‹ Les carbonari, -ou, Naples en 1821Chapitre 82 sur 82 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

MONSIECR,

C'est dans l'intérêt de ma défense, et non dans l'espoir de vous faire revenir de votre détermination que je prends la liberté de vous écrire : ces jugemens-là, je le sais, on ne les révoque pas; mais on aime à discuter avec les hommes aimables. Cette discussion sera telle qu'elle doit être entre honnêtes gens, et, le cas échéant de la publication de ma pièce, je vous demande la permission de faire imprimer votre lettre en regard de celle-ci, à côté de mon drame , et à la suite d'une Notice historique à laquelle je travaille.

Lisez-moi, Monsieur; la recommandation de M me

fait espérer que vous nie donnerez celte autre marque d'intérêt.

Je commence avant tout, Monsieur, par vous remercier doublement, ou triplement; de vous être donné la peine d'examiner cette pièce, de m'avoir répondu, de l'avoir fait avec étendue et franchise ; trois faveurs qu'on n'obtient pas toujours des directeurs de spectacle. M. Harel, en me renvoyant mon manuscrit, m'a fait dire par un tiers que les sujets contemporains n'avaient que peu de chances de succès , en citant Bergami pour exemple, comme si c'était à la conlemporanéilé du sujet qu'il faut attribuer la chute de ce drame.

J'entre en matière, Monsieur, par une observiition bien banale certaineoient ; mais elle peut trouver son application ilans une critique spirituelle et consciencieuse, telle que la vôtre. Cette observation, la voici : il est bien aisé de trouver des défaiils, et de très-grands défauts, même dans les ouvrages des maîtres de l'art ; donnez-moi , Monsieur ( c'est un argument àforiiori que je fais ici), donnez-moi les tragédies de Sophocle et d'Euripide, jusqu'à celles de Racine et <le Voltaire, et, si je ne les tourne pas parfaitement en ridicule en les critiquant, je consens à devenir le dernier des hommes. Mais ce sont là des généralités; examinons votre critique de les Carbonari.

D'accord avec vous. Monsieur, je ne vois pas la nécessité d'une conspiration pour tuer un ministre de la police; mais tout cela est un fait ; il ne m'est point permis de le changer, et vous avez probablement oublié que mon drame est un drame historique. La mystification est aussi un fait arrivé, il est vrai, à un ministre autre que celui de la pièce; mais vous savez. Monsieur, que, d'après Voltaire, un événement probable, et même simplement possible, est du ressort de la scène ; à plus forte raison un fait. Ajoutez à cela. Monsieur, que cette mystification sert admirablement, selon moi, au développement de ce drame ; elle en est l'intrigue principale.

Ce troisième acte vons paraît pitoyable , Monsieur! je n'ai rien à dire à cela; je vous assure pourtant, quant à moi, que je le trouve assez comique : je l'ai mis exprès là pour faire contraste avec celui qui va suivre; j'ai voulu, eu faisant rire ici le public, détendre son attention, la ménager, la cunserver entière pour le quatrième acte. Ce même public décidera, Monsieur, qui de vous ou de moi a tort.

Passons à ce quatrième acte , Monsieur. Il est connu , dites-vous, dans les Francs-Juges ^ et aucun incident lu; vient donner du mouvement à cette seule scène de Vacte. Ouant à la première de ces assertions, je le confesse. Monsieur, je ne connais en aucune manière la pièce que vous citez : il me paraît, par conséquent, difficile, pour ne pas dire impossible ( sauf quelques rapprochemens probables

]0o OBSERVATIONS.

