvait pas radaire assez avancée.
-Il* 1
Il fallut donc que Ney et Murât prissent haleine avant de
continuer la lutte avec les mêmes soldats qui venaient d'emporter les trois flèches. Les Russes se reformèrent et firent Iront de nouveau vers la grande redoute et vers Semenofskoié. Ils essîivèrent même, sans succès, nne diversion sur la gauche du prince l^ugène. l ne seconde bataille commença. Nev et Murât franchiient le ravin et enlevèrent Semenofskoié. (lette conquête leur permit de prendre à revers la grande redoute, qu'Lugène, de son côté, attaquait de front. Klle tomba enfin aux mains des Français. Comme les trois flèches, elle avait coûté cher il conquérir ; Caulaincourt y succomba, et de nombreux £;énéraux avec lui. Les Russes furent rejetés sur le plateau de Corki. 11 était 3 heures; la victoire ne faisait plus aucun doute ; il ne restait qu'il l'achever. Pour la seconde fois, Ney et Murât demandèrent à Napoléon le secours de la garde ; pour la seconde fois. Napoléon refusa. « Je ne veux pas faire démolir ma garde, ditil, s'il y a une seconde bataille demain, avec qnoi la livrerai-je ? )) La garde était en effet la réserve suprême. L'Lmpereur se contenta de faire canomier les Russes par toute l'artillerie. Ceux-ci ne lâchèrent [)as pied, car Kutusof tenait îi garder jusqu'au soir un morceau du champ de bataille ; le 8 septembre seulement, il se décida à se retirer. Napoléon n'avait obtenu ce résultat assez maigre qu'au prix d'une boucherie épouvantable, 90,000 morts ou blessés, dont 00,000 Russes et parmi eux Ragration. Ce n'était ni Austerlitz, ni Friedland, c'était un peu plus qu'Lylau. L'armée de
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Kutusof était hors d'état d'empêcher l'entrée des Français à Moscou, mais elle demeurait organisée et devait être le noyau de la revanche future. Autour d'elle se groupa, en octobre, la levée en masse de la Russie.
L'armée française, réduite ii 100,000 hommes, poursuivit sa marche sur Moscou, que Kutusof lui abandonna sans résistance (14 septembre). Napoléoncomptait trouver dans la ville sainte de la Russie tous les approvisionnements nécessaires à l'armée ; il espérait y trouver aussi la paix, quoique la résistance opiniâtre des Russes à Borodino indiquât une résolution farouche de ne jamais traiter. Il eut coup sur coup de nouvelles et amères déceptions. Le 15 septembre éclata partout l'incendie, allumé par les ordres du gouverneur Rostopchine. Lorsque les Français parvinrent à s'en rendre maîtres, le 19, le feu avait dévoré les trois quarts de Moscou . Moscou n'était plus pour l'armée française qu'un campement précaire, et l'hiver allait bientôt forcer la grande armée à le quitter. Les ouvertures de paix faites par Napoléon à Alexandre ne reçurent aucune réponse. A Moscou, comme à Smolensk, la paix qu'il croyait atteindre fuyait devant l'Empereur, et la victoire même était incomplète. Cette fois, il fallait se résigner non plus à l'arrêt comme h Smolensk, mais à la retraite. Rien n'était plus dur pour l'orgueil de Napoléon ; rien n'était plus menaçant pour le superbe et fragile édifice qu'il avait élevé. Il ne pouvait en prendre son parti , roulait dans sa tête les projets les plus variés et les plus inexécutables , différait de jour en jour le départ de Moscou, sous prétexte de laisser l'armée se reposer, pendant que la cavalerie dépérissait avec une effrayante rapidité, faute de fourrages, et que Kutusof, posté à cfuelque distance, au camp de Taroutino, recevait des renforts et attendait patiemment l'hiver.
