‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 8 sur 101 · SONGE. D'HIVER · texte numérisé non relu

SONGE. D'HIVER

DANS nos longs soirs d'hiver, où, chez le bon Armand, Dans notre far-niente adorable et charmant On oubliait le monde aride, Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué Au milieu des éclats de rire le plus gai (f rimaçait toujours une ride.

Et moi, j'étais plus triste encor Lorsque , comme en un fleuve- d'or, Je remontais dans ma mémoire, Et que d'un regard triomphant Je revoyais mes jours d'enfant Couler d'émeraude et de moire. Puis engouffrer leurs tristes flots Au fond d'une mer sombre et noire Avec des bruits et des sanglots.

Et je me rappelais cette époque oubliée Où l'âme d'une femme, à mon âme liée.

L'avait brisée avec si peu , Et mon angoisse morne, et cette nuit fatale Oii, sur la froide couche, inconsolable et pàle«

Je pleurais en maudissant Dieu !

« Oh ! disais-je alors , quoi I la bouche Qui vous caresse et qui vous touche Avec un délire inouï , La main frémissante qui presse Les vôtres, les soupirs, Tivresse, Les yeux éteints qui disent Oui , Tout cela , ce n'est qu'un mensonge Ce n'est qu'un songe évanoui Qui passe comme un autre songe !

Quoi I lorsque je mourrai dans un délire fou , Peut-être qu'un autre homme embrassera son cou

Avec des caresses maudites, Et quand , se souvenant , ma voix la maudira, Dans un spasme semblable elle lui redira

Les choses qu'elle m'avait dites ! »

Et sous cet ardent souvenir Du temps qui ne peut revenir Et dont un seul instant vous sevré, Je me débattais dans la nuit Comme sous un spectre qu'on fuit Dans les visions de la fièvre, Enfin je m'endormis lassé.

Le sein nu, l'écume à la lèvre.

Les yeux brûlants, le front glacé.

Quand je rouvris les yeux I ô visions étranges ! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges

Avec de splendides habits.

Toutes deux étalant des beautés plus qu'humaines Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines

Sur des cothurnes de rubis.

L'une, aux cheveux roulés en onde Etalait haut sa tète blonde Sur les lignes d'un cou nerveux ; Gomme une Vénus d'un autre âge, Quand son front commandait l'hommage, Sa lèvre commandait les vœux; L'autre, mystérieuse et pâle, Sous le manteau de ses cheveux Voilait une beauté fatale.

Et comme j'admirais en moî ces tniUs si beaux, Gomme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux

Qu'on aime et devant qui l'on tremble , Toutes deux, entr'ouvrant leurs lèvres à la fois , Déployèrent dans l'ombre une splendide voix

Et tout bas me dirent ensemble :

<( Quoi ! parce qu'à ton premier jour Un désenchantement d'amour À secoué sur toi son ombre , Tu te laisses ensevelir Dans cet ennui qui fait pâlir Ton front sous une douleur sombre !

Viens avec moi , viens avec nous 1 Nous avons des plaisirs sans nombre Que nous mettrons à tes genoux 1 »

(( — Oh ! s'il en est ainsi , si vous m'aimez, leur dis-je , Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige ,

Rappelez l'amour oublieux 1 »

Mais voici que la femme à blonde chevelure M'entoura de ses bras , et , belle de luxure ,

Mit ses yeux brûlants dans mes yeux.

« Viens à moi , dit-elle , Oh 1 viens sur mon aile , Dans un pays d'or Qu'un nectar arrose , Où tout est fleur rose , Joie, amour éclose, Plaisir ou trésor !

Mes sujets par troupes Dans le fond des coupes Aspirent l'oubli !

Là , jamais de nue , D'amour contenue , De foi méconnue Ou de front pâli !

Jamais dans la salle Belle et colossale De lustres éteints, Car dans nos demeures , Tandis que tu pleures , Les jours et les heures Sont tout aux festins !

Une longue danse Entoure en cadence L'éternel repas.

La danseuse penche Doucement sa hanche ,

96 LIVKR DEUXIÈME

Et sa robe blanche S'ouvre à chaque pas !

