‹ Les cariatidesChapitre 33 sur 40 · V-/ Seigneur ! que fais-tu des voix et des yeux d'ombre · texte numérisé non relu

V-/ Seigneur ! que fais-tu des voix et des yeux d'ombre

Et des pleurs à genoux !

La nuit silencieuse avec son aile sombre

A passé devant nous.

Hier, nous étions tous réunis, jeunes hommes

Aux rêves palpitants, Gais, faisant rayonner sur la route où nous sommes

La foi de nos vingt ans;

Sages bohémiens aux colères frivoles,

Aimant au jour le jour, Et ne disant jamais que de bonnes paroles

D'espérance ou d'amour.

Et cependant, au lieu d'échanger sans mystère

Mille riants propos.

Nous avions tous le front incliné vers la terre

Dans un morne repos.

LES CAKIATIUHS 27!

C'est que la terre, hélas! cet asile et ce havre

De plaines et de monts, Venait, hier encor, d'engloutir un cadavre

De ceux que nous aimons;

C'est qu'il faut ici-bas que l'heureuse promesse

N'ait pas de lendemain, Et qu'il dort maintenant, l'ami plein de jeunesse

Q,ui nous serrait la main 1

11 dort comme autrefois, mais c'est sous une pierre

Que fouleront nos pas, Et la nuit l'enveloppe, et sa jeune paupière

Ne se rouvrira pas !

Et quand les fleurs de Mai fleuriront sous la glace

Pour une autre saison.

Sur la terre foulée et sur la même place

Renaitra le gazon.

Alors tout sera dit. Parmi les rameaux d'arbre

Et les toufles de fleurs Les regards du passant verront à peine un marbre

Taché de quelques pleurs.

Alors, sans y penser davantage, la foule

Aux regards effrayés Suivra docikment le ruisseau qui s'écouk

Dans les clicmins frr.ycs.

Mais nous qui savons tous combien son cher sourire Fut charmant et vainqueur,

El qui dans son regard avons toujours vu luire Un reflet de son cœur,

Soit que la joie à flots verse dans nos poitrines

Ses trésors épanchés, Ou que l'ennui morose et les tristes ruines

Courbent nos fronts penchés,

Nous dirons à la Mort : Pourquoi donc sous ton aile

As-tu mis le meilleur De ceux qui nous prenaient une part fraternelle

De joie et de douleur?

Paul qui sentait jadis de chauds baisers de flamme Sur son front jeune et beau,

N'a pour le caresser à présent, corps sans âme, Qjiie le ver du tombeau.

Oh! n'éprouve-t-il pas dans un terrible songe

Mille frissons nerveux, Qjuand l'insecte, caché dans son orbite, ronge

Son crâne sans cheveux I

Et pensant à sa vie, à l'aurore si brève

Q.ui sur son front a lui.

Nous baisserons la tête, et comme dans un rêve

Nous pleurerons sur lui.

Car il était de ceux pour qui la vie est douce

Et sur qui cette mer Qu'un ouragan sur nous incessamment repousse,

N'a rien laissé d'amer.

Eh bien! en regardant ceux qui vivent ou meurent,

Ces destins répartis, Dieu sait ceux qu'il faut plaindre, ou bien ceux qui demeurent

Ou ceux qui sont partis!

Car tandis qu'ici-bas des mains impérieuses

Bâillonnent tous nos chants, Et qu'il nous faut lutter contre les voix rieuses

Et les hommes méchants;

Q.uand nous cueillons la fleur ou l'amante profane

Avec un doux serment, Et lorsque sur nos cœurs la fleur rose se fane

Et que la lèvre ment ;

Quand versant les trésors dont notre âme est si pleine,

Dans le riant matin Nous marchons, à travers une sinistre plaine,

Vers le but si lointain,

Lui que nous croyons voir, ô folle rêverie!

D'un œil épouvanté, Goûte suavement sans que rien le varie,

I^ repos si vanté.

Les bruits que font ici les hommes et les choses

Battus par leurs destins, Ne parviennent là-bas qu'à travers mille roses,

Comme des chants lointains.

Et l'Ame délivrée, auguste sœur des vierges,

Être immatériel.

Vole, blanche, à travers les draps noirs et les cierges,

Vers les palais du ciel!

Car ils avaient raison, ces sages aux longs jeûnes

Q.ui sous un ciel de feu Disaient : Tout est néant, et ceux qui meurent jeunes

Sont les aimés de Dieu !

Mai 1842.

Sieste

JLa sombre forêt, où la roche Est pleine d'éblouissements Et qui tressaille à mon approche, Murmure avec des bruits charmants.

Les fauvettes font leur prière; La terre noire après ses deuils Refleurit, et dans la clairière Je vois passer les doux chevreuils.

Voici la caverne des Fées D'où fuyant vers le bleu des cieux, Montent des chansons étouffées Sous les rosiers délicieux.

Je veux dormir là toute une heure Et goûter un calme sommeil, Bercé par le ruisseau qui pleure Et caressé par l'air vermeil.

Et tandis que dans ma pensée Je verrai, ne songeant à rien, Une riche étoffe tissée Par quelque Rêve aérien,

Peut-être que sous la ramure Une blanche Fée en plein jour Viendra baiser ma chevelure Et ma bouche folle d'amour.

Avril 1842.

Sous bois

Jx travers le bois fauve et radieux, Récitant des vers sans qu'on les en prie. Vont, couverts de pourpre et d'orfèvrerie, Les Comédiens, rois et demi-dieux.

Hérode brandit son glaive odieux;

Dans les oripeaux de la broderie,

Cléopâtre brille en jupe fleurie

Comme resplendit un paon couvert d'yeux.

Puis, tout flamboyants sous les cbrysolithes.

Les bruns Adonis et les Hippolytes

Montrent leurs arcs d'or et leurs peaux de loups.

Pierrot s'est chargé de la dame-jeanne.

Puis après eux tous, d'un air triste et doux Viennent en rêvant le Poëte et l'Ane.

26 janvier 1842.

KJ jeune Florentine à la prunelle noire,

Beauté dont je voudrais éterniser la gloire,

Vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys

Que devant Galatée ou sur Amaryllis,

Vous qui d'un blond sourire éclairez toutes choses

Et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses,

Hier vous étiez belle, en quittant votre bain,

A tenter les pinceaux du bel ange d'Urbin.

O colombe des soirs! moi qui vous trouve telle

Que j'ai souvent brûlé de vous rendre immortelle ,

Si j'étais Raphaël ou Dante Alighieri

Je mettrais des clartés sur votre front chéri,

Et des enfants riants, fous de joie et d'ivresse.

Planeraient, éblouis, dans l'air qui vous caresse.

Si Virgile, ô diva! m'instruisait à ses jeux, Mes chants vous guideraient vers l'Olympe neigeux Et l'on y pourrait voir sous les rayons de lune. Près de la Vénus blonde une autre Vénus brune.

Vous fouleriez ces monts que le ciel étoile Regarde, et sur le blanc tapis inviolé Q.ui brille, vierge encor de toute flétrissure, Les Grâces baiseraient votre belle chaussure !

Mai 1832.

28o LES CARIA TIDHS

En habit zinzolin

Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes. . .

Molière, Les Femmes sçavanles, acte V, scène i.

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