‹ Les cathédrales de FranceChapitre 84 sur 109 · SAN T=-LO UD · texte numérisé non relu

SAN T=-LO UD

vANT le commencement du onzième siècle, Maillezais était un lieu solitaire, couvert de landes et de bois, où les comtes de Poi-

tiers avaient. fait construire un château pour

y prendre plus facilement le plaisir de la chasse. Sur l'emplacement du vieux manoir féodal, Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitou, fonda, vers l'an 1010, un monastère en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, pour le salut de son âme et l'avantage spirituel de ses parents et de ses enfants, selon les termes de la charte de donation. Ce monastère ne tarda pas à devenir florissant en recevant des dons et des priviléges nombreux. Il avait at-

teint l'apogée de sa gloire, lorsqu'en 1317, le pape Jean XXII

érigea l'abbaye en évèché. Les ruines de l’ancienne cathédrale de Maillezais sont encore grandes et pittoresques. On y distingue les caractères de deux architectures différentes. Il est probable qu’à l’époque de l'érection de la chapelle con-ventuelle en église épiscopale, on chercha par un agrandissement considérable à la mettre en rapport avec sa haute dignité. Le style romano-byzantin se montre en quelques endroits et rappelle clairement les constructions en plein cintre de la Touraine et du Poitou : il se rapporte sans doute à l’époque de Guillaume le Grand. Le style ogival, avec ses arceaux gothiques élancés, ses fenêtres étendues, ses dessins élégants et ses colonnettes efilées, indique avec vraisemblance le temps de la première ferveur de l’évêque. On y reconnaît sans effort les procédés du quatorzième siècle, aux moulures arrondies, aux formes rayonnantes et à d’autres détails habilement traités. Ce mélange parle éloquemment : il exprime les divers changements de fortune de l’abbaye. Les tristes débris qui en restent aujourd'hui s’en vont rapidement sous l'action du temps et par l’incurie des hommes ; il n’en restera bientôt plus pierre sur pierre. Ils gardent pourtant les plus précieux souvenirs pour l’histoire du pays qui lui doit toute son illustration.

Lorsque Louis XIII prit la ville de La Rochelle et y fit son entrée le 1° novembre 1628, cette ville n’avait pas de siége épiscopal et dépendait, pour l'administration ecclésiastique, de l'évêché de Saintes. Dès ce moment, le roi conçut la pensée d'y transférer l'évêché de Maillezais. Ce fut Anne d'Autriche, régente du royaume pendant la minorité de

Louis XIV, qui réalisa ce projet. Le pape Innocent X, par

sa bulle du 2 mars 1648, autorisa la translation du titre épiscopal. Le premier évêque de La Rochelle fut M. Jacques Raoul de la Guibourgère, d'abord conseiller au parlement de Bretagne, puis sénéchal de Nantes et maire de cette ville.

La nouvelle cathédrale fut établie à La Rochelle dans le grand temple des religionnaires, qui fut réconcilié et consacré sous la protection de saint Louis, roi de France. Cet acte important eut lieu le 28 octobre 1648. Malheureusement l’église ne jouit pas longtemps de cet honneur : elle fut détruite entièrement par un violent incendie le 8 février 1687. Depuis ce déplorable accident jusqu’en 1788, l'office capitulaire se célébra dans l’église de Saint-Barthélemy adossée à l’ancien temple. Cet édifice, bâti en 1145, ne se faisait pas remarquer par ses proportions étendues, mais par une ar- . chitecture caractérisée. Aux yeux de l’antiquaire chrétien il offrait une grande valeur et représentait dans ses parties les plus importantes la phase transitionnelle du douzième siècle, si curieuse à étudier dans tous les monuments de cette contrée. Pendant les troubles de la révolution, temps à jamais maudits à cause de l'abandon de tous les nobles principes et de tous les monuments qui les représentaient, l’église de Saint-Barthélemy fut donnée à un agent du comité républi- Cain, qui la fit démolir et en vendit les matériaux. La tour seule fut épargnée; avec celle de Saint-Sauveur, elle fait maintenant le plus bel ornement de la ville de La Rochelle. Nous en donnerons une description succincte.

