LES €AUS£H1£S
peintres du seizième siècle ^ Fart est une profession comme une autre ^ un métier qu’on apprend pendant tant d’années à l’académie^ ou dans l’atelier d’un peintre^ et qu’on exerce ensuite dans l’intérêt du bien-être personnel. L’artiste ne peut pas être assez recueilli aujourd’hui, pour toutes sortes de raisons. La première, parce qu’il y a tant de gens qui courent la carrière, qu’il faut entrer franchement dans la concurrence, sous peine de mourir de faim. La seconde, c’est qu’il faut que l’artiste soit citoyen j il ne peut faire abstraction de ses devoirs politiques j il se doit à la cour d’assises comme juré, et à l’émeute comme garde national. Il faut donc qu’il lise les journaux pour savoir où en est le monde , comme il faut qu’il aille dans les salons pour se procurer la vente de ses tableaux et le placement de son talent en monnaie de portraits. La troisième raison , c’est que la société est aux prises avec des idées dont il est difficile de se désintéresser , et qui donnent à l’esprit des préoccupations graves. L’artiste est sous l’influence du choc de ces idées, et ne sait à laquelle s’arrêter; car, s’il se fixe, par exemple,, à celle qui va le mieux à l’énergie
des âmes fortes et pures, et si celle-ci est en opposition avec celle de la majorité des citoyens , il produira des œuvres de conviction, mais qui trouveront tout un pays révolté contre elles. Alors il se prendra de haine contre le siècle et le pays; il brisera sa brosse ou son ciseau, et sera dévoré par le chagrin. Le recueillement nécessaire à l’artiste est presque impossible: aussi ne voit -on, en général, que des œuvres sans profondeur. Il y a sur presque toutes ses toiles les preuves d’une habileté mécanique et de l’absence de pensées ; la main, mais pas le cœur; le métier, mais pas l’art. Qu’invente-t-on aujourd’hui? ce qu’on faisait il y a quatre siècles. On s’évertue à chercher l’originalité, et on la trouve dans la copie du Giotto, d’Alber-Durer, de Primatice. L’art était complet, ce semble, après Titien; on le recommence pour être primitif ; on veut à toute force être naïf, et l’on est niais. On se perd dans toutes sortes d’imitations. Un artiste a-t-il attiré par un ouvrage l’attention du public, qui ne sait à quoi s’arrêter dans ces images kaléidoscopiques qu’on fait tourner devant ses yeux à chaque salon , vite et vite tout le monde
court sus à ridée qui a réussi, à la manière, à Feffet qui ont séduit. Les peintres sont devenus comme les directeurs de théâtres, qui s’arrachent les spectateurs en faisant tous représenter les mêmes pièces , et en brouillant tous les genres. Les directeurs de théâtre placardent dès affiches gigantesques, oii tous les caractères de l’alphabet grimpent les uns sur les autres en s’enflant, se grandissant, se boursouflant pour produire des mots qui puissent prendre le passant au collet ; les peintres composent des cadres guillochés , ouvragés , ornés , oii les fleurs , les rinceaux, les arabesques, sont entassés comme Pélion sur Ossaj des cadres noirs comme les vieilles bordures des miroirs de Venise j des cadres d’or comme les encadremens roccoco des trumeaux de Louis XV ; des cadres tricolores , protestations contre le gouvernement ; des cadres à compartimens , comme ceux du quinzième siècle ; jusqu’à des eadres en ficelles. Tout cela, voyez-vous, atteste le malaise, l’incertitude, le doute, la tendance à la spéculation lucrative , le besoin de quêter les regards du pu- * blic. Tout cela prouve que nous somrnes à une époque de transition j il en sortira quelque chose,
quand? je l’ignore ; que sera-ce? je n’en sais rien. En attendant^ plaignez les artistes^ et ne les accusez pas trop ^ excepté de la manie d’imitation qui s’est emparée de toutes les tètes. Maintenant comprenez “VOUS pourquoi il y a tant de portraits ici? et en voulez-vous encore au jury qui les a reçus ?
— Encore un peu^ parce que, malgré toutes vos raisons, il y en a de si mauvais...
— Attendez. Le jury n’a pas voulu être inhumain, et sous cette détestable peinture il y a une question d’humanité. Il est, parmi ces portraits si déplorables, des ouvrages dont les auteurs sont professeurs dans des pensionnats ou à domicile; rejetez-les, et les professeurs perdent leurs élèves. L’admission est un titre de capacité dont la vanité vous est bien démontrée, sans doute, mais qui sur le vulgaire est si positif, qu’il y a d’honnêtes bourgeois qu’on voit attendre le salon pour savoir si le portrait qu’ils ont fait faire est bon. Admis, ils vont dire partout : (( Monsieur un tel a du talent , mon portrait est aux tableaux. » Refusé , ils iraient crier dans tout leur quartier : J’ai été trompé , on m’a volé , mon portrait n’est pas
I au Louvre ; c’est qu’il est mauvais ; je rabattrai vingt francs au peintre. » Le jury sait très-bien cela et il transige avec le pot-au-feu de l’artiste. Ensuite^ vous avez ici plus de cent portraits que les peintres n’auraient pas présentés si les modèles s’étaient fait peindre pour leurs parens seulement. Mais c’est pour le public que celui-ci revêt son habit d’ex-ministre , celui-là sa robe rouge de conseiller à la cour ^ cet autre son uniforme de capitaine de la garde nationale. Ainsi l’amour de l’art^ l’état de l’art^ le besoin et la vanité^ voilà les quatre grandes classifications dans lesquelles il faut ranger les portraits.
— A la bonne heure.
— Vous voilà plus calme. Voulez -vous à présent que nous regardions quelques-uns des portraits devant lesquels nous ne nous sommes pas encore arrêtés ensemble ?
— Remettons^ s’il vous plaît ^ à demain. Je suis bien fatigué d’être depuis deux heures sur mes jambes ^ allant et venant d’un salon dans l’autre ^ d’un cadre à un autre cadre ^ poussé à droite ^ repoussé à gauche ^ soulevé par le flot des promeneurs à la porte de chaque salle ^ et étourdi par les rumeurs diverses qui couvraient
souvent votre voix^ respirant un air empesté et avalant force poussière.
— Eh bien donc! à demain. Mais de bonne heure î A, neuf heures précises ; nous serons plus tranquilles pendant les deux premiers tiers de la matinée.
— A neuf heures, soit.
Un très-joli homme espagnol. — M. C. Lefèvre. — Un prêtre espagnol. — M. Louis Boulanger. — Assassinat du duc d’Orléans. — Aquarelles. — M. Champmartin. —Le duc Decazes. — Le baron Portai. — Le maréchal Clauzel. — L’a- ' mirai Duperré. — M. Court. — Châtelaine. — Jeunes filles jouant avec une perruche. — Boissy d’Anglas. — Le maréchal Lobeau^ — M. Ary Scheffer. — La reine des Belges. — Le Giaour. — Marguerite à l’église. — M. Horace Vernet.
— Raphaël au Vaticam,. — Tableau de genre colossal. — Portrait de Louis-Philippe. — Le maréchal Molitor. — Une dame romaine amusant son enfant. — Madame Fould. — Le duc d’Orléans allant à V Hôtel-de-Ville. — M. Lepaulle.
— Le duc de Choiseul. — Madame Schœder-Devrient. — Mademoiselle E. L. — Boules-Dogues. — Chambre de Louis XIV. — M. Schwiter. — Portrait de mademoiselle Pierret. — M. Brune. — Une mulâtresse. — M. de Creuse.
— La famille noire. — M. Dulac. — M. Dupuis. — Jeune fille de Suisse. — M. Decaisne. — Portrait de M. V. Schœh cher. — Madame Damoreau. — Mademoiselle de Montpensier. — Madame Amédée Pichot. — Madame Jal. — Anne de Boleyn. — Le duc d’ Orléans. — La princesse Clémentine.
— M. Van-Ysendick. — Le duc de Nemours. — M. A. Dedreux. — Le duc d'Orléans. ~~ Le cheval fantastique. —
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M. Lecurieux. — Portraits de M. Robert , de madame Baron, de madame Lecurieux. — M. Cadeau. — Le docteur T. — Madame Saint-Omer. — Le docteur Bégin. — M. Souchon. — L’ahhé Leclair. •— M. Spindler. — M. Belloc. — M. Bouchot.
— Madame la comtesse de — Madame Despréaux. —
— M. Blondel de Nantes. — M. Ducornet, né sans bras. — Sidi~Hamden. — M. Kinson. — Paysans de la Pologne. — M. Paulin Guérin. — Le chevalier Rose. — L’amiral Truguet. M. Hyde de Neuville. — M. Rouillard. — Le maréehal Grouchy. — L’amiral Verhuell. — M. Camille Pagarel. — M. Larivière. — Le maréchal Gérard. — Le général Rumigny. — L’école de Rome. — Son utilité. — Ses produits. — T.e général Rampon. — M. A. Couder. — La Esmeralda. — Le cadre de M. Couder ; le cadre de M. Orsel. — Le bien et le mal. — M. A. Perin. — M. Dassy. — Copistes. — Une réaction. — Vieux tableaux tout neufs. — Feu M. Schœlcher. — M. Sigalon. — Sujet anacréontique. — Portrait de madame Rouget. — M. Rouget. — Abjuration d’Henri IF. — Les stationnaires.
Neuf heures sonnaient à Fhorloge du Louvre^ que nos deux interlocuteurs d’hier arrivaient à la petite porte du Musée. Ils se promenèrent d’abord^ jetant des regards vagues à tous les tableaux^ puis ils en vinrent aux portraits.
— Par où commencerons-nous? dit le défenseur des peintres réduits à Fart constitution-
iiel ÿ puisque nous trouvons d’abord cette tetc coiffée d’un chapeau pointu^ jetons-y un coup d’œil.
— - Elle n’est pas mal peinte ^ assurément ; mais cette extrême propreté^ cette recherche dans, l’arrangement de la barbe et des cheveux ne me plaisent pas. Ce très-joli homme espagnol m’a l’air d’un petit-maître^ d’un danseur de l’Opéra déguisé en galant torreador ; ce qui ne veut pas dire que l’ouvrage de M. C. Lefèvre soit sans mérite 5 mais il y a coquetterie ^ esprit y oîi je voudrais force et caractère.
— Retournez-vous ^ et regardez cette face de dogue de mauvaise humeur : c’est celle d’un prêtre espagnol qui n’a rien de la minauderie de son élégant compatriote. Vous ne reprocherez pas à celui-là d’être propre.
— Non^ mais je l’aime ; il est lui^ tout simple^ bon homme.
T— Je ne trouve à cette belle et solide peinture de M. Louis Boulanger^ si peu semblable^ heureusement^ à celle qu’il fait d’ordinaire^ que le tort de jouer au Rembrandt. M. Boulanger, imitateur de Delacroix, imite cette fois Rembrandt, pourquoi? ne saurait -il être
lui ? Il vise à Textraordinaire, et^ pour Teffet;, il néglige si souvent la forme; qu’on répugne à regarder ses personnages laids , contrefaits ^ race' hideuse qui vous fait la^grimace, et vous empêche de chercher à loisir dans toutes ces diableries les qualités de l’harmoniste et du coloriste. Voyez ce meurtre de la rue Barbette f hors la tête du jeune homme mort sous le duc d’Orléans^ que terrassent les assassins^ que peut-on regarder avec plaisir? Il y a un sentiment juste de l’effet^ mais cela repousse. M. Boulanger a été plus heureux dans ses dessins ; il y en a de soutenus , et quelques-uns de très-beaux. |Yseult et Lancelot est une composition du goût des vignettes anciennes^ fort bien exécutée sous tous les rapports. La lecture dans le parc ^ la prière à la madone ^ ont le même charme et le même attrait. Dans les scènes ^ en assez grand nombre ^ que l’artiste a empruntées à la ravissante histoire poétique de la Esmeralda ^ vous en trouverez quelques-unes pleines d’intérêt et de vigueur; mais le laid domine dans la plupart , un laid de convention ^ plus fâcheux cent fois pour l’art que le beau convenu. Au surplus, la Esmeralda
de Hugo n’a pas été heureuse à ce salon : tous Font faite si peu jolie ^ qu’il n’y a guère moyen d’en devenir amoureux. Et qui n’en a été épris après l’avoir vue dans le tableau du poète ! — Je reviens au portrait de M. Boulanger pour une seule observation. J’y regrette la lumière. Un portrait doit être fait dans la lumière^ je le soutiens, malgré les sublimes démentis donnés à cette opinion par Rembrandt. Tous les effets cherchés tendent à altérer la nature qui doit être le premier mérite de la représentation d’une tête portraite. Indépendamment des autres qualités qu’ils ont , c’est pour la lumière où ils se montrent que j’estime fort les portraits de M, Champniartin. Voyez cette dame coiffée d’une mentonnière de gaze et vêtue d’une robe noire; elle illumine le coin du salon où elle est en pendant au portrait de l’amiral Yerhuell par M. Rouillard. Ne préférez-vous pas cela aux combinaisons violentes qui ont enfoncé si profondément les yeux de M. Armand -Carrel, et la pensée de M. Odillon-Barot ? ,
— Vous avez raison, ce portrait de femme est très-bien. J’aime beaucoup aussi celui de
cette dame à la robe violette ^ dont le modelé n’a peut-être pas toute la fermeté désirable^ mais qui^ aussi bien que Fautre ^ est d’une charmante couleur.
— La fermeté est en effet ce qui manque ^ .même à la peinture la plus vigoureuse de M. Champmartin. La forme y perd un peu de son charme et de sa finesse : cela se remarque dans le portrait historique de M. le duc Decazes^ d’ailleurs beau par le ton^ l’ajustement large et la disposition des accessoires. Il me semble que c’est moins sensible dans les trois têtes desenfans de madame la baronne de Le défaut disparaît tout-à-fait dans le portrait de feu le baron Portai. Le vieux docteur est bien comme nous l’avons connu dans les derniers jours de sa vie^ avec sa perruque blanche, son vaste habit noir , donnant une apparence d’ampleur à ce corps si grêle , ses culottes d’autrefois , ses bas noirs cachant des jambes minces , de l’espèce de celles qui portaient le bailli de Ferrète, dont le prince de Talleyrand disait : (( C’est l’homme le plus courageux de l’Europe , que M. de Ferrète, de marcher, avec de pareilles jambes ! » Rien n’était plus
à redouter pour Fartiste qu’un modèle comme le nonagénaire M. Portai. La caricature était si près de la vérité! M. Champmartin est resté dans la vérité; il n’a rien outré et rien dissimulé. Il a été naïf avec une sorte de dignité sans apprêt. On retrouve dans cette image de l’ex-doyen des médecins de Paris ^ toute l’habitude du corps de ce spirituel et malin vieillard. La tète est parfaite d’expression et de simplicité. Cet ouvrage est un des meilleurs de M. Champmartin qui occupe sans conteste un des premiers rangs parmi les portraitistes de l’époque. Son talent est encore grandi depuis deux ans où nous avons eu de lui le si bon portrait de madame de Mirbel.
— W’y a-t-il pas de la lourdeur dans le buste et les jambes du maréchal Clauzel , dont la tête est fort ressemblante ?
— En général ^ le portrait est un peu lourd ; mais enfin vous ne le comparerez pas à celui de l’amiral Duperré!
— Je connais l’illustre maréchal d’Alger. Certes ^ ce n’est pas ce qu’on appelle un joli homme ^ un fashionable à l’air gracieux ; mais il y a du caractère dans sa tête ferme et un peu
refrognée. Je lui en demande bien pardon : il n’a pas d’élégance dans sa taille ; mais enfin il n’a pas cette tournure vulgaire que lui a prêtée M. Court. L’amiral de M. Court est quelque cîiose de commun ^ de désagréable ^ de ridicule; un cliarbonnier ou un gros matelot déguisé pour le baptême du tropique^ et non un officier général dans la grave fonction où le peintre a ^ voulu représenter M. Duperré.
— M. Court n’a pas été heureux cette année. Ses portraits sont durs et bruns ; ses châtelaines sont dures^ et ont cette beauté bourgeoise qui plaît aux spectateurs des faubourgs ; ses deux filles nues qui jouent à une fenêtre avec une perruche ^ et dont l’une va laisser tomber son sein gauche dans la rue pendant que l’autre^ en regardant cocotC;, oublie d’aller faire sa barbe^ sont du Dubuffe renforcé. Quant à son tableau de Boissy-d" Anglas^ c’est un grand pêle-mêle d’expressions forcées^ de personnages jouant la pantomime d’atelier ^ de têtes ignobles ^ de figures hideuses, de non-sens pittoresques ou philosophiques. Le principal acteur du drame est d’un dessin rond, aussi bien que la plupart des conventionnels , qui i-essemblent à ces poupées
remplies de son ^ qu’on donne aux enfans. Que tout cela soit sans talent ^ je suis loin de le prétendre j il y a du métier ^ des têtes bien faites^ je crois ^ mais une fâcheuse diffusion de lumière ^ de l’exagération dans la laideur des sanglans héros de la journée du i prairial an III, et une complète absence d’intérêt. Il y a loin ^ bien loin de cet ouvrage^ à la mort de César y qui avait fait concevoir de si hautes espérances pour l’avenir du jeune peintre. Attendons cependant sans désespérer.
— Passons de l’amiral Duperré au maréchal Lobau . Je le trouve très-bien .
— Oh ! oui^ c’est le vieux soldat , bien droit, bien ficelé, comme on dit, portant la tête haute et le col agrafé , qui ne connaît que l’ordonnance , qui n’a pas de plus grand plaisir que de commander des manœuvres d’infanterie ; vrai troupier, mine sévère , lâchant un propos facétieux sans rire , le petit doigt sur la couture de la culotte , et les talons rapprochés autant que la conformation de l’homme le permet : il y a dans ce portrait , vérité , individualité , ressemblance de la tête aux pieds.
— J’aime mieux ce maréchal Lobau que la
princesse Louise du même M. Ary Schœffer: il a de la simplicité , mais peu de grâce. La jeune reine des Belges m’a paru plus agréable que son portrait ne le fait supposer : c’était un modèle pour Lawrence. A propos de M. Scliœffer ^ je ne vois de lui aucun de ces cliarmans petits tableaux qu’il nous donnait autrefois^ et qui plaisaient tant par l’intérêt ou la philosophie du drame que par le charme de la couleur. Son Giaour me rappelle le de 4 851 ;ce sont les
mêmes qualités.
— Oui;, l’expression et la vigueur du ton. C’est une belle chose, mais ce n’est pas l’œuvre capitale de M. Schœffer à cette exposition ; allons voir sa Marguerite a V église,
— Beau, en effet ; pourtant je suis fâché que la tête de Marguerite exprime plus l’ennui que la lutte contre une tentation diabolique ; il me semble aussi qu’elle enfonce dans le banc de bois sur lequ'el elle s’appuie, au lieu de s’en détacher convenablement. Cela nuit beaucoup au relief du tableau , qui a un peu l’air d’une des vieilles peintures romaines de 1400.
— Ici la couleur a plus de puissance que dans aucun des ouvrages auxquels yoim faites
allusion. Je ne conteste pas^ au surplus^ votre observation j mais je passe là-dessus volontiers^ parce que je trouve du charme ^ de la douceur, de la mélancolie dans cette figure. La pose est de Fécole de Miss Smitson et de madame Âllan- Dorval. J’aime beaucoup l’expression des deux bras et des mains qui se joignent avec douleur; la forme et la pâleur m’en plaisent aussi ; je voudrais que la tète eût la même fermeté au lieu du vague dans lequel elle nage. La petite fille qui est derrière Marguerite , à la place où devait être peut-être Mépliistophélès, sous quelque travestissement de religieux ou de vieille femme, cette petite fille est bien; cependant je lui préfère toutes les figures du second plan. Ce second plan est à merveille sous le double rapport du dessin et de l’harmonie. Il y a là un progrès véritable, de la forme sans sécheresse, de la couleur sans recherche d’oppositions tranchantes , de l’expression et du calme : cela sera toujours bon ; la mode ne peut rien contre une pareille chose.
— Si vous trouvez qu’il y a progrès chez M. Schœffer, ne trouverez-vous pas qu’il y a décadence chez Horace Vernet ?