Les foules ravies Aux tables servies Des plus riches mets , Parmi la paresse Où Tamour les presse , Goûtent une ivresse Qui ne meurt jamais I

Un sérail de femmes, Dont toutes les âmes S'ouvrent en riant , Pour sa grande orgie Hurlante et rougie A la Gréorgie Et tout rOrient !

Quitte pour la fête Ta couche défaite , Ton livre connu , Et viens dans la plaine Où sous ton haleine Chaque Madeleine Mettra son sein nu !

Oh,! si l'espérance Malgré ta souffrance Te sourit encor, Va ! laisse pour elle L'amour infidèle , Et viens sur mon aile Dans un pays d'or I »

Et je restais muet. Alors la femme pâle

En souriant aussi montra ses dents d'opale ,

Frissonna tristement dans un horrible émoi ,

Prit ma main dans la sienne et cria : « C'est à moi ! »

« Oh ! ne Técoute pas , viens à moi , me dit-elle , Pour Remporter ce soir j'ai veillé bien des jours; Vois , mon cœur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle, Mes cheveux déroulés m'inondent; je suis celle Dont les bras s'ouvrent pour toujours !

Mon amour étemel est chaste., calme et tendre ; Loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin, Dans mon beau lit de marbre , où tu pourras t'étendre , Tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre , La tête appuyée à mon sein.

De légères Willis aux tuniques flottantes Feront en se jouant notre lit tous les soirs ; Malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes ^ Souvent nous sentirons s'envoler vers nos tentes Un parfum lointain d'encensoirs..

Nous entendrons , parmi nos plaisirs sans mélanges, Des chants mystérieux et plus doux que le miel ,

Si bien qu'on ne sait pas, tant ces voix sont étranges, Si ce sont des voix d'homme ou bien des lyres d'anges Des chants de la terre ou du ciel.

De même, quelquefois, au-dessus de nos tètes , Nous entendrons aussi frémir des pas lassés.

Des zéphyrs ondoyants ou d'ardentes tempêtes Portant des mots de haine ou des chansons de fêtes , Et nous nous dirons, enlacés :

Qu'importent maintenant à notre âme cachée Ces flots tumultueux qui changent si souvent? Le bonheur, c'est la nuit, la feuille desséchée, La Paresse aux pieds nus , nonchalemment couchée Loin des bruits du monde vivant.

Qu'importent maintenant , lorsque tout d^nère , Ces hommes de là-bas à cent choses liés , Qui , ravivant en eux la plaie originaire , Pour atteindre dans l'ombre un but imaginaire Heurtent leurs pas multipliés?

Les uns , jeunes enfants dont la cohorte arrive Au banquet somptueux qui caresse leur faim , Sous les lustres dorés- et la lumière vive Disent des chœurs joyeux , dont plus d'un gai convive Ne pourra pas chanter la fin.

Les autres, gens élus que la foule environne , Redisent un poème adorable ou fatal , Mais ces fous, qu'un matin la Jeunesse couronne , Tombent, ivres encor, du balcon de Vérone, Sur le grabat d'un hôpital. '

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Et puis, c'est une vierge à la candeur étrange Dont les Nuits ont rêvé Tamour délicieux, Mais dont le Ciel avare a voulu faire un ange. Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange En rêvant la clarté des cieux !

Luths brisés , chants éteints, glaives qui se provoquent, Tourbillons palpitants , inquiets , alarmés, Chœurs aux voiles d'azur que les haines suffoquent ; Ce soiit des yeux, des voix, des mains qui s'entre-choquent Gomme des bataillons armés !

Tandis que nous aurons une nuit étemelle Que jusqu'au bout des temps rien ne pourra briser ! Oh ! viens ! mes bras sont nus , ma paupière étincelle , Mon cœur s'ouvre à jamais, et pourtant je suis celle Qui ne donne qu'un seul baiser ! »

Et cette femme pâle, et cette femme blonde.