La tour de Saint-Barthélemy est un édifice quadrangu-

laire, reposant sur quatre contre-forts très-saillants placés

aux angles. Chaque contre-fort est terminé au sommet par un pignon triangulaire, garni de crochets et couronné d’une statue de saint. Au-dessus des quatre contre-forts règne un cordon en saillie qui partage l'édifice en deux étages. Les faces orientale et méridionale renferment chacune trois fenêtres longues et étroites, se terminant par un trèfle encadré dans une ogive à lancette, dont l'unique volute, décorée de fleurons et de crochets, repose sur deux colonnettes cylindriques très-menues. Les deux fenêtres latérales sont murées et renfermaient des statues appuyées sur des piédestaux prismatiques en forme de colonnes : on voit encore une de ces figures à la façade de l’est ; il ne reste des trois autres que la partie inférieure. La tour est surmontée d’une plate-forme autour de laquelle règne une balustrade composée de nervures prismatiques encadrant des quatre-feuilles. Sur cette plate-forme repose une lanterne inachevée et couverte d'un toit pyramidal obtus en ardoises. Cette construction n’est pas antérieure au quinzième siècle , ainsi que celle de la tour de Saint-Sauveur, qui présente de frappantes analogies avec celle dont nous venons d'’esquisser les traits les plus dignes d’être reproduits.

Il y aurait bien des observations à faire, dit M. Massiou, auteur d’une histoire de la Saintonge, sur ces édifices tout empreints de l’hésitation qui se manifestait dans Parchitecture à cette époque de révolution artistique et de tourmente sociale. Comparez, par exemple, dans lun et l'autre, l’étage inférieur, construit dans un temps où la foi catholique guidait encore le ciseau de l'artiste, avec l'étage supérieur,

né au commencement du schisme religieux. En bas, les fi-

gures sont pudiquement vêtues de longues tuniques et posées dans l'attitude de la méditation : c’est l’art chrétien dans toute sa chasteté. En haut, apparaissent, pour la première fois, des figures nues dont la pose n’a rien de contemplatif, et qui montrent sans scrupule des formes que l'antiquité païenne avait déifiées, mais qui eussent effarouché la sévère austérité du moyen âge. Et puis, ces figures immodestes sont demeurées debout sur leurs piédestaux, tandis que partout les chastes images des apôtres et des saints ont été arrachées de leurs niches, ou tout au moins décapitées par les iconoclastes du seizième siècle : cest que les premières, empruntées au paganisme dont la renaissance commençait à imposer les formes classiques à l'Occident, n’appartenaient pas au symbolisme chrétien, au lieu que les autres étaient l'expression de ce vieux culte orthodoxe, que les novateurs voulaient proscrire et qu'ils attaquaient dans ses moindres emblèmes. Enfin, sur la plate-forme de la tour de Saint- Barthélemy devait s'élever une lanterne, soit polygonale, comme à Saint-Pierre, soit pyramidale, comme à Saint- Eutrope de Saintes. Mais à peine la flèche commençait-elle à poindre qu'éclatèrent les dissidences religieuses : arrêtée brusquement dans sa marche ascensionnelle, elle est restée au point où le calvinisme la trouva.

La nouvelle cathédrale, bâtie sur l'emplacement de l’ancien temple protestant et destinée à renfermer dans son enceinte l'église de Saint-Barthélemy elle-même, fut commencée en 1742 par Gabriel, architecte de Louis XV. Suivant le plan primitif, elle devait s'étendre dans une lon-

gueur de quatre-vingt-six mètres. Mais par suite d'événements

malheureux , cette église n’a jamais été achevée; sa longueur dans l'état présent est de cinquante-six mètres, et sa largeur, de trente-huit mètres, ce qui la rend tout à fait insuffisante pour les besoins du culte. Nous ne dirons rien du style qui a présidé à son architecture; il suffit de savoir dans ‘quel temps elle a été construite pour en connaître les formes principales et en apprécier l'exécution. En la comparant aux églises modernes de Paris, nous ne ferons point son éloge et nous en ferons mieux sentir le caractère.

