‹ Les cariatidesChapitre 13 sur 40 · LES C A U I A T I D F. S · texte numérisé non relu

LES C A U I A T I D F. S

Près de toi, sous un ckir manteau Veille la chanteuse Érato, Q.ui tourmente la sainte Lyre De son délire ;

Vers Oreste, son louveteau, Fuyant sous le sombre couteau, La Tragédie aux yeux de spectre Conduit Electre,

Et se mirant dans tes yeux clairs Avec sa foudre et ses éclairs, La mystérieuse Épopée Tient son épée.

Ces Muses se penchent vers toi En te disant : Tu seras roi, Et leurs yeux baignent de lumière Ta face altière.

Cependant tu souris au jour!

Le souffle embrasé de l'amour Caresse encor de sa brûlure Ta chevelure.:

Ta lèvre, faite pour oser, N'a pas épuisé le baiser Délicieux de la jeunesse, Cette Faunesse,

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Et ta joue heureuse, où nul pli N'a creusé de sillon pâli, Peut encore à la Piéride S'offrir sans ride.

Tel celui qu'on divinisa, Lyœus, partait de Nvsa, Enfant encor, jeune et superbe, La joue imberbe,

Pour dompter l'Inde au ciel de feu, Qui respire le lotus bleu Et qui prend les poses subtiles De ses reptiles ;

Et qui près des flots radieux Caresse et nourrit mille Dieux, Parmi ses fleurs où l'écarlate Partout éclate!

Mais toi. Maître aux vœux absolus, Tu poursuis une amante plus Charmante qu'elle, une martyre Qui nous attire ;

C'est la vierge à l'œil irrité.

L'inéluctable Vérité Qui montre sa blancheur d'étoile Nue et sans voile.

L i: s CARIATIDES

Captive dans la tour d'airain, Comme une perle en son écrin, Mille eunuques hideux la gardent Et la regardent.

Pour aller jusqu'à sa prison Qu'on voit au bout de l'horizon, Il fiiut franchir des monts, des cimes Et des abîmes;

Roi, pour gravir jusqu'à son cœur.

Il faudra terrasser, vainqueur, Des hydres, des géants colosses.

De noirs molosses ;

Mais elle tend ses blanches mains Vers toi, qui viens par ses chemins Et dont l'armure d'or flamboie Ivre de joie;

Et toi, Désir âpre et vivant.

Tu ne peux t'arrêter avant D'avoir sur sa lèvre farouche Posé ta bouche !

Janvier 1842.

230 LES CARIATIDHS

ma

Mère

Madame Elisabeth Zélie de Banville

IYIère, si peu qu'il soit, l'audacieux rêveur QjLii poursuit sa chimère,

Toute sa poésie, ô céleste faveur!

Appartient à sa mère.

L'artiste, le héros amoureux des dangers

Et des luttes fécondes.

Et ceux qui, se fiant aux navires légers,

S'en vont chercher des mondes,

L'apôtre qui parfois peut comme un séraphin

Épeler dans la nue, Le savant qui dévoile Isis, et peut enfin

L'entrevoir demi-nue.

LES CARIATIDES 2 y.

Tous ces hommes sacrés, élus mystérieux

Que l'univers écoute, Ont eu dans le passé d'héroïques aïeux

Qiii leur tracent la route.

Mais nous qui pour donner l'impérissable amour

Aux âmes étouffées, Devons être ingénus comme à leur premier jour

Les antiques Orphées,

Nous qui, sans nous lasser, dans nos cœurs même ouvrant

Comme une source vive, Devons désaltérer le faible et l'ignorant

Pleins d'une foi naïve,

Nous qui devons garder sur nos fronts éclatants,

Comme de frais dictâmes.

Le sourire immortel et fleuri du printemps

Et la douceur des femmes.

N'est-ce pas, n'est-ce pas, dis-le, toi qui me vois

Rire aux peines amères, Que le souffle attendri qui passe dans nos voix

Est celui de nos mères ?

Petits, leurs mains calmaient nos plus vives douleurs,

Patientes et sûres :

Elles nous ont donné des mains comme les leurs

Pouf toucher aux blessures*

Notre mcre enchantait notre calme sommeil,

Et comme elle, sans trêve, Qiiand la foule s'endort dans un espoir vermeil,

Nous enchantons son rêve.

