‹ Les caressesChapitre 4 sur 85 · SÉRÉNADE · texte numérisé non relu

SÉRÉNADE

{Variations sur un motif d'Henri Heine).

Chantez, chantez, ô mes chansons, Et comme de gais échansons

Versez l'ivresse A celle que l'amour vainqueur Dans le royaume de mon cœur

Fit la maîtresse.

Nous prendrons un pan du ciel bleu, Depuis la ligne du milieu

Jusques aux pôles.

Afin qu'elle drape en riant Dans un lambeau de l'Orient

Ses deux épaules.

Cette nuit-ci, pendant qu'il dort, Nous irons au grand soleil d'or

Ravir sa flamme, Et ses rayons ardents feront Un diadème pour le front

De notre dame.

Les astres lointains dont l'œil luit Et qui parsèment de la nuit

La sombre toile, Les ayant pris au firmament, Nous taillerons un diamant

Dans chaque étoile;

Et pour la belle aux yeux d'azur Cette rivière en astre pur Que ma main forge.

De son col, comme un serpent blanc Ira, sur sa peau ruisselant.

Baiser sa gorge.

Chantez, chantez ! Il faut qu'elle ait Chez nous son royaume au complet,

La souveraine, Couronne et trône reluisants, Une cour et des courtisans,

Puisqu'elle est reine.

Oui, je vous veux, ô mon amour, Composer une étrange cour

De poésie.

Vous aurez pour char un griffon, Pour gens mes vers, et pour bouffon

Ma fantaisie.

Prêts à vous servir à genoux, Voyez sourire autour de nous

Les rimes belles, Les grands vers sculptés d'un trait net. Le doux rondeau, le fier sonnet,

Rhythmes rebelles.

Je les ai domptés à loisir.

Pour que vous pussiez les choisir

En toutes choses.

Heureux, si vous daignez parfois Ouvrir, pour leur donner des lois,

Vos lèvres roses.

Ils seront plus obéissants

Que des chiens et plus caressants

Que des nourrices ; Ils chanteront quand vous voudrez, En chants frivoles ou sacrés,

Tous vos caprices.

Leur bouche est douce et ne ment pas, Et de célébrer vos appas

Est coutumière.

Ils diront que votre beauté A l'éclat des grands jours d'été

Pleins de lumière.

Ils diront que vos deux seins nus Ont le pur contour des Vénus

De rionie, Que votre cœur et votre corps Ont entre eux les puissants accords

D'une harmonie.

Ils diront que vos yeux divins Grisent mieux que les meilleurs vins

L'âme ravie.

Ils diront que vos blonds cheveux Sont la longue corde oii je veux

Pendre ma vie.

Ils diront enfin, tout peureux, Ce que vous diriez bien pour eux :

Que je vous aime.

Vous le savez, tous tant qu'ils sont^ C'est là leur meilleure chanson,

Toujours la même.

Amour! amour! Ils en ont faim, Et vont vous ennuyer enfin

De rimes folles, Racleurs de luth dont le concert Va marmottant sur le même air

Mêmes paroles.

Alors, doucement sommeillez !

Ils vous serviront d'oreillers,

Belle indolente.

Dans un fabuleux opéra Leur rhythme vous endormira

D'une voix lente.

Chantez, chantez, ô mes chansons, Chantez, et que vos plus doux sons

Versent les rêves !

Chantez ces chants lointains et frais Que la brise chante aux forêts

Et l'onde aux grèves.

A quoi bon des serments ?

Ma preuve est en moi-même.

Pour savoir si je mens Quand je dis que je t'aime.

Fais donc ce que tu dois Et ce que je mérite !

Ma vie est dans tes doigts Comme une marguerite ;

Pétales, cœur, et tout, Effeuille-Ia toi-même ; Quand tu seras au bout, Tu verras si je t'aime.

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