CHARLES HEAUME
—Mais, M. le juge, je ne dois rien à cet homme.
— Vraiment, vous ne lui devez rien ?
—Non, je l'ai réellement surpayé.
—La canaille ! riposta le juge. Je renverse ma décision, et il paiera les frais !
L'anecdote suivante est empruntée à l'ouvrage de Mme Kinzie : Waubin, qui est semé de traits curieux sur les commencements du Nord-Ouest.
Deux hommes comparaissent un jour devant Réaume. Le juge écoute patiemment la plainte bien accentuée de l'un, et la défense non moins énergique de l'autre. Après l'interrogatoire des témoins, il se lève avec dignité et prononce la sentence suivante : Vous êtes tous les deux dans le tort : vous, Boisvert, le demandeur,vous m'apporterez une charge de foin, et vous Grêle, le défendeur, vous m'apporterez une charge de bois. La cause est réglés.
C'est La Fontaine qui a dit :
On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge, Les écailles pour les plaideurs.
Laissons maintenant la parole à M. Henry S. Eaird 1, de la Baie-Verte :
Un jour, dit-il, l'un de mes amis est assigné devant le juge Réaume. La cause devait être plaidée à deux heures de l'après-midi. Le défendeur oublie l'heure indiquée, et quatre heures sonnaient lorsqu'il s'aperçoit de son retard. Il se rend toutefois à l'audience, après avoir eu la précaution de placer une bouteille de bon rhum dans l'une des poches de son habit.
Le défendeur ne tarde pas à constater que la cause a été jugée contre lui, parce qu'il a manqué de
1 Becollections of the early History of Northern Wisconsin.
respect au tribunal en ne comparaissant pas à l'heure voulue. Le demandeur jubile, et Réaume se renfrogne avec un air de dignité froissée.
Après avoir vainement demandé une nouvelle audition des témoins, le défendeur s'approche de la porte d'une chambre voisine et invite Réaume à l'y suivre. Il remplit aussitôt deux verres du précieux liquide, et, à cet aspect, la figure impassible du juge s'illumine soudain. Sans trop d'instances, Réaume approche de ses lèvres le breuvage séduisant, et en absorbe une dose assez copieuse pour noyer son ressentiment.
Il ne disait pas comme Dandin :
Ça, messieurs, point d'intrigue.
Fermons l'œil aux présents et l'oreille à la brigue.
Cette rasade avait eu plus d'effet que le plus brillant plaidoyer. Le juge et le défendeur reviennent au prétoire, et le premier annonce au demandeur qu'il allait entendre la cause. Celui-ci proteste, prétendant que le procès était fini et jugé en sa faveur. Ses représentations n'ont aucun effet. Après un nouvel interrogatoire des témoins, le juge déclare d'une manière fort solennelle, que le sens de son premier arrêt était que le demandeur « gagnait pour perdre. »
Le héros de Racine, au contraire, s'exclamait :
Puisque je l'ai juge\ je n'en reviendrai pas.
Avant d'être nommé juge à la Baie-Verte, M. James H. Lockwood s'occupa de la traite pendant de longues années. Or, l'un de ses engagés ayant été embauché par un racoleur, qui visitait les postes de l'Ouest, Lockwood alla consulter le juge Réaume
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pour connaître les dispositions de la loi en pareil cas. A cette demande, Réaume répondit dans son anglais discordant : Fil make de man go baclt to his duty. M. Lockwood réitéra sa question, et la réponse fut la môme. A une troisième demande, le juge répliqua avec vivacité : We are accustomed to make de man go back to their bourgeois K
Réaume siégeait toujours en robe écarlate, à revers de soie blanche, et semée de boutons dédorés. Il ne manquait jamais de se draper dans son costume officiel, en toutes circonstances publiques, avec autant de gravité que l'antique Romain enveloppé dans sa toge.
Cet habit râpé est gardé au musée de la Société historique du Wisconsin. C'est un objet de curiosité d'autant plus grand que les juges et les avocats ne se montrent jamais, chez nos voisins, que dans la tenue démocratique.
Le mémoire d'Augustin Grignon z nous apprend que Réaume parvint à faire l'acquisition d'une terre située sur la rive ouest de la rivière, à quelques milles de la baie Verte. Il acheta bon nombre de bestiaux et ne négligea rien pour réussir dans son exploitation agricole: La chronique nous a transmis le nom d'un caniche vigilant, « Rabosto, » qui faisait la chasse aux oiseaux vovaces, coupables de déprédations sur les champs de son maître.
