NOS VOISINS
Veut-o» devenir peuple souverain? Rien n'est plus facile. Un matin on se lève de mauvaise humeur , on pousse un cri quelconque qui est bientôt répe'te' par tous les oisifs do la ville; on prend son fusil , on va se battre deux heures .sur la place contre des hommes qui ne savent pas ce que vous leur voulez, et vous voiià peuple souverain, peuple he'ros, illustre, immortel: on s'applaudit, on se congratule, on endosse la fine blouse, ou laisse croître la romantii]ue nioustache. C'est à en perdre la tête de triomphe ; les marchandes de modes, les parfumeurs ne savent plus auquel entendre : du ruban pour les nouveaux magistrats, des cocardes pour la grande revue nationale, de la graisse d'ours à la rose pour les moustaches de la garde civique. Est-ce tout ? Non ; les darnes doivent aussi manifester leur clan patriotique; elles s'insurgent en masse; en un clin-d'œil elles s'affublent de colifichets nationaux, de babioles civiques, et tout ce beau peuple souverain improvise s'en va frétiller sur les promenades publiques, brillant comme la rose'e au soleil naissant... Héros vaporeux ! soldats zephirs! vienne l'orage du soir, et il n'en restera rien.... Oh ! que si fait, il en restera encore quelque chose. Je vois ces mêmes hommes à genoux , leur lion muselé, bâté, les oreilles pendantes, et leur roi d'emprunt se desséchant de honte. Plus loin j'aperçois un vieux soldat hollandais distribuant aux enfans de sa cantinicre de petits fusils belges, joujoux patriotiques qu'il a conquis d'un regard, sans seulement tirer son sabre....