Plusieurs fois déjà le conseil général du département de la Charente-Inférieure a demandé au gouvernement la continuation et l'achèvement de la cathédrale de La Rochelle. L'édifice actuel n’a pas toute la grandeur nécessaire pour les solennités où la religion déploie ses cérémonies, et son enceinte ne peut contenir les populations qui s’y pressent. Espérons que les justes réclamations du clergé de La Rochelle seront écoutées et que la cathédrale sera enfin terminée selon les plans primitifs.

JARNT-LOUAS

oi

"ÉGLISE épiscopale de Versailles, moins heu- \ reuse en cela que toutes les basiliques de France, : | n'est pas riche de souvenirs chrétiens. Elle Kr4 s'est élevée au sein d’une ville nouvelle, sous | les impressions de la religion, pour ‘mêler des idées graves au milieu des prospérités du monde, pour prêter un asile à la prière au milieu des agitalions de la société. Sa fondation date d’une époque qui demeurera célèbre dans les fastes de notre histoire. De grands événements ont changé la face de l'Europe depuis le premier établissement de la royale demeure; aux pompes resplendissantes d’une monarchie sans rivale ont succédé des jours de crise et une révolution sans exemple; tout a changé de destination dans le

palais du grand roi; l’église seule est restée la même, toujours recueillie, toujours l'emblème de la même foi, des mêmes espérances.

Durant tout le cours du moyen âge, dans les lieux où maintenant se dressent le château somptueux et la ville de Ver- Sailles , il n’y avait que des bois de haute futaie et des landes : la solitude était complète. D’humbles et fervents religieux choisirent cet endroit à cause du silence profond qui y régnait sans cesse, pour y vivre dans le calme et la prière. Le prieuré de Saint-Julien fut la première construction élevée dans le courant du dixième siècle. Un peu plus tard, les seigneurs de Versailles assirent leur donjon féodal au-dessus du monastère. Le plus ancien des seigneurs dont il soit fait mention dans l’histoire, s'appelait Hugo de Versaliis. Il était contemporain des premiers rois capétiens. Le manoir et l’église étaient placés sur le même coteau ; ie manoir protégeait l'église, et tous deux dominaient la vailée déserte. Ainsi se trouvaient réunis sur ce tertre les éléments qui, à cette époque, composaient toute la société, la religion et la féodalité, qui étaient alors les seules autorités puissantes sur la terre. La féodalité est passée, comme toutes les institutions qui viennent des hommes, la religion est restée : elle est immortelle ! :

À la fin du onzième siècle, vivait Philippe de Versailles, âme douce et méditative, dont M. H. Fortoul a développé la légende curieuse , dans les Fastes de Versailles , dans un style élégant et naturel. Il termina sa vie sous le froc, dans l'illustre abbaye de Marmoutier en Touraine. Ce fut vers cette époque

que la population groupée au pied du cloître et du château

de Versailles s’accrut rapidement. Ce fut alors aussi qu’une église paroissiale fut bâtie sous la dépendance de Marmoutier. C’est cette église que nous pouvons regarder, au moins sous un certain rapport, comme l'origine première de la cathédrale de Versailles.

Louis XIII, esprit rêveur et timide, qui aimait passionnément les plaisirs de la chasse, établit en cet endroit un rendez-vous pour s'y délasser des fatigues de ses longues courses. Louis XIV vint ensuite avec son impérieuse volonté opérer une métamorphose entière dans le modeste château de Versailles et mettre à la place ce somptueux palais que nous connaissons. La ville actuelle se bâtit comme par enchantement autour de la résidence royale.