Chacune autour de moi s'enroulant comme une onde , Me redisaient : tx A qui ton amour hasardeux? » Mais une voix cria : « Vous mentez toutes deux ! »

Et près de moi je vis luire

L'inimitable sourire

D'une vierge au front charmant,

Qui soutenait une haqpe Suspendue à son écharpe , Et dont, je ne sais comment, Le regard et la voix fîère Avaient un rayonnement De parfum et de lumière.

« Belle nymphe aux cheveux d'or !

Il vous faut, dit-elle, encor Un convive à votre joie I Mais vous ne m'attendiez pas Pour vous conduire ses pas!

Le Seigneur permet qu'il voie , Et qu'à l'instant solennel L'éternel palais flamboie Dans son mystère étemel ! »

Et tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve Le cadre s'agrandit dans une lueur fauve.

Et ce fut un palais , vaste , immense , confus , Une ample colonnade aux innombrables fûts.

Dans ce monde peuplé d'un monde de sculptures Grinçaient les oripeaux de mille architectures.

A de vastes forêts de gothiques piliers Se confondaient au loin d'étranges escaliers.

C'étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives, Des rosaces sans fin peintes de couleurs vives.

Et y par endroits, jetés dans ce palais sang nom, Des portiques païens, frères du Parthénon.

C'étaient des blocs géants, des degrés,, des dentelleé, Des chimères ouvrant leurs gigantesques ailes ,

Des anges , de vieux sphinx , des moines , des héros , Et des dieux verts avec des têtes de taureaux,

Qui tous , serrant la télé et baissant la paupière , Chantaient confusément la symphonie en pierre.

Et moi pendant ce temps je flottais , alité , Entre la rêverie et la réalité.

Et je voyais toujours. Au milieu de la salle, Une table brillait, splendide et colossale.

Chaque plat ciselé contenait un trésor Détaillé par Téclat de cent torchères d'or.

Le festin fabuleux aux recherches attiques S'illuminait de neige et d'iris prismatiques,

Et, comme la lumière, un doux parfum éclos Semblait briller de même et rayonner à flots.

Chaque cUmat lointain , de l'Irlande à l'Asie , Avait donné son luxe ou bien sa fantaisie :

Qui ses surtouts d'argent, qui son oiseau vermeil. Qui ses fruits veloutés au baiser du soleil.

Et le nectar divin, philtre par qui l'on aime. Faisait étinceler les verres de Bohême.

Aux uns le doux Aï, dont le flacon choqué Heurtait en pétillant l'impérial Tokay.

Aux autres, tourmenté comme dans une cuve, Le breuvage divin que dore le Vésuve.

Pour les flacons d'argent façonné , Thypocras Et les flots pleins d'éclairs de l'immortel Schiraz.

Et je voyais s'emplir et se vider les coupes

Qu'ornaient des monstres d'or et des Grâces en groupes.

Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés Tous n'étaient rien encore auprès des conviés.

Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d'homme Qu'un sénat solennel des empereurs de Rome ,

Ou que ces saints élus dont la phalange va Vers le zénith du ciel , en criant : Jéhova !

Autour de cette table où les splendeurs sans nombre N'avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l'ombre.

Les lèvres aux cous blancs , et les doigts aux seins nus , Soupaient tou^ les don Juans et toutes les Vénus.

Et je connus alors comme une chose étrange :

C'est que ces types blonds à la figure d'ange , Ces fronts illuminés que l'on croit seulement Des rêves, ont aussi des corps d'os et de fange.

Ce n'est pas un fantôme, un idéal qui ment.

Tous ces grands cœurs gonflés aux lèvres des poètes

Dans le monde d'en haut vivent réellement.

Ils vivent immortels, pour d'immortelles fêtes , Pour mûrir la parole et pour parler encor Dans la voix des zéphyrs et la voix des tempêtes.

Que sommes-nous ? Une âme arrêtant son essor Dans un cachot d'argile, et, lumière effarée, Repliant pour un jour ses blondes ailes d'or :

Dans ses proportions lorsqu'une âme se crée , Par la lyre ou le ciel , qu'importe ? c'est la part D'un cadavre , et de même éclot l'œuvre sacrée.

Et , si nul ne remplit les conditions d'art , Alors le mot pétrit la matière et s'y moule Un corps, mieux que l'amour et mieux que le hasard.

