‹ Les capucins en Franche-ComtéChapitre 120 sur 183 · V. P. Elisée PÊGEOT, de Soye · texte numérisé non relu

V. P. Elisée PÊGEOT, de Soye

Vêtu le 19 mars 1780.— Le P. Elisée de Soye (Doubs), dans le monde Adrien Pégeot, est une des gloires du clergé français pendant la persécution révolutionnaire. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire une notice inédite, écrite sur lui par le P. Raphaël de Besançon (Paul Baille) :

« Adrien Pégeot, né le 27 février 1761, à Soye, diocèse de Besançon, se consacra à Dieu, à Tâge de dix-neuf ans, dans l'ordre des Frères-Miueurs Capucins. Il reçut l'habit de

cet ordre dans la maison des PP. Capucins de Dôle, et fit profession dès qu'il eut Tâge requis par les lois. Il fut ordonné prêtre le 12 mars 1786, et, le 1«' janvier 1787, il reçut rauto> risation de prêcher et d'entendre les confessions dans le diocèse de Besançon.

« 11 resta . dans la maison de son ordre, à Saint-Amour, jusqu'à l'époque où la force contraignit les religieux â en sortir 4 alors il se retira dans la maison des PP. Minimes de Besançon, ouverte aux religieux des différents ordres qui voudraient continuer à mener la vie commune. U y resta jusqu'à ce que cette maison fût elle-même fermée.

« La loi de la déportation s'exécutait. L'ancien maître de noviciat du P. Elisée, passant par Besançon pour se rendre â la frontière, invita son jeune disciple à le suivre. « Non, répondit celui-ci ; ma vie n'est pas assez précieuse pour que je désire aller la mettre en sûreté à l'étranger. On m'égorgera ici, si l'on veut; mais j'y resterai pour rendre quelques services aux catholiques. i^ Alors commencèrent ses courses apostoliques.

« Pour ne perdre ni l'esprit de son état, ni les mérites de l'humilité et de l'obéissance religieuses, le P. Elisée se donna pour supérieur un de ses confrères plus jeune que lui, et qui se dévouait aussi à rester en Fraifce. Il ne faisait rien sans le consulter ou sans requérir sa permission ; il lui obéissait comme il eût obéi au général de l'ordre.

« Inconnu à Besançon et dans le voisinage de la ville, 0 pensa que c'était le lieu où il exercerait avec plus de facilité et de fruit le saint ministère. Pour voyager, entrer dans la cité ou en sortir, il se déguisait quelquefois en jardinier, d'autres fois en coquetier. 11 venait se placer sur le marché, et faisait semblant de vendre des herbes potagères; les personnes dont il était connu, l'apercevant là, lui indiquaient les maisons où le secours de son ministère était désiré.

« Pendant sea courses apostoliques, il apprit que sa famille avait été entraînée dans le sSiismo par le prêtre conatitationnel qui se disait curé de la paroisse. Il crut qu'il devait plus particulièrement ses soins au salut de ses parents. Deux fois il fut repoussé, le prêtre qni les avait égarés venant à bont de l'empêcher de les aborder. Il ne se découragea pas, et Dieu bénit sa persévérance. Dans un troisième vo;rage â Soye, il vit ses parents, les ramena dans le sein de l'Ëglise, et, son père étant dangeureuaemeut malade, il le confessa lui-même, et eut la consolation de le voir mourir en bon chrétien.

< Tout en s'occupant du salut des autres, il ne négligeait pas le sien. Vers la fin de 1764, il fit une retraite : ce fut sa préparation au martyre, dont l'heure approchait.

< Vers la fin d'octobre de cette même année, il apprît que son ancien maître de noviciat rentrait en France avec d'autreB prêtres, qui venaient se dévouer à la bonne œuvre des missions. 11 se mit en route pour aller à leur rencontre, et arriva au village de Dûmes. La donceur de sa physionomie et la modestie de son maintien éveillèrent là les soupçons de quelques hommes pervers, qui ne se trompèrent pas en supposant que ce passant était un prêtre. Afin de s'en mieux assurer, ils firent s'aliter une vieille femme <3u village, la chargeant de simuler une maladie mortelle et d'envoyer une de ses amies, bonne chrétienne, demander à l'étranger s'il n'était point prêtre et ne voudrait point venir l' ad mi i *=*'■'"• Le bon religieux se rendit sans défiance à cette pri

A peine fut-il arrivé auprès de la fausse malade, membres du conseil de la commune le prirent là com une souricière, l'enfermèrent dans la maison du m avertirent les gendarmes de cette capture.

