I.KGI.ISE ET LE LI IIH 11 A l.I S M E
Ils n'out pas vu que, si Ja troisième ré])ubliqiie les a traités (rime mauière si difierente de la seeonde, rela tenait en grande partie au changement d'allitiifl»' (lu elergt^ et des catholiques visà-vis de hi repiihHque et vis-à-vis des libériens modernes. Lohi do là, h'urs organes les plus écoutc's, les moniteurs attitr(''s du clergt'', n'ont eu de satislaetion qu'en accentuant ce revirement, qu'en fournissant des aliments aux iiaiues et aux pren'utions populaires, qu'en se jetant inconsidi'rement au travers des vœux et des sympathies (lu pays. Oublieux de la recommandation de Montalembert de dégager la religion de tonte solidarité politique, oubliant que « ralliante de rUglise avec les partis, à plus forte raison avec les coteries, est le pire des n'gimes qu'on lui puisse souhaiter ' ^> , ils se sont plu à confondre les int(^rèts spirituels avec les intérêts temporels, ils n'ont rien épargné pour enchaîner le catholicisme à un parti politique, et, dans ce parti, à la fraction la plus exaltée, la plus impopulaire, la plus chimérique. Par leurs bravades téméraires et leurs fols défis, ils n'out cessé d'attirer sur le clergé, avec les rancuues de la démocratie, les représailles des vainqueurs du jour, et, ce qui
• M. DK Falloir, Mélanges.
est plus grave, i'aotipatliie dos masses, l'aiersion du peuple. Auxiliaires iucouscieuts du radicalisme rcuolutiomiaire, ils ont coutribuc de toutes leurs forces à discréditer la religion et à déchristianiser la France. Les politiques l'avaient prévu dès longtemps : « Les doctrines les plus saintes deviendront odieuses, écrivait Mgr Dupanloup au commencement de l'Empire; nous verrons toutes les haines, toutes les colères, tous les mépris qu'un journalisme emporté amasse contre lui se tourner contre nous. » A quoi ontils abouti, ces fauteurs de l'intolérance et ces trop sincères apôtres de l'absolutisme? « A permettre aux ennemis de l'Église d'en faire, comme au temps de Tacite, l'objet de la haine du genre humain. » Ce n'est pas nous, c'est un cardinal qui l'affirme ^ : et, si l'on regarde aux couches populaires, l'expression n'est pas trop forte.
Cette menaçante impopularité de l'Eglise, et, avec elle, de toute religion, dans les classes qui doivent le plus à la religion, ne s'explique que trop aisément. Alontalembert et Lacordaire avaient pour mot d'ordre le nom de liberté ; quelle devise ont choisie ceux qui les ont supplantés dans la direction des catholiques ? Us ont
' Lettre du cardinal Lavigerie (18S4) h l'abbé Lajjrange : Vie de Mgr Dupanloup, t, III, Iiitrodiictiou.
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pris comme cri de ralliement le mot le plus irritant pour le si('cle, le plus répugnant pour le pays : contre-révolulion. Sous le règne du suiiVage universel, quand la nation n'est unanime que sur un point, l'aversion pour l'ancien régime, ils n'ont pas craint d'adopter ce nom de guerre provocateur qui, selon la remarque d'un catholique peu suspect de sympathies révolutionnaires, ic confond dans une obscurité déplorable ce qu'on doit conserver et ce qu'on doit combattre ' 5) . On comprend les tristesses et l'effroi , on comprend les colères de certains catholiques en voyant arborer comme symbole un nouveau laharum sur lequel, au lieu du monogramme de Constantin, est inscrit ce mot de contre-révolution , érigé en signe de salut ; en voyant, sous cette bannière plus politique que religieuse, de naïfs et bruyants agitateurs s'efforcer d'entraîner l'Eglise à l'assaut de la société moderne.
