‹ Les cariatidesChapitre 6 sur 40 · LA MORT DU POETE · texte numérisé non relu

LA MORT DU POETE

L/E Poëte sentant son âme ouvrir ses ailes

■■ - ■ Pour s'envoler enfin, S'enchantait de gravir les cimes éternelles Et de n'avoir plus faim.

Des souvenirs confus et des heures fanées

Où l'espoir avait lui, Comme des compagnons de ses jeunes années

Se groupaient devant lui.

Il revoyait le temps où, dans la fange immonde,

Il cherchait sur ses pas La Gloire, cette fleur qu'il rêvait en ce monde.

Et qu'on n'y cueille pas !

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Et le moment fatal où tous ceux de la terre, De la plaine et des monts,

Avaient dit : Tu n'es pas, ô rêveur solitaire. De ceux que nous aimons!

Parfois un souvenir des heures amoureuses

Illuminait ses traits, Comme passent le soir des pourpres vaporeuses

Entre les noirs cyprès.

Il retrouvait la chère et fugitive image,

Et de son œil hagard Il croyait l'entrevoir à travers le nuage

Q.ui voilait son regard.

Oh! non, se disait-il, tu mens, pâle Agonie!

Un fantôme trompeur Me charmait; la Misère est là, tout me renie : -

La Misère fait peur!

L'ingrat ne savait pas que, malgré son blasphème,

Son rêve s'achevait, Et que la jeune fille était, vivant poëme,

Assise à son chevet.

Sur le front du mourant elle posa sa tête,

Pour y dormir un peu Avant que l'Ange prît cette âme de poète

Pour la mener à Dieu.

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Or, c'était une chose étrange et sérieuse

Que d'unir sans remord Aux lèvres d'un mourant cette lèvre rieuse,

Cette vie à la mort!

Je ne sais quel espoir passa sur ce délire

Dans l'ombre enseveli, Mais voilà ce que dit l'âme à la douce lyre,

Au chaste front pâli :

Pourquoi douter ainsi de l'avenir immense

Et rester abattu ?

Où l'homme voit finir son pouvoir, Dieu commence;

Il nous aime, vois-tu !

Il conserve à ta vie ardemment dépensée

Le ciel de bien des jours, Où s'épanouiront les fleurs de ta pensée

Fidèle à nos amours.

— Ohl dit-il, mots divins! Amour et Poésie!

Ineffable trésor!

Je vous ai savourés comme un flot d'ambroisie

Dans une coupe d'or!

Comme j'aimais alors les bois et les prairies,

Le ciel, tableau changeant.

Les oiseaux veloutés, les fleurs de pierreries.

Les rivières d'argent!

Mon rêve était partout. Je disais : Je t'adore !

A l'aubépine en fleurs; Au feuillage : Sens-moi tressaillir. A l'Aurore

Humide: Vois mes pleurs!

Je remplissais d'espoir mon âme fécondée

Et mes désirs sans frein, Comme un sculpteur emplit avec sa large idée

Les marbres et l'airain :

J'aimais la Liberté, cette déesse antique

Dont les flancs sont blessés, Et qui chantait jadis un radieux cantique

Sur ses fils trépassés ;

Cette mère dont l'âme à tous nos vœux se mêle ;

Qui, les deux bras ouverts, Étreint les nations, et, comme une Cybèle,

Allaite l'univers !

Je saluais déjà l'aurore de la gloire.

Mais, ô deuil! ô terreur!

A présent une nuit silencieuse et noire

M'enveloppe d'horreur.

Car, lorsque brille au loin dans un horizon sombre

Un éclat vif et beau.

Tous ceux qui sur nos fronts ne régnent que par l'ombre

Éteignent le flambeau.

Toute clarté leur jette, innocente ou hardie,

Un désespoir amer; En effet, l'étincelle est tout un incendie,

La source est une mer !

Aussi lorsqu'ils ont vu nos astres sur leur route

Avoir mille rayons, Ils ont appesanti l'épais brouillard du doute

Sur ce que nous croyons.

Lorsque nous leur disions nos chants, des chants sublimes

Qu'ils ne comprenaient pas, Ils les examinaient, ces éplucheurs de rimes,

Avec leur froid compas!

Lorsque nous demandions les vierges diaphanes

Dont le maître étoila Notre ciel obscurci, de viles courtisanes

Répondaient: Nous voilà!

Mais j'en ai trouvé deux plus froides que les autres

Dans leur satiété.