Ainsi vous existez , ô vous, mystique foule Que peignaient Titien , Rembrandt et Raphaël , Vous dont le chœur sacré de leur crâne s'écoule.

Dans un monde inconnu, fleurs candides du ciel , Vous existez sans fin , et la pensée habite Dans un corps éthéré qui s'enivre de miel.

Vous, sombre docteur Faust, vous, douce Marguerite, Et le démon moqueur, vous, trinôme achevé , Vous existez, vivants par la parole écrite.

Et toi , don Juan fatal que chacun a rêvé

Et que chaque rêveur cherche par les espaces ,

Tu vis , toi qu'en pleurant tout un siècle a trouvé.

Tu vis, et les soleils se rangent quand tu passes, Tu vis , et , peuple énorme aux instincts inconnus , Tu vis dans mille aspects > mille esprits, mille fac«s.

 ce festin royal, de leurs pays venus ^ Soupaient tous les don Juans et toutes les Vénus.

D'abord tous les don Juans des pièces espagnoles Avec leurs airs de rois et leurs amours friVoles*

Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur Qui tuaient pour la forme un petit commandeur.

Et puis, après ceux-là, le don Juan de Molière Avec sa théorie atroce et singulière.

Le don Juan de Mozart et celui de Byron , Tous deux songeant encore à leur Décaméron ;

Et celui qui trouva chez notre Henri Blaze L'amour qui sauve après la volupté qui blase.

Et ce don Juan , pareil au poète persan, Que Musset déguisa sous le surnom d'Hassan.

Et, plus lourd qu'un archer du temps de Louis onze, Celui qui descendit d'un piédestal de bronze.

A ce festin royal , aisément reconnus ,

Soupaient tous les don Juans et toutes les Vénus :

La Vénus Aphrodite ou TAnadyomène , Caressant les cheveux d'un triton qui la mène ;

Vénus Urania , Vénus Acidalie

Qui met toujours au fond des amours quelque lie ;

Cypris, Vénus Praxis, et Vénus Coliade Dont la danse amoureuse est toute une Iliade ;

Puis Vénus Barbata , puis Vénus Argynnis , Qui tient dans une main les flèches de son fils ;

Vénus Victrix sans bras, Astarlé, ce prodige, Et Vénus Mélanide, et Vénus Callipyge;

Et celles dont on fait des Varias leurs sœurs , Et les Vénus avec des carquois de chasseurs ;

Et Vénus Pandémie et Vénus de Cythère ,

Qui court comme Camille et sans toucher la terre ;

Celle de Titien , allongeant sur son lit

Son corps d'ambre, et ses bras que le temps embellit ;

Et celles qu'autrefois sur la toile assouplie Voyaient danser en chœur les peintres d'Italie.

 ce festin royal, les doigts sur les seins nus, Soupaient tous les don Juans et toutes les Vénus.

Celle qui présidait était la femme blonde

Qui d'abord à mon lit parlait d'amour profonde.

Et les gens de la fête , émus à son aspect , Semblaient la regarder avec un grand respect.

Par terre, dans un coin , -dormait la femme pâle , Les cheveux rabattus sur son visage ovale.

Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet. Et pendant son sommeil nul ne la regardait.

Pour servir au festin , de très-belles servantes Environnaient la table , alertes et savantes :

C'était d'abord la sœur des grands astres, Plioebé , Dont le regard d'argent sur la terre est tombé ;

Puis Hélène de Sparte , insaisissable proie

De tes enfants, Hellas, assemblés devant Troie;

Et Rachel, et Judith la femme aux bras nacrés, Qui reçut la parole et les glaives sacrés ;

Et celle d'Orient, la jeune Cléopâtre,

Qui berça tant de rois sur sa gorç;e d'albâtre ;

Et la Rosalinda , qui rit dans un soupir,

Le plus beau diamant de l'écrin de Shakspear ;

Et toutes les beautés que les yeux de poètes Vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes.

Tous ces convives fous avaient* la joie au cœur

Et chantaient. Or, voici ce qu'ils chantaient en chœur :

a Je bois à toi , jeune reine !