Et, qu'on ne s'y trompe pas, pour ces orateurs ou ces journalistes qui se flattent de détruire la Erance nouvelle, ce n'est pas là une vaine devise, mais bien un programme qu'en dépit de leur manifeste impuissance, ils prétendent imposer et
' M. UK F.Ai.LOLx, MclangeSjt. II, p. 3C5.
appliquer '. Alors que l'Eglise, qui a vu naître et mourir les empires et les dynasties, l'Eglise, plus vieille que tous les Etats et toutes les Constitutions, s'est toujours fait un devoir de ne s'inféoder à aucun régime, à aucune de ces mobiles formes de gouvernement qui varient avec les siècles comme la coupe des habits, les docteurs du nouvel ultramontauisme vont répétant qu'il n'y a d'acceptable, pour la religion, que ce qu'ils nomment la monarchie chrétienne ^ . Hors de là pas de salut! il n'y a, pour la France, qu'une sorte de damnation politique. Et cette monarchie chrétienne, qu'en 1852 leur maître s'imaginait avoir retrouvée dans l'empire plébiscitaire sous l'aigle pseudo-romaine de la dynastie corse, ils l'ont depuis redemandée aux lleurs de lys du drapeau blanc et au Versailles de Louis XÏV et de Louis XV.
La royauté absolue, aux trois quarts païenne
' Faut-il rappeler qu'en 18S4. ci 18S5, X Unir ers, assisté (l'un certain nombre de journaux de France et de l'étranger, a présidé à la formation d'une « Ligue àa la contrc-r évolution n?
- Ce terme de monarchie chrétienne n'a, bien entendu, pas plus de valeur théologique que de valeur politique, n II n'est pas exact, écrivait récemment à ce propos l'évèquc de Bayeux, qu'il y a une forme de monarchie particulière, ayant des droits particuliers, qui soit d'institution divine ou ecclésiastique, et qu'on appelle, pour ce motif, monarchie chrétienne, i Mgr Hl- GONix, Philosop/iie du droit social (1885), p. 258.
d'esprit et d' origine, où le monarque se vantait d'être l'Etat ; le régime du Roi-Soleil, qui avait poussé l'adoration du trône jusqu'à l'idôlatrie et renouvelé, à la face du christianisme, les apothéoses des césars romains ; le régime du bon plaisir, des favoris et des favorites, décoré par eux du titre de royauté chrétienne, ils l'ont audacieusement érigé en idéal et en modèle, oubliant qu'à l'époque où celle monarchie était dans tout son éclat, le plus évangélique des évèques de France en détournait les yeux avec tristesse et cherchait un reluge, au tond des fictions, dans sa romanesque Salenle.
\on moins aveugles sur le présent que sur le passé, ils se sont attachés avec passion à ce que l'ancienne royauté avait pour les générations modernes de plus répulsif; et, quand la fortune ou la Providence leur a oft'ert une occasion de rétablir celte monarchie dont ils attendaient le salut, ils en ont, par leurs exigences, rendu la restauration impossible. C'est une chose à signaler, en effet, que les radic'àux dePultramontanisme ont, plus que tout autre parti, contribué à l'échec de la forme de gouvernement qu'ils prêchaient au peuple; que personne, dans aucun camp, n'a autant fait pour acclimater en France un régime qu'ils ne cessaient de proclamer incompatible
avec les intérêts catholiques. L'histoire dira qu'ils ont été les plus précieux auxiliaires des fondateurs de la troisième république, et ce qui achève de faire juger leur j)olilique , pendant qu'ils aidaient inconsciemment les Tliiers et les Gambetta à installer la République, ils n'ont rien omis pour soulever les susceptibilités des républicains et s'attirer les vengeances du régime qu'ils rendaient inévitable '.
Il est diHicile de calculer le mal qu'une telle politique a fait au catholicisme. L'Église en portera longtemps le poids. Heureusement pour elle que les imprudences et les excès des intransigeants de l'ultramontanisme sont en partie réparés et équilibrés j)ar les violences et les folies des fonatiques de l'irréligion. Ce sont là des compensations fréquentes dans l'histoire ; elle est habituée à voir les partis extrêmes travailler réciproquement l'un pour l'autre.