Deux, l'Envie et la Faim, les plus dignes apôtres

De la société !

Si bien que j'ai creusé mon sillon dans ce monde

Égoïste et mauvais.

Lorsque l'autre patrie était seule féconde :

Mais celle-là, j'y vais !

— Non, dit-elle, vivons, ô mon idolâtrie!

Seigneur, rends-lui sa foi.

Ou si vraiment son âme irritée et meurtrie

A déjà soif de toi,

Si tu veux délivrer cette blanche colombe.

Seigneur, si tu le veux!

Fais-moi mourir aussi. Pour linceul dans sa tombe

Il aura mes cheveux.

Or, Dieu prêta l'oreille à ces voix de la terre.

Des deux enfants liés Il ne resta plus rien, qu'un tombeau solitaire

Et des chants oubliés.

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LÏÏS DEUX FRERES

r ATiENTEZ eiicor pour une autre folie.

Les temps sont si mauvais, que pour son pauvre amant

La Muse n'a gardé que sa mélancolie.

Donc naguères vivaient, sous l'azur d'Italie,

Deux frères de Toscane au langage charmant,

•Qui n'avaient qu'eux au monde et s'aimaient saintement.

Deux lutteurs aguerris, formidables athlètes

Jetés dans le champ clos de la société.

Deux nobles parias, en un mot deux poètes,

Fouillant dans la nature avec avidité.

Mêlant tout, leurs douleurs stériles et leurs fêtes,

Ils se cachaient ainsi, l'un sous l'autre abrité.

LES CAKIATIUE 167

Oui, frères en effet! J'ai dit qu'ils étaient frères: Je ne sais s'ils avaient sucé le même lait Ou s'ils s'étaient pendus aux gorges de deux mères, Mais ils craignaient de même et la honte et le laid. Tous deux comme un bonheur s'étaient pris au collet, Pour s'être rencontrés le soir aux réverbères.

Ils s'appelaient César et Stenio. Ce point

Éclairci, leurs passés faut-il que je les dise?

Le plus âgé des deux c'était César. La bise

Avait connu longtemps les trous de son pourpoint.

Comme la pauvreté son lit. De Cidalise,

Ayant aimé trop tôt, je pense, il n'en eut point.

Au fait, son existence avait été bizarre, Car il était né bon dans un siècle de fer. Rêveur dépaysé dont la folle guitare Câlinait le passant pour lui dire un vieil air, Le monde l'accabla de sa rigueur avare, Et le fit, de son ciel, rouler dans un enfer.

Tout enfant, il aima sa mère, une danseuse De Parme, qui louait à tout prix son coton. Or, un jour, au sortir d'une nuit amoureuse Avec un Nelleri, seigneur d'assez haut ton. Comme il trouvait l'enfant d'une mine joyeuse, Elle le lui vendit pour cent ducats, dit-on*

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Ce seigneur l'aima fort trois jours. Mais sa maîtresse, Femme blonde aux yeux noirs, qui le tenait en laisse, Choya de préférence un horrible épagneul. Si bien qu'en un collège hostile à sa paresse, Par un beau soir d'été, César se trouva seul Comme un chevalier mort dans son rude Hnceul.

Dans ces groupes d'enfants, compagnons de servage, Qui l'entouraient, cherchant son âme dans ses yeux. César ne se dit rien, sinon que sous les cieux Rien ne vaudrait pour lui sa liberté sauvage, Sa course vagabonde aux sables du rivage Et les enivrements de son cœur soucieux.

Quoiqu'il fût ennemi de toute amitié fausse, Un d'entre eux, fin matois qu'on nommait Annibal, Par instants lui fit croire à ces rêves qu'exauce L'être à qui le soleil fait un manteau royal. Donc, voilà son ami qui le baisse et le hausse Comme un polichinelle au bout d'un fil d'archal.

Plus tard il pend sa vie aux lèvres d'une femme Vénitienne, horrible et charmant amalgame De feux voluptueux dans un cœur endormi ; Et lorsque enfin Thisbé l'appelait : son Pyrame, Il trouve un soir la belle ivre, et nue à demi, Qui rêve son remords aux bras de son ami.

C'est ainsi qu'il était, malheureux et tranquille, Songeant aux vrais plaisirs si rares et si courts, Le front pâli déjà par la débauche vile, Et le cœur encor plein de ses jeunes amours, Quand, près de la taverne où s'écoulaient ses jours, II vint à rencontrer Sténio par la ville.

