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LES ÉMIGRÉS RESTENT-ILS RELIGIEUX

Comment on fonde les paroisses aux Etats. — Le Bazar. — La grand’messe à l’église des Canadiens. — Plain-Chant et Mnsique. — Les Sociétés de dévotion. — Les Dames de la Bonne Ste-Anne et la Ligue des Hommes. — Une grande mission.— Traits édifiants. — La réconciliation avec l'Eglise.

“ Ces émigrés, disait Mgr de Goesbriand, sont appelés “ de Dieu à coopérer à la conversion de l'Amérique “ comme leurs ancêtres furent appelés à planter la foi “ sur les bords du St-Laurent.”

Voilà certes, une noble et grande mission! Les Can:diens émigrés se mettent-ils en mesure de la remplir ? Gardent-ils, sur la terre étrangère, la foi ardente des vieilles paroisses du Canada ?

On peut, je crois, juger des sentiments religieux d’un peuple par le zèle qu’il montre à bâtir des églises, par son assiduité aux offices divins, enfin par son empresse-

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vie catholique chez les individus et dans les familles.

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Dans les Etats de l'Est et le Nord de l'Etat de New- York, les Canadiens possèdent aujourd’hui 120 églises ou chapelles, desservies presque toutes par des prêtres canadi:ns et dans lesquelles la prédication et le ministère se font en français. Bon nombre de ces églises ont des dimensions de cathédrale et ont coûté de 60.000 à 100.000 piastres, comme celles de Holyoke, Woonsoket, Biddeford, Burlington, etc.... Toutes ces églises ont été construites en moins de vingt ans par de pauvres ouvriers chargés de famille, mais qui ont su prélever sur de modestes salaires de quoi bien loger le bon Dieu d’abord ét son ministre ensuite.

Voilà certes des chiffres qui ont leur éloquence et qui rendent déjà un beau témoignage à la foi et à la générosité de la race canadienne.

‘ Le Canadien, il est vrai, a sa manière à lui de donner pour son église et pour ses prêtres. Ne lui demandez pas d’un coup 10 piastres ou même 5 piastres ; il ne pourrait pas, où du moins ne voudrait pas vous donner cette somme ; mais sollicitez une faible aumône, tout le monde contribuera ; puis revenez à la charge tant qu'il vous plaira, vous serez toujours bien accueilli. On obtient ainsi dés résultats étonnants.

J'ai connu un prêtre qui avait organisé chaque dimanche des quêtes libres à domicile. On donnait 10 sous ou 5 sous, à volonté. A la fin de l’année, ce prêtre avait amassé de la sorte 15,000 piastres pour son église.

Cependant une question se pose, et il sera intéressant d'en chercher la réponse. Dans un pays où il n’y à ni taxes ni répartitions imposées par la loi pour la construction des édifices religieux, comment donc trouver des ressources suffisantes pour bâtir des églises si vastes et si nombreuses ?

Voici le procédé. Il peut être utile aux catholiques de France de le connaître.

Les Canadiens d’un centre manufacturier, se croyant assez nombreux pour fonder une paroisse séparée, présentent une requête à l’Evêque. S'il agrée leur demande, il leur envoie un prêtre jeune, actif, zélé. qui, en arrivant, se loge où il peut et comme il peut, puis se met à visiter les familles et à former un Comité d'action.

On cherche d'abord un local provisoire pour les exercices religieux. Ce sera ou quelque temple protestint abandonné, ou, le plus souvent, la salle publique <e l'Hôtel de ville, que des municipalités protestantes mettent gracieusement à la disposition de la congrégation nouvelle, pour une redevance minime. C'est là que le service divin se fera chaque dimanche, en attendant que l’on ait construit une église.

Ensuite, on organise un Bazar.