— La vérité est qu’Horace est cette fois inférieur à lui-même j mais ce n’est pas le signe certain d’une décadence. Horace cherche autre chose que ce qu’il cherchait autrefois ; il est entré dans les voies de la grande peinture ; il a voulu faire de la couleur vénitienne et du style large; quelquefois il a assez bien réussi^ cette année il a été moins heureux ; mais il faut lui savoir gré de ses efforts. Ses premiers penchans^ sa première éducation^ luttent contre sa volonté nouvelle^ et le peintre actuel est souvent vaincu par le peintre ancien ; le peintre de genre perce sous le peintre d’histoire ^ mais dans tout ce que jproduit Horace ^ il y a de si bonnes qualités qu’il faut se montrer facile aux défauts. On ne doit pas oublier surtout que dans le genre des batailles il fut sans rivaux ^ et que c’est un grand peintre des petites choses.
— Pourquoi alors fait-il de grandes choses au risque d’y être petit ?
— Il veut tout embrasser^ parce qu’il a le cœur vraiment artiste ; et puis ^ il sait que plus d’importance et de considération s’attache aux tableaux de grande dimension^ aux sujets graves de l’histoire qu’aux ouvrages du genre fami-
lier. Après avoir épuisé radmiratioii dans la carrière de l’esprit et du drame militaire , il a ambitionné d’autres succès ; il a mis au service de l’histoire sa prodigieuse facilité ^ son talent plein de verve et d’intelligence son esprit fin et ingénieux^ et il a produit Edith au col de cjgne, son plafond de Jules II , Philippe- Auguste a B ovines y Judith^ et cette Rencontre de Raphaël avec Michel- Ange ^ que vous voyez là-haut. Vous ne nierez pas qu’il n’y ait beaucoup de mérite dans les quatre premiers tableaux^ quelques critiques justes qu’on ait pu en faire; vous conviendrez aussi qu’il y a du mérite dans ce dernier.
— Assurément. Mais est-ce bien une composition historique? Ces trois étages d’acteurs sont-ils d’un bon effet ? Aimez-vous ce Michel- Ange coupé en deux par le cadre ^ et d’un caractère si commun? Raphaël^ coquet et maniéré ^ vous paraît-il faire une chose raisonnable, quand il dessine sur l’estomac d’un de ses élèves, debout, comme ne voudrait pas faire un ingénieur qui n’aurait que des triangles à tracer ? Le pape , qui met son doigt sur sa bouche pour faire chut! aux courtisans qui
Fentourent, ne joue-t-il pas là une mesquine comédie? Il imposerait bien autrement silence s’il écoutait gravement la dispute entre ces deux grands artistes qui viennent de se heurter dans le Vatican?
— Ces défauts m’ont choqué comme ils choquent tout le monde; mais n’aimez-vous pas cette femme où Raphaël trouve le caractère d’une de ses vierges divines ? N’est-elle pas charmante^ jolie ^ ’ belle ^ quoiqu’un peu blanche ? Le vieillard qui dort derrière elle n’est-il pas un bon Saint-Joseph? Et puis^ pris à part, le groupe de Raphaël et de ses élèves n’est-il pas une chose estimable ? Celui des paysans qui occupent le premier plan à droite n’est-il pas d’un beau ton et d’une facture large? Dans le plan supérieur, n’y a-t-il pas quelques jolies figures? Tout cela manque d’unité, de liaison, d’intérêt surtout , j’en conviens ; mais cela ne manque pas de talent. Je crois que, réduit au huitième de ses dimensions , ce tableau de genre serait beaucoup meilleur, serait même peut-être excellent; mais je ne crois pas que tel qu’il est il soit absolument mauvais , comme je l’ai entendu dire par beaucoup de
nos amateurs^ si difficiles quand il s’agit des anciens artistes.
— Défendrez-vous le portrait de Louis-Philippe^ qui est dans cet angle?
— Non; je vous l’abandonne. L’arrangement m’en paraît aussi répréhensible que la forme. Je ne sais pourquoi Horace a appuyé le roi sur un grand sabre de cavalerie; cet équipement de cheval ne va pas avec la couronne de diamant et le livre vert de la Charte. Ce portrait me paraît tout-à-fait manqué ; il est loin de valoir celui du maréchal Molitor. Ici je retrouve l’auteur du portrait de Gouvion- Saint-Cyr ^ que nous avons vu il y a quelques années ; je le retrouve pour l’exécution ferme et vive, et pour l’effet.
— Et le portrait de cette dame romaine jouant du piano pour amuser son enfant, qu’en dites-vous? Il me plaît assez.
— A moi aussi. Je trouve d’un beau caractère la tête principale ; mais j’y voudrais un peu plus de fermeté. Ce n’est pas que cela soit faible, mais ce n’est pas assez fin. Le ton de la tète de la domestique est solide ; mais celui de l’enfant ne l’est pas assez. Le petit bonhomme
est transparent comme une lanterne. Ce portrait est bien^ mais que j’aime mieux la délicieuse paysanne Ôl A rida ^ une de mes passions du salon dernier ! Il y a de belles parties aussi dans le portrait de cette dame qui brode ^ madame Fould, je crois. Le front et les yeux sont très-bien. Il y a un peu d’affectation dans la largeur de la facture des linges ; vus de près^ ils sont désagréables. L’uni des chairs appelle le spectateur près du tableau , les aspérités des étoffes le repousse.
— Voilà un tableau de l’ancien goût d’Horace.
— Mais malheureusement pas de sa meilleure manière. H y a six ans ^ qu’il aurait fait de cette scène pittoresque un chef-d’œuvre de mouvement ^ d’énergie et d’esprit ; il en a fait à Rome une chose médiocre, lourde, factice. Horace n’a pas vu les journées de juillet : s’il avait été à Paris , le peuple l’aurait trouvé partout, se battant en brave ^ et pendant les repos, reproduisant pour la postérité les belles actions de cette guerre de trois jours où l’on abattit un trône et une dynastie, comme s’ils n’avaient pas poussé de racines sur le sol français depuis plu-
sieurs siècles. Au lieu de peindre diaprés nature^ il a peint sur des récits ^ et son tableau ressemble à ces feuilletons de journaux rédigés par des critiques qui n’ont point assisté à la représentation delà pièce dont ils parlent.
— Parbleu! voilà un portrait du duc de Choiseul qui est d’une parfaite ressemblance.
— Il est sûr que le noble duc n’y est pas flatté : cependant c’est aussi loin de la charge que du mensonge flatteur. Il y a de la vivacité et de la couleur dans ce portrait qui atteste les progrès de M. Lepaulle. La seule chose que j’y reprendrais^ c’est la main gauche ^ noire et lourde^ qui devrait être beaucoup mieux dans la demi-teinte. Croiriez-vous que l’auteur de ce portrait de M. de Choiseul a fait cette femme lourde et commune qui se désole comme la veuve d’un marchand de bois ou d’un fabricant de bretelles ; cette femme dont la gorge se ballotte de l’épaule droite à la gauche et vous écrasera de sa masse si elle échappe à la robe noire qui la retient à peine? Et cette femme ^ c’est la belle madame Devrient y que vous avez vue au théâtre Italien ! Et c’est madame Devrient dans le rôle d’Anne de Bolœyn ! Anne de Bolœyn avec
si peu d’élégance ! Est-ce donc parce que Henri VIII était gros ; que M. Lepaulle lui adonné cette massive maîtresse? Au reste^ il y ^ beaucoup mieux que cela dans la collection de portraits qu’a exposée le jeune peintre ; car il n’en a pas accroché au Louvre moins de quinze : ce qui est beaucoup trop pour plusieurs raisons ; et la première ^ c’est que c’est prendre pour soi seul une grande partie de l’espace limité réservé à tous les artistes ; la seconde^ c’est qu’en mettant tout son fonds de magasin en montre, on étale à côté de ses bons ouvrages des choses médiocres.
. — Voilà un portrait de femme, mademoiselle E. L. , qui est étrangement diapré; la lumière y est par touches égales de ton et de valeur ; ce qui, dans les cheveux surtout, n’est pas d’unbon effet.
— La couleur de M. Lepaulle est assez large, maisagathiséeet chatoyante; ce qui l’alourdit un peu et la rend quelquefois louche. Où je la trouve charmante , c’est dans cette famille de boules-dogues, dont les plus jeunes sont gras, laiteux, blancs et roses. Cette étude, qui a l’accent de la nature, est d’un coloriste vrai; il n’y
a rien de ces conventions dans lesquelles nos artistes ne se jettent que trop souvent. M. Lepaulle devrait essayer le genre proprement dit j il est probable qu’il y réussirait. La chambre de Louis XIV au château de Pontchartrain lui donnait l’occasion de faire deux figures ; il les a trop négligées ^ bien que je les trouve touchées avec assez d’esprit. Ce qui est estimable dans' ce petit tableau^ c’est la couleur brillante et harmonieuse de l’intérieur. Son rendez-vous de chasse ^ où le peintre rappelle la manière d’Horace Vernet encore plus que dans ses autres productions ^ a de bons détails de chiens ^ mais un peu de lourdeur.
— Oh! la jolie chose que cette jeune fille en chapeau de paille ^ modestement cachée près de la colonne !
— Vous avez bien raison. Cela ressemble à du Reynolds : finesse de ton^ expression naïve ^ pose simple et naturelle ^ jeu de lumière agréable; voilà tout ce qui recommande ce portrait, où je ne voudrais trouver qu’un dessin plus pur.
— Parmi toutes les choses que j’ai entendu louer , pourquoi n’ai-je rien entendu dire de cette tête de mulâtresse ?
— Parce qu’il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde. Vous avez raison de remarquer ce portrait bien modelé^ touché avec fermeté ^ qui prouve du talent dans son auteur^ M. Brune, dont je crois n’avoir jamais rien vu avant cette exposition. Cette mulâtresse me plaît beaucoup plus que toute la famille si noire, si sèchement peinte par M. de Creuse : c’est de la peinture fort déplaisante à mon goût.
— Et au mien , mais non pas à celui de tout le monde; car j’ai vu bien des promeneurs s’arrêter devant ce trio taillé dans du bois d’acajou, et s’en aller ensuite fort contens, le rire sur les lèvres.
— Si vous voulez un portrait amusant , regardez là -haut cette femme aux petits yeux à demi fermés, le nez et les joues rouges, toute la figure enluminée; on dirait une de nos Bacchantes échauffée de vin de Champagne.
— Il n’est guère possible de faire plus laide une femme qui doit être jolie.
— Retournez-vous et regardez cette fille de Suisse à sa fenêtre, par M. Dupuis.
— Mais, ce n’est pas mal.
— Imitation un peu sèche de la jeune fille à Toiseau, queM. Decaisne exposa^ je crois , en
— Puisque le nom de M. Decaisne vient de se présenter à nous ^ faites -moi voir ses ouvrages.
— Volontiers^ allons chercher au bout de la galerie un de ses meilleurs portraits ; celui de M. Victor Schœlcher... le voici.
— Cela doit ressembler. Il y a dans cette tète de la méditation.
— M. Schœlcher est un citoyen grave ^ un critique sérieux ^ un philantrope y non par état^ mais par conviction ; un écrivain loyal et consciencieux ^ qui espère un temps meilleur ^ le temps de la vertu publique et celui de la morale particulière. C’est un homme plein de cœur et de véritable sensibilité ; j’aime à vous faire son éloge parce qu’il est^ entre mes amis^ un de ceux pour qui j’ai le plus de goût. M. Decaisne a très-bien saisi sa physionomie caractérisée. Il l’a fait calme réfléchi^ vêtu avec une élégance qui n’a rien d’affecté , tel enfin qu’il est réellement. C’est une très-bonne chose que ce portrait ; je le préfère à celui de Damorean^
qui est d’une couleur brillante^ mais qui a outré peut-être un peu la tournure du modèle. M. Decaisne en a fait un milord.
— Il ne faut pas se plaindre de l’exagération du bien ÿ c’est rare. J’ai vu dans le grand salon un portrait de madame Damoreau qui ne m’a pas paru très-ressemblant.
— C’est dommage ^ car il est d’une charmante exécution. La physionomie douce^ bonne, gaie, fine, aimable, de madame Damoreau, est apparemment bien difficile à saisir ; car de tous les portraits qu’on a faits sur cette jolie femme, je n’en connais qu’un qui soit parfaitement ressemblant : c’est un buste de M. Desprez que vous verrez dans la salle des sculptures. Voilà un portrait historique de M. Decaisne; il représente mademoiselle de Montpehsier écrivant ses mémoires. L’arrangement en est plein de goût ; et il faut dire que c’est un des talens de M. Decaisne d’habiller très-bien les femmes qu’il peint : c’est un art a^ssez difficile que celui-là; peu de peintres le possèdent : regardez plutôt autour de vous! il n’y a que les hommes de bonne compagnie qui y réussissent. La tête de mademoiselle de Montpensier est jo-
lie et d’un ton fort agréable ; je voudrais que les chairs en fussent un peu plus souples.
— Dans cet encadrement rond ^ voilà une bien jolie femme ^ par M. Decaisne.
— Et elle n’est pas flattée. Cette dame est la femme de M. Amédée Pichot. Ce portrait, de l’avis de beaucoup d’artistes^ estle chef-d’œuvre de l’auteur. Je ne me prononcerais pas aussi absolument y mais je le range parmi les trèsbons portraits de M. Decaisne^ aussi bien que celui de madame Jal^ que vous voyez là en robe orange. La tète et la poitrine sont d’un modelé fin et d’une jolie couleur 5 ses mains sont dans une demi-teinte que j’aimerais moins bleue. Si ce portrait^ que tout le monde a trouvé ressemblant ^ avait'un défaut ^ ce serait celui de n’étre pas assez complètement dans le caractère de la tête itahenne du modèle. Mais il y a du charme^ de la grâce ^ et cette manière de voir la nature vaut peut-être l’autre.
— Ceci doit être un tableau de M. Decaisne ; je reconnais son harmonie et son style.
— Le groupe d’Anne de Bolœyn et de sa fille Elisabeth qu’elle presse sur son cœur avant d’aller mourir ^ est très - expressif. Il y a quel-
que lourdeur dans les personnages accessoires ; mais la marche du tableau n’en est pas sensiblement affectée. Le ton local est grave, convenable au sujet, je pourrais dire dramatique. Anne de Bolœjn est une œuvre de talent, sœur de bons ouvrages qui l’ont précédée et qui ont honorablement placé le nom de M. Decaisne dans l’estime des amateurs.
— Dans la peinture officielle, il me semble avoir remarqué un portrait de la princesse Clémentine et un du duc d’Orléans , en costume du premier régiment de hussards : ne sont-ils pas de M. Decaisne?
— Oui, et tous deux sont bien; d’autant plus qu’ils sont faits à peu près de 'souvenirs. Les princes posent peu devant les peintres, et il faut pour ainsi dire les prendre au vol; aussi ne chicanerez -vous pas M. Van- Ysendick, si la tète de son duc de Nemours manque de la finesse presque épigrammatique qui est le caractère de celle du jeune prince ; si la jambe droite est cassée au genou , la rotule rentrant en arrière comme celle de Polichinelle: l’artiste n’a pas étudié suffisamment son modèle.
— Les chevaux des princes ne posent pas apparemment plus que leurs maîtres ; car je ne croirai jamais que celui sur lequel M. A. Dedreux a monté M. le duc d’Orléans soit copié sur la nature. Il est en l’air ^ dansant sur ses quatre jambes un pas que je n’ai jamais vu danser^ même aux chevaux de Franconi. •'
— Cette pose n’est peut-être pas impossible^ et je ne crois pas qu’un peintre se fut amusé à l’inventer ; mais il a eu le mauvais goût de la saisir^ et c’est ce qu’on ne peut lui pardonner. D’abord^ en peinture^ comme dans tous les arts, il faut être possible, intelligible; ensuite, la peinture n’ayant pour elle qu’un moment, il ne faut pas qu’elle choisisse de ces mouvemens exceptionnels, transitoires, dont on attend la fin avec impatience pour examiner à son aise l’être représenté. Je ne me rends pas compte tout de suite de cet étrange saut du cheval de M. Dedreux, et j’ai peur qu’il ne tombe; je ne puis m’occuper que de cela; comme d’un danseur qui fait des tours de force, je ne puis regarder que les pieds. L’exécution de ce grand portrait équestre est trèsfaible : le duc d’Orléans n’est pas ressemblant ;
la couleur est terne et Feffet nul. Tout ceci ne prouve rien ^ au surplus ^ contre l’avenir du jeune artiste.
— Savez - vous quel est ce vieillard dont la chevelure rare et blanche monte au ciel comme celle de M. Auguis^ le député si célèbre par le norfibre prodigieux d’amendemens qu’il a eus de tués sous lui depuis trois ans?
— Quoi ! vous ne reconnaissez pas M. Robert ? Robert^ l’illustre restaurateur de la rue Grange-Batelière ^ une des gloires émérites de la cuisine ^ qui^ pour n’avoir pas inventé la sauce dont il porte le nom ^ n’en fait pas moins un des hommes forts de la science culinaire !
— Ma foi ^ il a un drôle d’air dans cette bergère jaune ^ aux larges oreilles^ au dossier haut^ au ton clair !
— Oui^ cet arrangement n’est pas heureux; mais la tête est assez bien modelée. Pour juger de la facture de M. Lecurieux ^ regardez le portrait de cette grosse dame^ au visage épanoui et coloré. Vous voyez qu’il y a assez de largeur.
— Mais un peu de mollesse ^ surtout dans le dessin.
— Le meilleur des portraits de M. Leciirieux^ est celui qu’il a fait de sa femme ; il y a du naturel dans la pose^ et de la simplicité dans l’ajustement. Madame Lecurieux se promène un chapeau sur la tète ^ dans le paysage de son mari^ comme madame de Mirbel se promenait , en ^ 851 ^ dans la campagne de M. Champmartin. L’imitation est heureuse, et je ne m’en plains pas.
— Voilà qui me paraît bien.
— Bien, en effet; simple, sans prétention, modelé avec soin, exécuté très-convenablement. M. Cadeau a tiré un bon parti de l’uniforme ingrat de la garde nationale en restant naturel et vrai. Ce capitaine des chasseurs de la neuvième légion me paraît bien mieux que deux ou trois de ses camarades qui sont accrochés làhaut.
— Ce portrait doit être de mademoiselle Saint-Omer ; il me semble un peu parent de celui du colonel Poque, qui, l’an dernier, nous a fait passer de si bons momens au Louvre , et de celui de cette actrice qui traînait sur un tapis ses charmes à demi nus.
— Vous avez deviné , c’est le même système :
noir^ et prive de lumière^ et bizarre de pose.
— Mais la pose est assez naturelle.
— Je ne dis pas non ; on pose comme cela devant son apothicaire, mais pas devant une femme.
— Oh ! la pauvre enfant , qu’elle a de peine à se tirer de ces rochers verts qui l’écrasent ! '
— N’ayez pas peur , ils ne lui feront pas de mal ; vous voyez bien qu’ils n’ont pas la moindre solidité.
— Un portrait d’ecclésiastique ; il me semble qu’il est le seul au salon de cette année.
— C’est celui d’un honnête vieillard qui est mort tout récemment, M. l’abbé Leclair, curé de Notre-Dame-de-Lorette. Ce bon prêtre était fort tolérant , fort gai 5 on l’aimait dans sa paroisse. Nous étions voisins ; il venait me voir quelquefois. Il savait bien que nos opinions différaient sur presque toutes les questions ; mais jamais , quelque autorité que son âge lui donnât , il n’a cherché à me convertir à ses idées. Son portrait est fort ressemblant.
— L’aspect de ce portrait de femme avec ses longs cheveux bouclés à l’anglaise , sa taille
DU LOUVKE.
mince comme ses bras ^ et son teint espagnol , me plaît assez.
— Oui^ c’est une chose assez originale ; je crois que cela vaut mieux que les petits tableaux anecdotiques ou du genre familier de l’auteur M. Spindler; cependant j’y voudrais quelque peu moins de dureté dans le ton. Il me semble qu’il y a de l’exagération.
— A propos de teint espagnol ^ avez - vous remarqué la dame Andalouze ^ coiffée de la mantille de dentelle que M. Belloc a exposée.
— Oui^ elle est d’un joli ton^ d’une exécution fine ; mais elle manque un peu de saülie. Je préfère le portrait gras et lumineux de madame Blanqui ^ qui contraste si fort avec celui de M. Odillon-Barot à côté duquel il est placé. L’ouvrage capital de l’exposition de M. Belloc est le portrait en pied d’une dame en robe verte et en chapeau blanc^ qui figure au grand salon. C’est une des bonnes choses du peintre^ harmoniste et coloriste distingué.