Papillon de la rose et frère de l'oiseau, C'était un doux jeune homme enivré d'ambroisie, Amoureux du repos et de la fantaisie, Laissant courir sa barque aux effluves de l'eau, Et dans les bras nerveux de sa Muse choisie Couché nonchalamment, comme dans un berceau.

La vaste Poésie est faite avec deux choses : Une Ame, champ brûlé que fécondent les pleurs. Puis une Lyre d'or, écho de ces douleurs, Dont la corde se plie à ses métamorphoses, Et vibre sous la peine et sous les amours roses. Comme sous le baiser du vent un arbre en fleurs.

Oh ! lorsqu'on prend un livre et que l'on daigne lire Une riche pensée écrite en nobles vers. On ne sait pas combien la page et le revers Ont pu coûter souvent de farouche délire Et combien le gazon a de gouffres ouverts ! C'est César qui fut l'Ame, et Sténio la Lyre.

LES CARTATIDnS l'Jl

Il lui disait comment, après des nuits de joie Où l'amour étoile semble un firmament bleu, On s'éloigne à pas lents de la couche de soie, Emportant dans son cœur la jalousie en feu, Et comment à genoux, quand ce spectre flamboie. On frappe sa poitrine, en criant: O mon Dieu!

Mais Sténio, pressant son âme parfumée

Et blanche jusqu'au fond comme une jeune fleur,

Enveloppait César de la foi de son cœur.

Il disait, entouré d'une blanche fumée,

Et caressant toujours sa cigarette aimée :

Si c'est un rêve, ami, je veux rêver bonheur.

Je veux croire à l'amour, à la nature, à l'ange,

Au doux baiser fidèle, au serrement de main.

Au rhythme harmonieux, au nectar sans mélange.

Aux amantes qui font la moitié du chemin.

Et penser jusqu'au bout que leur blonde phalange.

En nous quittant le soir, espère un lendemain.

Je croirai que le monde est une grande auberge Où l'hospitalité sans défiance héberge Comme le grand seigneur, le passant hasardeux, Et leur prête son lit sans se soucier d'eux. César, calme et pensif, répondait : O cœur vierge ! Et, la main dans la main, ils souriaient tous deux.

Mais lorsqu'ils se quittaient, c'était comme une trêve

Où chacun dans son cœur changeant de souvenir,

Y sentait circuler une nouvelle sève

Et comme un feu divin la force revenir.

Car ils rêvaient tous deux, sans s'avouer leur rêve,

Sténio de douleur, et César d'avenir !

Et quand César voulait attendre sur sa route Le coursier de Lénore et le saisir aux crins. Il se disait en lui, comme l'homme qui doute : Qui soustraira mon frère aux dangers que j'ai craints? Je lui dois ma douleur, et je la lui dois toute, Et j'en garde pour lui les splendides écrins.

Mais lorsque Sténio fut complet, que la gloire L'eut porté rayonnant à son temple d'ivoire, César pensa tout bas : O mort que je rêvais ! Puisque j'ai pour toujours assuré sa mémoire Et qu'il sait à présent tout ce que je savais. Je n'ai plus rien à dire au monde et je m'en vais 1

J'étais le piédestal de sa blanche statue : Les peuples aujourd'hui la lèvent de leurs fronts. Puisque la seule foi que ma pensée ait eue Marche dans son triomphe, à l'abri des affronts, Je serai tombé seul sous le coup qui me tue. Et le repos m'attend dans la tombe : mourons !

Oui, mourons aujourd'hui. Car si ma douleur cesse, Je laisse l'agonie à celle que j'aimais. Au milieu des plaisirs, du bruit, de la paresse, Des chants dont la splendeur ne s'éteindra jamais Avec tes pleurs divins lui rediront sans cesse : Regarde, ô lâche cœur, la tombe où tu le mets!

Par malheur, Sténio ne savait pas maudire. Il perdit, le poëte à la coupe de miel! Ces vers mélodieux pleins de rage et de fiel. Je cherche en vain, dit-il, mon superbe délire, Car moi, je n'étais rien que la voix d'une lyre. Et mon âme vivante est remontée au ciel!

UXE NUIT BLANCHE

i-< A ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre, A sur les flots du jour replié ses flots d'ombre, Et la Nuit secouant son front plein de parfums, Inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns. Moi, pensif, accoudé sur la table, j'écoute Cette haleine du soir que je recueille toute.