Le Bazar ! Voilà le grand moyen du prêtre pour ramasser l'argent nécessaire. Mais, certes, ce Bazar sera une terrible corvée pour le pauvre curé. A lui

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d'abord de courir la ville pour ramasser les objets qu'on mettra en loterie. A lui encore de distribuer les tables aux dames vendeuses. C’est là parfois une tâche assez délicate. Ces dames ont sans doute la meilieure volonté du monde, mais enfin, elles sont femmes, et la jalousie, le désir de faire plus d'argent que les rivales, se mettent assez souvent de la partie. Le prêtre doit tout pacifier, tout arranger, à la satisfaction générale.

Enfin, tout est prêt, le Bazar commence.

Disons-le, à la gloire des catholiques irlandais, ils patronnent généreusement ces œuvres pieuses, sans tenir compte de la différence de nationalité, et les protestants eux-mêmes viennent volontiers aussi dépenser leur argent au Bazar canadien.

De huit heures du soir à minuit, le prêtre est là, gracieux et souriant pour tout le monde. Il encourage les vendeuses, stimule le zèle des acheteurs; au besoin même, il fait un peu de police, quand l'enthousiasme de la foule prend des allures par trop bruyantes. C’est le grand ordonnateur, le capitaine qui conduit les opérations, parfois aussi le juge qui décidé les points en litige, et met d'accord les contendants.

Au coup de minuit, la foule se disperse, on compte la recette, et M. le curé, brisé de fatigue, mais joyeux de la bonne aubaine qu’il emporte sous le bras, rentre enfin dans son humble logis.

Ces Bazars durent en général une quinzaine de jours, et les recettes sont de quelques milliers de piastres. Il y aura là de quoi acheter un emplacement pour la future église.

Après le Bazar, viennent les rafles, les soirées, les goûters, les pique-niques, etc. : une série non interrompue de manœuvres, petites et grandes, qui ont toutes pour but de faire tomber quelques piastres dans la bourse du curé bâtisseur. Au bout d'un an, on se met à l’œuvre et bientôt Notre-Seigneur est installé dans un sous-sol confortable qui, plus tard, sera l’école de la paroisse ; puis au fur et à mesure des ressources, l'édifice monte et s'achève. (C’est un beau jour pour les émigrés que celui où l'on fixe la croix au sommet de lu flèche qui domine le monument. Désormais une nouvelle paroisse canadienne est fondée.

: Voilà comment, en moins d’un quart de siècle, les Canadiens des États de l'Est ont bâti les cent vingt églises qu'ils possèdent à l'heure présente.

Il faut ensuite pourvoir à l’ameublement et à l’entretien de cette église, loger le prêtre et lui assurer un revenu convenable, enfin bâtir un couvent, ou du moins une école de paroisse. Ces braves gens trouvent moyen de faire face à tout. Quand il faut donner pour le bon Dieu, ils le font volontiers ; quand il s’agit de son ministre, ils seront peut-être un peu plus regardants ; pourtant, pas un prêtre canadien ne peut se plaindre que son budget ne soit point honnête. Les moins favorisés ne restent pas au-dessous d’un millier de piastres ; (5000 francs) plusieurs d’entre eux ont plusieurs milliers de piastres de revenu annuel.

Y a-t-il beaucoup de curés de France plus largement traités ?

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Voulez-vous maintenant voir un spectacle qui réjouira votre cœur de catholique ? Allons entendre la grand'messe à l’église des Canadiens-Français.

A dix heures, l’église est envahie par une foule où les hommes ne se comptent pas. Les marches du sanctuaire sont réservées aux femmes âgées et aux petits enfants : touchant usage qui place ainsi le plus près de Notre-Seigneur les deux extrêmes de la vie. Le chœur est plein d'enfants et de jeunes gens en surplis, car les Canadiens aiment beaucoup la pompe des cérémonies religienses.

Des hommes de bonne volonté, appartenant aux professions les plus diverses, prennent place au sanctuaire, heureux de mettre de belles voix au service de l’église. Le plain-chant exécuté par ces chœurs d'hommes, alternant avec les voix fraîches des enfunts, vous saisira par sa grandeur et sa majestueuse simplicité. C’est bien là, en effet, le vrai chant du peuple catholique, la langue grave et suppliante, mais tout à la fois pleine d’espérance et d'amour, que l'Eglise de la terre doit parler à l'Eglise du ciel.

