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HISTOIRE D'UN PISTOLET RACONTÉE PAR LUI-MÊME

Je suis ce qu'on appelle un singulier pistolet, pistolet doux, tranquille, inoffensif, le plus humain des pistolets.

Je ne sais pas au juste pour quelle arme on avait fait d'abord mon canon ; mais je vous assure qu'il seinble plus disposé à recevoir de l'eau tiède que du fer, et qu'avec un piston et une... on en ferait une trc.'>-jolie Bref, je suis

ce qu'on peut appeler une arme du juste- nàlieu

Comme je vous le disais, je suiy un singulier pistolet.

C'est en me voyant qu'on a dit, je crois, pour la première fois : Sabre de b(;is! pistolet de paille!

J avais l'air si gauche qu'on n^'abandonna, dès les premiers temps, à des polissons, qui me firent servir à leur haine contre d'innocens pierrots, car il était écrit dans ma destinée qu'avec moi on jetterait toujours sa poudre aux moineaux.

Après avoir été un épouvantai! aux oiseaux, je tombai entre les mains d'un gascon qui ne parlait que de point

d'honneur, de duel et de rencontre A la première, je

m'aperçus que les témoins me chargeaient avec des balles de iie'ge. J'appartins ensuite à un brave républicain du conseil des cinq-cents, qui m'avait bourré de bous et vrais projectiles pour casser la tète du uremier Cromwel qui se présenterait Il m'oublia dans l'antichambre de Bonaparte.

Je passai de là au service d'un Italien , qui entra bientôt dans les soldats du pape, il me céda au célèbre Pépé. Comme je l'embarrassais dans sa fuite, il nie jeta sur le champ de Rienzi, et je fus recueilli par uu Espagnol qui me

( 5 ) céda à l'un de ces intrépides corlès (jui devaient s'enterrer sous les ruines de Cadix.

Uii soldat de la garde-royale de France, en se promenant dans ses rues bien tranquillement, quinze jours après, me ramassa dans un coin. Avec un pareil maître , je crus être dé[;uiguonné... « Je vais enfin, disais-je , sentir pour tout- « de-bon la poudre à canon î ■> Non. . . tout fuyait devant le drapeau de mon nouveau possesseur, et je fis avec lui la promenade de l'île Saint-Léon à Courbevoie , sans qu'une Lieplieureuse étincelle éclairât ma nuit intérieure.

Mon brave grenadier, ne sachant que faire de moi, me céda à un traître de la Gaîté. Pendant deux ans, j'ornai la ceinture du plus atroce scélérat (jui jamais ait dit : Dissimulons! devant une rampe à quinquets.

A combien de machinations, de perfidies, de ruses étonnantes je fus initié par cet habile coupe -jarret... Ce théâtre de dissimulation était la digne antichambre de ces salles de Ja police, où plus tard je devais figurer... Mais n'intervertissons pas l'ordre de notre récit.

Mon artiste me transporta en Angleterre. Il devint fou en voyant que toutes ses /ra/u'50,'J5' ne réussissaient pas devant John-Bull, que l'on peut nommer un maître passé en cet art de fouberie. Après cette chute , mes nouveaux hôtes , voyant que j'étais ce que j'ai toujours été, une arme pour rire, me jetèrent sur un tas de vieilles iéraiiles; et je fus long-temps,

Fujant d'un vain plaisir les trompeuses amorces,

habitant poudreux du grenier d'un armurier anglais.

Il fallait ni plus ni moins qu'une révolution pour me tirer de ma tranquille retraite. Elle se fit... Pour armer la France, on s'adressa à l'Angleterre : j'étais assez /;a/7'a^j<e jîour entrer dans le marché. Je fus emballé pour la France, et je revis le jour à la préfecture de police, sous les yeux de notre patriotique acheteur qui , dans cette affaire , ne se montra pas manchot. On me jeta avec quelques vieilles calabaies dans une cachette de ce noir séjour.

Je nie déplus en si mauvaise compagnie, et je fus bientôt d'une humeur de chien ^ en voyant (ju'on négligeait mes services. Mon repos ne dura pas long-temps. Un matin, j'entendis notre délenteur qui disait, en approchant de notre cachette : « Attendez, je vaisvous donner quelcjue chose qui « empêchera bien que notre discours ne rate. » A ce mot de rater, \c vis bien qu'il s'agissait de moi.

En effet, l'on me tira de notre armoire. Aux soins que l'on prit de ma toilette, au mystère qui présida mon chargement , à la remise que l'on lit de moi à un homme de mauvaise mine, je vis bien que if'élais au jour d'une grande

aveiilure « EnCin^ loc disais-jc, je vais donc sortir de la

» foule des armes vulfjaires, et ni'dlancer au-dessus des au-

« très pistolets Mais à quel rôle me desiine-t-ou... ?

'■ C'est donc encore pour rien cjue je dois uyir... Je ne m'a- « buse pas... Je sais ce que j'ai dans le ventre : il y a tout » juhte de quoi faire plus de bruit que de besogne. »

Si j'avais été moins sûr de ma charge innocente j'aurais crevé d'horreur en voyant vers (juelle auguste tête on me dirigea....! Je (is feu assez promptement pour un pistolet- Gisquet , puis on me laissa tomber adroitement, eî. mon maître d'une heure s'exquiva très-soudamenient au milieu des amis placés autour de lui...

Vieux pistolet de mélodrame , je vis tout de suite que la

pièce où l'on m'avait fait acteur serait siillée De mon

temps messieurs Grévin , Tautinet Frénoy s'y prenaient un peu plus adroitement pour empaumer leur public. Aussi, ce public, qui n'avait à sa disposition que nîoi .seul des acteurs de ce pauvre mélodrame, m'adressa des sarcasmes , des plaisanteries, des coqs-à-l'àne capables de faire rougir l'aruîe la plus bronzée.

Un bénévole sergent de ville m'enleva du milieu des huées et du ruisseau où j'étais resté en digne instrument du justc.-milieu.

Je u'ai plus devant moi que la triste ligure que j'ai à faire dans le plus ridicule procès. •

Vous verrez que j'ai assez de guignon , après cela , pour qu'on m'envoie à Grand-Poulot comme arme d'honneur ga[;né dans la campagne de Belgique !. . . .

Je .suis, A faut en convenir, un bien singulier pistolet!

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