Enfin, le 19 octobre, à la nouvelle de la surprise de ses avant-postes par Kutusof, Napoléon se décida brusquement à ({uitter Moscou, sans parler encore de retraite : il marchait au sud vers Kalouga, afin de battre ou d'écar-
ter Tarmée russe et de vivre dans les régions de Kalonga et d'Orel, d'où il pensait s'ouvrir un chemin vers la Pologne. L'avant-garde, commandée par Eugène, se heurta aux ennemis à Malo-Iaroslavetz (24 octobre); après un furieux combat, les Italiens d'Kugène s'emparèrent de cette petite ville et repoussèrent l'ennemi sur les plateaux. Le lendemain {2b octobre), Napoléon arrivait, mais toute l'armée russe arrivait aussi et se plaçait en travers de la route de Kalouga. Napoléon se vit condamné à une bataille par jour s'il continuait de ce coté. Son armée, déjà encombrée par une lourde queue de bagaores, obligée de transporter ou de livrer aux couteaux des paysans les blessés de chaque combat, réduite à moins de 100,000 hommes, ne rentrerait jamais en Pologne. Il abandonna donc ce projet de percer sur Kalouga qui était la dernière consolation de son orgueil; il se rési<,ma à regagner par un chemin de traverse, à Mojaïsk, la route brûlée et dévastée de Moscou à Smolensk ; il fit évacuer définitivement Moscou. La retraite commença au milieu de circonstances assez favorables : la température était clémente, et Pennemi étnit encore loin. Déjà, cependant, la démoralisation se glissait dans tous les rangs et croissait à chacune des tristes étapes du retour; le nombre des traînards augmentait, celui des hommes désarmés aussi. Davout, chargé de l'arrière-garde, protégeait cette foule avec ses bataillons et la faisait marcher. Trop méticuleux et régulier, désorienté au milieu de ce désordre, le maréchal n'était pas l'homme de cette retraite : à Viazma, il fut remplacé par Ney.
L'armée dépassa tranquillement Borodino et Ghjat. C'est à l'arrivée à Yiazma (3 novembre), qu'elle retrouva les Russes. Kutusof n'était pas disposé à se heurter à la grande armée, si alVaiblie qu'elle fût : il se contenta de la faire harceler parles cosaques de Platof et les cavaliers de Miloradovitch. C'était assez pour inquiéter les corps demeurés en ordre, et poui' augmenter l'effarement du troupeau débandé qui suivait. Chaque jour avait lieu à
l'arrièrc-garde un nouveau combat, où Ney se prodiguait comme un simple grenadier. Mais chaque jour aussi s'accroissait la foule misérable des non-combattants. Bientôt les rigu(>urs dePhiver s'ajoutèrent aux attaques des Russes. Depuis le G novembre, le froid et la neige sévirent sur ces hommes mal vêtus, mal nourris, qu'aucun espoir ne soutenait plus. Les moins énergiques s'abandonnaient et mouraient ; les autres se traînaient avec peine. L'armée semait, sur sa route, les cadavres d'hommes et de chevaux, les bagages, les fourgons, les canons. Quelques cosaques suffisaientpour jeter la panique dans les colonnes. Au passage du Vop, le corps du prince Eugène fut en partie détruit.
Le 6 novembre, la tête de l'armée arrivait à Smolensk, avec l'espoir de s'y refaire un peu et d'y trouver au moins des vivres et un abri. Mais Smolensk incendiée et dévastée ne put donner à ces malheureux que peu de chose. Quelques magasins qu'elle contenait encore furent pillés sur l'heure. Napoléon dut renoncer à y prendre des quartiers d'hiver et même à s'y installer pour quelque temps. Dès le 14, il sortit de Smolensk avec sa garde. Déjà les combattants étaient réduits à 30,000, et les différents corps de Parmée étaient arrivés à des intervalles assez longs les uns derrière les autres. Pour procurer à tous un peu de repos à Smolensk, l'Empereur décida qu'ils ne quitteraient la ville que par séries, du 1 4 au 17 : après son propre départ, le 14, devaient sortir le 15, le corps du prince Eugène; le 10, celui du maréchal Davout; le 17, Parrière-garde commandée par Ney. Ces dispositions, dictées à Napoléon par la profonde détresse de ses soldats, tournèrent à leur malheur et au sien.
