‹ Les cariatidesChapitre 36 sur 40 · RONDEAU REDOUBLE, A SYLV · texte numérisé non relu

RONDEAU REDOUBLE, A SYLV

J E veux VOUS peindre, ô belle enchanteresse, Dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés, Comme Diane, en jeune chasseresse, L'arc à la main et les cheveux poudrés.

Sur les rougeurs d'un ciel aux feux pourprés Quelquefois passe un voile de tristesse, Voilà pourquoi, lorsque vous sourirez, Je veux vous peindre, ô belle enchanteresse !

Vous serez là, frivole et charmeresse, Parmi les fleurs des jardins adorés Où doucement le zéphyr vous caresse Dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés.

Auprès de vous, Madame, vous aurez Le lévrier qui folâtre et se dresse, Et le carquois plein de traits désœuvrés, Comme Diane en jeune chasseresse.

Mais n'allez pas, fugitive déesse.

Chercher, pieds nus, par les bois et les prés Un berger grec, et pâlir de tendresse, L'arc à la main et les cheveux poudrés.

Heureusement le cadre d'or qui blesse Vous retiendra dans ses bâtons carrés, Et sauvera votre antique noblesse D'enlèvements trop inconsidérés.

Je veux vous peindre.

MADRIGAL, A CLYMENE

v^uoi donc! vous voir et vous aimer Est un crime à vos yeux, Clymène, Et rien ne saurait désarmer Cette rigueur plus qu'inhumaine I Puisque la mort de tout regret Et de tout souci nous délivre, J'accepte de bon cœur l'arrêt '

Qiii m'ordonne de ne plus vivre.

RONDEAU REDOUBLÉ, A IKIS

V^AND VOUS venez, ô jeune beauté blonde, Par vos regards allumer tant de feux.

On pense voir Cypris, fille de l'Onde, Épanouir et les Ris et les Jeux.

Chacun, épris d'un désir langoureux, Souffre une amour à nulle autre seconde. Et lentement voit s'entr'ouvrir les cieux Quand vous venez, ô jeune beauté blonde!

S'il ne faut pas que votre chant réponde Un mot d'amour à nos chants amoureux, Pourquoi, Déesse à l'âme vagabonde, Par vos rcsfards allumer tant de feux?

290 LES CAKIATIDHS

Laissez au vent flotter ces doux cheveux Et découvrez cette gorge si ronde, Si jusqu'au bout il vous plaît qu'en ces lieux On pense voir Cypris, fille de l'Onde.

Car chacun boit à sa coupe féconde Lorsqu'elle vient à l'Olympe neigeux Sur les lits d'or que le plaisir inonde Épanouir et les Ris et les Jeux.

Donc, allégez ma souff"rance profonde.

C'est trop subir un destin rigoureux; Craignez, Iris, que mon cœur ne se fonde A ces rayons qui partent de vos yeux Q.uand vous venez !

LF.S CARIATIDES 29 1

MADRIGAL, A GLYCKRR

'ui, vous m'offrez votre amitié, Pour tous les maux que je vous conte, Mais quoi! c'est trop peu de moitié, Glycère, et je n'ai pas mon compte.

Je soupire, et vous en retour Vous me payez d'une chimère.

Pourquoi si mal traiter l'Amour?

Ah ! vous êtes mauvaise mère !

Juin 1842.

A une Muse folle

iXLLONS, insoucieuse, ô ma folle compagne, Voici que l'hiver sombre attriste la campagne, Rentrons fouler tous deux les splendides coussins; C'est le moment de voir le feu briller dans l'âtre; La bise vient; j'ai peur de son baiser bleuâtre Pour la peau blanche de tes seins.

Allons chercher tous deux la caresse frileuse. Notre lit est couvert d'une étoffe moelleuse; Enroule ma pensée à tes muscles nerveux ; Ma chère âme ! trésor de la race d'Hélène, Verse autour de mon corps l'ambre de ton haleine Et le manteau de tes cheveux.

due me fait cette glace aux brillantes arêtes. Cette neige éternelle utile à maints poètes Et ce vieil ouragan au blasphème hagard ? Moi, j'aurai l'ouragan dans l'onde où tu te joues, La glace dans ton cœur, la neige sur tes joues. Et l'arc-en-ciel dans ton regard.

Il faudrait n'avoir pas de bonnes chambres closes, Pour chercher en janvier des strophes et des roses. Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux. Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes, Au lieu d'user nos voix à chanter des poëmes, Nous en ferons sous les rideaux.

Tandis que la Naïade interrompt son murmure Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré, Échevelés tous deux sur la couche défaite, Nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête. Dans un grand cratère doré.

A nous les arbres morts luttant avec la flamme, Les tapis variés qui réjouissent l'âme.

Et les divans, profonds à nous anéantir! Nous nous préserverons de toute rude atteinte Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte Que signerait l'ancienne Tyr.

A nous les lambris d'or illuminant les salles, A nous les contes bleus des nuits orientales, Caprices pailletés que l'on brode en fumant. Et le loisir sans fin des molles cigarettes Que le feu caressant pare de collerettes Où brille un rousre diamant 1

Ainsi pour de longs jours suspendons notre lyre ; Aimons-nous; oublions que nous avons su lire! Que le vieux goût romain préside à nos repas! Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre, Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre. Le livre que l'on n'écrit pas.

Tressaille mollement sous la main qui te flatte, duand le tendre lilas, le vert et l'écarlate, L'azur délicieux, l'ivoire aux fiers dédains, Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse Et le rose du feu qui rougit la fournaise Éclateront sur les jardins,

Nous irons découvrir aussi notre Amérique! L'Hldorado rêvé, le pays chimérique Où rOndine aux yeux bleus sort du lac en songeant. Où pour Titania la perle noire abonde.

Où près d'Hérodiade avec la fée Habonde Chasse Diane au front d'argent!

Mais pour l'heure qu'il est, sur nos vitres gothiques Brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques; Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants. Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles, Ont l'air, à la façon dont ils tordent leurs voiles, De vouloir s'en aller aux champs.

Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure Peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure. Tes délires de Muse et mes rêves de fou, Et, comme en te courbant dans un adieu suprême, Jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poëme, Tes bras de femme autour du cou!

Janvier 1842.

Page 1