— Je cherchais les portraits de M. Bouchot; en voici un^ je pense. •
— Celui de cette dame groupée avec son fils ? vous avez raison. Il est bieft^ ce portrait;
joliment peint, d’un ton agréable, mais un peu plat j et puis il ne me paraît pas appartenir en propre à Fauteur ; je trouve là du Belloc , du Decaisne , du Haudebourt , du Saint- Evre. Le portrait tout simple de madame Despréaux, la mère de cette charmante enfant que Talma fit venir, je crois, de la Belgique aux Français pour jouer le roi Joas ^ la petite sœur de la Fausse Agnès et Clistorel; et que nous avons vue grandir en talent et en grâce, à ce point qu’elle est aujourd’hui une des plus agréables actrices de Paris, au Gymnase, oîi elle a épousé Allan; ce portrait me plaît bien davantage, et rien n’y sent la convention ; il est naturel de ton et de pose ; il est modelé sans effort et assez bien dessiné : c’est un ouvrage qui m’arrête toujours au milieu de ce dévergondage de portraits à effet , à gazes , à rideaux, à oiseaux de paradis, à toques de drap d’or, que sais- je !
— Retournez-vous donc pour voir ce monsieur, cette dame et leur chien ; je n’ai encore rien de plus comique.
— Je ne sais pas s’il faut juger sur cet échantillon les arts#xiantais ; mais je suis fâché que
Nantes ne nous ait pas envoyé quelque chose de moins grotesque. Une grande ville dont toute la peinture se résumerait dans un pareil ouvrage serait bien à plaindre. M. Ducornet^ qui peint avec les pieds, est dix fois plus fort que M. Blondel de Nantes. Voyez ce portrait du très-fin , très-rusé Sidi Hamden , Fancien aga des Maures d’Alger ; il a du caractère, et sinon une bien bonne couleur, du moins un coloris raisonnable.
— Ah î du Kinson! je n’en avais pas encore aperçu, et cela me manquait.
— Moi, j’en ai tant vu, tant vu depuis quinze ans , que je m’en passe à merveille. Je sais par cœur toutes ses poses , ses chairs qui procèdent de sa faïence et du plomb — matière que je ne saurais définir 5 — sa couleur d’un gris verdâtre, sa coquetterie d’ajustemens, enfin tout ce qui constitue ses portraits. Je ne m’y arrête pas cette année ; cependant je dois un regard aux paysans solognais. Je voudrais m’expliquer cette peinture que j’attribuerais à une vieille femme , si je ne la voyais signée du nom célèbre de M. Kinson. C’est petit , mesquin, sans caractère et sans naturel j cela veut être
naïf^ et c’est commun. Et pùis quel coloris! M. Kinson ne peut être comparé à personne : aussi ce qui serait un malheur pour tout le monde ^ lui est indifférent à lui. On a placé ses petits paysans au-dessus du portrait de femiiie qu’a exposé M. Ingres ; qui pourrait résister au rapprochement? Quel dessin même un peu solide et fin se soutiendrait à coté de cette tête de femme merveilleuse de pureté ^ à côté de ces bras charmans de forme et de ton ? Un élève de M. Ingres tomberait^ M. Kinson résiste; qui que ce soit ne songe à faire la comparaison. C’est un peintre fort ^ un peintre à part; il a une grande renommée ^ une grande clientelle de grands louangeurs ; j’espère aussi une grande aisance ; je ne veux plus m’inscrire en faux contre l’admiration de tous^ et j’ai un grand regret à l’opinion que j’émettais il y a deux minutes sur les portraits et sur les solognais de M. Kinson. Une chose me frappe^ c’est que M. Kinson^ dont je n’avais jamais vu que des peintures de portrait^ s’élève à l’histoire^ à l’histoire un peu vulgaire si vous voulez^ mais enfin à l’histoire. Il a voulu suivre l’exemple de M. Paulin Guérin^ qui fait de l’histoire à son
temps perdu ^ et qui la fait mieux que M. Kinson ne la fera probablement jamais. Entre le portrait en pied de M. Tamiral Truguet et celui de M. Hyde de Neuville ^ Tancien ministre de la marine ^ M. Guérin a fait un tableau représentant la peste de Marseille en ^720^ et le chevalier Rose enterrant les morts. J’en suis fâclié^ mais ce n’est pas là de bonne peinture. Sous le rapport de la composition ^ que dire de tous ces corps coupés par le cadre? Que dire du personnage principal^ si mesquin et en meme temps si lourd ? Que dire de ce grand cheval qui vient on ne sait pourquoi sur cette esplanade ? Quant au coloris et à la facture ^ il y a des choses estimables^ mais voilà tout. La gloire de M. Paulin Guérin ne se fondera pas sur ses tableaux ^ quoiqu’il ait fait Caïn. Il est portraitiste distingué. Dans le genre des portraits il a fait de belles choses : Nodier;, l’abbé de La Mennais et quelques autres. Son amiral Truguet est bien ; il a saisi à merveille le caractère de ce vieil officier-général ^ doyen de nos amiraux. , jeune et fort septuagénaire;, d’une petite taille, droit, brillant de santé, propre, encore élégant, vif, dispos , à qui vous donneriez soixante ans à
peine. La perruque soigneusement marronnée de M. Truguet est un peu trop également touchée ; la boucle coquette qui vient au milieu du front est un peu grosse ; il y a trop de perruque enfin dans cette perruque qui veut être une chevelure naturelle ^ tant Famiral Ta fait faire avec soin par l’artiste coiffeur qui a sa confiance! La tête est pleine de force et de vérité ; le mouvement du corps est naturel. L’artiste a fort bien compris son modèle^ et le fait bien comprendre au public. Le portrait de M. Hyde de Neuville me paraît inférieur à celui de l’amiral Truguet ; il a pourtant une expression juste ^ de la ressemblance j mais la couleur n’en est pas agréable. M. Paulin Guérin a représenté M. Hyde de Neuville en costume de ministre ; il a bien fait : M. de Neuville a laissé de bons souvenirs de son passage à la marine. C’était un homme de bien et de bonne volonté ; il aimait la marine et la ' comprenait ; il avait des intentions excellentes pour l’avenir de ce corps qui lui a gardé de la reconnaissance. M. Hyde de Neuville fut équitable^ et répara des injustices que l’esprit de parti avait commises au détriment de bons officiers. Il ne faut
pas oublier ces choses-là. Le peintre a monrr trë dans le fond un bâtiment , et a assis le ministre à un bureau. Tout cet arrangement man-r que de logique : c’est au surplus ^ un défaut qu’on peut reprendre dans plus d’un des portraits historiques qui figurent ici. Dans quelle ville est le ministre ? Ce n’est pas à Paris probablement ^ car tout ce que ^ de son cabinet ^ il pouvait voir d’eau ^ c’était la Seine paisible ^ portant quelques bateaux de pierres et de charbon. C’est donc dans un port? et le ministre en costume attend donc la visite des autorités de l’endroit? Cela avait besoin d’étre éclairci par une date constatant un fait. Je. ne crois pas que M. de Neuville ait visité les ports pendant son ministère. S’il est resté à Paris ^ U fallait le re-r présenter dans son cabinet et l’entourer de modèles de navires^ de machines propres au service de la marine^ de cartons étiquettés^ de budgets. — M. Paulin Guérin a fait son pror pre portrait. Je crois que le désir d’arriver à un effet très-ferme lui a fait exagérer les lumières blanches qui diaprent la couleur de son visage.
— Tl y a de la vigueur dans les portraits
de M. Ronillard^ et en général un ton vrai quoique un peu rougeâtre. Etes- vous de cet avis
— M. Ronillard a une des bonnes réputations de la peinture de portraits ; il a fait de bons ouvrages. La tète fort ressemblante et très-individuelle du maréchal Groucliy est bien modelée et ferme ; mais je trouve un peu d’exagération dans Fensemble de Feffet. Je n’aime pas le cheval blanc ébouriffé ^ qui a l’air d’une sculpture du temps de Louis XV ; je n’aime guère non plus le ciel de ce tableau , je trouve la main d’une forme désagréable et durement ombrée de noir. Un hasard assez singulier a placé le portrait du maréchal Grouchy en face de celui du maréchal Gérard j quand je les vois là l’un et l’autre , j’ai peur d’entendre recommencer cette discussion , qui nous occupa pendant quelques mois avant la révolution de juillet, et partagea l’opinion publique sur la conduite du général Grouchy à VN^aterloo. Mais , ici chacun est occupé de son affaire , le maréchal Gérard devant Anvers, le maréchal Grouchy sur je ne sais quel champ de bataille ; j’espère qu’ils ne descendront pas de leurs ca-
lires. — Le portrait de Tamiral Verhuell est une bonne chose, simple, large et solide. Il n’y a ni affectation de lumière, ni recherche d’effet. M. Camille Paganel, le nouvel historien du grand Frédéric, est parfaitement ressemblant dans cette peinture de M. Ronillard, qui a toutes les qualités que je viens de vous signaler dans le portrait du brave M. Verhuell.
— Le portrait du maréchal Gérard, que vous , regardiez tout à l’heure, me paraît un peu mou.
— Plutôt rond que mou ; d’ailleurs ressemblant. M. Larivière a déjà donné des gages de talent dans sa Peste de P\.ome^ sous le pontificat de Nicolas V, exposée en \ 851 . Il n’a pas fait de tableau cette année. Encore un artiste qui comprend que la peinture historique n’a plus les grandes chances qu’elle avait jadis; il s’adonne au portrait. Etait-ce bien la peine qu’il allât à Rome !
— L’école de Rome devient inutile , si les pensionnaires renoncent aux hautes études après leur retour en France.
— Elle est inutile depuis long-temps. Si le budget peut pensionner quelques élèves qui
auront montré ces belles dispositions auxquelles on reconnaît les futurs grands artistes ; — et il importe qu’il le fasse — qu’on ne les astreigne pas à aller passer cinq ans à Rome j qu’on leur donne au contraire la liberté de voyager où ils voudront; que celui-ci puisse aller à Amsterdam ou à Anvers ^ s’il a du goût pour la peinture hollandaise ; que celui-là aille étudier en Espagne ^ s’il se sent du penchant pour Murillo, Yélasquez ou le Ribeira; que cet autre aille en Angleterre voir Reynolds ^ à . Florence ou à Venise voir Raphaël ^ Jules Romain Titien ou Paul Véronèse; mais^, pourquoi Rome^ toujours et rien que Rome? Cette exclusion est fâcheuse; elle tend à jeter tous les talens dans la même direction ^ à les containdre^ à les modifier^ à les abâtardir. C’est une mauvaise chose ; il n’y a qu’à voir ce que ce système a produit. Rappelez-vous tout ce qui est allé à Rome depuis vingt ans^ et dites ce qui en est revenu? à’ quelques exceptions près des hommes médiocres. Et c’est la faute de ce mode d’éducation obligée. Apprenez aux élèves à dessiner et à peindre ^ puis laissez-leur la liberté de la pensée.
— Ce général Rumigny n’est-il pas aussi de M. Larivière?
— Oui ^ et je le trouve mieux que le maréchal.
— Fort ressemblant^ bien qu’un peu trop fleuri ; mais l’air ouvert^ gai^ loyal et bon enfant^ comme on dit.
— Quel est ce général républicain de l’armée d’Egypte?
— Le général Rampon^ au siège de Saint- Jean-d’Acre^ par M. Couder.
— La tête est un peu commune et d’une faible exécution j le reste n’est pas mal.
— Ce M. Couder est-il Fauteur d’un tableau qui a attiré la foule ^ et dont les sujets sont empruntés au roman de Victor Hugo?
— C’est lui. Il partage avec M. Orsel le prix pour la beauté du cadre , peut-être même son cadre à ogives ^ à compartimens ^ à ornemens gothiques ; à figures d’animaux, est-il plus beau que celui de M. Orsel. Par compensation, la peinture de M. Orsel est meilleure que celle de M. Couder.
— Ce n’est pas ce que semble constater la présence des spectateurs devant les deux ou-
LES CALSËRIES
vrages. M. Orsel est peu couru ^ on fait queue devant M. Couder.
— La différence des sujets fait ce que devrait faire la différence des mérites. M. Orsel ^ copiste des vieux maîtres^ a peu d^attraits^ pour cela d’abord^ et ensuite parce qu’il n’y a rien que de très -chaste dans son œuvre 5 M. Couder a représenté la Esmeralda aux prises avec l’amour brutal du capitaine Phœbus^ et il a attiré tout le monde. Anton j — Je ne compare pas M. Dumas ^ l’auteur le plus réellement dramatique de ce temps-ci^ à M. Couder^ peintre froid sous l’effet vigoureux qu’il cherche. — Antonj a attiré plus de monde à la porte Saint -Martin que‘ Britannicus n’en attirera d’ici' à quinze ans à la Comédie française^ à moins qu’un autre Talma ne se présente. Notez bien, je vous prie, que je ne compare pas non plus M. Orsel à Racine. — Dans l’ouvrage de M. Orsel, il y a des parties estimables : la figure du père éternel dans le tableau du cintre , celle de la fille arrachée par le diable de la présence de Dieu 5 cette meme figure dans le tableau du cintre ; le reste me semble plus remarquable par l’absence de défauts saillans
que par la présence des bonnes qualités. C’est un tableau de dessinateur^ et le dessin n’est pas partout d’un caractère assez élevé.
— La pensée du poème est bonne du moins.
— Oui^ morale honnête comme une de ces conférences religieuses du carême^ où l’église élève deux chaires l’une en face de l’autre^ la chaire du diable en opposition avec celle du Christ^ à la condition très - expresse que le diable s’arrangera pour donner des répliques aux mouvemens d’éloquence de l’apôtre^ et présentera des argumens philosophiques sans valeur et facilement réfutables. Le tableau de M. Orsel dont on n’a pas besoin dans un musée où l’on a quelques vieux maîtres^ serait fort bien placé dans le réfectoire d’un pensionnat de jeunes demoiselles. M. Orsel est un peintre consciencieux^ dévoué aux études du haut style ; il a le tort de se faire imitateur quand il pourrait être original. Je l’aimais mieux in=spiré par le goût simple de^ l’école romaine et produisant tout seul son Moïse présenté à Pharaon, que copiste des peintres secs du quinzième siècle et nous donnant le Bien et le Mal, dont^.
soit dit, sans jeu de mots ^ il y a ^ au surplus , peu de mal à dire et assez de bien. '
— Nous nous éloignons des portraits ; mais il en est ainsi de tou tes les résolutions humaines : ce qu’on se propose n’est pas ce qu’on exécute toujours. D’ailleurs ; rien d’impérieux ne nous contraint à suivre telle marche plutôt que telle autre. Nous nous laissons aller au courant de la conversation^ comme sur un fleuve^ à l’aspect des rives pittoresques dont chaque canton a son souvenir historique ^ causant ^ divaguant ^ se rappelant^ on se laisse aller au fil de l’eau. Je vous demande pardon de la comparaison un peu prétentieuse^ classique....
* — Et longue , car vous voilà tout essouflé. . . Voulez-’Vous que nous revenions aux portraits?
— Puisque nous en sommes à la vieille peinture moderne^ donnons un coup d’œil aux tableaux de MM. PérinetDassy.
— M. Périn est plus fort que M. Orsel^ M. Dassy a un talent qui ne le cède guère à celui de M. Périn. Tous deux marchent dans la voie des imitations serviles ^ et s’ils la suivent avec cet amour ^ cette bonne foi qui les y a poussés ils ne laisseront aucun nom dans les arts.
Un avenir leur était promis cependant à cette époque où la passion de la couleur a mis le pinceau à la main de tant de jeunes gens qui n’ont fait aucune étude. Les pochades” ne peuvent avoir qu’un temps j on reviendra — 'et déjà la réaction s’opère — on reviendra de ces échan^ tillons depalette qui fascinent l’œil^ ét ne parlent en définitive ni à la raison ^ ni au goût , espèce de prismes solaires qui brillent ^ éblouissent ^ mais qui échappent par la forme à toute analyse^ ne laissant d’autre trace dans la mémoire que celle qu’y laisserait un feu d’artifice. Tout homme qui a un talent solide ^ un style pur et éleyé^ de la philosophie^ de la gravité, doit avoir une action prochainement sur l’école et le public , mais il faut pour cela qu’il ait une originalité réelle. Le public aime les vieux tableaux qui sont vieux , mais non pas ceux d’hier. Toute grimace , toute affectation , lui déplaisent j il court volontiers au nouveau, mais il faut que ce nouveau ne soit pas un réchauffé de quelque vieux système. Les conventions, qui ne sont qu’un retour à d’anciennes formes , à des idées dépassées, n’ont et ne peuvent avoir qu’un moment. Voyez ce qui est
arrivé aux artistes dont la manie ^ plutôt que la vocation^ fut de reprendre Tart à son enfance en lui donnant un accent coloré : ils empruntèrent aux manuscrits des quatorzième et quinzième siècles le dessin et le style; leurs figures^ pastiches grotesques des peintures de ce moyen âge ^ qui n’avait pas la science ^ mais au moins la naïveté^ ils les chargèrent de couleurs systématiques^ volées aux Vénitiens^ aux Hollandais^ et aux Anglais modernes. Leur ton plut d’abord beaucoup ; mais ensuite on voulut voir ce qu’il y avait sous ce masque^ et l’on y trouva en général des formes maniérées^ affectant la simplicité qu’elles n’ont pas^ et dénonçant l’ignorance du dessin. Le public ne fait guère de différence entre les gauclies imitateurs de Giotto et d’Albert - Durer et leurs plus habiles copistes ; il s’éloigne des uns et des autres. Ainsi ^ les derniers qui savent dessiner^ et ont fait de sérieuses études^ peuvent le rappeler à eux en prenant le sage parti de devenir individuels ; les autres qui ne savent rien ^ et presque tous les exagérateurs de Delacroix sont dans ce cas^ disparaîtront successivement de la scène sans laisser aucune mémoire. Quand
MM. Périn et Dassy voudront faire autre chose que Tobie et la Charité y ouvrages où le mérite est incontestable^ ils prendront une belle place dans les arts. Hâtons-nous mainte-^ liant de terminer notre revue des portraits.
— Celui-ci me paraît à merveille.
— D’abord il est fort ressemblant , c’est celui de feu M. Schœlclier^ le marchand de porcelaine de la rue Grange-Batelière le père de M. Victor Schœlcher^ dont vous avez vu le portrait peint par M. Decaisne^ et dont voilà contre la porte du salon un charmant portrait dessiné par M. Henriquel Dupont.
— Charmant en effets large et plein de caractère ; moins fin cependant de dessin que les deux jolies têtes de femmes au pastel qui figurent à côté sous, le nom du même artiste.
— Le portrait de M. Schœlcher est de M. Sigalon. C’est de la peinture large ferme ^ d’un ton simple et vrai. J’y reprendrais un peu de raideur et quelques touches dures dans les ombres les plus fortes 5 mais elles disparaissent quand on regarde à l’effet cet ouvrage qui présente un bel ensemble. Avez-vous remarquéj en entrant dans le salon carré^ le premier
tableau à droite^ où un jeune faune caresse une nymphe étendue sur le gazon ^ et rit des mines fâchées que fait TAinour enchaîné près d’eux ?
— Sans doute; mais les sujets érotiques^ anacréontiques dans le style de TAlbane ou du Corrège^ ne me captivent pas long-temps. J’ai regardé^ et la seule impression qui m’en est restée^ c’est que ce tableau vaut mieux qu’aucune des choses nues qui sont ici. Il me semble qu’il y a plus de vie et de charme.
— Il y a de la grâce sans afféterie^ quoiqu’on ait comparé cette peinture de M. Sigalon à celle de Boucher ; il y a surtout une charmante couleur^ solide et brillante^ pleine d’agrément et de goût. Si le dessin était plus pur, si le contour n’était pas ^vivement cerné par des bandes colorées, il n’y aurait aucun reproche à adresser à cette production d’un de nos artistes les plus originaux , qui a le sentiment des arts élevés et qui ne s’est pas fait coloriste parce que la mode était à la couleur.
— Le portrait de femme qui nous présente ses deux enfans me paraît vrai.