La cathédrale de Versailles, construite dansdes proportions assez étendues, peut être considérée comme une des plus belles églises modernes. Nous pouvons, par conséquent , la prendre comme un type de l'architecture des deux derniers siècles, telle qu’on l’a comprise depuis l’époque de la renaissance et telle qu'on la pratique encore de nos jours. Nous saisirons cette occasion pour établir un parallèle entre le temple moderne et l'église du moyen âge, entre l’art prétendu régtnéré et l’art tel qu'on le sentait et qu'on l’exécutait dans des âges qui ne prétendaient j as posséder toutes les lumières, mais qui étaient éclairés du flambeau du catholicisme. |

Dans l’église de Versailles nous retrouvons encore le plan général de la basilique chrétienne : c’est toujours une grande nef accompagnée de nefs collatérales, avec un trans-

sept destiné à séparer le chœur du vaisseau. Malgré les

innovations on ne pouvait se soustraire à ces données essentielles du style chrétien; c'était comme un dernier hommage qu'on rendait malgré soi à une époque mieux inspirée. Des piliers carrés remplacent les élégantes colonnes qui ornent autant une église gothique qu’elles la soutiennent : des pilastres insignifiants, même avec leurs cannelures, ne dissimulent point la lourdeur de la masse sur laquelle ils sont appliqués ; tandis que les gerbes des délicates colon nettes qui se pressent autour du pilier central lui donnent un mouvement admirable. Les arcades cintrées qui portent de tout leur poids sur leurs points d'appui pourront-elles être comparées à ces ogives gracieuses , élancées vers le ciel, avec leur forme aiguë et symbolique? Et ces fenêtres étroites, carrées ou semi-circulaires , percées dans une épaisse muraille , garnies de vitres blanches, comme les fenêtres de nos appartements, qui sera tenté de les préférer à nos larges ouvertures des monuments du quatorzième siècle, avec leurs nombreux meneaux et leur tympan rempli de figures rayonnantes de la plus grande légèreté et de la plus irréprochable élégance” Ne poursuivons pas plus loin un parallèle qui ne peut se soutenir au jugement des hommes sensés et conduits par limpartialité. Nous ne sommes pas du nombre de ces esprits chagrins qui veulent critiquer tout ce qui ne se rapporte pas à une idée qu’ils ont adoptée exclusivement ; nous savons admirer le beau dans les arts partout où il se rencontre, de même que nous sommes prêts à louer le bon en quelque endroit qu’il se trouve. Nous rendons pieine justice au talent des architectes qui ont construit des monuments tels

que Sainte-Geneviève à Paris, l’église des Invalides, Le Val-

de-Grâce, la Madeleine, où l’on remarque une habileté véritable et, si l’on veut même, un génie qui n’est pas commun. Mais quand nous nous adressons cette question : Ces édifices appartiennent-ils au style chrétien ? que pouvons-nous répondre? Lorsque nous voyons s'élever à côté de ces églises vos bourses, vos palais , vos théâtres dans un style toujours le même et dans un rhythme qui n’admet que d’imperceptibles modifications , comment voulez-vous qu’un invincible sentiment de répulsion ne monte pas au cœur de ceux qui tiennent encore à la vérité religieuse dans les arts!

Ne perdons jamais de vue cette maxime : le beau n’est que l’expression de la vérité. Dans les sciences, comme dans la littérature et les arts, qui sont du domaine de l’imagination, il ne saurait exister de beautés incontestables lorsque ce principe est violé. On pourra quelquefois éblouir par un faux éclat et par une apparence trompeuse, jamais on ne réussira à changer la nature même des choses.

L'architecture doit être l'expression des idées et des sentiments qui doivent la diriger. Si nous jugions l’art moderne au point de vue religieux, et nous devons le faire quand il s’agit d'églises, comment ne pas le stygmatiser, puisqu'il ne remplit nulle condition de convenance et qu'il viole au contraire les lois auxquelles il doit être assujetti.

Lorsque nous avons parlé des cathédrales d'Arras et de Rennes, nous avons été sévères, en étant justes; en terminant cette notice sur la cathédrale de Versailles, nous répétons encore le mème jugement, et nous dirons que cette église , malgré ses ornements et sa décoration pleine de luxe, est

un édifice froid, insignifiant, sans grandeur et sans vie.

LRR=-DAME

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