Les Russes avaient profité du séjour de Smolensk pour prendre les devants; ils voulaient couper la retraite aux restes de la grande armée. Kutusof vint se poster au plateau de Krasnoé, sur la route de Smolensk à Orcha. Le 15 novembre, il vit passer Napoléon et la garde, qu'il n'essaya point d'attaquer. Mais il se plaça résolument,
LES CAMPAtiNES DES AHMÉES EHANCAISES
le 16, sur la griinde route et barra le passage au prince Eugène. Celui-ci lutta toute la journée avec ses bataillons, réduits à fort peu de cbose; il en sacrifia la plus grande partie, et avec le reste, parvint à rejoindre Napoléon. T^e lendemain, ce fut le tour de Davout, qui, se fit jour lui aussi, grâce au concours (pie Napoléon et Eugène lui apportèrent. Il ne restait plus que Ney, qui après avoir fait sauter les tours de Smolensk, s'était mis en niarcbe avec son arrière-garde et avec tous les traînards qu'il avait pu ramasser. Ce n'étaient, en tout, que quelques milliers d'hommes, avec lesquels Ney se heurta à toute l'armée russe sur le chemin de Krasnoé (18 novembre). 11 lutta jusqu'à la nuit, mais il sentit qu'à tenter la même lutte le lendemain il serait infailliblement tué ou pris. 11 descendit pendant la nuit vers le Dnieper, qui passe à quelque distance au nord de Krasnoé. Il le traversa avec ses hommes sur une glace tremblante, à peine assez solide pour les porter, et après avoir fait un immense détour, après avoir failli vingt lois être exterminé par les ('osaques, il rejoignit Napoléon à Orcha (20 novembre). Les désastres de Krasnoé avaient réduit l'armée à 18,000 combattants. Elle traversa le Dnieper, et détruisit le pont, ce qui retarda la poursuite de Kutusof. Les dépots de vivres d'Orcha avaient un peu réconforté les troupes. Napoléon essayait même de les remettre en ordre, lorsqu'en approchant delà Bérézina, l'Empereur apprit les dangers presque insurmontables qui l'y attendaient.
C'était en elfet sur la Bérézina que se donnaient rendezvous les armées russes, après avoir battu ou écarté les coi'ps qui servaient de flanqueurs à la grande armée. Au nord, l'armée de Finlande, commandée par ^^itgenstein, grossie chaque jour de nouveaux contingents, avait battu à Polotsk (19 octobre), le corps d'Oudinot qui recula devant \\ itgenstein vers la Bérézina. Au sud, Tarmée de Moldavie, commandée par Tchitchakof, entrait enfin en scène, passait devant Schwarzemberg qui n'essayait pas de l'arrêter, et remontait par la rive droite la Béré-
zina, que Witgenstein descendait par la rive gauche. Tous deux allaient interdire à Napoléon le passage de la rivière. Les revenants de Moscou étaient donc placés entre trois armées, Kutusof, Tchitchakof et Witgenstein. C'était pour eux un faible secours que les deux corps d'Oudinot et de Victor, qui les rejoignirent sur la Bérézina. Heureusement Kutusof, arrêté au pont d'Orcha, était resté en arrière. La situation n'en était pas moins effrayante.
Napoléon, en approchant de la Bérézina, reconnut qu'il serait impossible de la traverser au passage de Borizof, surveillé sur la rive droite par les Russes de Tchitchakof. 11 s'aperçut qu'en général un passage de vive force ne pouvait réussir sur les glaçons que charriait cette rivière au fond fangeux. Il essaya de la ruse : il feignit de vouloir passer à Borizof, y fit grand bruit et y prépara ostensiblement le passage (26 novembre), tout en envovant en secret le nrénéral Eblé et les pontonniers préparer le vrai passage queu|ues lieues plus haut a Stoudzianka. Eblé n'avait que la nuit et la journée du 27, vingt-quatre heures précieuses, les seules qui restassent avant l'arrivée de Witgenstein. Un premier résultat fut ac(|uis : Tchitchakof, trompé, concentra son attention sur Borizof; les ponts de Stoudzianka furent achevés, les Français commencèrent à les traverser et occupèrent la rive droite. Mais ce passage entraîna de lourds sacrifices. On dut abandonner à Borizof une division chargée de tromper jusqu'au bout Tchitchakof, et cette division fut tout entière massacrée ou prise. Le lendemain, ^^o novembre, Witgenstein arrivait sur la rive gauche, Tchitchakof détrompé, remontait la rive droite, et une lutte désespérée s'engageait sur les deux bords de la rivière, à Stoudzianka. Pendant que la loule s'étoulVait et s'écrasait sur les ponts. Napoléon sur la rive droite et Victor sur la rive gauche contenaient Tchitchakof et Witgenstein, avec 28,000 hommes armés contre 72,000. Malgré leurs ennemis qui essayaient de les jeter dans la rivière, les
Français se maintinrent sur les deux rives ; au soir les Russes n'avaient aucun avantage. Cette défense héroïque assura le passage des derniers corps armés. Victor traversa la Bérézina pendant la nuit. Mais la foule lamentable des traînards, engourdie dans ses bivouacs de Stoudzianka, négligea de suivre cet exemple. Au lever du jour, ils se précipitaient tous pour traverser, lorsque Tordre arriva de détruire les ponts. Les milliers d'inlortunés qui étaient encore sur la rive gauche tombèrent aux mains des Russes. Ils étaient au moins 20,000. Leur désastre termina tristement ces journées, où la grande armée, enveloppée de toutes parts, avait réussi Ix échapper aux coups de ses ennemis.