— C’est celui de madame Rouget avec sa
jeune famille, par M. Rouget. Madame Rouget est une belle personne, dont le peintre a peut-être chargé le caractère pour lui donner Fair grave et sévère. Ce morceau présente de belles parties d’exécution, de la finesse dans la couleur ; mais il manque de distinction dans la forme. C’est aussi le défaut capital de l’immense tableau, pâle et blafard de ton, où M. Rouget a représenté X Abjuration d'Henri IV. Ses figures sont d’un style trop bourgeois ; elles ont de la lourdeur, une expression vulgaire. Il en est quelques-unes cependant qui sont fort bonnes ; celle de l’archevêque de Bourges, par exemple. M. Rouget a une main très-habile , mais son imagination calme n’enfante pas ces œuvres chaudes qui vont à un temps d’agitation : ce serait le peintre d’une époque heureuse; il est trop bon homme, maintenant que les arts se débattent au milieu des opinions violentes, et que, pour se faire remarquer ils sont obligés de se passionner , et de crier haut et fort. Et puis il faut dire une chose vraie , la peinture a fait des tentatives ; elle a marché , et M. Rouget , comme M. Mauzaisse et d’autres artistes de la même école, en
sont restés où ils étaient arrivés en ^819. Je ne sais s’ils ont eu tort ou raison ; mais ils parlent une langue qu’on ne parle plus guère ^ et ils s’étonnent qu’on ne les comprenne pas ! Dans les siècles de transitions^ il n’y a que deux partis à prendre : marcher quand tout le monde cherche en marchant, ou demeurer stationnaire, et contraindre tout le monde à venir tourner autour de soi. Ce dernier est le plus fier , le plus courageux , mais il faut être d’une forte constitution de talent j il faut avoir du génie' pour s’y fixer avec espoir de succès, — Notre séance a été longue ; il faut que je vous quitte. A demain, s’il vous plaît.
Le maréchal Ney, — M. Martin Langlois. — Madame Haudebourt. — Madame Desnos. — M. Cornu. — M. Genod. — Il est sauvé. — L’école de Lyon. — Lyon ne peut avoir une école. — M. Bonnefond , que fait-il à Lyon.*^ — M. Guindrand. — M. Biard. — Les comédiens ambulans. — L’antiquaille. — Le Sernoum. — Le repos du moissonneur. — M. Vienot. — M. Derouge. — M. Rousseau. — M. Vauchelet. — Scène familière. — M. Merlin de Thionville. — M. Sentis. — Mademoiselle — Madame Tripier-Lefranc. — M. Etex. —
M. Bourdon. — M. Amaury-Duval. — M. Brémont. — M. Perlet. — M. Poppleton. — La queue de M. Ingres.— Mademoiselle Sophie Allart. — M. Deviiliers. — M. Délavai. — M. Fournier de Berville. — M. Magimel. — M. Maricot. — M. Charon. — Madame Hugo. — Une jeune grecque. — Madame Rang. — Madame Servières. — Madame Dabos. — Mademoiselle G. Gérard. — Mademoiselle Godefroid. — Rendez-moi M. Gérard! — Mademoiselle Pagès. — Anne de Boleyn. — Mademoiselle Swagers. — Mademoiselle Marigny. — Le mari au bal. — M. Petit. — Le bal interrompu. — Mesdames Devins-Peysac, Sarrazin de Belmont, Clerget-Meiling et Einpis. — M. Relier. — M. Gros-Claude. — M. Gosse. — M. Delorme. — Un condamné. — M. Demoussy. — M. Aiffre. — M. A. Faure. — M. Étienne Arago. — M. Steuben. —
M. Arago aîné. — M. le capitaine Faure. — M. Gigoux. — Madame Marie Ménessier. — Le général Dwernicki. — Le comte ^Ostrowscki. — Le lever de madame Dubarry. — Le maréchal - ferrant. ■— Henry IV chez Gabrielle d’Es~ trées.
Les deux mêmes interlocuteurs.
— Il nous reste encore bien des choses à voir^ monsieur; hâtons-nous. Ne nous arrêtons pas long-temps au portrait du maréchal Ney ^ par M. Martin-Langlois ; je Fai bien vu : je le tiens pour uii des meilleurs portraits historiques de cette exposition. Dessin noble et solide^ expression, mouvement; je loue. volontiers tout cela. Il n’y a qu’une chose qui ne me paraît pas bonne : c’est le cheval grisrose que Je vois dans le fond. Je suis fâché aussi que le peintre ait fait nues les mains du maréchal ; il fait bien froid là pour que cette dénudation soit raisonnable.
— Vous avez raison; mais M. Langlois n’a pas tout-à-fait tort. Il trouvait une occasion
de dessiner des mains, il Fa saisie, et je ne lui en sais pas mauvais gré, au contraire, car elles sont belles. M. Langlois est un élève de David. Il a entendu dire par les élèves de M. Ingres que Fécole de David ne dessine plus , et même qu’elle n’a jamais dessiné 5 il a voulu prouver qu’un tel jugement est passionné ou aveugle , et il a fait le maréchal Ney dans la donnée du dessin.
— Cette grosse dame en manchon est bien.
— Elle est de madame Haudebourt-Lescot, qui cette année n’a donné que des portraits ; mais ces portraits sont bons. Voyez là -bas cette dame âgée avec son petit-fils 5 voyez ce jeune homme qui rappelle un peu par la pose et l’éclat du ton le petit Lambton de Lawrence; cela est tout-à-fait digne d’éloge. Madame Desnos n’a pas le talent facile et brillant de madame Haudebourt; mais vous né passerez
pas devant le portrait de madame G sans
y jeter un regard de satisfaction. Simple et vrai, voilà ce qu’on peut dire de cet ouvrage. Ne regardez pas ce portrait de femme en bonnet rond et en robe vert foncé ; c’est commun et la peinture commune n’affriole pas les gens
L£S CAUSERIES
de goût. M. Cornu a cependant fait des progrès^ depuis qu’il s’est détaché de cette pauvre école de Lyon^ dans les voies de laquelle marche encore, mais je crois tout seul, M. Genod qui a fait une petite femme de fer-blanc peint, priant pour un enfant de marbre colorié : triste fruit d’une mauvaise éducation pittoresque et d’une ville d’oii le sentiment de l’art est toutà-fait absent.
— ^ Je croyais que l’école de Lyon s’était modifiée.
— Une n.ouvelle succédera peut-être à l’ancienne, si M. Boimefond réussit à planter la foi à Lyon; mais j’en doute. Lyon n’aime pas les arts ; c’est une ville vaniteuse qui est un peu comme étaient les fermiers-généraux autrefois, riche, et pensant avoir des produits d’art, seulement parce qu’elle est riche; mais ne s’y connaissant pas du tout , aimant le petit , le poli, le léché, le maniéré, l’étroit, le fini; ne comprenant pas le grand , le large , l’élevé ; assez semblable d’ailleurs, sous ce rapport, à presque toutes les villes de France. Lyon est fier d’avoir une école; mais à l’exception de deux ou trois amateurs éclairés, personne n’y
juge sagement les produits de cette école. Quand Bonnefond ^ qui avait un pied dans le précipice ^ s’en retira pour aller à Rome ^ on ne comprit pas cet accès de bonne résolution ; on le taxa de folie. « Un homme qui est parfait , disait l’un ^ il va se gâter à Rome ! C’est une envie de découvrir^ disait l’autre : ces peintres sont des mauvais sujets qui ne peuvent tenir en place ; il faut qu’ils trottent et dépensent de l’argent. Bonnefond est devenu fou! » A Rome^ il a pris un corps ^ il s’est fait peintre. On n’a pas senti cela à Lyon. On a vu ses tableaux, on les a trouvés jolis, voilà tout. Et c’est tout simple; Lyon a d’autres idées. C’est une ville importante pour le commerce et l’industrie : n’allez pas chercher plus loin son éloignement pour les arts libéraux. Lyon ne peut pas plus avoir de peinture que de littérature ; elle peut avoir des journaux bien faits , une polémique utile , des savans , des hommes habiles à dessiner l’ornement , les fleurs et le papier peint : des peintres , des poètes , des gens de lettres , point. Il n’y a qu’un foyer pour les arts en France; c’est Paris. La faute n’en est pas à Paris, mais aux départemens qui s’enferment
dans un positif desséchant ^ et ne donnent que le moins qu’ils peuvent à l’imagination. Aussi, quand un homme de province se - sent une faculté d’art, il fuit sa ville natale et vient à Paris, oii il trouve des intelligences ouvertes pour le comprendre, des connaisseurs pour l’apprécier, des âmes ardentes ou tendres pour se plaire à sa poésie ou à sa peinture, des gens riches et amateurs pour l’encourager. Bonnefond ne restera pas à Lyon , ou il y végétera , y perdra son talent si courageusement acquis , et finira par y vieillir oublié. Il a cinq mille . francs pour diriger l’école ; mais l’école est un non sens dans une ville qui a si long-temps adoré celle de M. Revoil, et qui, au fait, n’a besoin que d’un professeur de dessin appliqué à l’industrie manufacturière. Ces cinq mille francs attachent le peintre à un emploi qui lui devient déjà onéreux. Voyez, cherchez partout, furetez dans ces vastes galeries, pas une toile au nom de Bonnefond : voilà donc dixhuit mois de perdus , et après ceux-là d’autres. Il faut qu’il vienne ici plus tôt que plus tard , ou je crains pour lui. Il faut aussi que M. Guindrand, — vous voyez là un grand pay-
sage de lui^ dont les devans sont largement traités^ — il faut qu’il quitte Lyon aussi. Je dirai la même chose à M. Biard^ qui a fait de grands progrès^ parce qu’il est sorti de Lyon pour aller étudier la nature puissante de l’Orient. A Paris ^ il perfectionnera son talent ; peintre de genre spirituel ^ il apprendra ici à proportionner sa toile à l’importance de ses sujets^ à renfermer dans une petite page, comme faisaient Bamboche et Téniers , ces épisodes burlesques de la vie des comédiens ambulans, qu’il a rendus avec une grande verve comique ÿ à ne pas donner au spectacle d’une maison de fous, l’Antiquaille de Lyon, un développement qui met en lumière sa facilité et son esprit, mais qui divise le drame; à agrandir au contraire certains sujets sans élargir la toile, en supprimant, par exemple, deux ou trois figures dans son tableau, d’ailleurs fort bien, du Semouriy afin que le danger paraisse d’autant plus réel que Fisolement serait plus grand. Des avis ne lui auraient pas manqué ici pendant son travail ; il était presque seul à Lyon , et il a fait épouser toutes ses idées à ses amis. M. Biard s’est très-bien placé cette année dans
l’opinion des artistes et des amateurs: on a remarqué la vérité de sa couleur dans ses scènes empruntées à l’Afrique , son dessin assez correct ^ ses groupes bien agencés ^ son coloris simple dans son tableau de l’Antiquaille la vivacité de son imagination ^ éveillée par Callot et le Roman comique de Scarron dans ses comédiens ambulans ; on le compte enfin parmi les hommes de talent qui ont un avenir, s’ils veulent. M. Cornu, dont je parlais tout à l’heure , est auteur de deux petits tableaux ; je n’en ai trouvé qu’un dans ce grand chaos numéroté : c’est le Repos du Moissonneur ^ lourd et gris, sans qualités saillantes comme sans défauts essentiels.
— Je vous demande à rire un peu avec cette jeune dame qui réfléchit gaîmentsur les poésies qu’elle vient déliré.
— Et moi, je vous demande la permission de ne pas regarder ce portrait maniéré et vulgaire tout à la fois, cette figure couperosée , tachetée , qui ne me donne pas l’envie de f^ire connaissance avec le talent de M. Vienot. Vous n’avez pas la moindre espérance de m’arrêter non plus devant les cinq grotesques peints par
DU LOUVUE.
M. Derouge ; il est impossible de voir rien de plus laid que les cinq faces humaines inventées diaprés nature par cet artiste. Ce quintuple portrait déparerait une loge de portier de la rue du Colombier.
— Un regard à ce vieillard assis^ vêtu du petit costume de pair.
— C’est un portrait fort estimable de M. Vauchelet; il représente M. Rousseau^ le doyen des maires de Paris , octogénaire encore plein de vigueur.
— M. Vauchelet! l’auteur d’un certain Adam à la feuille de choux !
— Justement ^ il a fait cette année un tableau du genre familier que je vous recommande comme une jolie chose. L’expression en est touchante et l’effet simple. C’est un drame intéressant , dans le goût de celui de la pauvre famille de Prudhon ^ et bien exécutée. Trois figures : Une jeune fille souffrante étendue dans son lit j sa sœur assise sur une chaise^ où elle dort ^ après avoir passé la nuit auprès de la malade 3 un enfant ^ la troisième sœur sans doute, dormant sur les genoux de cetto dernière.
— Tiens ^ Merlin de Thion ville!
— Oui^ par M. Sentis. Je le retrouve bien dans cette peinture; cependant je voudrais que Fartiste eût fait la tête plus forte ; cette tête de Merlin^ où il y a du lion et du taureau^ tête encore puissante ^ énergique^ comme elle le fut à la Convention. Ces deux jeunes femmes qui sont devant Merlin ne sont pas heureusement rendues.
— Ma foi , je les aime presque autant que cette grande demoiselle de madame Tripier-Lefran^ née Lebrun^ comme elle Fa écrit dans le coin de son tableau.
— Qui ? Cette personne , longue ^ maniérée, kinsonnée? Je le crois bien.... Tenez, voilà une très-jolie chose , cette jeune personne en robe lilas par M. Etex. Le dessin de la tête est plein de finesse ; les étoffes sont largement taillées ; la couleur est un peu grise, je crois. Vous retrouvez ce défaut dans presque tout ce qui est sorti de Fécole de M. Ingres, et c’est dommage , parce qu’il y a d’ailleurs un mérite solide ; mais le système et le besoin d’exagération qui presse tous les systématiques à la suite I Les ingristes poussent la donnée de leur maître
^ jusqu’à ses dernières conséquences; M. Ingres est fort indifférent pour la couleur : eux la méprisent ; ils affectent un ton qui ne tient pas à la nature^ ils se font une vérité de convention^ une vérité froide ^ généralement plate ^ réduite à la forme qu’ils épurent jusqu’à la sécheresse. Il en est un pourtant qui ne s’est pas brouillé avec la grâce : ce n’est malheureusement pas le plus fort; c’est M. Bourdon^ l’auteur d’un portrait d’une dame en robe grise , assise devant un chevalet^ oii elle dessine^ et réfléchie par une glace placée à sa gauche. La pose est jolie; le cou et le dos sont charmans ; la robe est peinte avec beaucoup de soin ; mais la tète et la main sont faibles ^ et puis tout cela est dans cette harmonie grisâtre dont je parlais. Un autre portrait par M. Bourdon^ auquel je ne vois que ce ton à reprocher ^ c’est celui que vous voyez là-haut^ d’une dame aux cheveux châtains-clairs^ à la robe blanche^ à la ceinture bleu-de-ciel ^ dont la tête penchée légèrement à gauche est jolie: ce que je n’ai pu dire encored’unetète de femme sortie de l’école ingriste. Le plus fort des élèves de M. Ingres ^j’entends de ceux qui suivent le maître et adorent la trace de ses pas , comme
disait le poète Latin, c’est M. Amaury-Duval . Voici son portrait par lui-même. L’exécution en est fort bonne et le dessin très-pur ; mais je trouve que les cheveux manquent de lumière, et que le ton n’est ni suffisamment vrai , ni suffisamment brillant. Le portrait de femme, madame D., que voilà là-bas est une chose originale.
— Oui , il a l’air d’être arrivé par le dernier convoi de la Chine. Quelle pâleur! quelle absence de saillie ! ce n’est point du tout agréable à voir.
— Mais c’est intéressant à étudier. Braquez votre lorgnette sur cette peinture que j’ai beaucoup examinée , et dont je puis vous indiquer toutes les qualités, ensevelies sous la teinte systématique qui vous repousse. Voyez d’abord: la silhouette est d’une élégance..,.
— Peut - être affectée dans certaines parties qui vont jusqu’à l’angulosité.
— T Voyez ensuite le modelé d’une délicieuse finesse. Il n’est guère possible de trouver quelque chose de plus précieusement fait, que la poitrine , le front , les joues et les mains.
— D’accord ^ mais pourquoi cette bizarrerie
dans le choix des couleurs des étoffes qui revêtent et entourent cette dame ?
— Pourquoi ? C’est apparemment pour que des tons foncés ne viennent pas pâlir encore ce visage si pâle^ et ne rejettent pas plus loin dans le fond une tète qui n’aspire pas assez à venir en avant. Le portrait de madame Du..; est un morceau d’étude plein de talent à la fois et d’exagération. M. Amaury - Duval a cherché autre chose dans le portrait de madame Emma G...^ mais il n’a pas réussi. Les yeux sont ouverts d’une manière désagréable^ la bouche grimace en riant ^ les cheveux sont lourds et durement peignés sur le front , cette tête est sans grâce ^ et vous ne diriez jamais^ à la voir^ que l’original est très-gracieux et ne porte pas perruque. Cependant^ il. y a ici un talent d’exécution remarquable comme dans tous les portraits du même auteur. Un ouvrage de M. Duval que je recommande à votre attention quand vous irez voir les dessins ^ c’est un portrait dessiné ^ tellement plein de qualités ^ qu’on peut le comparer aux ravissans portraits que M. Ingres a faits dans ce genre. M. Amaury-Duval n’a pas encore abordé la peinture
historique: il serait fâcheux qu’il restreignît ses études solides à un genre^ qui grandit beaucoup à la vérité aujourd’hui , et a suffi à l’illustration de plusieurs artistes anciens et modernes^ mais qui ne doit pas exercer sur l’école française la haute influence que l’ingrisme espère de son système. C’est dans les compositions qu’un peintre montre sa science, et prouve qu’il a observé la nature dont il faut qu’il reproduise la forme modifiée par les passions. Les portraits de M. Bremont ne sont pas fort inférieurs à ceux de M . Du val . Messieurs P . et J. , le premier debout et appuyé sur une canne, — la canne est un des accessoires presque obligés des portraits ingristes, bien que M. Ingres ne l’ait pas inventée — l’autre assis dans un fauteuil. M.P. est plus gris queM. J.; M. J. est plus saillant sur la toile: en résumé, ce sont deux bons ouvrages dans la donnée de l’école d’où procède M. Bremont. Une chose de M. Bremont que je n’aime pas, c’est le portrait de madame É... que vous voyez assise, les bras croisés, entre deux rideaux droits — un de plus qu’il n’est d’usage d’en mettre , aux termes du protocole ingriste, article du rideau de fond — les che-
veux défrisés à l’anglaise ^ • le dessous du nez barbouillé d’une touche noire ^ qui a l’air d’une couche épaisse de tabac ^ toute la face sèchement accusée, et dessinée un peu anguleusement, comme presque toutes les têtes du tableau (^épisode de 1814) exposé par M. Bremont. Dans ce tableau qui n’est pas sans mérite, je n’estime réellement que la jeune fille cherchant un refuge auprès de sa mère, et le groupe d’une vieille femme avec un petit enfent. M. Perlet n’est pas encore aussi habile que MM. Bremont et Duval ^ la JEjSjïi/eT'cildcL écrivant avec sa chèvre le nom de Phœbus, a des qualités sans doute, mais pas celles que le sujet réclamait impérieusement: la grâce, la jeunesse et la beauté. La tête pensive de la bohémienne devait être jolie, elle est maigre, sèche, sans idéalité, comme serait celle d’une grisette malade.' Le portrait d’homme en vêtement du moyen âge, est assez lumineux et d’un ton agréable. M. Popleton, outre quelques-uns des défauts de ses camarades; il est complètement sans relief et sans charme.
— Mais, M. Ingres est -il bien content de tout cela ?
— Je ne sais^ et franchement^ je ne pourrais croire qu’il en fût satisfait; je suis convaincu qu’il est embarrassé de sa queue ^ comme Delacroix de la sienne^ comme tous les chefs de parti de la leur. La queue vous pousse^ elle exagère vos idées jusqu’à les défigurer^ mais vous n’osez la désavouer ouvertement^ parce que vous craignez de rester tout seul ; il est si doux de voir son nom inscrit sur une bannière! Demandez à M. Ingres^ à tel écrivain politique^ à tel tribun^ ce qu’ils pensent de ceux qui les suivent^ ils vous répondront à l’oreille : « Ils me gênent ; ils me font porter la responsabilité de leurs fautes ; ils me compromettent^ je ne sais comment m’en débarrasser. »
— C’est la faute de M. Ingres. Artiste exclusif^ il est professeur exclusif; il a dû faire des enthousiastes^ parce qu’il est éminent dans l’art ^ parce qu’il est éloquent^ parce qu’à l’exemple du prêtre catholique il rétrécit le paradis pour le rendre plus désirable^ il déclare mortel jusqu’au, plus petit péché véniel , il crie : « hors de mon église^ pas de salut! » Avec cela^ on mène loin les imaginations ar-
(lentes^ on feit des fonatiques; et puis on est dépassé ^ non pas en talent ou en foi ; mais en doctrines^ et Ton donne son nom à une religion dont on serait bien fâché d’étre Fapôtre.
