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Par rapport au libéralisme, la démocratie peut être envisagée comme une force perturbatrice. Elle a été pour lui une cause de perversion ou de déformation; elle l'a fait dévier de sa route; elle en a simultanément outré et mutilé les doctrines; elle en a altéré et dénaturé les résultats. Or, plus les Etats se sont engagés dans les voies du libéralisme, et plus la démocratie a pris chez eux d'ascendant, plus par là même les maximes du libéralisme théorique sont exposées à être corrompues et défigurées. Le libéralisme aboutissait en quelque sorte à s'user ou à s'affaiblir par ses victoires, à se fausser, à s'altérer, en grandissant, sous l'action dissolvante des forces populaires, qu'il mettait fatalement enjeu.
Cette évolution, cette espèce de perversion s'est fait sentir dans tous les domaines où le libéralisme a prétendu appliquer ses principes, dans les questions politiques, dans les questions économiques et sociales, non moins que dans les questions religieuses. Partout le libéralisme s'est heurté aux mêmes écueils, aux mêmes prétentions et exigences de la démocratie. Dans chacune de ces sphères si di-
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verses, dans l'administration intérieure des Etats, dans les rapports sociaux et les rivalités de classes, jusque dans les relations des peuples entre eux, aussi bien que dans les luttes confessionnelles, il serait aisé de constater , après les mêmes espérances et la même foi dans la liberté, les mêmes déceptions , les mêmes doutes , le même désenchantement et souvent les mêmes contradictions, les mêmes volte-face.
Les querelles religieuses ont beau avoir longtemps déchiré l'humanité ; elles ont beau avoir engendré des guerres civiles et des guerres internationales, les questions de religion semblaient de celles que l'esprit moderne pouvait, sans trop de présomption, se promettre de résoudre politiquement à l'aide de ses maximes favorites. Pour amener les diverses religions et confessions à vivre en paix côte à côte, ne devait-il pas suffire de les admettre toutes à une égale liberté? Telle était la théorie, et, si elle n'a point partout réussi, c'est, pourrait-on dire, qu'elle est l;)in d'avoir été partout sincèrement pratiquée. Si, à cet égard, les espérances du libéralisme n'ont pas
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encore été réalisées sur le continent comme en Angleterre ou en Amérique, les deux pays les plus épris de controverses religieuses, n'est-ce pas en grande partie que, sur le continent, le libéralisme s'est souvent montré infidèle à son propre principe, ou, ce qui revient au même, qu'il l'a outré en passant de la neutralité entre tous les cultes à l'aversion pour certains d'entre eux, voire à l'hostilité pour la religion même?
Les luttes religieuses du passé ayant été provoquées par l'intolérance des sectes ou par l'ingérence de l'Etat dans leurs disputes, on semblait en droit de croire que, pour enlever à ces querelles tout caractère politique, il n'y avait qu'à en désintéresser l'Etat, qu'à dénouer les liens qui unissaient le pouvoir civil aux diverses Eglises, qu'à faire cesser l'ancienne solidarité du temporel et du spirituel en proclamant le gouvernement incompétent en matière religieuse. C'est ce qu'ont fait successivement, avec plus ou moins de décision, la plupart des Etats contemporains. En aucun domaine, le courant des idées modernes ne s'est manifesté avec plus de force et
d'unité. S'il reste encore des religions d'Etat, elles n'ont plus les mêmes privilèges qu'autrefois. Les Eglises ont perdu leur ancien monopole ; aucun clergé, sauf pour quelques cas en Russie et en Espagne, ne demeure à l'abri de la concurrence; aucun ne peut compter sur l'appui du bras séculier. Des Pyrénées aux (^arpathes, il y a une tendance générale à la sécularisation ou, comme on dit chez nous, à la laïcisation de l'Etat et de la société.
