‹ [Les Cancans]Chapitre 208 sur 297 · GOMME JE L'AI LAISSÉE ET COMME JE LA RETROUVE · texte numérisé non relu

GOMME JE L'AI LAISSÉE ET COMME JE LA RETROUVE

J'ai reçu hier une lettre de l'un de mes vieux parens qui revient en France après un long séjour sur une terre étrangère. Qu'il me soit permis de reproduire ici l'expression dessensa-tions éprouvées par ce brave homme à l'aspect des changemens que notre malheureux pays a subis pendant son absence :

« Je vous assure que le moment est bon pour voir cette pauvre France telle qu'ils l'ont faite. Pour juger l'état des murs d'une maison , on en arrache l'illusion des tentures , i;t l'on met impitoyablement les crevasses à nu, en écartant le mensonge des" peintures et les efforts du badigeonnage : la révolution de juillet a pris elle-même ce soin... Elle a déchiré tout ce qui pouvait masquer l'état déplorable de rédilice , et faire croire encore à sa solidité. Il nous apparaît tel qu'il est réellemeot; une ruine nue , aride , désenchantée comme une démolition de la bande-noire.

» Il ne m'a pas fallu aller loin pour connaître toute la laideur de la métamorphose qu'a subie îna triste patrie de-

puis que je i'ai quittée. En débarquant en Fmnce , la première ville que j'ai îraversée , la maison où j'ai choisi mon preuùtr gîte , m'a appris tout ce que la France a {jagn^ à ce jeu de révolutiou , roulette sanglante où tournaient des tètes, Cl où , en véritable dupe , elle mit jiour enjeu sa fortune, son bonheur et sa gloire contre la misère^ l'opprobre et le mensonge.

» Arrivé à C... , je suis descendu Aux armes de France; c'est là que j'avais logé lors da mon départ; c'était une auberge. J'ai voulu y séjourner à mon retour, mais à présent c'est un hôtel.

» lia fallu me faire indiquer deux fois la porte ayant de la reconnaître. C'était autrefois une entrée d'auberge assez commode, avec ses deux bancs de pierre de chaque côté. C est une grille maintenant, avec ses piques dorées, une grille comme celles des châteaux, avec cette différence que celle-ci s'ouvre sur une cour à lumier... Misèj;e en dedans , luxe au "dehors, et luxe bien dangereux, car*plus d'une pointe de cette palissade de fer a été arrachée pour armer le peuple dans la dernière émeute.

» Jadis l'enseigne était simple et noble... Les armes de France ! trois fleurs de lys dans leur écusson. C'est encore le même tableau , mais que de couches de couleur se sont successivement étendues sur sa surface ! Qui pourrait les compter saurait le nombre de nos révolutions , aussi sûrement que le naturaliste l^'âge d'un chêne , en regardant les lignes circulaires du tronc. Le dernier événement y a plac.é un livre entouré de drai^eaux aux trois couleurs... la Charte apparamment ; mais la pluie a déjà fait couler la peinture, le dessous a reparu , et sur les pages du livre ouvert on aperçoit une tête d'aigle d'un côté et un bonnet rouge de l'autre... Oui , c'est vraiment la charte-vérité.

» La cour a été aggrandie aux dépens de quelques bâti— mens utiles qu'on a fait disparaître pour cetie augmentation bien inutile ; car, dans cet espace où douze voitures tiendraient à l'aise, c'est pitié de ne voir que le misérable tape-cul du percepteur des contributions en tournée , ou le cabiiolet arrêté de quelque charlatim en voyage. Il n'y a rien de laid , selon moi, comme un sou tout seul dans une bourse large et brillante.

» Les apparlementi d'honneur , au rez-de-chaussée, sont devenus des magasins de calicot. Leurs CQinmis à moustaches, en attendant la banqueroute qui doit les fermer, font l'exercice , toute la journée , avec leurs aunft; inoccupées , et rompent la tête des voisins dg leur garde-à-voits belliqueux , et du bruit du comptoir vide frapp;; en guise de tambour.

» De la salle où l'on se réunissait ic soir pour causer, on

•( 5 ) a fait un cabinet de leciure où se lrouvci»t tous les jouj"^ «aux du mouvement... On y bâille quand on ne s'y dispute ])as. Gest là que j'ai vu la raison remplacée par le raisonnement. C'est là que j'ai vu les gens de province , esclaves-nés du monopole, tributaires de tous les éjîaremens de Paris, venir humblement lui demander quelle devait être leur pensée du jour, et épier sa crainte ou son espérance pour espérer ei craindre à leur tour.

I» On trouvait, lors de mon premier séjour dans cet hôtel, des appartemens classés selon le ranjj et îa fortune des voyageurs qui s'y arrêtaient: tout le monde gagnait à cette sage classification qui vous épargnait le tourment des habitudes changées et l'ennui des voisinages déplacés. Aujourd'hui, c'est autre ihose. Au premier venu appartient la bonne place. Un colporteur habite ht premier, un bon curé porte à porte avec uiMi comédienne, iil son bréviaire au refrain du dernier vaudeville ; des sous-oflicieis de ehasseiMS boivent et jurent, séparés par une cloison , d'une mère c\m vcillesur salille malade. Là, point de privilèges. r>lainlùuant l'on est mal servi par les domesliijues, bien étrillé par le maître; là, comme ailleurs, lijgne l'égalité... Une'égaîitc de malaise et de mécontentement !

» Rentré de bonne heure, couché dans un cabinctenfumé, je pensais à mes contrariélj^s de la j»urnée, j'cîrpérais que ma nuit du uioins serait bonne... Ah I bien oui :1e charivari commença. C'était un honorable arriv(*comme moi le malin , 9t dont l'on célébrait le retour... Quel tapage ! Tout le cuivre que Piossini fit gémir était là, je crois, moins harmonieusement peut-être... Quel n7oyen de dormir! Je pensai à mon retour, aux changemens que je trouverais en France , et dont rnon auberge me présentait, en racourci , l'image. Je me deuiandai si l'on n'aurait pas dû songera autre chose qu'à changer son enseigne, et je souhaitai bien sincèrement que cette pauvre maison tonihàt enfin entre les mains d'un homme qui sache pacifier les marciiands de calicot, uiorigéner ses garçons, mettre chacun à sa place, et animer chez lui, au profit de tous, le caime et la confiance ! »

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