— Avant de nous retirer^ et j’avoue qu’il en est temps^ car voilà trois grandes heures que nous rôdons dans ces salles énormes ^ sans nous être reposés plus de quelques minutes àdifférens intervalles; avant de nous retirer^ il faut que je vous signale quelques ouvrages encore ^ car je voudrais finir avec vous cette revue de portraits. Levez la tète et regardez cette dame grasse ^ vêtue d’une robe dont la couleur tient du violet et de ce beau rouge qu’ont certains fruits y la cerise à l’eau-de-vie par exemple; c’est l’ouvrage d’une demoiselle ; il vaut mieux que beaucoup d’ouvrages d’hommes ^ sans compter la courtisane du siècle par M. Devilliers ^ le duc de Bourbon de M. Délavai. — Il y tient à ce pauvre vieux défunt duc! — Le portrait deM. Brigonet par M. Fournier de Berville ^ la couleur tapageuse de M. Magimel^ le portrait de M. D. par M. Maricot ; le portrait jaune et horriblement grimacier de M. R. par M. Char on ; sans les compter^ dis-j^^ les comptant. Made-
moiselle Allart est une personne de goût^ qui aime beaucoup la peinture et la fait comme vous voyez. Ce portrait et celui de M. Vatout sont bien ; mais vous leur préférerez peut-être comme moi celui d’une jeune personne, un peu pâle, la fille, je crois, de M. Henri Duval. Cette manière est bien simple, sans recherche j mademoiselle Allart ne veut pas se faire plus grande qu’elle n’est ; elle sent bien qu’elle n’est pas fortement coloriste , aussi se tient-elle à une peinture modeste, sage, consciencieuse, qui vatout doucement de progrès en progrès ; elle tend à épurer son dessin en l’affermissant, et cherche le ton sur une palette tranquille, et l’ira peut-être prendre plus tard dans ces combinaisons de force et de finesse , de transparence et de chaleur où puise madame Hugo , auteur de cette tête très-agréable d’une jeune Grecque^ regrette de ne pas trouver assez bien ensemble. Puisque nous voilà dans les talens de femme , voyez ce portrait demadame Rang par madame Rang ; joli ton , peu de saillie dans le clair obscur ; ouvrage estimable. Je ne trouve pas mal le portrait de mademoiselle Caroline Palliet, la fille de notre ami l’expert du musée j j’aime.
mieux celui de cette vieille dame ^ fort pâle ^ vêtue et coiffée de noir : bien modelé ^ d’un ton uni, dessin un peu mou. Madame Servières est connue dès-long-temps parmi les femmes artistes. Une victime de M. Isabey père, madame Dabos auteur de cette tête d’étude couronnée de fleurs : crème coloriée. Un talent qui se révèle, mademoiselle G. Gérard, auteur de plusieurs portraits. Je vous engage à remarquer surtout celui de madame F. G., chapeau jaune , robe blanche brochée de couleur mauve : de la lumière , un bon modelé , point de ce frou-frou de couleurs éclatantes , point de ces larges reflets rouges , point de ces brillantes facettes sur des surfaces de bois ou de fer-blanc vernissé qui distinguent le talent de mademoiselle Godefroid ; et avec tout cet éclat, tout cet apprêt , la peinture de mademoiselle Godefroid est lourde , plombée , sans finesse. C’est iin pastiche outré de la manière de M. le baron Gérard. Voyez plutôt cette petite fille dans un champ de fleurs jusqu’aux épaules, idée ingénieuse de l’école impériale , espèce de jeu de mots en peinture — La jeune fille , les fleurs, les fleurs, la jeune fille! — M. Gérard
aurait eu cette idée ^ mais il Faurait exprimée avec plus de gràce^ parce que c’était un peintre très-spirituel. Mademoiselle Godefroid a étouffé son petit modèle sous les coquelicots^ les bluets et les marguerites; il y est empêtré et je ne voudrais pas parier qu’elle ne s’y blessera pas ^ la pauvre enfant ^ parce que toutes ces tiges sont dures comme les roseaux de plomb des bassins de Versailles. Est-ce là l’enfance ^ la petite fille qui saute ^ court ^ chante et rit ? Est-ce là l’espace qu’il lui faut , le grand air qu’elle aime ? Mademoiselle est à son aise dans cette campagne comme serait un papillon sous la cloche de verre qui couvre le parterre artificiel de votre cheminée. Rendez-moi^ M. Gérard! Les portraits de mademoiselle Pagès ^ — là M. Girod de l’Ain , et ici M. Julien de la Drôme — sont ressemblans mais ils manquent un peu de simplicité dans le ton et dans la touche. La condamnation Anne de Bolœjn me semble bien mieux ; la tête de la mère d’Elisabeth est d’une très-bonne expression ; elle est belle ^ calme et noble ; la main est aussi très-jolie. L’ensemble de l’ouvrage me satisfait ; il y a de bons détails d’étoffes et de personnages secon-
daires. Je n’ai pas le temps d’analyser^ et je vous indiqueà peine les meilleures choses du tableau. Mademoiselle Pagès est une personne de talent! elle chercha, il y a trois ou quatre ans, les traces de M. Dubuffe , au moins quanta la nature des sujets ; cette année , elle est dans les conditions de modestie de son sexe. Je me rappelle un portrait de femme blonde qu’elle exposa en ^ 85^ ; c’était un morceau gracieux. Mademoiselle Swagers est bien loin de ce mérite; sa mariée est une tête qu’un coiffeur voudrait peut-être pour la montre de sa boutique , mais que vous ne voudriez point dans votre cabinet. Le petit tableau d’une jeune mère agaçant son enfant comme dit le livret , est de la' plus molle et de la plus faible peinture qui se fasse. Savez-vous avec quoi cette dame agace son fils ? Avec le bout de son sein , et le petit marmot accourt ; n’est-ce pas bien imaginé? Vivent les jolies idées, ma foi! Il en est quelques unes de cette force au salon , mais pas beaucoup ; je ne vois même guère que celle de mademoiselle Marigny qui puisse lui être comparée.
Le Mari au bal, toutefois, est d’un ordre plus élevé ; c’est de la tragédie bourgeoise ,
tandis que la mère à Fenfant agacé est de Fidylle antique. Mademoiselle Marigny s’est faite peintre moraliste , elle nous montre les dangers de l’adultère j mademoiselle Swagers ne sort pas des jeux innocens du berceau des nourrices. La jeune mère de mademoiselle Swagers n’est que bien ; le mari de mademoiselle Marigny, ce mari en domino noir, qui se se démasque quand sa femme passe avec un amant; ce mari est superbe! Je ne sais pourquoi je ris en le voyant. Si le Bal interrompu de M. J. Petit n’existait pas, parodie d’une charmante idée de M. Destouches , le Mari au h al, de mademoiselle Marigny, serait le plùs amusant des tableaux du salon. Je m’y arrête toujours ; ils me délassent de la peinture sérieuse. C’est la farce après les émotions de la tragédie. Beaucoup de femmes s’adonnent au paysage; quelques-unes y réussissent, comme mesdames de Vins-Peysac, Sarrazin de Belmont et Clerget-Melling ; d’autres cherchent encore et réussiront, comme madame Empis, dont je ne veux pas vous faire voir une vue de Dieppe, oii mer et terrain sont d’une étrange faiblesse, mais dont vous verrez
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avec intérêt cette forêt que voilà. Madame Empis devrait prendre des conseils de M. Jolivard ÿ il lui apprendrait à rendre la nature avec une simplicité qui n’exclut pas l’élégance , avec une bonhomie qui est quelquefois le suprême de l’esprit dans la composition et la touche.
Partons maintenant; je ne vous laisse plus que le temps de jeter un coup d’œil sur deux enfans^ peints par M. Keller^ et qui sont dW ton très-agréable ; sur cette jeune fille rousse et assez fine de couleur^ qui regarde à la fenêtre^ par M. Gros -Claude^ peintre dont la naïveté descend dans ses autres ouvrages jusqu’au vulgaire du plus bas étage ; sur le portrait rubicond et vrai du colonel Castres, par M. Gosse ; sur ce peintre représenté par M. Delorme , les deux poings croisés , tenant son pinceau d’une main et son appuie-main de l’autre, planté là comme un homme condamné à l’exposition publique, je ne sais pour quel délit pittoresque; sur cette dame en robe grise, qui a eu la bonté de poser pour que M. Demoussy peignît un perroquet qu’elle tient sur un doigt, à longueur de bras; sur le portrait
d^artisteen blouse bleue, dont la tête, jetée par M. Aiffre dans la prétention des effets, ressemble à celle d’un charbonnier qui se serait un peu débarbouillé le dimanche, ou encore à celle d’un rentier, qui se mouche avec des mouchoirs bleus qui déteignent. Je ne vous ferai plus faire que deux stations , l’une devant les ouvrages de M. Gigoux, l’autre devant les portraits de M. A. Faure. Le portrait de notre ami Etienne Arago est fort ressemblant ; je n’y voudrais qu’un peu plus de fermeté et de lumière; tel qu’il est pourtant je le préfère à celui que M. Steuben a fait de M. Arago, le député. Ce n’est pas que celui-ci ne soit assez estimable, mais il me paraît un peu dur et manquant de cet accent de la chair, qui était si bien dans la charmante étude de Jeune femme allaitant un enfant ^ que nous avions au salon dernier. Une tête de vieillard, peinte par M. Faure, a de la vérité, de l’expression et une couleur naturelle. Le portrait d’un officier d’infanterie légère, que je crois être M. le capitaine Faure, frère de l’artiste, est une fort bonne chose ; il y a du ressort, de la tournure, un ton ferme et brillant, une exécution facile
et pure. Quant à M. Gigoux^ son portrait de madame Marie Ménessier n’est pas bon ; mais il prend sa revanche dans son lieutenant-général Josef Dwernicki ^ et dans son comte palatin Antoine Ostrowski. Ces deux portraits attestent le talent d’un coloriste j on y doit louer la force et la largeur de l’exécution. Une chose pleine du sentiment de la couleur^ mais oii le dessin est cruellement négligé^ c’est le lever de madame Dubarry , La «figure assise près du lit est d’un ton excellent; toute l’harmonie du tableau est très-agréable. Je ne sais pas pourquoi le nonce du pape est là en costume de cardinal ^ c’était assez de lui mettre une calotte rouge pour dégrader la pourpre^ et c’était rester dans le vrai. Le petit lever de la Dubarry n’admettait pas le costume d’étiquette mais l’élégant habit du matin. Le Maréchal ferrant y de M. Gigoux^ pouvait être un homme du peuple^ fort^ rougi par la fatigue et le vin^ sans être lourd et commun de forme. La téte^ le cou et la poitrine sont d’un dessin très-répréhensible; si la correction se joignait ici à la couleur^ ce serait un excellent morceau. Au tableau Henri IV chez Gahrielle^ il
faudrait un peu plus de finesse dans la touche et dans le contour ^ pour qu’on pût le comparer à certains ouvrages des maîtres hollandais^ auxquels M. Gigoux a probablement songé en l’exécutant. Le talent de cet artiste grandit^ se fortifie j il me semble destiné à un riche avenir. Je ne voudrais voir au coloriste qu’un peu plus d’amour pour la sévérité de la forme. Les Flamands et les grands coloristes Italiens dessinaient très-bien.
Maintenant^ adieu ^ monsieur; je n’en puis plus ; je n’ai plus ni jambes ni voix. Je vais me jeter dans une bergère et boire de l’eau de gruau.
Interlocuteurs du beau monde : une Duchesse, un Comte, une Marquise. -- Un jeune Artiste. — Un Artiste âgé. — Le Critique. — Un Négociant. — Rêves d'amour. — M. Joseph Guichard de Lyon. — Ce qu’il faut prendre dans la nature.
— Discussion. — L’artiste n’a pas le droit de peindre le laid.
— Les trois anges, par M. Broc. —'Mademoiselle Godefroy.
— M. Ingres. — La Pompadour. — L’école de David. — M. de Sartines. — Soyez tolérans. — Un honnête homme en peinture. — Que m’importe.»^ — États de service dans la garde nationale. — Mademoiselle de Fauveau. — Quiproquo. — M. de Triqueti. — Voyons donc de vos œufs ! — M. G. Boulanger. —Portrait de M. Joseph Guichard. — Tobie et l’ange. — Concession. — La mauvaise pensée. — Portrait de M. le baron Ridley. — Madame Valérie Mira. — La Vierge de M. Ingres. — Les femmes laides des iiigristes.
( Lundi, 11 mars 1833. )
Un cercle de belles dames et de cavaliers fashionables est formé dans le grand salon.
Parmi ces spectateurs de la société aristocratique^ se trouvent :
Un jeune homme portant de longs cheveux bruns assez négligés ; une toque ronde ^ plate ^ à-peu-près noire ^ sans visière et sans gland; une redingote bleue boutonnée de haut en bas^ autant du moins que les boutonnières ont trouvé de boutons. Il a les mains dans les goussets de son pantalon. On voit que^ préoccupé d’idées graves^ et adonné à des études sérieuses^ il n’a pu prendre le temps de nettoyer ses bottes et le bas de ses hauts-dechausses^ qui attestent la négligence de M. le préfet de police à purger de boue les rues de la capitale. Ce jeune garçon est un Français de l’écolé allemande d’Âlber - Durer ^ pour le costume; de l’école ultrà - romaine ^ pour l’absolutisme du goût; et^ pour la discussion;, de l’école de cette immense majorité des jeunes hommes d’aujourd’hui;, au verbe haut ^ à la parole cassante ^ blâmant tout ce qui se fait en dehors d’une idée ^ leur dada favori^ n’accordant rien à qui n’est pas des leurs; intolérans au superlatif; juges rigides^ intraitables ^ et d’autant plus sévères qu’ils n’ont encore rien
produit, quoiqu’ils aient l’âge ou Raphaël avait déjà couvert quelques cents pieds de toile ou de muraille d’admirables créations , et qu’ils garderont probablement toute leur vie leur gloire en portefeuille.
Un petit vieillard armé d’une large loupe au travers de laquelle il regarde la peinture. C’est un artiste émérite.
5® Un négociant-fabricant.
Un homme de moyen âge; lunettes aux yeux; moustaches relevées à la Louis XIII, manteau bleu' à collet doublé de laine écossaise, un petit portefeuille vert à la main ; l’air calme. C’est un amateur à qui quelques critiques reprochent son universelle indulgence, à qui quelques artistes reprochent son excessive sévérité; un infâme juste-milieu ^ comme on dit maintenant; qui a la prétention d’être consciencieux, s’applique à chercher la vérité, et l’exprime comme il peut.
C’est devant le tableau de M. Joseph Guichard de Lyon, que vient de s’arrêter le petit groupe causeur, après avoir examiné quelques autres grands ouvrages.
Une jeune Dame, — Et cela, monsieur le comte, qu’est-ce, je vous prie?
Le Comte, — Je ne sais, duchesse, mais nous allons voir au livret.
Il cherche.
Le Comte, — Rêves amour ; rêves au pluriel .
Une autre Dame, — Je prenais cela pour une scène de la Belle au bois dormant,
Ze Comte, — Ma foi, madame la marquise a raison , tous ces gens-là ont l’air de dormir depuis un siècle.
La Duchesse, — La singulière idée, d’avoir fermé les yeux à tous les personnages de ce tableau !
U Ultra - Romain, — Ne vouliez - vous pas qu’ils les eussent ouverts comme ceux du tableau de M. Court; voyez ces yeux, ils ont l’air de trous blancs dans une drap noir. S’il n’y avait que cela à dire contre l’ouvrage de Guichard !...
La Marquise, — Du reste , je trouve que cette femme et ces deux hommes ont raison de fermer les yeux puisqu’ils rêvent.'
Le petit Vieillard. — On rêve quelquefois
les yeux ouverts , et c’est ce qui arrive à ce jeune homme assis au pied du lit de sa maîtresse; car je vois qu’il a l’œil baissé, mais entr’ouvert.
U Homme aux lunettes, — Cela est trèsévident. Le jeune homme — appelez-le comme vous voudrez : Romain , par exemple , puisque M. Guichard a fait le portrait du modèle de ce nom — Romain donc, après avoir passé une douce nuit près de sa jeune amie, s’est levé, habillé , presque armé ; il va quitter l’appartement où dort encore... comment la nommerons-nous ?... Rose, quoique ce nom ne soit guère oriental ; mais c’est celui de la fille qui a posé pour ]e peintre. Il va quitter l’appartement où dort Rose,
Le petit Hieillavd, « — Comme l’Amour va quitter Psyché.
H Homme aux lunettes. — Si vous voulez.
Avant de se retirer , il veut voir encore , contempler avec délices, savourer du regard celle qui a fait son bonheur; il s’est assis au bout du divan, et y est tombé dans la contemplation.
Le petit Vieillard, — Il se manière.
Le Comte. — Il est vrai qu’il y a de l’affectation dans sa pose.
La Duchesse. — Il relève la tète pour faire le passioné^ et il montre un cou énorme qui me paraît fort laid.
D Ultra - Romain. — C’est ce qu’il y a de mieux dans tout le tableau. Le modèle a donné cela au peintre qui a dû le copier ^ parce qu’il faut copier tout ce que donne la nature.
La Comtesse. — Excepté probablement ce qui est disgracieux et laid.
LJ Ultra-Romain. — Il n’y a rien de laid dans la nature.
Le Vieillard. — Jeune homme ^ vous avancez là une fausse proposition. Il y a du laid^ de l’horrible ^ dans la nature ^ et on ne doit pas le copier. Il faut prendre la nature pour point de départ^ et en la copiant^ la modifier par le souvenir des beautés de la statuaire antique. David ne faisait pas autrement : aussi est-il devenu le dieu de la peinture moderne.
U Ultra-Romain. — Dès que monsieur croit encore à David ^ tout est dit.
U Homme aux lunettes. — Je pense ^ messieurs^ s’il m’est permis .d’avoir une opinion
après vous qui paraissez être dans les arts comme praticiens et non pas seulement comme théoriciens ou simples amateurs et critiques ; je pense qu’il y a erreur dans ces deux manières d’exprimer la nature. Tout est bien dans la nature , dit monsieur ; sans doute ^ tout a une raison^ et la nature interrogée^, si elle pouvait répondre^ rendrait probablement fort bon compte de certaines exagérations de forme qui nous frappent parce qu’elles sont en dehors des types les plus généraux et qu’elles se présentent comme des exceptions. Mais que fait le peintre d’histoire , quand il n’est pas forcé de faire un portrait ? Des généralités et non des individualités ^ des hommes et non pas tel ou tel modèle.
L’ Ultra-Romain. — Mais il faut qu’il peigne d’après nature^ il faut donc qu’il copie son modèle. C’est le modèle tout entier qu’on doit copier ; voilà ce que recommande M. Ingres.
Le petit Vieillard. — David disait : Composez le beau du beau idéal que les Romains et les Grecs ont mis dans leurs statues et du beau que vous offrira la nature.
U Homme aux lunettes. — Quelques grands maîtres ont complété par le souvenir et par
Fhabitude de voir la nature ^ ce que le modèle laissait incomplet dans sa forme ; mais s’ils s’inspiraient des cliefs-d’œuvres antiques ^ c’était pour en reproduire le type général ^ le mouvement^ les beautés élevées^ non pour ajuster une main avec un bras pris au modèle vivant , ou un torse sur des membres appartenans aune autre nature. Il y a un moyen de tout concilier. Il ne faut pas copier tout ce que donne la nature parce que quelquefois un modèle beau dans quelques parties peut être laid dans une autre ^ et qu’il serait ridicule par exemple de mettre des varices aux jambes d’un personnage représenté sous prétexte que le modèle payé à cette incommodité. Il faut choisir et copier.
La Duchesse. — Ce que dit monsieur me semble juste. Pourquoi M. Guichard n’a-t-il pas fait jolie , cette femme qui a inspiré tant d’amour que son amant ^ pour arriver jusqu’à elle^ a du escalader les murs d’un harem^ et s*’exposer à tous les dangers imaginables. Ce n’est qu’une extrême beauté qui a pu exalter à ce point le jeune homme que voilà.
Le Comte. — Il est sûr que l’odalisque ne me paraît pas valoir un coup de poignard.
DU LOUVKE.
U Ultra- Romain, — Elle est belle eette femme.
La Marquise, — Oh! non ^ elle est laide 5 nous ne la recevrions pas pour jolie ^ dans nos salons^ avec son nez court et ses grosses lèvres .