Tous les fidèles qui remplissent la nef chantent le Gloria, le Credo et les autres morceaux liturgiques qu'ils apprirent dès leur enfance dans les vieux sanctuaires du Canada.

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mystérieuse mais puissante qui va jusqu'au fond de l'âme réveiller la foi endormie, et préparer le retour des égarés.

Après de longs voyages, et peut-être aussi un oubli prolongé de ses devoirs religieux, un Canadien se retrouve enfin avec ses compatriotes à la grand'messe de paroisse ; il entend de nouveau ces chants d'église qui lui rappellent tout un passé de bonheur et de foi. Il ne résistera pas longtemps à l'émotion qui s'en dégage ; ses yeux se mouilleront de larmes ; il reviendra au Dieu de son enfance.

Seuls dans les États de l'Est, les Canadiens chantent la messe en plaint-chant. Dans les autres églises, on à des chœurs de jeunes filles qui, incapables de soutenir le plain-chant,exécutent de soi-disant messes en musique.

Ces bonnes filles font bien leur possible, on ne peut en douter ; mais, hélas! que le résultat est loin d’être artistique ! Et surtout, qu’il est peu édifiant pour la piété des fidèles! De braves ouvriers, des mères de famille, fort au courant de la tenue d’un ménage, mais très peu sensibles aux charmes de l’harmonie, sont condamnés à subir, pendant plus d’une heure, des roulades, des cris perçants, des éclats de voix qui, loin d’aller au cœur, agacent les nerfs et provoquent fortement à l’impatience. Le moyen de faire une prière au milieu d’un pareil brouhaha ? Est-il donc étonnant que nombre de catholiques aillent de préférence à une messe basse ? Là du moins, ils peuvent vaquer à leurs dévotions, sans être troublés par tout ce tapage pompeusement décoré du nom de musique.

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Le mal est réel. Il peut avoir pour la piété des fidèles les conséquences les plus funestes. Aussi, tout dernièrement, a-t-on essayé, en diverses églises américaines, d'introduire le plain-chant catholique. L'exemple des Canadiens ne sera certainement pas sans exercer une influence salutaire sur ce movement

La messe finie, les hommes se groupeñit devant la façade de l’église, on allume les pipes et l’on jase. C'est le temps de se conter les faits divers de la semaine, de dire un mot aux amis, de faire connaissance avec les nouveaux arrivés. On se croirait vraiment dans quelque paroisse du Canada ou de la Bretagne. Les usages, les mœurs sont les mêmes.

L'après-midi du dimanche sera consacrée aux diverses sociétés de la paroisse, Presque partout, en effet, on trouve des congrégations de la Sainte-Vierge pour les jeunes filles, et l’association des Dames de la Bonne- Sainte-Anne pour les mères de fanille. La piété, du reste, n’est pas le monopole des femmes dans les paroisses ouvrières de l'Est. Ici, les hommes ne sont pas en retard sur ce point.

J'en donnerai pour preuve la facilité avec laquelle s'est propagée parmi eux une association agrégée à l'Apostolat de la Prière, et qui se nomme la Ligue des hommes contre le blasphème et l'intempérance.

. Cette Ligue a pour but de maintenir l'esprit catholique dans les familles, par l'exemple ét l'autorité de

leurs chefs, puis de combattre le blasphème et l’intem- ‘pérance. Les membres promettent : 1° de communier au moins quatre fois l’an ; 2° de ne pas blasphémer et d'empêcher le blasphème ; 3° de ne pas aller boire aux auberges.

Cette Ligue d'hommes, établie dans 104 paroisses, compte aujourd'hui plus de 38,000 hommes. Or, sur ce nombre, les États - Unis peuvent réclamer 14,000 membres, enrôlés dans 40 des plus populeuses paroisses canadiennes de l'Est. Ce résultat a été obtenu en cinq ans.

