‹ Les carbonari, -ou, Naples en 1821Chapitre 80 sur 82 · FIN DU CINQUIEME ACTE · texte numérisé non relu

FIN DU CINQUIEME ACTE

Cette pièce n'ayant été reçue ni aux Français, ni à la Porte-Saint-Martin, les lettres qui suivent, en instruisant le public des rapports qui ont existé à ce sujet entre l'auteur et les directeurs de ces deux théâtres, le mettront à même de juger quelle est des deux parties celle qui a tort, celle qui a raison. Mais la critique à laquelle la lettre de l'auteur sert de réponse n'est pas la seule qu'on lui ait adressée. On lui a fait observer en outre que c'était rendre un bien mauvais service à l'Italie et aux carbonari que de mettre de pareils évènemens sur la scène. L'auteur n'est pas de cet avis. S'il avait cru ces observations fondées , il n'aurait pas hésité à jeter son manuscrit au feu : ses opinions, ses antécédens sont connus, et il lui est peut-être permis de penser qu'à cet égard il mérite d'être cru sur parole. Mais ne nous bornons pas à des généralités , n'accordons pas tout crédit à un sentiment d'amour-propre ; abordons la question, et examinons-la froidement.

Le fait dont il s'agit , dirai-je d'abord , est tellement connu et notoire ( tous le? journaux du tems en ont parlé ) , qu'il y aurait niaiserie de la part de l'auteur à ne pas s'emparer de ce sujet comme d'un autre, dans un moment surtout, dans un pays où tout se dit et tout se sait.

Est-ce donc en dévoilant l'a b c des cérémonies et des rites d'une secte vivante en Italie qu'il aurait fait du tort à l'une età l'autre? Mais il y a toute sorte de livres sur cette matière

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un, entre autres, par M. Saint-Edme , carbonaro, publié en 1821 , où l'on trouve des détails bien autrement importans que ceux donnés par l'auteur : il a d'ailleurs , dans l'intention d'éviter des longueurs et des répétitions fastidieuses, beaucoup changé dans ces rites et ces cérémonies; la prière même n'est pas exactement celle des carVjonari.

Serait-ce donc enOn dans ce que Siniscalchi, Italien et carbonaro, joue un rôle infame, que consiste ce tort ? Comptons.

Il y a dans le drame , à côté de cet homme profondément immoral, trois ou quatre personnages dont deux sont d'assez braves gens, et les deux autres de fort braves gens. Charles est un excellent jeune homme : chez lui l'ardent besoin de sauver l'auteur de ses jours est en lutte permanente avec le secret de l'afTiliation ; il ne montre quelque velléité d'y manquer qu'à la dernière extrémité, en ne confiant même qu'à son père seul le danger qui est suspendu sur sa tête. Buonaroti est au?si un excellent jeune homme. Animé du vif désir de préserver les jours de son ami, il ne se rend jamais coupable envers ses devoirs de carbonaro.

Je ne ferai aucune mention de Frugoni , Pescara et Ruffo, qui ne sont pourtant pas de médians hommes, puisqu'en ne connaissant pas le fond de la pensée de Siniscalchi , ils ne lui prêtent leur assistance que dans la persuasion qu'il est, comme Frugoni l'appelle, un vrai carbonaro. Je m'occuperai encore moins des autres carbonari ^jeunes gens à tête ardente et ians éducation , ainsi qu'on l'a dit dans la Notice historique : ne parlons pas de tous ces gens-là, personnages de peu ou d'aucune importance ; mais Cellini et Edmond, répéterai-je, sont de fort braves gens. Non, Cellini n'est pas, comme le nomme Siniscalchi, unfanatique de liberté. C'est un caractère antique , inflexible, un vrai Caton. Il fait tuer Nefasto, parce qu'il est profondément convaincu de la nécessité de ce meurtre pour le bien de sa patrie : non, il n'est pas la dupe de la noirceur de Siniscalchi : il ignore, à la vérité , l'inique ressort qui le fait agir ; s'il le connaissait , il tuerait celui-ci d'abord, sans épargner pour cela les jours

