L'HERBE SANS NOM
Je connais un pré rempli De marguerites fanées, Où, parmi les solanées, Pousse l'herbe de l'oubli.
Cette fleur au suc étrange Verse le sommeil épais Et procure un peu de paix Au malheureux qui la mange.
Lorsqu'un loup vorace mord Un agneau, la pauvre mère En broutant la plante amère Plus ne pense à l'enfant mort.
Contre la voix carnassière Du vieux souvenir vainqueur Qui hurle au fond de mon cœur, J'ai cueilli l'herbe sorcière.
Dans le plus grand plat qu'on eût Je l'ai mangée en salade.
Je me suis rendu malade ; Mais l'oubli n'est pas venu.
Quand je suis loin, je suis cependant près de toi, Car toute ma pensée habite sous ton toit.
Comme un bélier laissant de sa laine à la crèche, J'ai laissé des baisers chauds sur ta gorge fraîche.
J'ai beau ne point t'avoir près de moi; si je veux, Mon souffle peut d'ici chanter dans tes cheveux.
C'est en vain que l'absence âmes mains te dérobe; Je suis sûr que tu sens mes mains froisser ta robe.
Mes désirs caressants traînent dans tes chiffons. Tu dois me voir passer dans tes miroirs profonds.
Mon amour a muré ton corps dans une geôle. Mon souvenir jaloux t'a marquée à l'épaule.
Mon souvenir te tient comme dans un gluau. Cette chemise en soufre est collée à ta peau.
Le jour, quand ton pouls bat la charge de la fièvre, C'est que mon souvenir vient te mordre à la lèvre.
Le soir, quand ton sang bout comme un damné d'enfer,. C'est que mon souvenir vient allumer ta chair.
La nuit, quand ton sommeil est un combat sans trêves, C'est que mon souvenir vient violer tes rêves.