Notre mère berçait d'un refrain triomphant

Notre âme alors si belle, Et nous, c'est pour bercer l'homme toujours enfant

Que nous chantons comme elle

Tout poëte, ébloui par le but solennel

Pour lequel il conspire, Est brûlé d'un amour céleste et maternel

Pour tout ce qui respire.

Et ce martyr, qui porte une blessure au flanc

Et qui n'a pas de haines, Doit cette extase immense à celle dont le sang

Ruisselle dans ses veines.

O toi dont les baisers, sublime et pur lien!

A défaut de génie M'ont donné le désir ineffable du bien.

Ma mère, sois bénie.

Et, puisque celle enfin qui l'a reçu des cieux

Et qui n'est jamais lasse.

Sait encore se faire un joyau précieux

D'un pauvre enflmt sans grâce.

Va, tu peux te parer de l'objet de les soins

Au gré de ton envie, Car ce peu que je vaux est bien à toi du moins,

O moitié de ma vie !

Février 184;

234 LLS CARIATIDES

Conseil

12 H bien 1 mêle ta vie à la verte forêt ! Escalade la roche aux nobles altitudes.

Respire, et libre enfin des vieilles servitudes, Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.

Dès l'heure éblouissante où le matin paraît, Marche au hasard; gravis les sentiers les plus rudes. Va devant toi, baisé par l'air des solitudes, Comme une biche en pleurs qu'on effaroucherait.

Cueille la fleur agreste au bord du précipice. Regarde l'antre affreux que le lierre tapisse Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.

Marche et prête l'oreille en tes sauvages courses; Car tout le bois frémit, plein de rhythmes confus, Et la Muse aux beaux yeux chante dans l'eau des sources.

Juillet 1842.

Le Pressoir

A Auguste Y i t u

^ANS doute elles vivaient, ces grappes mutilées Q.u'une aveugle machine a sans pitié foulées! Ne soufFraient-elles pas lorsque le dur pressoir A déchiré leur chair du matin jusqu'au soir, Et lorsque de leur sein, meurtri de flétrissures, Leur pauvre âme a coulé par ces mille blessures? Les ceps luxuriants et le raisin vermeil Des coteaux, ces beaux fruits que baisait le soleil. Sur le sol à présent gisent, cadavre infâme D'où se sont retirés le sourire et la flamme I

Sainte vigne, qu'importe! à la clarté des cieux Nous nous enivrerons de ton sang précieux ! Que le cœur du poète et la grappe qu'on souille Ne soient plus qu'une triste et honteuse dépouille, Qu'importe, si pour tous, au bruit d'un chant divin, Ruisselle éblouissant le flot sacré du vin !

Mars 1842.

A Auguste Supersac

/xuGUSTE, mon très bon, qui toujours as lléchi

Pour les yeux en amande, Sais-tu qu'hier matin j'ai beaucoup réfléchi

Et que je me demande

Pourquoi décidément ce monde où nous rions

A tant de choses sombres.

Et pourquoi Dieu n'a mis que de faibles rayons

Dans un océan d'ombres?

Pourquoi les champs, les prés, les montagnes, les deux,

Les forets, les prairies, Ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus

Pleins de chinoiseries ?

Pourquoi près de l'éloge, ô mon alter ego !

Rampe la diatribe.

Près du Musset charmant et du Victor Hugo

Le Bourgeois et le Scribe ?

Pourquoi la belle femme incessamment voudra

Être le lot d'un pleutre, Et pourquoi nous allons étonner Sumatra

Par nos chapeaux de feutre?

Pourquoi de la cithare et du haut brodequin

Le trépas se combine, Et pourquoi c'est toujours ce vieux fat d'Arlequin

Dont s'éprend Colombine ?

Pourquoi nous achetons avec un vrai transport

Tant de meubles rocaille, Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort,

La Satiété bâille?

Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l'argent,

Un bagage inutile?

Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant

Quelque hideux reptile?

Quand on aurait pu faire un monde jeune et beau

Plein de choses sans voiles.

Où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau

Et pensives étoiles!

Où sur des fleuves d'or et sur l'azur sans fin Des eaux mélancoliques,

On aurait à son gré l'épaule d'un dauphin* Pour voitures publiques !