« Tout le village fut aussitôt en larmes. M""< roune de Saint-Juan était alors internée dans le chi

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ses pères, en ce même lieu. Elle voulut employer son influence auprès du maire, et se jeta même aux genoux de ce magistrat, pour obtenir qu'il favorisât Tévasion du P. Elisée. Le maire céda, mais à la condition que le jeune baron de Saint- Juan, âgé de sept ans, paraîtrait être le seul complice du détenu. La condition fut acceptée ; on apprit â ce petit innocent le rôle qu'il aurait*' à jouer, et, â la tombée de la nuit, on le conduisit â la nwson du maire. Là, après quelques . allées et venues du rez-de-chaussée à la chambre du P. Elisée, Tenfant finit par lui dire à voix basse : « Mon Père, j'ai ouvert la fenêtre. Maman m'envoie vous dire de sauter avec moi dans le jardin ; tous les abords sont gardés par nos amis. Sauvez-vous l »

« Le religieux était à genoux, occupé â brûler des pains d'autel. Il ne répondit pas d'abord ; puis, s'étant relevé, il dit au jeune de Saint- Juan : «Mon cher enfant, je ne puis fûre ce que vous me conseillez. Remerciez votre pieuse mère; portez-lui ma dernière bénédiction, et assurez-la que je prierai pour elle et pour vous quand le bourreau m'aura réuni à mon Sauveur. »

« L'enfant comprit la solennité de cet instant; il fondit en larmes, et se jeta aux pieds du P. Elisée, le conjurant de sauter par. cette fenêtre ouverte, que lui-même aurait soin de refermer ensuite pour ne pas donner lieu â des soupçons*

« Non, mon enfsint, reprit le P. Elisée. Il vaut mieux que je meure : c*est mon métier, et ce n'est pas le vôtre. Votre bonne mère et vous, vous payeriez probablement de la vie votre générosité ; le maire lui-même serait recherché et punL Mettez-vous à genoux, mon fils, recevez ma bénédiction, et souvenez -vous toujours que vous aurez un ami au ciel. »

c< 11 embrassa tendrement le jeune baron, qui s'éloigna en sanglotant.

« Le P. Elisée fut donc conduit dans la maison d'arrêt

d^Oraaas, et de là dans les prisons de Besançon, le !,«' novembre 1794. Son Eort parut d'abord incertain, parce que sa ooadamnation ne suivit pas son incarcération d'aussi près que cela avait été fait pour d'autres captifs. Mais, le 26 novembre (6 frimaire an III) il fut conduit à la barre du tribunal criminel, qui déclara le nommé Adrien Pégeot,* prêtre, exreligieux Capucin, convaincu d'avoir été sujet à la déportation et de ne l'avoir pas exécutée; en conséquence, et conformément aux articles 5, 10, 12, 14 et 15 de la loi des 29 et «^0 vendémiaire, il fut condamné à la peine de mort.

4c Après cet arrêt, et de retour dans sa prison, le P. Elisée écrivit plusieurs lettres, dont nous rapportons ici quelques phrases :

« La Providence ayant décidé de mon sort, je m'y suin « soumis et m'y soumets avec toute la résignation possible. « Consolez-vous dans le Seigneur, et consolez mes frères et

« sœurs en Jésus-Christ Vous ne pouvez imaginer à qui

« je n'ai pas d'obligation, dans la ville et dans les campa- « gnes. Je les remercie devant Dieu dans le temps, et je les « remercierai également au pied du trône de Sa divine Maie jesté dans l'éternité, si j'ai le bonheur, comme je l'espère,

« de trouver miséricorde à son redoutable tribunal La

« plus grande consolation que je puisse éprouver, est celle « de savoir que c'est comme prêtre que je meurs. »

« L'heure de l'exécution étant arrivée, le bourreau trouva le P. Elisée récitant les Complies, et priant qu'on lui laissât le temps d'achever cette heure. Cette faveur ne lui fut point accordée. Sur l'échafaud, ne pouvant se servir de sa main, qui était liée, il forma un signe de croix avec la tête, pour bénir la foule qui était présente, et reçut le coup mortel. »

Le baron de Saint- Juan ne pouvait que garder un souvenir fidèle de sa conversation avec le P. Elisée. Il l'a souvent racontée, dans les termes où le P. Raphaël l'a reproduite ci-

dessus, et jamais il n'a pu faire ce récit sans des larmes qui témoignaient de la persistance de sa première émotion..

L'abbé d'Auribes^u, écrivant d'après une lettre, reçue de Besançon peu après le martyre du P. Eliâée, dit : « Les juges exigeaient, pour lui faire grâce, qu'il protestât n'avoir exercé aucune fonction de son ministère; mais ce digne religieux a saintement préféré la mort au parjure. {Mémoires j p. 524).

FRÈRES LAIS

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