‹ Les capucins en Franche-ComtéChapitre 2 sur 183 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

S'il est un ordre religieux qui ait été plus que tous les autres maltraité par la critique, poursuivi par la calomnie et accablé sous le poids du ridicule, c'est sans contredit l'ordre des Capucins. Les disciples de saint Ignace ont eu l'honneur de susciter toutes les colères et toutes les haines. Aux disciples de saint François on a réservé la raillerie et le mépris.

Lorsque certaines gens veulent injurier un adversaire, ils le traitent de Jésuite; ils croient volontiers l'avoir écrasé quand ils l'ont traité de Capucin.

Aujourd'hui, les Capucins ne sont plus guère qu'un solivenir, et bon nombre de Français seraient fort étonnés d'apprendre que, parmi les anciens ordres religieux, il n'en est pas qui ait été aussi

vin INTRODUCTION

populaire et aussi généralement estimé. Plusieurs croient naïvement que l'expulsion des Capucins est une de nos plus belles conquêtes modernes. D'autres s'imaginent que ces religieux formaient une caste privilégiée, unie à la noblesse, songeant à soutenir le trône autant que l'autel, et n'ayant guère soin (jue de vivre grassement d'aumônes abondantes prodiguées par de bons et crédules paysans.

Les plus indulgents, bercés au récit d'histoires plaisantes, équivoques, ou niaises, mises à la charge des Capucins, se contentent de regarder ces religieux comme ridicules, et la cause est jugée.

Ce n'est certes point un plaidoyer que nous venons faire en faveur d'un ordre qui, comme toutes les institutions humaines, a eu ses jours de gloire et ses heures de décadence ; c'est une erreur matérielle que nous voudrions détruire, un fait historique que nous aimerions à mettre dans tout son jour.

Sans partager les idées vulgaires au sujet des Capucins, nous avouerons sans peine que l'étude des documents originaux nous les a montrés sous un jour nouveau, qui a grandement modifié notre manière de voir à leur égai'd; et, en consignant

INTRODbTTIOX IX

dans ce modeste Mémoire le résultat de nos recherches, nous espérons montrer que les Capucins franc-comtois, en particulier, ont bien mérité de leur patrie, et que, s'ils furent aimés de nos aïeux, c'est que nos aïeux ne trouvèrent pas d'amis plus fidèles et plus dévoués, aux jours de leurs épreuves et de leurs afflictions.

EN

Origine de l'ordre des Capucius. — Leurs raisons d otre au x.vi« siècle. — Leur caractère est celui de missiouiiaires populaires. — Etat des e^sprits en Franche-Comté. — Les Capucins et les Jésuites. — La province de Lyon. — Prédications. — La ville de Salins est la première à demander des Capucins (1582). — Fondation des couvents de Dole et de Gray. — Les Capucins pendant l'invasion de Tremblecourt — Les noviciats de Dôle et de Salins. — Le V. Jean de Maurienne, maître des novices. — La visite du B. Laurent de Brindes. — Causes principales de l'extension des monastères et de la popularité des Capucins (1575-1605).

L'ordre des Capucins est d'institution relativement récente, puisque sa naissance coïncide avec l'apparition du protestantisme. Tandis que Luther et Calvin prétendaient réformer l'Eglise, un religieux cordelier, voulant ramener l'ordre de Saint-François à son austérité primitive, établissait Tordre des

Capucins, ainsi nommés du capuce, ou vaste capuchon, qui formait la partie la plus saillante de leur costume (1527-1529).

uves multipliées que le nouvel ordre eut même la défection de ses premiers chefs, hèrent point de grandir et de se répandre, Hsible de ne pas voir quelque chose do ■\ dans cette rapide extension. Les noues religieux étaient l'armée que l'Église allait opposer aux envahissements de LUX Jésuites revenait l'honneur d'éclairer et de maintenir les classes élevées dans ; aux Capucins la tâche plus obscure, et ile, d'inculquer dans les rangs inférieurs es de respect et d'attachement à la loi la Réforme devait si tristement ébranler. !s étaient comme les généraux et les chefs Tiiée; les Capucins en étaient les plus et les plus vaillants soldats, «res reprochaient à l'Kgiise ses richesses odeurs, le relâchement de ses ministres, leurs habits et la somptuosité de leurs Capucin répondait à ces reproches par té absolue. Son vêtement de bure n'était lérieur à celui des plus humbles paysans. qu'il professait pour les richesses, ses n toute saison, sa nourriture mendiée de >rte, la chétive maison qui lui servait de

monastère, étaient la réponse la plus éloquente à toutes les objections de Thérésie. Tandis que les plus savants d'entre les docteurs, évéques, chanoines, curés, Dominicains, Augustins, s'épuisaient en conférences souvent inutiles, le Capucin n'avait qu'à paraître : l'austérité bien connue de sa vie, la simplicité de ses relations et de ses discours, lui avaient déjà gagné les cœui^, et le peuple se rangeait volontiers à l'avis de celui qu'il regardait comme un des siens.

En réduisant tout le culte à la parole, les protestants inauguraient un système d'autant plus dangereux, que la parole appartenait aux plus exaltés et aux plus fougueux de la secte. Il fallait les suivre sur ce terrain, et, comme ils ne se lassaient point de parler et d'attaquer, il fallait ne point se lasser de répondre et de réfuter leurs erreurs. Voilà pourquoi les Capucins parurent, surtout au XVI* siècle, comme missionnaires. C'est à ce titre qu'ils furent appelés en Franche-Comté ; c'est à ce titre qu'ils y restèrent pendant deux siècles.