Où, comme telle Agnès avec un seul jupon

Notre terre étant plate, On verrait d'ici luire au pays du Japon

Une fleur écarlate !

Comme on retrancherait le chemin du tombeau, Ce chemin où nous sommes,

Et qu'en ce pays-là chacun serait très beau, Les femmes et les hommes,

L'Enfant Amour saurait à l'âme de chacun

Souffler ses folles gammes.

Et viendrait caresser d'un céleste parfum

Les hommes et les femmes.

Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua

De subir les principes, Les routes n'auraient plus que des fleurs d'angsoka

Et de larges tulipes.

On y verrait courir sous leurs diamants lourds,

Et pleines de folie, En souliers de satin, en robes de velours,

Rosalinde et Célie.

Nous serions leurs amants et leurs amphitryons.

Et pour nos équipages.

Nous autres Orlandos, nous les habillerions

En casaques de pages.

Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti, Chercher des coupes pleines

De ce nectar divin, le Lacryma-Christi, Qui coulerait aux plaines.

Et comme elles seraient notre ange, notre amour

Et notre page rose.

Elles nous serviraient de compagnons le jour.

Et la nuit d'autre chose.

Ou bien elles auraient des arcs et des carquois

En chasseurs d'alouettes, Nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts

Nos molles cigarettes.

Avec la soie et l'or feraient pour les amants

De merveilleuses trames.

Déchireraient en bloc nos vers et nos romans

Et brûleraient nos drames.

J'oubliais de te dire, à ce qu'il me paraît,

Une chose importante!

Comme ici-bas, chacun, où bon lui semblerait.

Pourrait planter sa tente.

Et libre d'être gueux et de tenir son rang

Sous la tiède atmosphère, Sans écrire de prose et sans verser de sang

Y vivre à ne rien faire.

Tous les gens que la Mort a mis sur les genoux

Et couverts de son aile Pourraient se réveiller pour goûter avec nous

Cette vie éternelle.

Alors, observateurs, refaisant un travail

D'époques espacées.

Nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail

Des nations passées ;

Faire avec Cléopâtre, ange, femme et bourreau,

Un gueuleton insigne, Et, comme Léander, aller chercher Héro

En nageant comme un CN^gne;

Courtiser Messaline, infante aux sens troublés, Très belle, quoi qu'on fasse.

Ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les bit Sans courber leur surface ;

Avoir Eve, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé,

Suzanne, ce prodige, Marion, cette fange où l'or pur est tombé.

Toi, Vénus Callip3'ge !

Il me semble que tout serait rare et profond

Dans cette fête énorme.

Et qu'on y trouverait son compte pour le fond

Autant que pour la forme.

LES CAHIATIDES 24I

Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour?

Près du berceau la tombe, Le bourbier près du flot de cristal, le vautour

Auprès de la colombe?

Pourquoi l'abîme creux sous le gazon des champs,

Dont nos âmes sont aises?

Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants

Tant de choses mauvaises?

C'est peut-être que Dieu, qui met le diamant

Dans une pierre close Et le serpent sous l'herbe, a placé son aimant

Au fond de chaque chose.

Et, comme en chaque rêve adorable ou fatal,

En tout ce qui respire, C'est toujours sous le bien que se cache le mal.

Et le beau sous le pire;

Où l'un trouve à plaisir des monstres eff"rayés

Et des replis sans nombre, L'autre voit des gazons et des chemins frayés,

Pleins d'harmonie et d'ombre.

Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur

La colère s'édente, Nous autres, nous savons au fond de notre cœur

Garder la lampe ardente.

Qu'ils voient dans l'avenir et couvent dans leur sein

Le malheur et l'envie, Le calcul soucieux de quelque noir dessein

Qui leur use la vie !

Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau, Tournons les yeux sans cesse

Vers ce que Dieu jeta de suave et de beau Parmi notre paresse!

Les chansons des oiseaux chez nous expatriés.

Les transparentes gazes, Les tulipes en or, les champs coloriés,

Les caprices des vases.

Les lyres, les chansons, les horizons de feu.

Le zéphyr qui se pâme !

Pourquoi chercher ailleurs l'azur du pays bleu ?

Nous l'avons dans notre âme.

Avril 1842.

Wg^

Les Caprices

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