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de son beau-père. Et quant à Edmond, Siniscalchi ne fait que découvrir la turpitude de son cœur, en l'appelant un fanatique d'honneur. Edmond a certainement beaucoup d'honneur, mais il n'est pas fanatique; il a l'ame d'un Brutus, personnage rare, j'en conviens, à cette époque ; il en existe pourtant , et qu'on me permette d'ajouter , en Italie plus que partout ailleurs. Non , Edmond n'est pas plus que Cellini la dupe de Siniscalchi. L'action de tuer Nefasto n'est chez lui que la conséquence rigoureuse de l'austérité de ses principes; il leur sacrifie son violent amour pour Julie, son avenir, tout.

Voilà donc, de compte fait, dans ce drame, quatre beaux caractères pour un mauvais. Qu'on m'indique les lieux oi'i cette proportion existe entre les hommes, et je me réconcilie avec la société. Les carbonari ou les Italiens auraient-ils la prétention d'être tous des anges sous formes humaines? Je ne les crois pas atteints de celte manie. Cedrarne, ce fait, ce meurtre , ne prouvent donc absolument rien ni contre les Italiens, ni contre les carbonari. La violence d'ailleurs est, s'il est permis de s'expliquer ainsi, une condition de l'existence des sectes secrètes : qu'on lise leur histoire , à commencer par celle des Beati-Faoli (1) jusqu'à celle du justemilieu (2) , et qu'on dise si je me trompe. Les lois existantes

(i) C'était une secte dont parlent quelques chroniqueurs siciliens , et dont la fondation se perd dans la nuit du temps , bien qu'elle existât encore au commencement du xvni« siècle. Le but que se proposait cette secte, e'tait de se substituer aux lois dans une e'poque où elles e'taient sans force, ou exceptionnelles et barbares comme la secte même. Lin coup de carabine envoyait à l'autre monde l'homme qui se rendait coupable d'une mauvaise action envers la société'.

Il ne serait pas hors de propos d'e'tabiir une secte pareille par le temps qui court; en mettant toutefois , pour se conformer aux mœurs du siècle où nous vivons , une volée de coups de bâton à la place de la balle meurtrière; ou bien la peine du talion : calomnie pour calomnie, mensonge pour mensonge, etc. Mais ce dernier moyen répugne aux âmes bien faites.

(2) Le juste-milieu est assurément une secte; et secrète, je crois; mais je viensde subir une condamnation , etjegarde pour moi les raisons sur lesquelles se fonde cette croyance.

ne les protégeant pas, il faut que ces sectes, dans l'intérêt (le leurconservation, les remplacent par des lois exceptionnelles, et même par la terreur. Le juste-milieu, il est vrai, est l'être privilégié dans cette règle générale; il a les premières pour lui, et il ne se fait pas faute d'employer les secondes.

Ces courtes explications serviront de réponse aux observations que nous adressent nos amis ; quant à celles du même genre, qui nous viennent de la part de ces hommes qu'Edmond appelle reptiles à calcul; ce vif et soudain intérêt qu'ils éprouvent pour les Italiens et les carbonari, a lieu de nous surprendre : elles me font même penser que je ne me suis pas trompé en envisageant la question de la manière que je viens de le faire.

Quoi qu'il en soit de cette question , et qu'Edmond ait tort ou raison d'appeler ainsi ces individus , l'auteur déclare qu'il n'a jamais eu l'idée de faire des allusions dans ce drame : il serait bon de se persuader, une fois pour toutes, qu'on ne peut pas échapper à la nécessité, si l'on veut peindre avec vérité , de faire parler chaque personnage avec le langage qui lui est propre ; mais on a beau dire ; les gens dont la vie n'est que souillures, ont la vue trouble, et n'aperçoivent partout que des agresseurs : c'est une destinée !

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