Par malheur, si, en théorie, il est facile à l'Etat de se désintéresser des affaires religieuses, les faits ont prouvé que cela ne l'était pas autant dans la pratique. L'Etat laïque, l'Etatneutre ou, comme disent ses adversaires, l'Etat athée, provoque d'abord l'opposition de tous ceux qui prétendent que la religion doit continuer à inspirer les gouvernements; mais, contrairement à toutes les prévisions, ce n'est pas là le seul obstacle à l'accomplissement des rêves de pacification religieuse. Heureux les pays où le nouveau dogme de l'incompétence de l'État en matière de foi ne rencontre pas d'autres résistances que le zèle des croyants et les prétentions des divers clergés ! En mainte
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contrée, il a fallu compter avec une intolérance d'une nouvelle sorte, avec le fanatisme inattendu des incrédules qui, sous le couvert de la libre-pensée, poursuivent la destruction de toute religion. A ceux-là l'incompétence, la neutralité de l'Etat ne suffisent point. L'autorité publique, dont les religions ont si longtemps usé à leur profit, ils l'exploiteraienl volontiers à leur tour contre les doctrines religieuses; n'osent-ils le faire ouvertement, ils le tentent par des voies détournées, employant les influences gouvernementales à la ruine ou à l'affiiiblissement des cultes qu'ils ont en aversion, retournant hypocritement le mot de liberté contre la première de toutes les libertés, celle de la conscience.
L'Etat, ainsi poussé en sens contraire par les partisans et les adversaires de la religion, a éprouvé une difficulté croissante à demeurer enfermé dans ce désintéressement théorique, dans cette sereine neutralité du haut de laquelle il devait planer au-dessus de toutes les querelles théologiques. A la séparation, presque partout effectuée, de la vie religieuse et de la vie civile, on prétend en vain substi-
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tuer la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La séparation ne supprimerait pas tout contact, elle ne trancherait pas toutes les difficultés. Alors même qu'entre l'Etat et les dilïérents cultes il n'y aurait plus de rapports officiels, l'Etat ne saurait ignorer la religion, ignorer la constitution et le fonctionnement des diverses Eglises, le recrutement de leur clergé, les assemblées des fidèles, la police de leurs temples, l'origine, l'emploi, la transmission de leurs biens, — autant de matières délicates sur lesquelles il ne peut toujours s'interdire d'édictcr des lois ou des règlements. Aussi, pour ceux qui la réclament avec le plus d'insistance, la séparation absolue de l'Etat et des Eglises n'est qu'un moyen détourné d'enlever à ces dernières toute existence légale, de les priver de leurs organes essentiels, de les frustrer de leurs ressources matérielles, de leur rendre, en un mot, la vie impossible. La sécularisation, ou mieux la laïcisation, telle que la comprennent ou la pratiquent certains partis, ne tend à rien moins qu'à étouffer sourdement la religion en l'enfermant dans un cercle de plus en plus étroit, en lui
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interdisant tout mouvement, en lui retranchant les aliments qui la sustentent, en bouchant toutes les ouvertures par où elle peut respirer. Laïcisation finit par devenir synonyme de déchristianisation. Aux anciennes reli;jions d'Etal menace de succéder l'irréligion d'Etat. Sans aller jusqu'à de pareilles extrémités, et tout en les réprouvant avec une indignation sincère, le libéralisme, emporté par l'ardeur de la lutte contre les résistances du passé, en vient parfois, pour briser ces résistances, à s'en prendre à leur principe, au clergé, à l'Eglise, à l'esprit religieux même, au risque d'aller à lencontre de ses maximes les plus chères. On en arrive à se montrer intolérant au nom de la tolérance. On voit de prétendus libéraux mettre de côté la liberté pour la mieux sauver, et ce qu'on s'est permis aux heures de péril, dans l'inévitable entraînement de la bataille, on le maintient ensuite dans un intérêt de domination.
Ces inconséquences du libéralisme sont d'autant plus iïéquentes et d'autant plus graves, qu'il cède davantage aux excitations de la démocratie. C'est là, en elfet, une des sphères