Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps
Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles qui, dans notre pensée, ne devaient être lus que de nos compatriotes lyonnais ont, contre toutes nos prévisions, rencontré des lecteurs bien au delà de Venceinte de notre cité natale.
Ce livre na pas passé inaperçu dans les milieux politiques et religieux; il a été particulièrement honoré de V attention des lettrés et des penseurs. Les journaux de Paris et des départements lui ont porté un intérêt que nous naurions jamais soupçonné, et les principaux organes de la presse européenne Vont signalé à leurs lecteurs. Nous reproduisons, à la suite de cette nouvelle édition, la plupart de ces articles, comptes rendus, notices bibliographiques, parce que montrer, par cette publication, r accueil que de divers côtés on a fait à ce livre, c est encore servir les idées pour la défense desquelles il a été écrit.
Ce n est pas le nom de V auteur, tout à fait inconnu, qui a appelé sur son œuvre les regards de ce public d^ élite. La brûlante actualité des divers sujets effleurés a seule provoqué l'éclosion de tant d'articles si intéressants par eux-mêmes, mais que rendra plus intéressants encore la
réunion, la juxtaposition qui en est faite à la suite de ce
recueil.
En France, bien des journaux à étiquette catholique nous ont été hostiles, ce qu'ils ont marqué par leur silence ou par des critiques sévères; en revanche presque tous les journaux parisiens dirigés par des ecclésiastiques nous ont été sympathiques.
c( Dans toutes les choses fâcheuses qui nous arrivent, cherchons d'abord et toujours s'il ny a pas de notre faute », dit V auteur de Gil Blas ; tel a été aussi Vavis de certains catholiques et surtout de bien des pasteurs plus clairvoyants que nombre de « simples » fidèles. Ceux-là ne nous en ont pas voulu d'avoir cherché quelle part de responsabilité était nôtre dans les persécutions dont nous sommes maintenant les victimes.
Certains esprits seront tentés de nous faire grief de la courtoisie et de la cordialité avec lesquelles des organes protestants et Israélites ont parlé de ces pages. Ils se montreront peut-être scandalisés des louanges qui nous ont été décernées par des libres-penseurs et par des adversaires résolus de toutes croyances religieuses. Nous emprunterons, pour nous blanchir à leurs yeux, la réponse que fit, dans des circonstances presque semblables, un éminent prélat auquel des catholiques zélés reprochaient des félicitations du même 2enre.
On sait quel parti les adversaires des religieu.v avaient essayé de tirer, contre les congrégations en général, de certaines appréciations de Mgr Turinaz sur telle congrégation particulière de Nancy dont le vaillant prélat avait flétri les procédés avec la plus vigoureuse énergie.
Lévêque de Nancy, attaqué, à cette occasion, par quelques feuilles catholiques nationalistes qui lui reprochaient d'avoir donné des armes à ses ennemis et de s'être attiré
leurs compromettantes louanges, adressa à /'Est Républicain une lettre dont nous extrayons les lignes très significatives que voici :
(( Vous ni opposerez sans doute que les journaux les plus hostiles à V Eglise catholique et aux congrégations religieuses m'ont loué et me louent d'avoir agi comme je V ai fait....
Cela prouve que ces hommes hostiles comprennent que f ai fait mon devoir. Cela prouve quon trouve parfois plus de sincérité et de justice dans des adversaires déclarés que dans certains modérés. »
Mgr Turinaz donnait ainsi une haute leçon à des catholiques intransigeants qui l'accusaient de trahir les intérêts religieux alors quil venait de se créer de nouveaux droits à la reconnaissance des fidèles.
Il leur montrait aussi que nous devons la vérité et que nous n avons pas nécessairement à rongir des éloges qui nous sont décernés par les adversaires de notre Foi.
Lyon, le 27 novembre 1901,
Monseigneur,
Vous vous préoccupez à juste titre de la .situation religieuse, dans notre pays, et vous avez tracé récemment avec une netteté et une largeur de vues remarquables la ligne de conduite qui devrait être suivie par tous les catholiques français, lors des élections prochaines.