La retraite, moins vivement |)ressée par les Russes, continua dans la direction de Vihia. C'était a le sauve qui peut à une allure de funérailles », où on laissait à chaque bivouac des morts sur la neige. Le froid était devenu extrêmement vif. Il fit périr en deux jours une division de 10,000 hommes sortis de Vilna à la rencontre de la grande armée. Ney se multipliait toujours à Tarrièi'egarde, réduite à quelques centaines d'hommes. Le \ décembre, sous un froid de 25 degrés, il se battit encore à Molodeczno. Le lendemain, 5 décembre, Napoléon, arrivé h Smorgoni, quittait la grande armée en traîneau et courait sur Paris par Varsovie pour parer aux conséquences du désastre. Il laissait Murât pour le remplacer ; il ne lui donnait d'autres instructions que d'essayer de tenir entre le Niémen et la Vistule, en promettant de venir bientôt le rejoindre avec une nouvelle armée. Ce départ, peutêtre nécessaire, plongea les soldats djins le désespoir. Une seule idée les retint groupés (juelques jours, celle de l'approche de Vilna, où ils espéraient trouver ce qui leur avait fait défaut à Smolensk. Le 9 décembre, ces milliers d'hommes sans armes, vêtus de lambeaux informes, envahissaient subitement Vilna. Mais, comme à Smolensk, les magasins furent pillés de suite, et les Cosaques ne tardèrent pas à se montrer. 11 fallut encore fuirVilna. Ceux qui
n'en sortirent pas assez vite tombèrent sous les coups des Russes et d'une populace cruelle. Ce fut la dernière grande hécatombe de la campagne, une nouvelle masse de 40,000 morts. Les survivants regagnèrent Kowno ; ils se dispersèrent en petits groupes pour échapper plus sûrement ; Ney, qui avait vu disparaître son arrièregarde, repassa le Niémen presque seul, le dernier (13 décembre). 18,000 hommes s'échappèi'ent à travers la Prusse et regagnèrent Kœnigsberg. Bientôt ils furent rejoints par Macdonald, que son collègue prussien, le général York, abandonna en passant aux Russes (30 décembre). D'autres corps se replièrent de la Pologne vers Kœnip-sberg et Danzig. Ces tristes débris remplissaient les hôpitaux. Les quelques hommes demeurés valides étaient incapables de tenir, à eux seuls, entre le Niémen et la Vistule. Aussi Murât commença par se replier sur Thorn, puis sur Posen. Bientôt il abandonna l'armée et regagna son royaume de Naples (janvier 1813). Le prince Eugène, qui lui succéda, ne put faire autre chose, quand approchèrent les Russes, que de jeter des garnisons dans les places de la Vistule. Il se replia sur Berlin. Mais il n'y resta pas longtemps. L'alliance de la Prusse et de la Russie obligea Euf^ène à quitter cette capitale (4 mars 1813). Il se retira sur^l'Elbe et bientôt après sur la Saale, où il réunit environ 00,000 hommes, en y comprenant les renforts que Napoléon lui envoya. C'est là que s'arrêta enfin l'immense débandade de Moscou.
L'histoire militaire ne renferme rien de comparable à cette catastrophe. Des '400,000 hommes qui avaient passé leNiemeneniuinl812, 18,000 étaient revenus, sans compter les Prussiens de York et les Autrichiens deSchwarzemberg; les autres étaient morts ou pris. La grande armée franco-européenne était anéantie; le système napoléonien, miné à sa base, privé par un seul coup de fortune de toutes ses ressources, devait crouler malgré les efforts du génie de son auteur. Après avoir vaincu les hommes. Napoléon avait voulu vaincre la nature et s'était brisé contre elle.