Nos Ligueurs tiennent leurs promesses. Rien de plus édifiant que de les voir, les jours de communion générale, s'approcher de la sainte table, au nombre de quatre ou cinq cents, ou bien encore défiler dans les rues de la ville, drapeau en tête, l’insigne du Sacré Cœur sur la poitrine, calmes et recueillis, se rendant en pèlerinage à queique sanctuaire du voisinage.

Les Américains, grands amateurs de ces démonstrations publiques, regardent avec intérêt et admirent.

Voilà déjà, je crois, des preuves assez concluantes de la vivacité de la foi et de la piété des Canadiens-Français aux États. Mais ce sera mieux encore si l’on prend la peine de suivre les exercices d’une grande mission.

Ici on peut sans crainte annoncer des sermons pour les hommes seuls. Tous les soirs, pendant quinze jours,

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l'église se remplira d’une masse compacte. Outre que ces ouvriers sont foncièrement religieux, ils ont de plus un désir extraordinaire d'entendre parler. Pendant une heure, deux heures même, ils vous écouteront avec l'attention la plus suivie, pourvu toutefois que vos discours soient simples et pratiques, et que, suivant l'expression populaire, vous ne mettiez pas le râtelier trop haut.

Le sermon fini, les confessions commencent. pour se prolonger jusqu'à dix ou onze heures ; le lendemain matin, dès quatre heures et demie, ces braves gens seront encore à l'église pour entendre la messe et recevoir la sainte communion.

Dans ces missions, on voit souvent des actes vraiment héroïques. Des ouvriers font chaque soir de cinq à sept kilomètres à pied, en plein hiver, par des chemins défoncés, pour venir à la prière, comme ils disent.

Un jour, un brave homme vient me trouver : “ Mon Père, dit-il, je suis employé de chemin de fer ; j'ai demandé à me faire remplacer pendant la mission, on m'a refusé ; j'ai même été menacé de perdre ma place, si j'allais aux sermons. Mais après tout, j'aime mieux perdre ma place que de m’exposer à perdre mon âme, et je suis venu quand même.”

Un des fruits les plus consolants de ces missions, c'est la réhabilitation des mariages contractés devant le

ministre protestant.

Soit ignorance, et c'est le cas le plus ordinaire, soit aussi parfois à cause de quelques difficultés avec leur prêtre, un certain nombre de catholiques vont se marier devant le ministre, et encourent ainsi l’excommunication portée par le concile de Baltimore. Pour les réconcilier avec l'Eglise, on exige une réparation publique.

Voici comment elle se fait :

A la grand'messe, les coupables se présentent à la balustrade du sanctuaire, en présence de tous les fidèles. Le prêtre, en leur nom, demande pardon du scandale qu'ils ont donné; il rappelle fortement les lois de l'Église sur le mariage ; puis, après avoir exhorté les assistants à être miséricordieux pour leurs frères, parce

qu'eux-mêmes ont besoin de miséricorde, il bénit les coupables repentants et leur donne la sainte commu-

nion.

Il faut que la foi soit encore bien vive dans le cœur d'un peuple pour rendre possible une revendication aussi éclatante des droits de Dieu et de l’Église.

Du reste, disons-le en toute justice, depuis quelques années, à la suite de ces pénitences publiques le nombre des mariages catholiques devant le ministre a considérablement diminué, sinon entièrement disparu, dans les paroisses canadiennes.

Voilà donc ce qu'est, au point de vue religieux, ce peuple d’émigrés qui, en un quart de siècle, a envahi les

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États de la Nouvelle-Angleterre. Sur le sol étranger, il a reconstitué la vieille paroisse canadienne, sa consolation et sa force ; il garde sa foi, ses traditions cathohques et jusqu’à ces pieuses associations qui nourrissent et développent la vie chrétienne.

Il y a bien là, comme ailleurs, les misères inséparables de la nature humaine ; ces paroisses ne sont pas toutes également ferventes, les Canadiens émigrés ne sont pas tous des catholiques exemplaires, j'en conviens ; mais je ne crains pas d'être taxé d'exagération, en affirmant que, prises dans leur ensemble, ces paroisses peuvent soutenir la comparaison avec les meilleures paroisses ouvrières des villes du Canada.

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