Depuis de longues années, je suis avec un vif intérêt les manifestations publiques de votre pensée, et nul plus que moi n'est heureux de vous voir garder, dans la direction des esprits, la place considérable qui vous est due.
C'est dans cet ordre de vues que j'ai cru pouvoir soumettre à votre jugement certaines observations.
Vous avez réfléchi sur les grandes lois de l'histoire, et vous pensez sûrement que, malgré leurs incohérences apparentes, les faits se déduisent néanmoins les uns des autres avec une rigueur mathématique et qu'ils sont soumis à des règles d'une logique implacable.
Si les catholiques souffrent dans notre pays, n'est-ce pas un peu parce qu'ils ont commis de lourdes fautes ?
Alors, pourquoi ne pas nous frapper nous-mêmes la poitrine, au lieu de toujours frapper celle des autrec^ ?
Voici où je voudrais en venir :
N'avons-nous pas à nous reprocher notre attitude inintelligente et coupable dans cette trop fameuse affaire du capitaine Dreyfus qui n'est certes pas terminée ? Et ne peut-on pas voir, dans ce qui se passe aujourd'hui, l'expiation de la conduite tenue, dans cette solennelle circonstance, par l'immense majorité des catholiques français?
Les crimes des individus ne sont pas, le plus souvent, punis dans ce monde, et c'est même l'une des plus fortes preuves morales de. la nécessité et pariant de l'existence d'un autre.
Mais les crimes nationaux demandent et ne peuvent avoir que des expiations nationales; les collectivités dont la vie est longue subissent nécessairement, ici-bas, les châtiments qu'elles méritent.
Les catholiques, il faut le reconnaître, ont laissé surtout à d'autres l'honneur de défendre le Droit et la Vérité.
Parmi ceux qui ont élevé leur voix vengeresse contre les crimes commis au nom de la Justice, il en est, nous le savons tous, qui n'ont vu qu'une occasion excellente de battre en brèche les assises mêmes de toute société régulière ; mnis, dans le nombre, beaucoup ont été de bonne foi, et leurs légitimes indignations ont été sincères.
Quelques-uns des chefs du parti catholique auraient dCi réfléchir et travailler, comme l'ont fait des esprits fort distingués des autres partis, et ils auraient pu aboutira des conclusions identiques. Leur aurait-il tant déplu de se trouver en la compagnie d'hommes aussi considérables par le caractère que par le talent, tels que les Aynard et les Bérenger ? Dans tous les cas, et toutes réserves faites sur le fond même de la cause, ils auraient flétri, comme
il convenait, certains procédés et certains hommes auxquels ils ont donné leur approbation tacite, quand ils n'ont pas été jusqu'à les louer publiquement.
En effet, parmi les acteurs de cet épouvantable drame, que de Ponce-Pilate et que de Pharisiens ! Que de criminels !
Ils ont été applaudis par la foule inconsciente ou abusée dont on exploitait cyniquement les généreux préjugés et le facile chauvinisme.
Au nombre des faux commis, il y en eut un, avoué par le faussaire lui-même, et ce faux, qui aurait dû soulever l'indignation de toutes les consciences honnêtes, a été glorifié sous le vocable honteux de faux patriotique ; il a même trouvé parmi nous d'enthousiastes approbateurs.
Pour la plupart, les gens qui, avec plus d'assurance que de modestie, s'appellent eux-mêmes bien pensants, n'ont pas eu une pensée de révolte contre les procédés abominables employés contre l'accusé, pas une pensée de pitié et d'admiration pour la malheureuse et vaillante femme du condamné.
Catholiques, nous pouvons être aussi patriotes que qui que ce soit ; mais parce que nous sommes les enfants d'une Église qui, par définition et par nature, est aussi internationale que possible, devons-nous professer un nationalisme puéril, étroit et sectaire? Devons-nous tenir pour non avenues les idées exprimées au delà de la frontière?