Certes, nos aïeux firent une assez belle résistance à l'hérésie luthérienne ou calviniste, quelque forme qu'elle pût revêtir. Quand on songe que notre province, attaquée de tout côté, ne se laissa entamer Hulle part, on est bien obligé de reconnaître que chacun fit son devoir. Celui de nos historiens qui tracerait un tableau complet de cette époque agitée, élève-

lonumeot le plus glorieux pour notre paya. le délaissés par leurs souverains, trahis par oisins et alliés, les Franc-Comtois sortirent ux delalutte, aumoyen de leurs seules forces; içlat même de la victoire leur fit mesurer deor du danger qu'ils avaient couru, et le ■ soin des magistrats et du peuple, à la fin de ise redoutable, fut de procurer des auxiliaires ppuis à la religion nationale, en 'appelant les is et les Jésuites.

us fort de nos querelles religieuses,la réforme ucins n'avait point encore franchi les limites èninsule italienne. Le cardinal de Lorraine, u au Concile de Trente quelques membres vel ordre, apprécia leurs talents et leurs et sur sa demande le général accorda* deux IX qui vinrent s'établir à Meudon.

par eux que commença la province de , en cette même année (1573). A l'instante de la reine Catherine de Médicis, le pape ■e XIII permit en même temps aux Capucins ilement de s'établir en France, mais d'ériger sons et provinces en tout pays *.

torité civile était parfaitement disposée en de cette œuvre nouvelle; le roi Charles IX

lapili'e puerai tenu àAtioiiiie, le 8 mai 1573. {Annales tore Boverio, 1. 1.) — Voir la note I, à la nu du volume. '.ai-iutn Capae. ad an. 1ÔT3.

EN FRAÎfCHE-COMTE O

donna les édits nécessaires, et la reine elle-même posa la première pierre du couvent do Paris.

En 1575, on établit la province de Lyon, et les maisons s'y multiplièrent tellement, qu'on pouvait, trente ans plus tard, en former trois ou quatre provinces nouvelles.

Un manuscrit que nous avons sous les yeux, et que nous citerons souvent*, donne les raisons de ce succès vraiment extraordinaire. Outre le désir bien légitime de réparer les ruines amoncelées par quarante années de guerres civiles et religieuses, les magistrats et le peuple de la plupart des villes souhaitaient vivement d'entendre ces hommes dont la renommée racontait des merveilles.

Les supérieurs italiens avaient très probablement envoyé au delà des Alpes leurs meilleurs sujets et leurs plus habiles prédicateurs. Leur vie austère, jointe à la parole ardente et imagée qui semble être le propre des natures méridionales, faisait une vive impression sur îa multitude. Leur réputation volait de bouche en bouche, et, s'il faut s'en rapporter aux délibérations des villes qui les demandent,

1. Ce manuscrit appartenait au couvent de Lure. Il fut rédigé dans le dernier siècle par le P. Joseph de Gouhenans, ancien provincial de Franche-Comté, d'après les archives mêmes du provincialat. II avait été commencé en 1636 par le P. Placide de Besançon, supérieur de la mission de Lure, continué en 1666, 169», etc.

aux louanges que les monuments de l'époque leur décernent, on croirait volontiers que chaque autlitû.11. devait dire, en sortant du sermon des Capucins : is homme n'a parlé comme cet homme ! » ut uniquement, comme nous l'ayons dit, le le leurs succès oratoires qui fit appeler les ns en Franche-Comté. La ville de Salins, qui jujours brillé au premier rang dans la pro- Bt qui n'épargnait aucun moyen pour égaler lasser même Besançon ou Dôle,voututêtrela re à jouir des prédicateurs en vogue. Messire Moureaux, chanoine de Saiut-Anatoile et curé nt-Jean-Baptiste, négocia l'affaire « avec prudence et avec habileté ».

!S s'être assuré de l'autorisation du cardinal aume, archevêque de Besançon, et de Frau- Vergy, gouverneur de la province, et s'être :é avec les magistrats et principaux cito3'ens, iraient voir réussir ses négociations, il résoa point de demander un prédicateur, chose licile à obtenir par suite de la multiplicité des les, mais bien de solliciter la fondation d'un t de l'ordre-

. Jérôme de Milan, commissaire général de ince de Lyon, lui donna deux religieux, dont .it Franc-Comtois '. Le 2 août 1582, les ma-

Fraiiçoia Uarchoad, de Vuithfan» (Doubs).

EN FRANTHE-COMTE

gistrats s'assemblèrent pour recevoir les nouveaux venus, votèrent à l'unanimité leur admission dans la ville*, promettant de bâtir bientôt un couvent, et leur assignant pour demeure provisoire l'ermitage (le Saint-Jean-Baptiste. Ce que les magistrats voulaient surtout, c'était un prédicateur. Le P. Tibère de Bergame, étant venu à Salins vers la fin de l'hiver, leur plut tellement, qu'ils le nommèrent prédicateur de la ville pour l'avent de l'année 1583 et le carême suivant, demandant au Provincial de vouloir bien ratifier leur choix. A leur grand étonnement, le Provincial, non content de refuser l'autorisation, ordonna à ses subordonnés de quitter Salins, ce qu'ils firent sur-le-champ .

Aussitôt, grande rumeur dans la ville. Le vicomte majeur convoque une assemblée extraordinaire de tous les échevins, conseillers et notables. Réunis le mardi 10 mai 1583, les Salinois se demandent ce qui a pu provoquer une décision pareille de la part des Capucins, et, après avoir soigneusement examiné la conscience de leur bonne ville, ils finissent par découvrir que les religieux, demandés de tout côté, se sont peut-être retirés parce que l'on tarde trop à tenir promesse et bâtir leur couvent. Sur-le;champ, on décide « que deux des échevins de la ville iront à Lvon demander au Père Provincial les raisons de

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