Vers 1815, le eolonel John Bowyer se fixa à la Baie- Verte, en qualité d'agent des Sauvages pour les
x Times cmd earîy JEvents in Wisconsin.
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Etats-Unis. Gomme Réaume ne savait rien conserver, il lui vendit sa terre à un prix bien au-dessous de sa valeur.
Réaume élut domicile avec le juge Lawe, durant les années 1816 et 1817. En 1818, il fut nommé par le gouverneur Cass, du Michigan, l'un des juges de la cour du comté de Brown.
La môme année, il réussit à faire reconnaître ses droits de propriété sur certains terrains situés à Little-Kau-Kau-lin, et il y construisit une maison qu'il alla habiter.
M. Lyman C. Draper dit que Réaume vendit de l'eau-de-vie aux Sauvages de ce poste, prenant part à leurs débauches comme à leurs démêlés. Mais Augustin Grignon x dément cette assertion avec connaissance de cause, car il allait souvent visiter Réaume dans sa retraite.
L'ancien juge, devenu traiteur, passa- de vie à trépas au printemps de 1821. On le trouva seul gisant dans sa maison et dormant son dernier sommeil. Il avait atteint sa soixante et dixième année, et trente environ avaient été consacrées à l'administra Lion de la justice.
Ses amis firent transporter ses restes à la Baie- Verte, où ils furent enterrés dans le cimetière catholique. Sa tombe est délaissée, et aucune pierre n'indique au passant le lieu où repose le « vieux français. »
Réaume était d'une haute stature, et ses traits étaient fort réguliers ; de gros yeux noirs étincelaient dans leur orbite et animaient sa figure. Son amitié ou sa haîne ne connaissait pas de bornes. Il ne refusa probablement jamais de vider un verre de vin avec un ami, et sut couler sa vie joyeusement.
1 Seventyttvo years' Becollections of Wiscomin,
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Malgré ses extravagantes lubies, Réaume était aimé, et son nom vivra longtemps dans le souvenir de la population de la Baie-Verte.
Plusieurs autres Canadiens furent aussi revêtus de la dignité judiciaire dans le territoire du Wisconsin, entre autres, Joseph Rolette, Jacques Porlier, François Bouthillier, Michel Brisebois et Nicolas Boivin.
François Bouthillier fut nommé juge de la cour du comté de Brown par le gouverneur Gass, le douze mai 1819, M. John W.. Johnson étant fait juge en chef. Comme il avait toujours vécu au milieu des tribus aborigènes, dont les lois sont fort sommaires, il ne dut pas être le Papinien du Nord-Ouest. Il est mort en 1833 ou 1834.
Michel Brisebois, l'un des plus anciens habitants de la Prairie-du-Chien, fut nommé juge de la cour de comté en môme temps que Bouthillier. Il fut frappé de cécité en 1837, et il mourut en 1839.
Nicolas Boivin était une véritable doublure du juge Réaume. Ses connaissances légales n'étaient pas plus étendues, et sa bizarrerie n'était pas moins caractéristique. Sa bibliothèque se composait de trois volumes des anciens Statuts du Nord-Ouest. Mais il ne s'occupait pas plus, dans ces décisions, de la lettre que de l'esprit de ces arrêts légaux : de fait, il agissait à sa gnise. On conserve à la Société historique du Wisconsin l'un de ces volumes, jauni et crevé aux angles.
Le bureau de Boivin était situé en dehors des murs du fort, à la Prairie-du-Chien, et les officiers de
la garnison aimaient à aller passer une heure oisive avec le juge, qui les recevait toujours avec beaucoup de cordialité, ne manquant jamais de leur offrir « a little quelque chose. »
Un soldat nommé Fry ayant été accusé un jour d'avoir volé et tué un veau appartenant à Joseph Rolette, le constable, un hriquetier, nommé Bell, reçut ordre de procéder à l'arrestation du coupable.
Les officiers étaient arrivés comme à l'ordinaire chez le juge pour causer avec lui, et l'entretien était déjà très-animé, lorsque tout-à-coup l'on entend du bruit à la porte.
— Entrez, crie Boivin.
Bell. — Voici Fry que je vous amène, ainsi que vous me l'avez ordonné.
Boivin. — Fry, vous êtes un grand vaurien. Pourquoi avez-vous tué le veau de M. Rolette ?
Fry. — Je n'ai pas tué le veau de M Rolette.
Boivin. — Vous êtes un menteur et une canaille. Bell, logez-le en prison.
— Venez, messieurs, dit-il, en se tournant vers ses visiteurs : let us take a little quelque chose.
C'est ainsi que l'on administrait la justice, au commencement du siècle, dans les vastes solitudes du Nord-Ouest.