LE PAULS DE LA MODE
.4 Mademoiselle Amédine Luther
IL est un clair palais fait de cristal de i*oche. Dans un nid de rosiers, au bord d'un fleuve bleu. Les vases, les émaux, les verres de Lahoche V brillent sous l'argent des chandeliers en feu.
Dans le nuage gris qui sort des cassolettes Folâtrent des oiseaux peints de mille couleurs, Et, veloutés et frais comme des violettes, Les divans parfumés se cachent dans les fleurs.
Sur leurs pÂles coussins, plus doux qu'une caresse. Repose un front couvert des ornements royaux. C'est le front triste et pur d'une jeune déesse Qui sous ses petits pieds foule mille joyaux.
Elle bria^ en jouant, comme un oiseau son aile, Tous les hochets d'hier, cent caprices dorés. Et rêve, en chiffonnant la soie et la dentelle, Les caprices nouveaux qui seront adorés.
Cette reine sereine et folle, c'est la Mode.
Cent filles de seize ans, nymphes aux fiers trésors, Le long de leurs genoux, pour éclairer mon ode, De leurs cheveux épars laissent flotter les ors.
Leurs ongles sont armés de l'aiguille féerique, Et dans la blonde en fleur cisèlent un bonnet, Comme Pétrarque, fils de la Grèce lyrique, Pour la chaude Italie ébduchait le sonnet.
Elle sort de leur main voluptueuse et douce, La pourpre qu'eût aimée un prince lydien.
Et, nuage de feu, ce cachemire où Brousse Nous vend toutes les fleurs du soleil indien.
Et lorsque de New-York, de Londres ou d'Asie , Les reines des salons de tous les archipels . Disent : « Quel nouveau charme et quelle fantaisie Rajeunira demain nos attraits éternels ? »
Ao*
Mille amours de Wateau, battant leurs ailes roses^ Du palais radieux s^en volent tout joufflus, Et, traversant le ciel rempli d'apothéoses, Portent à l'univers ces ordres absolus :
« Demain, vous porterez ces étoffes de guêpe,
Satins d'or dont le rose illumine les bouts,
Etrces chapeaux tout clairs, faits de brume ou do crêpe ,
Où flotte la nuée en fleur des marabouts !
Avant que le raisin des Bacchantes mûrisse, Pour refléter les feux et les lys de l'été, Vous aurez ces bijoux en acier que Meurice Fit clairs comme les flots du doux Guadalété !
Vous aurez ces peignoirs plus pâles que le marbre, Ces bas louf découpés pour les yeux de l'Amour, Et ces mouchoirs chinois faits d'une écorce d'arbre. Et ces cols merveilleux bâtis de points à jour !
Et, près de ces bouquets si frêles du barège Dont la grâce a tordu les faciles volants.
Voici les pompadours plus légers que la neige. Fonds roses, fonds lilas, fond céleste et fonds blancs !
Voici les beaux jardins prédits par les sybilles. Feuillaisons d'émeraude et bleuets de saphir, <
Les rubis, les bouquets de lys à fleurs mobiles Dont les gros diamants tressaillent au zéphyr.
Ënfln, pour resplendir à vos tables insignes. Nous avons les flambeaux gais comme des bijoux , Et le linge pareil à la toison des cygnes.
Et les Eldorados enlas^s en surtouts!
Et le vermeil qui grimpe en mille architectures, Soleil d'orfèvrerie et fils d'argent tramés, Et tous ces paradis terrestres des sculptures Arrachés par Rlagmann aux métaux enflammés.
Nous avons fait fleurir l'ivoire des ombrelles Et fixé parmi l'or les flammes de l'émail, Et, pour mieux vous distraire, apaisé les querelles De ces dragons chinois peints sur votre éventail.
Nous avons déchiré la poitrine de l'Onde Pour y chercher la perle agréable à vos yeux, lit, pour faire de vous les maîtresses du monde J.a Mode a fait éclore un monde merveilleux.
C'est pour qu'il brille encor sur votre épaule pure, Le myrte du désir, adorable et fatal, Qu'elle chiffonne encor la soie et la guipure Sur les coussins, rosés du palais de cristal.
Pourtant, souvenez- vous, ô belles jeunes femmes, Que c'est le seul Amour dont le flambeau changeant. En jouant autour d'eux, remplit de vagues flammes Le satin, le velours et la toile d'argent.
Ah ! si Paris est roi parmi toutes les villes, C'est que c'est le pays où l'Amour, d'un regard, A fait naître, au miUeu de cent guerres civiles, Pour le chanter en vers son poète Ronsard.
C'est que, lorsqu'on y sent passer comme une flèche. Au milieu d'un éclat de parure et de voix.
Un essaim de péris au bord d'une calèche, Parmi les feuillaisons, dans un nuage, au bois,
'On peut dire à coup^ sûr, tout bas : « chacune d'elles, En causant du dernier ballet ou des bouffons , Songe à quelque amitié belle entre les plus belles. Et son cœur bat plus fort sous ces jolis chiffons.