Endormeuse souveraine, Oublieuse des soucis !

C'est pour mieux bercer ma joie Que ton caprice déploie

Les lits de pourpre et de soie, Charmeresse aux noirs sourcils I

Ta toison folle et hardie Brille comme Fincendie.

Hôtesse du flot amer, Ta gorge aiguë étincelle Sous un rayon qui ruisselle ; Tu gardes sous ton aisselle L'acre parfum de la mer.

Ta chevelure est vivante.

Tes yeux frappent d'épouvante Le lion et le vautour; Sur ton beau ventre d'ivoire S'éparpille une ombre noire;, Et tu marches dans ta gloire , Superbe comme une tour.

déesse protectrice 1 Heureux, ô sage nourrice, L'athlète aux muscles ardents * Qui tout couvert de blessures , D'écume et de meurtrissures, Appelle encor les morsures De ta lèvre et de tes dents !

Toi seule, ô bonne déesse , As l'incurable tristesse De l'étoile et de la fleur Sous l'or touffu qui te baigne ; Et ton désespoir m'enseigne Sur ton flanc glacé qui saigne L'extase de la douleur.

Honle au cœur timide ! Il trouve

Sous ta figure, la louve

Qu'il nomme Réalité.

Mais à celui qui t'adore

Ta main , où tout flot se dore ,

Verse, ô fille de Pandore,

Un vin d'immortalité ! »

Et l'orgie aux pieds nus grinçait. Par intervalles

Les don Juans se levaient et marchaient sur les dalles.

Ils couraient tour à tour embrasser les seins nus De tous ces corps polis qui s'appelaient Vénus.

Et lorsqu'ils arrivaient près de la femme blonde Elle les serrait tous sur sa gorge profonde.

Mais eux, sans être émus à ces rudes efforts.

S'en retournaient s'asseoir plus graves et plus forts.

Et je vis des enfants avec la face blême

Se glisser dans la salle et faire aussi de même. .

Mais quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés Les serrait sur sa gorge avec ses bras marbrés,

Ils tombaient dans un coin sur la dormeuse pâle, Qui leur mordait la joue avec ses dents d'opale.

XÏI

Chose horrible 1 Ils n'étaient d'abord que quelques-uns Noyant leur âme vierge à ces acres parfums;

Mais bientôt une foule Au festin monstrueux vint sans pressentiment, Et je les vis tomber, privés de sentiment,

Gomme un mur qui s'écroul&i

Ils allaient ! ils allaient 1 mornes, comme ayant faim, Sans entrevoir le but, sans regarder la fin,

Gomme pris de vertige ; Et chacun, l'œil éteint et le front dans les cieux, Tombait, en murmurant des mots harmonieux,

Gomme un lys sur sa tige.

Et l'ivresse augmenta. Par degrés, éperdus

Tous chancelaient. A voir tous leurs corps étendus

Près du marbre des portes, On eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys De ces rêveurs couchés, une Nécropolis

Pleine de choses mortes.

Alors, plus j'en voyais tomber autour de moi, Hasard étrange! et plus dans un divin émoi

Je me sentais revivre. Enfin, glacé d'attente et chaud de leurs baisers, Je sentis tressaillir njes membres embrasés

Et je voulus les suivre.

Mais l'archange à la lyre eut un air abattu

Et me prit {Mir la main en disant : a Connais-tu

Ces deux beautés de neige?»

Moi je voulus partir et je répondis : « Non l » a — L'une est la Volupté, dit-elle, c'est son nom. »

« — Et l'autre? » demandai-je.

« — Cette fille si pâle, aux baisers si nerveux, Qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux?

C'est la Mort qu'on la nomme. »

Et malgré ces. noms-là, j'allai vers les Vénus Pour embrasser aussi leurs charmes inconnus,

N'ayant plus rien d'un homme.

Mais au premier baiser je ne sais quelle peur Me vint, et je fléchis, tivide de stupeur.

Comme en paralysie.

A mon réveil, autour du lustre qui pâlit, Les visions fuyaient. Seule auprès de mon Ut

Restait la Poésie. »

C'est l'enfant à la lyre, aux limpides amours, Que depuis j'ai suivie, et que je suis toujours

Dans son chemin aride.