U Ultra-Romain, — Elle me plaît beaucoup ; ses grosses lèvres sont un mérite.
Le petit Uieillard, — H y a de la lascivité dans cette téte^ mais pas d’autre charme.
Le Comte, — C’est une voluptueuse de bas étage.
La Duchesse, — Un de ces laidrons que les hommes peuvent aimer quelques heures ^ voilà tout.
La Marquise, — Elle n’a aucune distinction dans la figure.
U Ultra-Romain, — Je le répète ^ j’aime ses lèvres.
Le Vieillard, — Oui^ jeune homme ^ parce qu’elles sont chaudes encore des baisers de la nuit ; mais elles sont laides .
U Ultra-Romain, — Ne dorment-elles pas bien ^ comme tout le reste du corps?
. IjU Marquise, — Oui;, elles ont l’air de souffler les choux, comme disent les petites gens.
U Homme aux lunettes. — Je suis tout-àfait d’avis que Rose n’est pas assez jolie : elle n’a ni la forte beauté orientale, ni la beauté puissante de l’Italie et de l’Espagne, ni l’élégante beauté française.
U Ultra-Romain. — Vous aimez mieux des femmes de M. Court ou celles de M. Dubuffe.
U Homme aux lunettes. — Grisettes pour grisettes, j’aime mieux les plus jolies. Je refuse à l’artiste le droit de peindre le laid. Un tableau est la reproduction d’une pensée; si cette pensée ne se complète pas nécessairement par la présence de personnages disgracieux, il faut que le peintre choisisse de beaux types. Si M. Guichard avait écrit au livret : Portraits de MM. Vizentini et Romain et de mademoiselle Rose, je n’aurais rien à dire; je n’examinerais plus que la question de l’exécution , et , sous ce rapport , je témoignerais toute ma satisfaction ; car je trouve là une réunion assez rare de belles qualités : effet, harmonie brillante, couleur solide et agréable, relief sans exagération, dessin pur et élevé, choix assez fin des formes.
l)ü LOUVRE.
U Ultra- Romain , — Je n’accorderai pas cela : c’est dessiné médiocrement.
U Homme aux lunettes. — Vou^ êtes bien difficile ^ monsieur. Cela me paraît être d’une correction presque irréprochable.
Le petit Uieillard. — Ce n’est pas mal dessiné assurément; mais si M. Guichard^ que je crois un jeune homme ^ avait pu apprendre à dessiner chez M. David avec nous^ il serait autrement élégant^ noble et correct. Tenez ^ si vous voulez voir le sentiment de notre école élevé à sa dernière puissance^ voyez les Anges de Broc.
Le groupe fait quelques pas à gauche.
La Marquise. — Nous demandions tout à l’heure ce que signifiait la scène de M. Guichard ; c’est bien de ceci qu’on peut demander ce que cela veut dire.
Le Vieillard. — C’est Dieu ^ sous la figure de trois archanges : G abriel ^ qui représente la prophétie ; Raphaël ^ qui représente la bienfaisance^ et Michel ou la force. L’idée est trèsingénieuse comme vous voyez.
U Homme aux lunettes. — Un peu trop subtile ^ pour être bien comprise.
L Ultra- Romain, — La pensée ne me fait rien. Je vois en ces trois anges trois figures. Qu’ils marchent sur le terrain du paradis terrestre ou sur le tapis vert de Versailles^ peu m’importe; ils sont sans pureté de forme ^ sans précision de silhouette ^ sans grandeur ; voilà tout ce qui me frappe. Allez voir notre divin Raphaël!
Le Vieillard. — Monsieur est de l’école de Ingres^ sans doute.
U Ultra-Romain. — Mais^ je m’en flatte.
Le Vieillard. — Oh ! alors il n’y a pas d’espoir de vous faire revenir.
U Ultra - Romain. — Non , pas à propos de cette grande galette;, toujours.
Le Vieillard. — Un des plus beaux morceaux de l’école de David !
U Ultra-Romain. — Tant pis pour elle.
Le Vieillard. — L’ouvrage d’un homme consciencieux qui le fait depuis dix ans peut-être.
R Ultra-Romain. — Monsieur Ingres en fait un aussi depuis près de dix ans^ et vous verrez ce que ce sera !
IJ Homme aux lunettes. — Vous l’avez vu?
U Ultra-Romain. — Non pas, nous ne voyons point ce que fait notre maître.
U Homme aux lunettes. — Et vous adorez sur parole avant d’avoir vu ?
U Ultra- Romain '. — C’est que nous sommes sûrs que ce sera admirable.
U Homme aux lunettes. — Je crois comme vous que ce sera une belle chose , bien supérieure au tableau de M. Broc; mais je ne partage point votre mépris pour ces trois anges. Je ne les aime pas beaucoup ; d’abord le ton de l’ensemble ne mejsatisfait pas.
U Ultra - Romain. — Le ton! ah! ça m’est bien égal. Le ton^ la couleur^ je n’y tiens pas du tout. La peinture est toute dans la forme.
La Marcjuise. — A la bonne heure ; mais cependant je vous déclare que je ne me ferai pas peindre par M. Ingres ^ tant qu’il fera des portraits jaunes et roux comme celui de sa Romaine de \ 807 .
H Ultra - Romain. — Eh bien! madame^ faites -vous peindre par mademoiselle Godefroy ; elle met du rouge ^ du blanc ^ de toutes les ^couleurs ; c’est brillant ^ c’est tout luisant ^ et cela ressemble beaucoup à du moiré métallique : mais cela doit plaire aux bourgeois ^ autant que leur plaisait M. Gérard^ dont ma-
demoiselle Godefroy est la copiste assermentée.
La Marcjuise. — Le baron Gérard a fait mon portrait^ qui a eu un succès prodigieux il y a quelques années ; et s’il n’avait pu me faire cet honneur ^ j’aurais choisi mademoiselle Godefroy.
Ultra-Romain. — Jugée!
Le petit Vieillard. — Vous êtes tranchant , monsieur: jeune comme nous vous voyons^ vous devriez avoir un peu de respect^ ou au moins d’indulgence pour des artistes. . .
U Ultra-Romain . — Qui ont fait leur temps ! Eh bien! s’ils ont fait leur temps ^ que nous veulent-ils encore ?
Le petit Vieillard. — Mais^ monsieur^ savez-vous bien que Broc^ dont vous traitez si cavalièrement une œuvre remarquable^ a eu beaucoup de renommée ?
U Ultra-Romain. — J’irai chanter sous sa fenêtre: «Vous étiez ce que vous n’êtes plus; vous n’étiez pas ce que vous êtes. »
U Homme aux lunettes. — Vous n’êtes guère charitable ; mais il faudra^ si vous allez donner ce charivari de mauvais goût à M. Broc, qu’il se souvienne que l’école de David fut aussi ab-
solue que la vôtre , qu'elle fit d'impitoyables charges aux artistes qui lui déplaisaient qu'elle criait au Vanloo^ à tout ce qui ne faisait pas des Apollon du Belveder ^ des Diane ou des Hercule. Les exagérations se succèdent comme les modes. Si^ du temps de Boucher^ M. Ingres avait produit ces têtes d'un si beau dessin ^ mais si complètement privées de relief ^ qu'il montra sous l'empire^ on l'aurait chansonné. La Pompadour aurait voulu voir comme une curiosité le peintre chinois qui faisait de semblables choses ; et M. de Sartines^ dans l'intérêt de la famille de l'artiste ^ l’aurait enfermé aux petites-maisons. Pendant le règne de Napoléon et de David^ on n'alla pas jusque-là; on se contenta de plaindre M. Ingres et de se moquer de lui. Puis la réaction est venue: d'abord timide^ parlant bas^ jetant avec précaution en avant le nom d'Ingres ; maintenant hardie , altière ^ imposant son héros et sa pensée cruelle à tout et à touS;, oublieuse de l'oppression sous laquelle a vécu M. Ingres^ proscrivant^ parce que M. Ingres fut long-temps proscrit. Cela est mal^ cela est ridicule. Songez qu'un dieu peut détrôner votre dieu^ qu'un culte peut faire oublier votre
culte; et soyez tolérant. Les anges de M. Broc, sont le dernier soupir de Técole de David comme école de nu et de la forme ; ils attestent une grande conscience d’étude ^ sinon une haute puissance de style. Ils furent commencés probablement quand l’évangile selon Saint-Effet rallia l’école de Géricault. C’était peut-être une protestation du dessin contre la manie irréfléchie de la couleur^ qui s’emparait de beaucoup de têtes. M. Broc avait pris le crayon ^ poussé sans doute par cette colère que l’écriture ne défend point quand elle a un motif saint : il faisait de son côté ce queM. Ingres faisait du sien. Que la communauté d’intentions vous touche donc. M. Broc ne dessine pas comme M. Ingres ; mais tout le monde n’écrit pas comme Pascal.
La Marquise. — Les observations de monsieur me paraissent assez sages.
La (bas au Comte). — Pour un
homme de rien ^ car nous ne le connaissons pas^ il ne parle pas mal.
Le Vieillard. — Ce que dit monsieur est d’autant plus juste relativement à notre ami
DU LOUVKE.
Broc ^ que c’est un fort honnête homme^ qu’il serait cruel d’affliger.
U Homme aux lunettes, — Cette considération ne me décide jamais. M. Broc est un honnête homme ^ tant mieux ; il n’y a jamais trop de braves gens dans le monde. Dans l’artiste^ je ne vois que l’artiste^ et non le citoyen. On m’a souvent dit^ quand on a cru que je devrais émettre mon opinion sur des ouvrages d’art : «Je vous recommande beaucoup cet artiste ^ c’est un ancien militaire j ou bien c’est un patriote excellent qui s’est bien battu en juillet ;• ou bien c’est un homme qui a rendu mille ser-’ vices aux Bourbons ingrats envers lui. » Et que voulez-vous que je réponde à cela? « Je suis fâ- ' ché que les Bourbons aient été ingrats^ et je plains leur ancien serviteur ; mais il fait de la mauvaise peinture. Je voudrais apprendre que le pouvoir juste et généreux a récompensé l’homme de juillet et l’a mis à même de ne pas s’exposer à la critique. Pourquoi la pension ne peutelle pas suffire à ce militaire qui fut si brave^ et qui est si médiocre artiste ? » Qu’on ne me parle pas des qualités personnelles d’un sculpteur ou d’un peintre. Au salon j’estime cent
fois plus un Salvator Rosa, vivant dans rintimité des brigands^ que M. BroC;, bon bourgeois^ rèntrant de bonne heure ^ lisant un journal modéré montant sa garde^ et payant exactement ses contributions. Et à propos de monter sa garde ^ savez-vous ce qui m^est arrivé hier? J^ai reçu d’un artiste une lettre où l’on réclame mon attention pour des morceaux de peinture qu’on croit m’avoir échappé. Par quoi pensez-vous que le peintre appuie sa demande? Par ses travaux d’abord ^ et c’est tout simple ; mais après avoir donné ses états de services comme artiste^ il m’envoie ses états de services comme garde national. Vous allez voir si je fais une charge. Je cache la signature ^ parce que je n’ai pas l’intention de vous faire rire aux dépens d’un homme de mérite^ mais pour vous montrer seulement qu’on s’adresse à toutes les passions du juge^ et qu’encore aujourd’hui on en est à dire :
Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.
Ce qui prouve au surplus deux choses : que les artistes ne sont pas heureux ^ puisqu’ils courent
après Fannonce marchande^ et qu^ils ont assez mauvaise opinion de la critique^ puisqu’ils la veulent prendre par ses affections ou ses haines politiques^ par ses entrailles d’homme si elle en a. Je ne suis point fâché de la lettre; je suis trop franc pour ne pas convenir que cette défiance de la critique est malheureusement trop fondée dans un temps de révolution^ quand les partis se menacent^ quand les coteries montent l’une sur l’autre pour arriver à la célébrité^ quand les factions des arts en sont arrivées à la haine. Je dois dire pourtant que cette espèce de pétition m’a fait saigner le cœur ; j’ai la conscience qu’elle ne devait pas être adressée à moi^ dont la passion a toujours été d’être juste ^ et qui pour juger une œuvre n’a jamais voulu m’informer de l’auteur. La nomenclature des titres de l’artiste dont je vous parle commence par ces mots :
« Un tel ^ né en .... à département
marié en .... père de deux enfans, »
La Marquise. — Oh! cela fait mal!
U Homme aux lunettes. — Mesdames^ si vous avez des portraits à faire ^ je vous recommande ce père de famille qui a du talent. Je
ne vous dirai son nom que lorsque vous serez décidées ^ et que vous m’aurez juré de ne lui point parler de cet incident Après cette en-
trée en matière 5 l’artiste énumère ses ouvrages^ ses succès^ les récompenses qu’il a obtenues ^ et dans tout cela pas un mot de vanité ; des faits tout simples^ des dates ^ des noms propres^ pas davantage « Maintenant voilà le citoyen qui parle :
^ légion. — Le 50 mars i 814, avoir été de service à la barrière de Pantin toute la journée de la bataille de Paris.
— Le â9 juillet 4 850^ avoir monté la garde au couvent de la rue du Temple.
— Le 6 juin ^852^ à sept heures du matin ^ avoir été à la légion ; puis avec quinze de mes camarades^ notre capitaine en tête^ et quinze hommes du 4 4^ léger ^ nous nous sommes emparés de deux barricades rapprochées de la légion^ rue Saint-Martin j et^ depuis midi jusqu’à trois heures^ avoir tiré sur la barricade Saint-Méry^ et effectué notre retraite faute de munitions.
— Depuis ^8^4 jusqu’en juin 1852^ les
ëmeutes m’ont toujours trouve en face d’elles dans les rangs de la garde nationale. »
-, Le Comte, — Ces dames peuvent faire travailler pour elles des peintres royalistes qui souffrent pour la bonne cause ; et je ne vois pas que , pour avoir contribué à réprimer les émeutes^ ce monsieur soit fort intéressant.
' U Homme aux lunettes, — Est-ce que monsieur le comte écrit dans les journaux légitimistes ? ‘
Le Comte, — Non^ pardieu 1 je n’écris rien du tout. Mais il faut aider ses amis politiques ^ il faut être partial pour les gens de son parti. Je ne connais pas de plus grand sculpteur que mademoiselle de Fauveau depuis qu’elle est persécutée.
H Homme aux lunettes, — Je la trouvais une personne d’infiniment de talent avant qu’on l’eût trouvée dans un four avec madame Larochejacquelein. Je crois qu’elle a toujours le même mérite j mais j’estime qu’elle aurait fait des progrès et produit encore de délicieuses choses^ si, au lieu de courir les aventures du parti (dévouement, au reste, que je
r.ES CAUSERIES
respecte^ parce que toutes les convictions sont respectables) ^ elle fût restée dans son atelier ^ demandant à son baquet de terre glaise le moyen matériel de rendre ses pensées originales. Elle eût mieux lait de composer en basrelief quelques scènes de la vie de madame la duchesse de Berri que faire du drame héroïque en action : son Monadelschi vaut mieux que la scène du four.
La Marquise. — Monsieur le comte ^ vous^ avez la fureur de parler politique partout ou vous allez; voilà ce qui en arrive. Revenons^ je vous en prie^, au tableau de M. Guichard, dont nous voilà bien loin.
U Homme aux lunettes. — C’est vrai, madame. La conversation est vagabonde; elle passe sans règle et presque sans raison d’un sujet à un autre. Un mot de monsieur nous a fait penser à M. Broc, dont peut-être sans cela vous n’auriez pas remarqué les trois anges; un autre mot m’a mené à mon garde national, et celui-ci à mademoiselle de Fauveau : retournons à Psyché, comme disait Lafontaine.
En revenant aux Rêves amour ^ le groupe visiteur retrouve le négociant qui n’a pas quitté
la place ^ et^ la tête en Fair^ étudie le tableau de M . Joseph Guichard. Il parle tout seul ^ quand le comte ^ les deux artistes ^ Fhomme aux lunettes^ la duchesse et la iharquise arrivent.
Le Négociant, — Quel dommage qu’il ait suivi cette route! avec ces dispositions-là , il eût pu faire quelque chose.
U Ultra - Romain. — Certainement, monsieur. Guichard était, à l’atelier de M. Ingres, un de ceux sur qui nous comptions le plus , et le voilà coulé.
Le Négociant. — S’attacher à un genre qui ne peut rien lui rapporter !
U Ultra-Romain. — Pas de gloire, toujours.
Le Négociant. — S’il devait au moins en bien vivre ! -
U Ultra- Romain. — Monsieur ' s’est fait protestant !
Le Négociant. — Protestant ! en vérité I il a abjuré le catholicisme?
TJ Ultra- Romain. — Non pas, mais le purisme ; il a passé aux romantiques ; il est venu au secours d’une mauvaise littérature ^ il a cherché la couleur et l’effet ; il a subordonné à ces accessoires , dont nous ne faisons pas de
cas dans notre système^ le dessin qui est le principal de Fart^ que dis-je! Fart tout entier. C’est un apostat ^ un renégat ; nous estimons plus M. de Triquetti^ qui n’a pas la moindre idée de la forme ^ que Guichard qui nous a quittés.
U Homme aux lunettes, — Et seulement
parce qu’il vous a quittés. C’est comme dans la guerre civile ^ les extrêmes s’estiment et haïssent les modérés.
U Ultra-Romain . — Il s’est perdu^ monsieur! nous le disons partout^ non pas nous^ mais les influens de l’atelier; et l’on finira par nous croire.
Le Négociant, — Quel malheur pour ses parens ! on l’avait envoyé à Paris pour qu’il se perfectionnât dans le dessin du papier peint ^ et voilà à quel dévergondage il s’est laissé entraîner! La société de Paris Fa égaré. S’il avait été sage...
U Homme aux lunettes, — Il aurait manqué sa vocation. Il est artiste^ M. Guichard, on le voit; il a un goût élevé, il aime la peinture, il a du talent. Tout n’est pas encore dit sur son avenir. J’espère et je crois à ses succès futurs , jiarce que dans ce qui est exposé
ici^ d’un ouvrage à l’autre il y a progrès. Il avait eu le courage de vivre de misère pendant plusieurs années^ pour continuer les études fortes qui l’ont conduit à faire ce que nous voyons ; il a eu le courage plus grand de raisonner son admiration y de voir à fond le système qui devait le faire copiste de M. Ingres^ et de s’émanciper quand il a senti pousser ses ailes. Quoi qu’en dise monsieur son ancien ami et camarade d’atelier^ il marche, il avancera. Je suis fâché de trouver dans un cœur jeune, qui devrait être ouvert à toutes les bonnes passions, ce sentiment fâcheux de dénigrement, dé haine, de secte qui a au moins l’inconvénient de ressembler à de l’envie mal dissimulée.
V Ultra-Romain, — De l’envie! Il n’y a pas de quoi. Ceci ne porte pas la livrée de M. In-* grès!
La Marquise. — Monsieur a exposé?
U Ultra-Romain. — Non, madame; mais qu’est-ce que cela fait ? Je prépare un portrait depuis deux ans ; j’espère l’avoir fini pour le salon prochain, et on verra si je dois être jaloux* de Guichard.
La Duchesse. — Jusqu’alors il serait prudeat
d’être humain envers ceux qui exposent; car si^ par malheur^ vous n’étiez pas aussi supérieur à l’auteur de ce tableau dont j’avais entendu dire beaucoup de bien déjà et que je trouve fort bien pour mon compte , vous auriez attiré sur vous de rudes censures.
U Ultra-Romain . — Je ne crains rien ^ en restant fidèle aux grands principes. Si on ne trouve pas bien ce portrait^ je m’en consolerai^, parce qu’on ne m’aura pas compris. Nous ne peignons pas pour les épiciers.
Le Comte. — C’est comme les poètes^ qui n’écrivent pas pour tout le monde; ils risquent fort de n’être admirés de personne.
Le Vieillard. — Il ne faut pas se prostituer au mauvais goût de la foule ; mais il faut se faire comprendre. Le salut de la gloire de David est là; et puis voyez Voltaire! »
U Ultra-Romain. — David et Voltaire;, les belles autorités ! Ils sont joliment dépassés ces pauvres vieux!
U Homme aux lunettes. — Ce superbe dédain pour des hommes de la valeur de ceux que vous traitez ainsi;, et pour M. Guichard qui me paraît valoir aussi quelque chose ^ me rappelle le
DU LOUVDE.
chapon de je ne sais plusquelle Ihble orientale^ qui trouvait laids et difformes tous les poussins d’un coq , roi de la basse-cour oii ils vivaient Fun et l’autre. Un jour le coq impatienté lui dit : « J’ai du malheur^ en effets tous mes enfans ne sont pas beaux; votre critique est juste. Mais voyons donc de vos œufs !»