Plus rien ! ma lampe seule, en mon réduit obscur De son pâle reflet inondant le vieux mur, Dit tout bas qu'au milieu du sommeil de la terre Travaille une pensée étrange et solitaire. Et cependant en proie à mille visions.

Mon esprit hésitant s'emplit d'illusions. Et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume. C'est le sommeil qui vient. Non, mon regard s'allume,

Et, comme avec terreur, ma chair a frissonné. Qiiel est ce bruit lointain? Ah! l'horloge a sonné! Et la page est encor vierge. Mon corps débile Se débat sous le feu d'une fièvre stérile. J'attends en vain l'idée et l'inspiration. Comme tu me mentais, splendide vision Q.ui venais me bercer d'une espérance vaine! Être impuissant ! n'avoir que du sang dans la veine 1 Avoir voulu d'un mot définir l'univers, Et ne pouvoir trouver l'arrangement d'un vers! Me suis-je donc mépris? Dans mon cœur qui ruisselle Dieu n'avait-il pas mis la sublime étincelle?

Oh! si, je me souviens. En mes désirs sans frein, Enfant, j'ai vu de près les colosses d'airain ; Je cherchais dans la forme ardemment fécondée Le moule harmonieux de toute large idée ; J'allais aux géants grecs demander tour à tour Qj.ielle grâce polie ou quel rude contour Fait vivre pour les yeux la synthèse éternelle. Esprit épouvanté, je me perdais en elle, Tâchant de distinguer dans quels vastes accords Se fondent les splendeurs des âmes et des corps, Et méditant déjà comment notre génie Impose une enveloppe à la chose infinie. Hélas! amants d'un soir, en vain nous enlaçons La morne Galatée et ses divins glaçons. Pourquoi m'as-tu quitté. Muse blanche ?0 ma lyre ! Quel ouragan t'a pris ton suave délire?

Quelle foudre a brisé votre prisme éclatant, O mes illusions de jeunesse? Pourtant J'aime encor les longs bruits, le ciel bleu, le vieil arbre, Les lointains discordants, et ma strophe de marbre Sait encor rajeunir la grande Antiquité. O Muse que j'aimais, pourquoi m'as-tu quitté? Pourquoi ne plus venir sur ma table connue Avec tes bras nerveux t'accouder chaste et nue? Jetons les yeux sur nous, vieillards anticipés, CœUrs souillés au berceau, parleurs inoccupés! Ce qui nous perdra tous, ce qui corrode l'âme, Ce qui dans nos cœurs même éteint l'ardente flamme, C'est notre lâche orgueil, spectre qui devant nous Illumine les fronts de la foule à genoux; Le poison qui décime en un jour nos phalanges. C'est ce désir de gloire et de vaines louanges Qui fait bouillir le sang vers le cœur refoulé. Oh 1 nous avons l'orgueil superbement enflé, Nous autres! travailleurs qui voulons le salaire Avant l'œuvre, et montrons une sainte colère Pour saisir les lauriers avant la lutte ! Enfants Qui, le cigare en main, nous rêvons triomphants. Vierges encor du glaive et du champ de bataille! Nains au front dédaigneux qui haussons notre taille Sur les calculs étroits de notre ambition, Qui, blasés sans avoir connu la passion, Croyons sentir en nous cette verve stridente Que l'enfer avait mis dans la plume du Dante,

Ou le doute fatal qui réveillait Byron,

Comme un cheval fouetté par le vent du clairon!

Devant nous ont passé quelques sombres génies Qui vous jetaient aux vents, farouches harmonies Dont nous psalmodions une note au hasard! Tout fiers d'avoir produit un pastiche bâtard, D'avoir éparpillé quelques syllabes fortes, Fous, ivres, éperdus, nous assiégeons les portes Des Panthéons bâtis pour la postérité ! C'est un aveuglement risible en vérité!

Quand nous aurons longtemps sur les livres antiques Interrogé le sens des choses prophétiques. Lu sur les marbres saints d'Égine et de Paros Le sort des Dieux, jouet mystérieux d'Éros; Dans le livre du monde, à la page où nous sommes, Quand nous épellerons le noir secret des hommes; Quand nous aurons usé sans relâche nos fronts Sous l'étude, et non pas sous de justes affronts, O lutteurs, nous pourrons de notre voix profonde Dire au monde : C'est nous, et remuer le monde. Mais jusque-là, sans trêve, aux Zoïles méchants Voilant avec amour l'ébauche de nos chants, Étreignons la nature, et mesurons sans crainte Ce bas-relief géant dont nous prenons l'empreinte !

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