UN CATHOLIQUE QUI RAISONNE
Le catholicisme traverse à l'heure actuelle une crise redoutable et dont il est à prévoir qu'il se relèvera difficilement, s'il s'en relève jamais.
De plus en plus, en effet, se démontre, pour les esprits libres et éclairés, l'incompatibilité absolue de sa doctrine et de la science, et à mesure que s'accuse davantage cet antagonisme, les chefs
plus politiques que religieux de l'Eglise accentuent leur intransigeante hostilité contre la raison et la société moderne.
De là aussi les tentatives que font de temps à autre des hommes de bonne foi, animés de l'esprit de justice, mais incomplètement émancipés, pour concilier la foi et la raison, surtout pour réconcilier l'Eghse romaine avec les principes qui dominent le monde actuellement.
La tâche est plus que malaisée ; elle est impossible, car il n'est pas un catholique sincère qui puisse avoir sérieusement la prétention d'amener le pontife infaillible à se rétracter et à approuver des doctrines qu'il a solennellement condamnées.
Ces réflexions me venaient à l'esprit, tandis que je parcourais le livre intéressant et étrange dû à la plume de M. Léon Chaîne, avoué à Lyon, ancien élève des dominicains d'Oullins, un des derniers disciples de Lacordaire : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.
Ce n'est pas une chose banale que de découvrir un catholique pratiquant qui n'est ni antidreyfusard, ni antisémite, ni royaliste, ni impérialiste, ni nationaliste, ni militariste et qui se moque agréablement des dévotions nouvelles à saint Ex,pédit, à saint Antoine de Padoue et quelques autres bienheureux du môme acabit.
Il déclare nettement que l'antisémitisme est une doctrine de haine réprouvée par les principes du christianisme, et il n'est point d'avis que les Israélites soient plus détestables que les autres membres de l'humanité.
Quant au militarisme, il le considère comme « la perversion du sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme ».
Et non seulement M. Chaîne n'est pas nationaliste, mais on peut affimier qu'il est internationaliste, précisément parce qu'il est catholique... « Pourquoi, dit-il, ne pas le reconnaître sincèrement ? Le plus patriote des catholiques, quel que soit son pays, tient infiniment plus à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité. »
Bien plus, ce catholique convaincu trouve que la Déclaration des Droits de l'Homme est une excellente chose, qu'elle est en parfaite conformité avec les doctrines évangéliques et, dans son ardeur libérale, il oublie que le Syllabus, il oublie que toutes les encycliques des papes modernes ont expressément condamné les doctrines qui en sont issues.
Mais toutes ces critiques des pratiques du catholicisme et des opinions professées par la papauté, l'épiscopat et le clergé n'empêchent pas M. Chaîne de rester attaché au dogme et à l'Ecriture, et par là son œuvre est condamnée à l'impuissance et à la stérilité.
Celle des grands réformateurs du xvi' siècle a été incomplète pour le même motif. Ce n'est ni dans la Bible, ni dans l'Evangile que le penseur doit chercher la vérité ; c'est dans sa raison et dans sa conscience. Mais le jour où l'on devrait puiser à ces sources, on ne serait plus catholique, et M. Chaîne veut rester catholique quand même.
Pangloss.
L'Express républicain de Lyon, 4 juillet 1904.