U Ultra- Romain. — Cela ne prouve rien du tout. Nous ferons quand nous voudrons comme Guichard et à plus forte raison comme cette bonne ganache de David; mais nous n’avons pas de temps à perdre.
La Marquise. — C’est comme l’Arsinoé de Molière, qui reproche à Célimène d’avoir des amans, et affirme qu’elle n’en aurait pas moins si elle voulait se donner, la peine d’en avoir. « Ayez-en donc, madame, » lui répond Célimène; faites donc du Guichard, monsieur!
Z’ Ultra-Romain . — Diable ! M. Guichard est chaudement défendu ; je ne savais pas que j’avais donné dans un groupe de ses partisans.
Le Comte. — Ses partisans! Nous ne le connaissions pas avant devenir ici; mais nous avons vu son tableau, et nous vous avons entendu.
L’Ultra-Romain pirouette sur celui des ta-
Ions qui reste à ses bottes^ et il s’éloigne en sifflant.
Le Vieillard, — Voilà un jeune homme bien entier^ bien entêté^ bien mal élevé. De notre temps nous aimions à dénigrer; mais nous n’avions pas cet aplomb; cette confiance en nousmêmes ; d’ailleurS; nous produisions beaucoup; et on pouvait se venger sur nous.
Le Négociant. — Tout ce qu’il résulte de ceci pour moi ; c’est que ce jeune Guichard a gaspillé sa jeunesse. Je m’intéresse à lui parce qu’il est de notre ville; et que je connais un peu sa famille; cet enfant serait aujourd’hui; s’il avait voulu travailler dans son état; dessinateur dans une fabrique de papiers peints ou peut-être associé.
Le Vieillard, — Parbleu î monsieur ; si vos fabriques de papiers peints manquent de dessinateurs, teneZ; voilà bien là-haut votre affaire. Cet échantillon est assez grand; je pense; pour que vous jugiez en connaissance de cause le talent de l’artiste .
Zc Négociant. — En effet; cela est très-beau. Et de qui est cette peinture qui représente une procession?
V Homme aux lunettes. — De M. Clénient Boulanger^ élève séparé de Técole de M. Ingres^ mais qui n’a pas pris une voie heureuse.
Le Négociant. — Pas si malheureuse ! Il trouvera avec cela tant qu’il voudra à Lyon ^ à Mulhausen ou au faubourg St .-Antoine , huit cent francs par an ^ la table ^ le logement ^ éclairé et chauffé. Si je faisais dans la partie du papier peint ^ je le prendrais tout de suite ^ et je ferais exécuter cette belle procession du pape.
Le groupe de visiteurs passa dans la grande galerie^ oii les autres ouvrages de M. Guichard devinrent la matière de leurs observations. Ils trouvèrent beau ^ ferme de ton ^ de relief et de dessin ç, mais un peu maniéré de pose y le portrait que le peintre a fait de. lui-même. En louant la main droite qui se détache en clair sur le pantalon^ le vieillard davidien fit remarquer qu’elle était un peu sèche ^ et qu’il faudrait de grands efforts pour la faire fermer.
Ce portrait parut aux cinq promeneurs un des plus vrais et des meilleurs du salon. Tobie et V Ange ^ malgré les qualités du style qui y brille^ ne plut ni à la duchesse, ni à son amie, ni au comte. Le vieillard Fexamina avec soin, et s’étonna que Fauteur coloriste des Rêves amour eût fait ce tableau qui a Fharmonie d’un camaïeu jaunâtre. L’homme aux lunettes expHqua alors < cette espèce d’anomalie. « Vous avez écouté tout à l’heure, ditil , le janséniste ingro-raphaélien qui nous parlait, et vous avez vu dans quelle disposition l’école est pour le protestant Guichard. C’était pour amortir les coups qui devaient lui être portés, que M. Guichard s’est fait ce bouclier. Mais il est arrivé ce qui arrive toujours : les Ingristes n’ont pas regardé Tobie ^ parce qu’ils n’avaient pas de mal à en dire ; le public n’y a pas fait attention, parce que c’est le produit d’un système qui ne lui plaît pas. Ainsi, M. Guichard s’est donné le tort d’avoir fait une concession , comme un homme qui n’ose pas proclamer son opinion tout entière ; et cet acte , qui voulait être pour l’école de M. Ingres la démonstration que M. Guichard n’abandonne pas la
mj LOUVRE.
route du maître par impuissance de la suivre ^ personne n’en a su gré à l’auteur. » La Mauvaise pensée trouve des approbateurs unanimes. L’expression de la tête de l’homme inspiré par le démon;, le beau dessin des mains ^ l’effet général^ la couleur qui a quelque chose de celle de la peinture espagnole ^ furent loués sans opposition. Au portrait d’un vieillard (M. Ridley)^ par M. Guichard, on ne reprit que la sécheresse de quelques parties oh le dessin a pris trop d’empire aux dépens de la souplesse des chairs. Le portrait de madame Valérie Mira fut trouvé, par la marquise et la duchesse, peu agréable, pas assez joli, taché de noir en quelques endroits.
-:-Sij ’étais encore jeune et jolie, dit la marquise , je ne voudrais pas être peinte par cet artiste. Il a choisi pour son tableau une femme commune et laide ; il en trouve ici une charmante, fine, élégante, et il la fait sans bonne grâce.
— Vous avez raison, madame la marquise, répondit l’homme aux lunettes 5 ü y a encore là du système; mais M. Guichard sentira la nécessité de voir autrement les femmes. Au reste.
récole de M. Ingres n’a pas encore produit, à ma connaissance, une jolie tête de femme, malgré sa prétention de copier Raphaël qui les a toutes faites divines. Ne serait-ce pas que Raphaël avait de l’inspiration et qu’en gardant la forme, il l’élevait, la grandissait, l’élégantisait, et que l’école de M. Ingres, par idolâtrie pour la forme, l’outre un peu, l’accuse avec affectation, et de la finesse passe à la sécheresse qui montre les défauts.
— Je le crois , quant à moi. Ce qui manque jusqu’à présent aux artistes, c’est de rendre, dans la représentation des femmes, le charme qui est une beauté, la grâce qui est une de leurs ‘séductions, la gentillesse qui est le fard des Françaises. Un élève de M. Ingres, pour excuser cette espèce d’impuissance oii l’école a été jusqu’à présent de peindre une femme jolie,
^ me disait : « Ce qu’il y a - de plus beau et de plus difficile à peindre^ c’est une femme j ce qu’il y a. de plus beau dans la femme, c’est la tête : ne vous étonnez donc paç qu’on y réussisse si peu. On y réussit pourtant quelquefois , lui repartis-je, pourquoi jamais dans votre école? M. Ingres y a réussi. Connaissez-vous
la Mater Del qu’il a peinte ^ et qui fait partie , je crois^ du cabinet de M.Pastoret? cette femme est ravissante. M. Ingres a choisi son modèle; il l’a pris noble et élégant;, puis il l’a divinisé par la pensée. » C’est là ce qu’on devrait imiter chez vous. Je ne parle pas des mains de la Vierge^ qui sont d’une belle forme mais qui me paraissent maniérées de pose. Toutefois^ faites de la manière comme celle-là et on vous la pardonnera volontiers.
Miniaturistes. — M. H. 1. Hesse. — M. Isabey. — M. Jacques.— Madame Kautz. — Madame de Wateville. — Mademoiselle Caillet. — Vue de Normandie. — Madame de la Gazette. — M. Mourlan. — M. Aubry. — M. Jean Leydet. — M. J. Vernet. — M. Troivaux. — M. Gomien. — M. Chabanne. — Mademoiselle Toulza. — Madame Lecoq-Cyane. — Mademoiselle Legrand. — M. Delacluse. — M. Gaye. — Mademoiselle Singry. — M. Maricot. — Mademoiselle Flora Géraldy. — Mademoiselle Demarcy. — M. Gobert. — M. Bouchardy. — Madame Dubasty. — Mademoiselle Bossange. — M. Charrier. — M. J. Delorme. — M. et madame Daubigny. — M. Faija. — M. Dubourjal. — M. Heigel. — M. Blaize. — M. Passot. — Madame Augustin. — M. Millet. — M. Lequeutre. — M. Saint. — Madame de Mirbel. — Elle résume en elle tout l’art du portraitiste. — M. Meuret.
J’ÉTAîs seul^ la loupe en main^ paisiblement occupé à regarder les miniatures et les aqua-
relies de M. H. I. Hesse ; je comparais les unes aux autres toutes ces têtes ^ et je m’étonnais de leur trouver à toutes un même caractère ^ une même couleur^ une même forme, enfin un air trop complet de famille , que j’aime peu à rencontrer dans les productions d’un artiste , parce qu’il décèle une manière , et que chez un peintre de portraits je désapprouve une manière, la nature étant très - diverse , et ne pouvant être convenablement traduite avec des formes et un ton constans. Je regardais tous ces yeux ouverts de la même façon, également grands, exprimant la même idée, couronnés de sourcils semblables, enchâssés l’un comme l’autre j je regardais ces teintes grises, roses et rouges, réparties symétriquement sur ces visages uniformes, frappés comme les effigies d’une monnaie au coin de M. Hesse; je me disais: «Il est » dommage qu’un homme qui a une pratique » habile, une main exercée, un bon goût d’ar- » rangement, se condamne à voir la nature » sous un seul aspect , et mente par conséquent » presque toujours ; il est fâcheux qu’il se con- » tente d’un seul type et qu’il y accommode » tous ses modèles ; au lieu d’agrandir son ta-
» lent il le restreint. Voilà dans ses deux gran- » des miniatures d’enfans ^ de la largeur^ delà » facilité^ une belle facture ; mais pourquoi ces » deux portraits me semblent-ils sortir d’un » coin qui a modelé les autres? » Il paraît que je causais un peu haut avec moi-même ^ car un homme qui m’est tout-à-fait inconnu répondit à ce pourquoi :
— Parce que M. Hesse ^ comme tant d’autres peintres^ semblables en cela au faiseur de gauffres^ a un moule oii il jette sa pâte : versez 5 cuisez y saupoudrez de gris et de rose ^ et servez chaud! Voilà le procédé.
Je saluai gravement cet homme^ et me perdis dans la foule. Je traversais le grand salon pour aller voir dans la grande galerie les cadres des miniaturistes^ quand je fus arrêté par deux jolies femmes de ma connaissance^ donnant le bras à un amateur de peinture de mes amis et des leurs.
— C’est heureux qu’on vous rencontre enfin ici^ me dit l’une de ces dames. Voilà trois fois que j’y viens et je ne vous y ai pas encore aperçu. Vous ne venez donc jamais au salon?
— Je vous demande pardon^ madame, j’y viens à peu près tous les matins.
— Nous n’y venons que le lundi , nous , les jours où il y a du monde.
— Mais je vous assure que tous les jours il y a foule, surtout le dimanche.
— Vous avez le courage de vous jeter dans la cohue du dimanche , répliqua mademoiselle Hortense la seconde de ces dames, en
souriant et en faisant une grimace qui voulait dire : « Pouah ! la détestable odeur ! fi ! la mauvaise compagnie ! »
— Le dimanche est un de mes jours de prédilection j j’aime à voir le peuple devant la peinture, j’aime à entendre ses observations. Il a quelquefois des choses justes, mais je reconnais qu’il est loin d’avoir le sentiment des arts. Au surplus, il n’est là-dessus guère plus ignorant que la bourgeoisie , et même que la société. Bien entendu que je vous exempte, mesdames.
— Par politesse, tout au plus, répondit madame car vous ne faites pas grand cas de notre jugement.
— Nos opinions vous font même rire sou-
vent^ ajouta mademoiselle Hortense. Mais^ du reste;, vous n’étes pas le seul qui preniez de ces libertés-là. Notre aimable cavalier que voici;, M. Delanoir^ ne nous épargne pas plus que vous. Depuis trois quarts d^heure que nous sommes arrivés, il n’a pu être une fois de notre avis.
M. Delanoir, — C’est peu galant, j’en conviens, mademoiselle ; mais dans les questions d’art il n’y a pas de galanterie qui tienne. Le mauvais ne peut devenir bon parce qu’il vous plaît d’être indulgente.
Madame . — Dites tout de suite: parce que vous ne vous y connaissez pas.
M, Delanoir. — Vous vous êtes si peu occupées de peinture ! S’il s’agissait de musique , je vous écouterais avec respect.
Mademoiselle Hortense. — C’est - à - dire qu’il faut que nous vous écoutions avec respect.
— Non, avec un peu de déférence seulement, mesdames. Vous prenez des directeurs pour vos consciences pittoresques, et vous ne voulez pas les croire !
Madame B. — Eh bien! messieurs nos
directeurs ^ nous vous croirons ; ne vous fâchez pas.
Mademoiselle Horlense. — Voyons^ pilotez~nous^ monsieur J..; vous devez connaître votre salon comme....
— Comme un gardien de vieux château connaît ses ruines^ pierre par pierre, ronce par ronce. Je vous avertis qu’il y a ici beaucoup de ronces.
Mademoiselle Hortense, — Vous nous les épargnerez, n’est-ce pas?
Madame B. — Qu’allons-nous voir?
— J’avais mis ma visée pour aujourd’hui aux miniatures.
Madame B, — C’est bien froid. Et d’ailleurs, quand nous aurons vu Isabey, tout sera dit.
— Nous étions convenus que vous n’auriez d’opinion qu’après nous, et voilà que vous commencez par un blasphème à vous faire percer la langue.
Madame B. — Miséricorde! Quoi! Isabey n’est donc plus le premier peintre de miniature.
— Pas pour moi, du moins. Venez voir plutôt.
Mademoiselle Hortense. — Mais cela' est charmant ! vous ne trouvez pas ravissante cette dame blonde en chapeau et en robe de cheval ?
Madame B. — Et cet officier de cuirassiers ^ et tout le reste?
M. Delanoir. — Tout le reste en effet res-
semble à cet officier de cuirassiers et à la reine des Belges.
— Tout à l’heure je remarquais^ en regardant les ouvrages de M. Hesse ^ que cet artiste voit tout en gris; M. Isabey voit tout en rouge.
Mademoiselle Hortense. — Rouge si vous voulez, mais c’est délicieux. Voyez les jolis yeux, les admirables sourcils ! et ces lèvres du plus bel incarnat , et ces sourires aimables ! On voudrait être jolie comme cela.
Madame B. — On voudrait être peinte par cet artiste pour ne perdre aucun de ses avantages. Je ne sais que deux hommes à qui je voudrais confier ma tête si j’étais au moment de me marier : Isabey et Kinson.
— J’allais vous nommer le second.
Madame B. --7 Vous approuvez donc cette Ibis?
Non; mais je conclus celui-ci de l’autre.
Mademoiselle Hortense. — Et que pouvez-vous trouver à redire ici ? N’est-ce pas très -joli, très -élégant, très -gracieux, trèsbien fait, très-doux? Cela ressemble à du velours.
— A ce dernier trait de votre éloge, je n’ai rien à ajouter : vous avez trouvé juste.
M. Delanoir. — M. dsabey n’a jamais eu une grande force ; il était jadis d’une coquetterie qui réussissait beaucoup. Il est encore coquet aujourd’hui; mais cette bonne grâce dont on raffolait, on l’aime moins, et M..Isabey ne l’a plus guère d’ailleurs que comme la conservent quelques femmes de l’empire, qui n’abdiquent pas volontiers leur ancienne renommée de beauté. Le fard remplace en elles la fraîcheur; la mollesse a succédé à la majesté des formes ; on se peint les sourcils pour les avoir bien égaux, bien réguliers, bien noirs; on travaille à donner à ses yeux une expression tendre ou fière; on passe de longues heures avec la modiste et la couturière ; on se compose de toutes sortes de manières, et l’on parvient à faire un peu d’effet de loin. Mais voyez de près ces visages et ces tailles qui vous parais-
sent bien quand vous les apercevez à distance!.... M. Isabey fut un artiste, dans la véritable et bonne acception du mot. Il était ingénieux,' vif, spirituel; il recréa un genre qui avait dégénéré depuis Baudouin. Comme il florissait — on se servait autrefois de cette expression pour parler du succès des grands artistes — comme il florissait sous le Directoire, et dans cette société qui ressemblait fort à celle de la Régence, il fut obligé de se plier au goût du temps et des femmes minaudières qui régnaient à Paris. Ce fut alors qu’il inventa ces gazes, dont il fit pour les charmes de ses modèles un linceul piquant ; toutes les dames voulurent y être entortillées , et la vogue de cet ajustement dura jusqu’après la •restauration. Malheureusement M. Isabey en resta toujours au Directoire et au commencement de l’Empire ; il est ici debout comme un des types de cette époque. Il a fait d’ailleurs de beaux portraits dont ceux-ci ne sont que de bien faibles contre-épreuves .
Madame B. — Vous êtes cruels. Messieurs. Vous nous gâtez notre Isabey que nous aimons tant, que nous admirons de tout notre cœur!
Il y a presque de l’ingratitude ^ car vous l’avez aimé.
— Je l’aime encore autant que j’aime Boucher^ Vatteau et Chardin. Il me semble que ces trois peintres ne pouvaient pas être autres au dix-huitième siècle. M. Isabey a été ce qu’il devait être aussi pendant la république ; je le regarde comme un monument d’un autre âge ; il me représente bien le vieillard de Béranger , apportant des nouvelles du temps passé.
Mademoiselle Hortense. — De qui est cette nombreuse famille dans ce petit cadre ?
— De M. Jacques^ que nous avons vu plus remarquable aux salons précédons.
Madame — Mais ceci est fort gentil.
— Gentil n’est pas assez , quand on tient un rang dans un art. Du reste ^ ceci était fort difficile à faire. Les tètes sont petites, il n’en fallait sacrifier aucune : l’artiste n’avait donc pas la ressource des effets, qui est d’un si grand secours dans toutes les autres peintures. J’aurais voulu pourtant que tous les yeux n’eussent pas la même forme et la même couleur.
. Madame B. — Puisqu’ils appartiennent à
(les individus d’une même famille^ il est tout naturel qu’ils se ressemblent.
— Vous pouvez avoir raison^ madame; mais je suis préoccupé de ce défaut parce que déjà je l’ai remarqué chez M. Hesse et chez M. Isabey. Donnez en passant un coup d’œil à deux ou trois petits enfans peints à l’aquarelle par madame Kantz : ils sont gentils ; le reste est moins bien. Descendons par la droite^ et nous remonterons de l’autre côté. Voici madame de Watteville^ qui n’est pas très-forte cette année.
M. Delanoir. — Elle n’a pas fait de progrès. J’ai vu de ce peintre un portrait de M. Casimir Bonjour qui était mieux que toute cette exposition^ bien qu’il fût trop coquet.
Mademoiselle Horlense . — V ous n’étes guère indulgent pour les dames.
— Le talent n’a pas de sexe ^ mademoiselle : toute femme qui produit un livre^ untableau^ un bas-relief^ une miniature^ doit être jugée comme un homme. Un homme qui ferait de la broderie , des robes ou des chapeaux ^ devrait être jugé comme une femme parce que ce serait œuvre de femme que la sienne. La force ne manque pas aux femmes ; voyez madame Del-
phine Gay-Girardin ^ madame Tastu^ mademoiselle Hortense Allart ^ et celle qu’il fallait nommer d’abord^ madame de Staël ; voy ez madame de Mirbel j madame Deherain avec sa Jeanne-d’ Arc J mademoiselle de Fau veau, et mademoiselle Caillet avec son paysage si ferme, si hardi, si bien, représentant une Vue de Normandie! Je vous en citerais dix autres j mais je n’y comprendrais pas madame de la Gazette. Des ouvrages de cette portraitiste , celui qne je préfère , c’est le portrait de cette dame coiffée d’un chapeau rose: quoique l’étoffe ait peutêtre un peu trop déteint sur le visage , c’est assez bien modelé.
Madame B. — Cette dame en bonnet ne me paraît pas mal non plus.
M. Delanoir. — Bien aussi. M. Mourlan est d’un ton assez agréable. M. Aubry est lourd de ton et de forme.
— M. Aubry a eu de la réputation , bien justifiée quelquefois ; mais il est d’un âge oîi l’œil et la main font défaut à l’appel du miniaturiste.