C'est ainsi que l'intolérance de l'athéisme
' On ne saurait avoir oublié que cette collaboration des ultras avec les républicains et les démocrates n'a pas toujours été inconsciente; elle a plus d'une fois été voulue et réfléchie. Ainsi, après le SV mai 1873, lorsqu'ils ont aidé au renversement d'un niinislère coupable de n'avoir pas rétabli la monarchie du drapeau blanc. Ainsi, lors de la création du Sénat, quand les a chevau-Iégers » de l'Assemblée nationale s'uuirent à la gauclie pour l'élection des sénateurs inamovibles.
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doctrinaire commence à rendre aux catholiques, avec les sympatliies des libéraux, le sens et le ;{oût de la liberté. On peut compter sur le zèle persécuteur des apôtres du jnatérialisrae pour refaire, à cet égard, l'éducation des croyants et les contraindre à se couvrir de ce bouclier de la liberté, le seul qui les puisse défendre. Les souffrances , les humiliations, les défaites sont la meilleure leçon des partis et des religions aussi bien que des peuples. Si dure que semble l'oreille de leurs conseillers favoris aux enseignements de l'histoire et des faits, la majorité des catholiques n'y demeurera pas toujours sourde. Lorsqu'ils auront vu s'évanouir leurs derniers rêves de domination, quand ils auront enfin compris l'inanité des promesses et des prédictions enfantines dont on les abuse, ils renonceront à hilter contre la société moderne, de même que l'auge de la Genèse se lassa de lutter avec Jacob. Ils feront en France ce qu'ils ont dès longtemps fait ailleurs : ils s'accommoderont, tout comme en Amérique, de la démocratie, de la révolution et du droit commun. Quelque éloigné qu'en semble le jour, si incrédules qu'ils restent à de pareilles prophéties, ils reviendront tôt ou tard à la liberté, et ils finiront par s'y attacher, ils en prendront l'amour avec l'habitude. Bien plus, si
paradoxal que cela semble, ces hommes, qui ne cessent de la dénigrer , contribueront peut-être à son triomphe par leurs résistances mêmes.
Le christianisme, en effet, — et c'est par là que nous terminerons ces trop longues et incomplètes considérations , — le cliristianisme , quelles qu'en soient les doctrines et les tendances théoriques, reste à bien des égards un élément de liberté, parce qu'en tant que force iudépendanle du pouvoir, il demeure une digue ou une limite à l'absolutisme. Nous n'irons pas rechercher aujourd'hui si, comme le [)rétendait Montalcmbert ', la notion même du pouvoir absolu n'est pas, dans son principe, non moins que dans sa filiation historique , plus païenne que chrétienne. 11 nous suffit de rappeler que le catholicisme ne saurait servir le despotisme que si ce dernier se met à son service. Or, dans l'Europe contemporaine, dans notre France démocratique surtout, c'est là un péril chimérique. Il n'y a plus pour en douter que les esprits extrêmes des deux bords opposés, que des illuminés, presque également aveugles, abusés, les uns par leurs regrets, les autres par leurs craintes, qui, dans l'opposition même de leurs vœux, font simul-
• Des inléréts catholiques au dix-neuvième siècle.
LÉGIJSE ET LE LIBÉRALISME. iSô
taiicmentàla société moderne, à la société laïque, l'injure de n'avoir pas confiance dans la solidité de ses conquêtes.
Si la liberté, dont le rèjpie est si fiicile à proclamer et si laborieux à établir, si les libertés publiques courent un dan<jer, ce qui les menace, ce n'est assurément ni la théocratie, ni la monarchie de droit divin. L'écueil, pour elles, aujourd'hui comme aii\ pn'miers siècles de notre ère, c'est romiiipolence de l'État, l'asservissement de l'individu, de la famille, de la société par l'État, absorption rendue plus facile et plus dangereuse par l'avènement de la démocratie, par la souveraineté impersonnelle du peuple substituée à rem[)ire d'un seul.