entre deux scènes du même genre), (ju'il s'y trouve l'identité dont TOUS parlez (i). Quanta la seconde, et qu'est-ce donc, Monsieur, que la réception d'Edmond, le fiancé de Julie, l'ami et beau-i'rère futur de Charles; et cette réunion de trois parens de Nefasto, qui tient le public en suspens, ne sachant pas, jusqu'àla fin, quel est celui que le sort désignera? Tous ces incidens ne viennent-ils p^s donner de l'intérêt , et même du mouvement à cette scène ? et quant à ce mouvement , est-il bien prouvé qu'il en faille davantage dans cet acte? il faut qu'il soit terrible et solennel : tel je l'ai conçu, tel je l'ai fait. J'arrive aux personnages, Monsieur, puisque vous ne faite» aucune mention du cinquième acte, qui méritait, je pensais, un petit souvenir. Sur qui l'intérêt de ce drame peut-il étredans cet o«i^r«g-e.^ demandez-vous. Sur qui. Monsieur? sur Edmond et sur Julie; sur Edmond, qui aime profondément, comme le prouvent ses monologues du deuxième et du cinquième acte ; sur Edmond, que la présence de Julie ébranle au point qu'il répond souvent à contre-sens ; il dit , en la voyant, ciel! la voici! et plus loin ( à part ), et c'est cet ange que je vais assassiner.' et plus loin enfin {à part) ^ jen'j- résiste pas; {haut) je partirai , Julie. Il est ébranlé, ùis-je,mais comme un homme de sa trempe doit l'être. Vous vous trompez. Monsieur, en disant qu'Edmond tue Néfaste pour se venger de lui. Non, ce n'est pas vrai qu'il abandonne Julie, ni qu'ily renonce, comme vous le pensez, à cause deson

(i) Je me suis enfin procure' et j'ai enfin lu les Francs Juges. Comme je m'en étais doute' , et comme je l'avais écrit, à M. Joiislin de Lasalle , sauf quelques rapprochcmens indispensables ( rapprocliemens même qu'il faut tirer par les cheveux ) , il se'xiste pas la MOINDRE RESSEMBLANCE entre le dernier acte du mélodrame de l'Ambigu-Comique et le quatrième de les Carbonari. Quelle pièce, grands dieux ! que ce me'lodrame ! décousue , sans intrigue , sans intérêt, pitoyablement écrite, stujiidfmcnt invraisemblable, une ve'ritable pièce d'Ambigu-Comiquc. Tout cela n'a pas empêche quelques-unes des personnes qui ont jeté' les yeux sur mou manuscrit, de trouver ce drame parfaitement calqué sur le moule (Îgs Francs Juges. J'en infère que ces personnes n'on jamais lu ni vu jouer ce mélodrame : mais une sentence est si tòt prononcée ! et, avec cela, oa a l'air de tout connaître et d'être d'une franchise presque brutale.

OBSERYATIO.%S. loi

aversion pour le favori du roi; ces dernières observations de votre part ne sont point fondées. Kdinond explique amplement, dans le monologue du cinquième acte, la répugnance qu'il éprouve pour ce meurtre, et les raisons qui le décident à le commettre (i). Il se fait carbonaro non-seulement sans connaître où peut le conduire cette démarche, mais avec l'espoir, d'après les paroles de Siuiscalclii , de surmonter les difficultés qui s'opposent à son mariage avec Julie; il se fait carbonaro poiir éclaircir le mystère du parjure de Nefasto , décidé (c'est vrai ^ à renoncer à la main de sa fdic, dans le cas où ce parjure serait prouvé; mais ce sentiment est parfaitement en harmonie avec le caractère héroïque de ce personnage; s'il agi^sail autrement, il ne serait plus ce que je voulais qu'il fût : il se fait carbonaro, et une fois là, un homme tel que lui ne peut plus reciiler. Sur qui l'intérêt. Monsieur? sur Julie, sur cet ange accompli qui, malgré son violent amour pour Edmond, résiste aux sollicitations de sa mère , qui l'engage à fuir ; sur Julie, être parfait, qui adore son père, qu'elle défend contre tous, bien qu'elle aitreçu de lui l'ordre barbare de renoncer à son amnnf, et d'épouser à l'instant l'homme qu'elle abhorre. Le coup fatal qui tue Nefasto jìénètre bien plus avant dans le cœur de sa fille que dans le sien; c'est elle effectivement qu'Edmond assassine.