C'est que là, quand la Valse autour d'une muraille Fait bondir avec Strauss deux cents couples charmés, . Plus d'un regard sourit, plus d'une main tressaille Dans l'humide prison de ses gants parfumés.
C'est que là, la Féerie amoureuse et le Rêve Vivent parmi le luxe et les fleurs d'une cour. Et c'est là seulement que les filleules d'Eve Ont lu jusqu'à la fin le roman de l'Amour.
FORÊTS, sombres trésors , nuit noire, ombres heureul^ De protéger ainsi les roses amoureuses , Qui frissonnez d'efîroi si le zéphyr tremblant Comme un bouquet de lys vient toucher ce corps blanc! Quand sa tête est cachée, aux rayons de la lune On dirait, à vous voir, une déesse brune Belle comme les soirs, et pourtant ses cheveux Sont blonds, couleur de flamme, étincelants de feux, Rougissants comme ceux d'une Vénus farouche, Et de même , aux baisers de l'air , quand sur sa couche La folle se soulève et s'agite en rêvant, Sous ses bras parfumés tressaille un or vivant.
368 LIVRE SIXIKME
VOUS en qui je salue une nouvelle aurore, Vous tous qui m'aimerez, Jeunes honunes des temps qui ne sont pas encore , bataillons sacrés !
Et vous, poètes, pleins comme moi de tendresse,
Qui relirez mes vers Sur rherbe, en regardant votre jeune maîtresse
Et les feuillages verts !
Vous les lirez, enfants à chevelure blonde ,
Cœurs tout'extasiés , Quand mon corps dormira sous la terre féconde
Au milieu des rosiers.
Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes
Dont je prendrai ma part, Je boirai le nectar au séjour des poètes ,
A côté de Ronsard.
Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines.
Ondes, lumière, accords , Nos yeux s'enivreront de formes féminines
Plus belles que des corps ;
•Et tous les deux , parmi des spectacles féeriques
Qui dureront toujours, Nous nous raconterons nos batailles lyriques
Et nos belles amours.
Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie
Et l'ode aux flots vainqueurs.
Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie
Qui coula de nos cœurs.
Comme, aujourd'hui rêveur près de quelque fontaine,
.le redemande en vain Le secret des amours de Marie et d'Hélène
A mon maître divin ,
Vous redirez aussi les grâces d'Antoinette
Aux oiseaux de Cypris, Au rossignol des bois, à la bergeronnette , *
Au bleu myosotis 1
Vous demanderez tous à ma sereine extase
Quelle fut la beauté Dont mes vers célébratient les cheveux de topaze,
De flamme et de clarté!
Ils vous la montreront, ces veVs dont s'émerveille
La chanson des hautbois.
Ruisselante de feux comme une aube vermeille ,
Rose et neige, à la fois ;
Et telle qu'à présent , jeune fille hautaine
Au sein délicieux.
Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine
Et l'escarboucle aux cieux.
On dirait à la voir que, de sa main profonde^
Dieu, sur son trône assis, A pétri de nouveau, pour en refaire un monde.
Une Eve aux noirs sourcils !
370 LIVRE SIXIÈMK
Car elle est fière, et seule, ange mystérieuse ,
Sourit et marche encor Avec la majesté d'une \ictorieuse
A la cuirasse d'or ,
Et, comme cette Muse à qui le temps pjsirdonne
Sans tache et sans afTront, Elle pourrait aussi porter une couronne
D'étoiles à son front,
A ce front souriant, poli comme l'ivoire
Des lys inviolés, Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire , Ses bandeaux ondulés !
Un signe querelleur folâtre sur sa joue
Qu'un clair duvet défend.
Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue ,
Est d'un petit enfant.
Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire,
Pareils à l'or du jour, Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire
Des océans d'amour,
Et la même lumière en frémissant arrose
D'un ton timide et pur Sur un fond mat et clair les narines de rose
Et les veines d'azur.
Son coV de marbre où luit votre blancheur insigne,
neiges de l'Ida, S'incline mollement , comme le divin cygne
Sur le sein de Léda.
Cette tête ingénue et ce corps de déesse ,
Ensemble harmonieux, Lui donnent, l'étemelle et serine jeunesse
Des enfants et des dieux..
Des grands camélias défiant les calices,
Telles, sœurs des héros, Les femmes de Pradiei* sortent calmes et lisses
Du marbre de Paros.
Dans ces temps où les dieux de la Grèce vivante
Fleurissaient les chemins, L'orgueilleuse Vénus eût été sa servante
Pour lui baiser les mains;
Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe,
La déesse, en songeant, Elle-même eût noué sur sa jambe superbe
Le cothurne d'argent!
Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires
De vos cœurs embrasés, Et sachez que sa 'voix eut la douceur des lyres
Et des pi^emiers baisers.
Amants qui devez naître ! et le doux nom de Laure ,
Lycoris et Gallus Et l'Elvire aux beaux yeux que le poète adore
Ne vous troubleront plus.
Et vous ferez chanter par quelque fier poète,
Mon fils et mon rival, Les femmes qui seront une image imparfaite
De ce type idéal.
37S LIYRH: SIXIEME