Or, qu'il le veuille ou non, le christianisme est aujourd'hui , comme au temps des Césars païens ou des Kaisers «jermaniques, une barrière à cette confiscation de l'individu, un obstacle à la mainmise de l'État. Il y a, chez lui, dans le secret sanctuaire de la conscience où il fait sa demeure, une force incompressible dont aucune violence, aucune puissance ne saurait triompher. A ce titre, que le souverain s'appelle autocratôr ou démos, empereur ou peuple, que ce soit un prince divinisé par l'adulation ou une multitude enivrée à son tour des fumées du pouvoir, le
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christianisme, le catholicisme se dresse devant lui comme une borne à l'absolutisme, un frein à la tyrannie. A ce titre, le catholicisme, quels que soient les enseignements de ses docteurs, est, tout comme au temps des catacombes, libéral malgré lui. Il redevient un facteur de liberté, un agent d'indépendance, un rempart de l'autonomie de la conscience.
C'est au christianisme, on le sait, que remonte la distinction des deux pouvoirs, et, si défectueuse, si mal fondée en droit que semble à nos juristes cette théorie surannée, elle n'eu contient pas moiiLs une distinction essentielle, et, avec une part de vérité, une notion de liberté. Si la liberté humaine était naguère intéressée à ne pas laisser le sacerdoce assujettir la société civile, elle ne l'est pas moins à ne pas voir la puissance civile, l'Etat, le seul pouvoir reconnu de nos jours, asservir ou se subordonner les droits de la conscience. Pour cela précisément la liberté peut compter sur le christianisme. Il a débute dans l'histoire en refusant de brûler l'encens devant la statue des emf)ereurs, il ne s'inclinera pas davantage devant le culte de l'Etat, la moderne idolâtrie qui tend, en la remplaçant, à renouveler l'apothéose des césars.
« Le christianisme, a dit quelque part Rous-
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seau, 110 prêche ([iio servitude et dépendance : son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu'elle n'eu profite pas toujours ; les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves. » Cette sentence du philosophe de Genève , que trop de catholiques semblent prendre à tâche de conlirnuT, riiistoire ne la ratifie point. Rousseau, ici comme d'habitude, u\a vu qu'une fiice de la question, et, parlant d'une observation incomplète, il aboulilàune conclusion erronée. L'Evan- ;;ile a beau enseijjuer Thumilité, la soumission aux j)iiissances établies, il est une chose, et non la moindre, que le chrétien prétend soustraire à leur autorité, c'est son àme, sa conscience. Sur ce point, il est intraitable, et le catholique plus que tout autre, parce que la constitution cosmopolite de sou Kylise en rend la subordination au pouvoir civil non-seulement malaisée, mais impossible. Sur ce point j le catholique pousse la résistance aux empiétements de TÉlat jusqu'au martyre, et le martyre, qui est la révolte des âmes, est la plus opiniâtre et la plus efficace des rébellions.
Les disciples de Rousseau, les théoriciens de la souveraineté illimitée de l'Etat, s'en sont aperçus lors de la Révolution, quand ils ont eu l'imprudence de se heurter à cette borne invisible.
Les vingt derniers siècles offrent plus d'un exemple de ce genre, et il y a là des leçons pour les peuples non moins que pour les rois. Si puissante, si confiante en ses forces que soit la superbe et jeune souveraine des temps nouveaux, la démocratie moderne, ses prédécesseurs àl' empire du monde lui ont laissé des enseignements qu'il est de son intérêt de ne pas oublier. Tout pouvoir, il est vrai, tout pouvoir récent surtout, est impatient de frein, de limite. Rois et conquérants ont toujours eu peine à supporter une barrière à leur domination. Peut-être ce sentiment n'esl-il pas étranger à l'aversion de certains démocrates pour le cliristianismc.