Pour rhonneur de cette Eglise universelle et de la cause catholique dans le monde, nos coreligionnaires des autres pays ont montré plus d'indépendance d'esprit, plus de sens critique; ils ont stigmatisé les turpitudes de cette triste affaire avec autant d'énergie que leurs autres
concitoyens, et même un cardinal illustre, en Angleterre, n'a pas craint de taire connaître, à ce sujet, publiquement sa fière et noble pensée. Des protestations éloquentes se sont fait entendre particulièrement en Suisse, en Belgique et parmi les catholiques de la grande République américaine d'où semblent devoir venir le rajeunissement désirable de certaines formes et comme des vêtements nouveaux à des choses qui sont éternelles.
Tant que les catholiques consentiront à rester solidaires des grandes iniquités commises, tant qu'ils n'auront pas confessé publiquement leur erreur, il y aura quelque chose de faussé dans leur situation politique.
On a eu le tort, autrefois, de vouloir appuyer le trône à Tautel ; le trône tombant, l'autel en a été ébranlé.
Ne confondons donc pas la religion, qui doit être de tous les temps et de tous les pays, avec des choses qui ne peuvent demeurer et qui passent. Ne la solidarisons pas notamment avec ce qu'il y aurait de suranné, d'injuste et de barbare dans les institutions militaires qui ne sauraient être ni intangibles ni immortelles. Car il ne faudrait pas pousser le respect et le culte de l'armée jusqu'aux limites d'une naïve superstition ou d'un fétichisme par trop grossier. *
Ne laissons donc pas croire que, par essence et par nature, nous sommes réfractaires è tout ce qui est philosophique et libéral ; ne laissons pas dire que, instinctivement, nous restons les adversaires irréductibles du progrès qui cependant est béni et voulu par Dieu.
Nos conservateurs catholiques restent figés dans l'immuable et bien inutile regret des choses mortes du passé. C'est pour cela qu'ils ont accueilli, hélas! avec si peu d'empressement les conseils cependant si sages et si politiques de Léon XllI. Ils ne veulent pas comprendre
que rhumanité est toujours en marche et que les fleuves ne peuvent remonter à leur source.
La liberté de l'enseignement, cette admirable conquête des Dupanloup, des Montalembert, des de Falloux : voilà, peut-être, ce que nous auront coûté encore la pusillanimité et Taveuglement par nous montrés dans cette néfake affaire qui a poussé d'un même côté tout ce qui était antilibéral ou réactionnaire dans notre pays.
Nombreux sont les gens qui ont été retenus par la crainte de se trouver confondus avec les ennemis des idées qui leur étaient chères et dont la volonté s'est sentie paralysée par des relations ou mondaines ou familiales. Combien peu se sont souvenus de l'adage cependant classique : Amiens Plato, magis arnica veritas.
Il n'est jamais trop tard pour reconnaître franchement les erreurs commises.
Si vous êtes de ceux qui regrettent profondément l'attitude ainsi prise par la grande majorité des catholiques, et si vous pensez que le loyal aveu que l'on en ferait serait à la fois conforme à la vérité et profitable aux intérêts de la cause religieuse dans notre pays, pourquoi ne le proclameriez-vous pas de votre voix si autorisée? Ou si, retenu par la réserve que peut vous imposer votre caractère sacré, vous ne croyez pas pouvoir assumer cette tâche, pourquoi ne conseilleriez-vous pas à quelques catholiques notables et dûment qualifiés de prendre cette courageuse initiative?
Vous voudrez bien, Monseigneur, me pardonner la hardiesse de ma parole et la témérité de ma démarche en raison de la sincérité des convictions qui me les inspirent. Vous avez trop d'ailleurs le zèle des grands intérêts qui sont en jeu pour ne pas excuser vos plus humbles correspondants, lorsqu'ils ont au cœur le même amour
de l'Église et de la patrie, et qu'ils vous paraissent être, selon le mot de l'Évangile, des hommes de bonne volonté.
Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage de tous les respects
De votre très humble et très obéissant serviteur,
Léon Chaîne.