Le caractère de Nefasto, Monsieur, n'est pas, selon moi, aussi pitoyable que vous paraissez le croire; à côté de ses faiblesses, j'ai mis des vertus dans ce personnage; il esl bon mari et père excellent ; mais, puisque vous voulez qu'il soit un pauvre homme,je vous l'abandonne; tant mieux! dirai-je, l'amour filial de mon héroïne, du personnage sur Iequ<d je veux que l'intérêt se porte, en brillera d'un éclat plus pur : et quant aux indécisions perpétuelles enfin, que vous repro-

fi) J'aurais pu , en outre, faire observer à IVI. Jonslin de Lasalle qu'Edmond , dans la vente, défend , aussi c'ioquommcnl ([uM Je peut , Nefasto, afin de le soustraire à la mort. Comment peut-on dire après cela, que le premier se décide à se faire carljonaro pour sr venger du second?

chez à Charles, il y a tout à parier, Monsieur, que sur cent individus placés dans la niC-me situation que lui, il s'en trouvera quatre-vingt-dix-neuf qui agiraient absolument comme Charles ; le centième se conduirait comme un crâne ou comme un lûclie, et il ne me convenait pas d'employer ni l'un ni l'autre de ces caractères.

Persuadez-vous d'une chose , Monsieur; je n'ai pas voulu peindre des êtres imaginaires; mais des hommes tels qu'ils sont, tels que je les vois, tels que je les observe. Nefasto est un homme comme il y en a, Charles comme il y en a beaucoup , Edmond comme il y en a peu.

Je finis, Monsieur, cette longue série d'o!)servations par celle que j'aurais dû placer la première , selon l'ordre de votre critique Tous la commencez |,ar ces mots : le draine les Carbonari ni''a paru manquer de développement et d'' intérêt ; pas une de ces scènes de passions, etc. Fas de scènes de passions! et que font donc, Monsieur, la scène à la fin du premier acte entre le père et la fille; celle du second, entre Edmond, Julie et Madame Nefasto; et toutes celles enfin qui finissent le cinquième? Un fait, Monsieur, vaut mieux que tous les raisonnemens; il embrassera nonseulement celte critique, mais aussi celle à laquelle j'ai déjà répondu. Commeje vous l'avais fait pressentir lejourque j'eus l'honneur de vous voir> j'ai lu cette pièce chez la princesse de B,... devant une société composée de deux Italiens de mes amis (le célèbre Orioli était de ce nombre) et de quatre littérateurs français, dont je connaissais deux seulement de vue : l'un de ces derniers était M. Peisse, du National. Inlerrogez-Ie, Monsieur; il vous dira l'effet qu'a produit ce drame ; ce n'est pas à moi à le constater; et notez, Monsieur, que le manque d'exercice de lire en société, mon accenu, l'absence de dents, font de moi un pauvre lecteur. J'avoue , après cela, que le commencement du premier acte manque (le mouvement; mais songczdonc, iMonsieur, que c'est pour un puliiic français que j'ai écrit, public qui , en connaissant parfaitement l'histoire ancienne, ne se soucie pas le moins du monde de ccile de ses voisins : il fallait lui bien expliquer

OBSERVATIOINS. io3

la situation des affain;s à Naples au moment où la sccue sti passe; il fallait, par conséquent, entrer dans des détails minutieux, fastidieux, si vous vouiez : ce même public, dirai-je encore, décidera s'il y a du mouvement, de l'intérêt, du développement dans le reste de la pièce.

Je termine, Monsieur, en disant comme vous : Je puis me tromper; mon opinion, dictée par l'amour-propre, peut se trouver erronée; elle est pourtant, je vous l'assure, aussi consciencieuse que la vôtre.

Recevez, Monsieur, l'expression des sentimens distingués de votre dévoué serviteur

Michel PALMIERI de MICGICHÈ.

Page 1