Voilà pourquoi, souvent, sur mon front fatigué. On voit, dans les éclats du rire le plus gai

Grimacer une ride.

CLYMENE

L*AUROiŒ enveloppait d'une lumière rose Le vallon gracieux que- la Pénée arrose, Et les arbres épars, et la brise et les flots Se redisaient au loin d'harmonieux sanglots.

Près du fleuve pleurait, parmi les hautes herbes, Une nymphe étendue. A ses regards superbes, A ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts, A ses grands Vheveux blonds marbrés de reflets verts, On eût pu reconnaître une fille honorée De Doris aux beaux yeux et du sage Nérée.

Ses cheveux déroulés voilaient ses seins épars, Et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes parts. « O trop bel lolas l insensé, disait-elle , Pourqpioi dédaignes-tu l'amour d'une immortelle, Et pourquoi nuit et jour, sans écouter ma voix, Vas-tu porter la mort dans le calme des bois? Enfant 1 je ne suis pas une de ces sirènes Dont les' chants radieux parmi les nuits sereines Égarent le pilote au milieu des roseaux.

Hélas! j'ai bien souvent, sous l'azur de ces eaux. Avec mes jeunes sqgurs, nymphes aux belles joues, Folâtré près de toi dans l'onde où tu te joues. Et pour ton fleuve bleu quitté nos océan^ 1 * Dien souvent, pour te voir, j'ai sur les monts géants Porté le long carquois des jeunes chasseresses. Et, livrant aux zéphyrs- tous mes cheveux en tresses,

Gomme font les enfants de l'antique liion , Jeté sur mon épaule une peau de lion.

Bien souvent, nue, en chœur j'ai conduit sous ces arbres Les nymphes du vallon aux poitrines de marbres ; Mais sous les flots d'azur, aux grands bois, dans les champs, Jamais tu n'es venu pour écouter mes chants.

Inflexible lolas ! comme mes sœurs des plaines J'avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines ; Mais tu les refusais, et la seule Phyllis Peut jeter devant toi ses chansons et ses lys. Quand je t'ai tout offert tu gardais tout pour elle. Et peut-être, pourtant, ne suis-je pas moins belle! Souvent dans nos palais j'ai vu le flot, moins prompt, Frémir joyeusement de réfléchir mon front;* Sur mon sein éclatant mon cou veiné s'incline. Un sang pur a pourpré ma lèvre coralline , Le ciel rit dans mes yeux, et de divins amants M'appelaient autrefois Glymène aux pieds charmants.

Enfant ! viens avec moi. Mes sœurs les Néréides T'ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides , Et, près des cygnes blancs, dans leurs ébats joyeux, Folâtreront en chœur pour réjouir tes yeux.

Là, comme les grands dieux, dans nos chastes délires Nous savons marier nos voix aux voix des lyres, Ou verser le nectar dans les vases sacrés ; Et l'onde, en se jouant près de nos bras nacrés , Croit caresser encore une Ânadyomène.

Oh ! désarme j)Our moi ta froideur inhumaine ; Viens ! si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux Mes yeux remplis de pleurs se changent en ruisseaux , Ou qu'au sein de ces flots, comme une autre Aréthuse, Je meure, en murmurant une plainte confuse.

Mais, hélas 1 l'écho seul répond à mes accords ; Le soleil rougissant a desséché mon corps Depuis que je t'attends de tes lointaines courses, Et mes yeux étoiles pleurent comme deux sources. »

C'est ainsi que Glymène.aux échos inconnus Disait sa plainte amère ; et les sœurs de Cycnus Pleuraient des larmes d'ambre, et les gouffres du fleuve Pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve, Et la jeune Dryade en tordant ses rameaux.

Pleuraient et gémissaient avec d'étraïiges mots. Et lorsque vint la Nuit ramener sa grande ombre Où scintille Phœbé, sœur des astres sans nombre, Au sein des flots troublés et grossis de ses pleurs , La nymphe disparut en arrachant des fleurs.

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