— Mademoiselle Hortense. — Bon Dieu î qu’est-ce que cela? Vous trouvez M. Isabey
trop rose ; vous ne ferez pas le rnéme reproclie à ce peintre.
— Non , je ne le trouve qu’un, peu jaune. Mais ne vous y trompez pas , ceci est une chose remarquable. Tout n’y est pas bon 5 il y a de l’affectation: la lumière de la joue gauche se découpe sèchement ; l’ombre partie du nez est projetée avec cette vigueur qu’elle devrait avoir seulement peut-être si la tête était éclairée par une lampe; mais il y a un sentiment vif de l’harmonie ^ il y a de la puissance. Je ne sais si M. Leydet a vu des miniatures de Rochard^ peintre français ^ établi en Angleterre ; sa peinture me rappelle celle de notre compatriote de Londres .
Madame B. — J’aime mieux Isabey; il est plus agréable J plus flatteur à l’œil.
— J’avoue que ceci est moins velouté.
Madame B, — Il me fait peur ce monsieurlà ; il a l’air d’un républicain.
• , Mademoiselle Hortense. — Voilà qui est trèsressemblant : j’ai rencontré ce monsieur cent fois aux Tuileries. Est-ce que vous ne trouvez pas bien ce portrait ?
— C’est une des meilleures choses de M. Jules
Vernet. A propos de M. Jules Vernet ^ vous rap- ' pelez-vous avoir vu au théâtre du Palais-Royal un acteur nommé Lozet ?
Madame B. — Sans doute.
— Eh bien ! c’est l’auteur de ce portrait au grand ruban rouge et jaune. Il a pris la comédie dernièrement : c’est une corde ajoutée à son arc. Il avait préludé à ses débuts ^ par des farces de société parfois un peu triviales; il avait joué des proverbes^ fait des charges de paravent. Le voilà maintenant au théâtre. Lozet est le frère de Vernet le charmant comédien des Variétés.
Madame B. — Qui m’a fait rire dans madame Pocket. C’est un acteur plein de vérité et de naturel : sous la robe de cette ravaudeuse^ vous jureriez qu’il y a une vieille femme ; il est impossible de mieux abdiquer l’homme que ne l’a fait Vernet. Sous le madras de madame Gibou ^ au contraire , on voit Odry bouffon parfait^ mais toujours bouffon.
M. Delanoir. — Ce général Pajol est bien n’est-ce pas y mesdames ?
Mademoiselle Hortense. — Un peu jeune ^ il me semble.
DU LOUVUE.
— Madame B. — Ma clière amie^ M. de Forbin^ Armand de la Comédie-Française^ et M. le général Pajol ^ sont les trois hommes les plus jeunes du dernier siècle.
— ^M. Troivaux a très-bien rendu le caractère du général Pajol ^ comme M. Lepaulle celui de M. de Clioiseul. M. Troivaux est le continuateur de la manière de Mansion \ ses portraits sont bien. M. Gomien procède de la même école ; mais en cherchant l’agréable il trouve la convention^ et s’éloigne un peu de la nature. Cette femme...
Mademoiselle Hortense. — Est très-jolie.
— A la bonne heure ; mais elle est trop lilas. Cet homme assis. . .
Madame B. — Est un fort beau garçon.
— Oui^ mais il est trop raide. M. Gomien a du talent; c’est le large qu’il doit chercher^ et non le mignard. La manie delà mignardise a fait avorter vingt artistes^ qui^ au lieu d’imposer leur bon goût aux femmes^ ont reçu d’elles la loi. 11 n’y a pas de temps perdu pour M. Gomien ; il se désabusera du petit ^ et prendra le \ rang qu’il peut avoir avec son acquit et son exécution précise.
Madame B, — Une femme aimera mieux se faire peindre par lui que par votre M. Leydet^ toujours!
— Je vous accorde cela complètement. M. de Chabanne^ dont voici les ouvrages ne manque pas de finesse et de modelé; il a du talent d’exécution; mais il est un peu froid et lisse. Quand il aura acquis de la force ce sera un homme distingué dans la miniature. De tous ses portraits^ celui que je vous recommande particulièrement^ c’est cet homme à la tète inclinée et riante. Passons sur mademoiselle Toulza; ne nous arrêtons pas davantage à madame Lecoq-Cyane ; vous me reprocheriez encore là d’être sans galanterie ou sans miséricorde. Madame Lecoq fait mieux que mademoiselle Toulza ; voilà tout ce que je puis dire. Mademoiselle Legrand est plus habile que toutes deux.
M. Delanoir. — C’est un éloge modeste.
Mademoiselle Hortense. — Mais poli au moins dans la forme.
— M. Delacluze se tourmente pour faire de l’effet; il met en guerre ses fonds avec ses têtes: il voudrait bien être coloriste ^ mais il n’a pas
encore trouvé le secret de riiarmonie^ du charme et de la vérité de la couleur. Son meilleur portrait me paraît être ^ vu d’un peu loin ^ celui de cette jeune personne qui marche en tournant la tête.
Madame B, — Et qui ressemble un peu à la jolie marchande de comestibles du passage des Panoramas.
— Si M. Gaye avait modelé et fait saillir un peu cette tête d’enfant très-lumineuse^ ce serait une jolie chose. Mademoiselle Eulalie Singry porte un nom qui avait de la valeur dans la miniature il y a dix ans. Singry était un homme de talent. Il est mort trop tôt pour la peinture^ où il pouvait prendre une place très-notable^ et pour l’éducation de mademoiselle Singry. Toutefois^ une des tètes de mademoiselle Eulalie ^ choisissez au hasard^ vaut mieux que toute l’œuvre de M. Maricot.
Madame B. — Il est vrai que c’est bien laid; noir et rouge...
M, Delanoir. — Et dessiné \...
— Mademoiselle Flore Geraldy , mademoiselle Demarcy, M. Gobert, M. Bouchardy et M. Dubasty pourraient concourir ensemble ^
et nous serions bien embarrassés de savoir à qui décerner le prix. Mademoiselle Bossange n’est pas bien forte encore^ mais elle aura du talent. Elle a besoin d’apprendre à voir la nature, tout simplement sans préoccupation de manières. C’est un art que de bien voir. Une femme ^ dont je vous montrerai tout à l’heure les ouvrages^ pourrait l’enseigner à tous les portraitistes. Je n’en sais pas un ^ depuis M. Ingres jusqu’à mademoiselle Swagers^ et l’échelle est bien longue ^ qui lise plus juste dans une tête et la reproduise plus sincèrement ^ abstrayant mieux toute manière^ toute pratique; dominant son instrument ^ jamais dominée par sa main si habile. Je ne suis pas peintre de portraits; si je l’étais^ c’est à l’école de cette artiste sans rivaux que je voudrais étudier la nature.
Mademoiselle Hortense.—^X quelle est cette dame à qui vous donnez la palme de son art ?
M. Delanoir. — Monsieur n’a pas besoin de la nommer^ et vous devriez avoir reconnu madame de Mirbel.
Mademoiselle Hortense . — Allons donc voir tout de suite ses portraits !
— Non , s’il vous plaît ; continuons notre promenade ; nous arriverons tout à l’heure à madame de Mirbel. Elle est la dernière dans l’ordre que nous suivons. Après la station faite devant son cadre ^ nous nous en irons ^ comme les gourmands sortant de table sur la meilleure bouchée. Voici deux très -grandes miniatures d’un homme plein de mérite M. Carrier. -
Madame B, — Cet officier de hussards est très-bien en effet.
Mademoiselle Hortense. — Moi^ j’aime mieux la petite fille auprès de son gros bouquet de fleurs.
— Je suis de votre goût^ mademoiselle. Je trouve que dans cette peinture toutes les difficultés sont mieux vaincues que dans l’autre. La délicatesse d^a jeune fille ^ la fragilité de la santé ^ la grâce ^ l’esprit^ l’intelligence^ tout est bien rendu dans cette petite tète fort bien peinte. Dans la tète du hussard^ il y a de bonnes qualités aussi, mais je le quitte volontiers, pour revenir à cette charmante enfant.
M. Delanoir. — Et les accessoires du pay-
sage ^ comme ils sont bien traités 1 Quelle belle gouache ! C’est tout-à-fait du talent ^ cela !
— Si j’écrivais quelque chose sur le salon , cette année ^ je donnerais des éloges bien sincères à M. Carrier. Il me semble démêler dans ses ouvrages l’amour de la peinture ; je l’engageras ^ maintenant qu’il est parvenu à faire très-bien les fonds ^ à reporter sur l’étude de la tète et des mains ^ toute sa chaleur^ parce qu’en définitive c’est là Iqu’est l’affaire du peintre de miniatures. Il est sur une si belle voie qu’il serait fâcheux de le voir s’arrêter en route à jouer avec une plante ou un ciel ^ y réussît-il toujours comme il y a réussi cette fois. Voici un artiste qui fait bien ^ et dont je n’avais encore rien vu ^ je pense : M. J. Delorme. Cette femme en robe jaune et toque rouge, cette autre en violet, celle-ci qui est assise, me plaisent assez. Si le dessin y|était plus pur , si les fermetés des bouches et des nez étaient plus grasses et non accusées par des touches dures , il y aurait lieu, à mon sentiment, de louer beaucoup le peintre. Madame d’Âubigny me semble plus habile que M. d’Aubigny , qui cherche à arriver à l’épaule de M. Saint, et n’est encore
monté qu’à sa hanche. Cette jeune dame, assise dans un paysage, les mains ci^oisées, est une jolie chose.
Mademoiselle Hortense. — Il faut bien aimer Faquarelle , la miniature et le dessin à la mine de plomb , pour regarder avec la conscience que vous y mettez, «tous ces portraits qui me paraissent si médiocres.
M. Delanoir. — Le coq de Lafontaine trouva bien une perle dans....
— Je suis moins heureux que lui , et cependant j’ai retourné tout M. Faija, tout M. Dubourjal, tout M. Heigel, tout M. Blaize. M. Blaize fait des portraits au crayon! qu’il aille apprendre de M. Ingres ou de M. Amaury-Duval comment on dessine 1 II verra la distance qu’il y a entre l’art et la pratique, entre l’étude sérieuse de la nature et le chique. M. Passot n’est pas heureux cette année ; je l’ai vu plus large , plus agréable , plus vrai:
Madame B, — S’il vous entendait!
— Je lui rappellerais que je l’ai loué quand il a bien débuté; j’ai acquis le droit de lui dire qu’il n’a pas fait les progrès qu’on espérait de lui. Il est jeune encore, et il peut
prendre une revanche dont je serais, pour ma part, très-content. Quand les anciens nous manquent, que les nouveaux grandissent du moins!
Mademoiselle Hortense, — Oh! quel fini!
comment a-t-on la vue aèsez bonne et des pinceaux assez fin8 pour faire ainsi?
— Qu’on fasse plus gros ou plus fin, ce n’est pas ce qui m’inquiète j qu’on fasse vrai , voilà l’important. Toutes ces têtes ont l’air de boules d’ivoire coloriées, bien polies, bien frottées, bien lisses. Le travail de madame Augustin est minutieux, petit, fatigant a voir 3 on souffre à penser qu’un être humain, organisé pour autre chose qu’un travail mécanique , fasse abnégation de sa puissance, de son imagination, à ce point de remplacer par un labeur patient l’art si large, si accidentel, si peu uniforme, de traduire la nature. Oii est la vie dans cette peinture rouge et glacée? Y a-t-il apparence de chair ? On ne fait pas des muscles plus inflexibles à Dieppe, ou l’on taille des dents d’éléphant ; encore ai-je vu de ces sculptures où j’aurais été tenté d’enfoncer le doigt, parce qu’il y avait un lieureux simulacre de la mor-
bidesse des chairs et de la peau : ici^ , je m’en garderais bien ^ je me briserais les ongles.
Madame B. — Cette pauvre madame Augustin , comme vous êtes dur pour elle !
— Moins qu’elle ne l’est pour les gens qu’elle représente.
Mademoiselle Hortense, — Je voudrais bien savoir ce que vous trouvez à reprendre ^ vous qui reprenez à tout , dans cette grande miniature que je trouve merveilleuse^ pour moi. Ces cheveux ne sont-ils pas bien faits ?
— Oui, quoiqu’un peu uçiiformément touchés.
Mademoiselle Hortense. — Ces perles, ces boucles d’oreilles, ne sont-elles pas....
— Parfaites.
Mademoiselle Hortense. — Cette robe bleue, ces rubans?
— A faire illusion. Mais le principal, mademoiselle !
Mademoiselle Hortense. — Voyez comme le travail est régulier.
— C’est vrai ; mais la nature ne l’est pas j elle a des accidens même dans le plus beau visage. Ici rien, tout est uni; c’est une femme
créée par M. Millet^ et non pas la nature. Et puis^ les chairs sont dans rharmonie de la robe ; le bleu et le violet y abondent 5 le bras droit est complètement bleu : avez-vous vu quelqu’un de ce ton-là ? Regardez les portraits qui entourent celui-là^ excepté deux ou trois oïl le violet ardent domine, tous sont passés au bleu de Prusse. C’est dommage, car voilà des choses bien modelées : cet homme qui rit , par exemple. M. Millet voit bleu , comme M. Hesse voit gris et rose, comme M. Isabey voit rose et rouge ; ce n’est peut-être la faute d’aucun de ces artistes. Il n’y a que les partis pris contre lesquels on puisse s’élever ; ce qui est défaut d’organisation n’est qu’un malheur. Le bleu gâte cette peinture de M. Millet, que je ne mésestime pas pourtant , parce que j’y reconnais du talent; je la voudrais d’un ton plus vrai et en même temps un peu raide : cela manque de laisser - aller , de souplesse. M. Millet a une main très-habile, un pinceau très et trop régulier même , il s’est laissé maîtriser par le métier ; et dans la miniature comme dans toutes les branches de l’art, si une bonne exécution est nécessaire, il faut qu’elle
se subordonne au sentiment ^ à la pensée. Les points précieux des miniaturistes sont coiïime la rime des poètes^ des esclaves qui doivent se soumettre et ne jamais prendre le pas sur la forme , la couleur et l’expression. M. Millet tient son rang dans la miniature depuis quinze ans ; il a une belle clientelle ; il a fait des portraits remarquables , et si je suis sévère en examinant avec vous ses œuvres^ et surtout'le portrait de madame P , miniature capitale,
c’est qu’il en vaut bien la peine. La critique ne s’attache pas à ce qui n’est pas.
Mademoiselle Hortense. — Monsieur notre directeur, j’en suis bien fâchée, mais vous ne m’avez pas convertie. Quoi que vous en disiez, je trouve délicieuse cette femme bleue.
— Tant mieux vraiment, et c’est ce qui importe au peintre. Nous autres, nous sommes des esprits chagrins, malheureux, difficiles; vous, mesdames, vous jugez selon vos impressions , vous ne marchandez pas avec vousmémes. Ce qui vous plaît tout d’abord est bon ; vous n’avez pas le triste besoin de l’analyse.
Madame B, — Et nous serions bien fâchées de l’avoir; elle altère toutes vos jouissances.
— C’est vrai' quelquefois; mais aussi elle jious en donne de plus vives.’
' Mademoiselle Hortense. — Oh ! des jouissances de vanité /des joies de pédant! Qui nous charme ^ nous ^ a tous les mérites ; et , sans aller plus loin ^ il nous importe peu de savoir si cette petite fille , appuyée sur la tête d’un chien ^ a les conditions que vous exigez dans une bonne peinture ; elle nous convient^ nous paraît agréable ; nous l’aimerions accrochée à côté de notre cheminée: c’est tout ce qu’il nous faut.
— Je le crois ; mais cette petite fille est bien ; il y a de la finesse de ton et de forme ; l’exécution est assez suave ; la tète du chien est largement indiquée ; c’est en un mot une jolie chose. Etes-vous également satisfaite des autres portraits de M . Lequentre ?
Mademoiselle Hortense. — Non pas autant.
— Je suis des vôtres^ cette fois. Il n’y a là^ pour moi comme pour vous ^ que cette petite fille au chien. Ce n’est pas que dans le reste je ne puisse vous montrer des choses bien faites ; ce portrait d’homme entre autres.
M. Delanoir. — Nous voici devant les ou-
vràges d’un homme qui jouit d’une grande réputation^ mesdames; ainsi ^ regardez de près.
Madame B. — Il est possible que ces aquarelles soient belles^ selon vos règles; mais elles ne me font aucun plaisir à voir.
M, Delanoir. — Voyez donc comme c’est largement peint.
Madame B. — Je ne vous dis pas non ; mais je n’aime pas des chairs dont les pores sont larges , et régulièrement ouvertes comme les trous d’une écumoire.
— Madame formule sa pensée avec une énergie que je n’oserais pas me permettre en parlant d’une œuvre d’un artiste aussi haut placé dans l’opinion queM. Saint. J’avoue cependant qu’elle a raison. Tout cela est rond^ lourde large avec affectation^ et surtout commun. Le commun est le pire des défauts pour moi ; je ne le pardonne pas à un homme distingué et de bonne compagnie. M. Saint ne regarde peut-être ses aquarelles que comme de grandes esquisses; mais ^ dans une esquisse même on peut mettre plus de charme et moins de bourgeois qu’il n’y en a chez cette grosse dame jaune qui bat la
caisse sur son ventre. Les miniatures de M. Saint sont préférables de beaucoup à ses aquarelles.
Mademoiselle Hortense. — Cette dame coiffée avec des fleurs est très-jolie en effet.
— Elle a l’air d’une nymphe^ d’une des muses de Lesueur. Je la trouve d’un aspect très-agréable. Ses yeux et son front sont charmans.
Mademoiselle Hortense, — Et sa taille donc!
— Je n’aime pas cette gorge de marljre^ si ronde ^ si dure.
Madame B. — Vous êtes difficile!
— Non^ délicat seulement.
^ Madame B. — Bien des femmes changeraient avec celle-là!
— Avec l’original , oui ; pas avec la copie. La nature est ferme, mais votre doigt ferait une fossette à la surface du sein de cette dame , tant soit-il au-dessus du besoin d’un corset ; ici, vous seriez arrêtée tout de suite : la chair manque de flexibilité. Cette raideur n’est pas une flatterie bien entendue. M. Saint pourrait, je pense, changer cette pierre coloriée en une matière solide et douce, énergique et volup-
DU LOUVllE.
tueuse, qui tînt, plus de la femme et moins de la statue. Je voudrais qu’il traitât le cou, les épaules et la poitrine , comme il a traité le visage, qu’il y mît un peu de lumière; et cette miniature serait délicieuse. La tête coiffée d’un chapeau noir à plumes roses est très-bien aussi; mais là, comme dans les autres peintures de M. Saint, je retrouve le système qui commande au talent. M. Saint a entendu reprocher longtemps, et avec raison, à la miniature d’être un genre petit, étroit, mesquinisé; il a voulu être large, il l’est devenu à l’excès. Voyez un peu cette grande tête d’homme un peu chauve, le morceau principal, sinon le plus aimable de la collection exposée par l’artiste : le large y est outré; le peintre établit une lutte courageuse entre la miniature et l’huile ; mais plus chaque coup de pinceau se grossit, plus il démontre qu’il dépasse la limite de ses facultés. C’est un ténor qui chante la basse-taille; il force sa nature et ne saisit pas. Le front et les. yeux sont beaux; le reste de la tête est lourd. „ M. Delanoir. — Je trouve, moi, beaucoup de talent dans cet ouvrage. Il y a, comme dans le très-bon portrait du roi , du même ar-
tiste ^ de Faudace ^ de la fierté ^ un grand savoir^ une grande habileté.
— Je ne nie rien de tout cela. Je crois que cette tête plus grande^ plus historique^ si vous voulez^ que les autres^ leur ressemble pourtant. Il n’y a point d’individualité chez M. Saint; il y a une donnée constante^ dans laquelle viennent se jeter les données diverses de la nature ; tous ses portraits procèdent du même père , du même système ; et quant à ce qu’on loue comme une audace^ cette exécution par touches de décorateur, par points grands comme des lentilles, je dis que ce n’est pas la vocation de la miniature. Il lui faut quelque chose de moins heurté, il lui faut des transitions moins brusques ; il faut, parce qu’elle doit être vue de près, qu’elle ait ce passé , cette délicatesse dans la vigtieur, cette douceur dans le modelé le plus fort qu’on n’exige pas dans un portrait à l’huile, parce qu’on doit le voir de loin, et qu’il s’affadirait s’il était traité d’un pinceau trop caressant. Je reconnais le talent dans M. Saint; mais je dis qu’il est sous l’empire d’une manière; et, encore une fois, la nature n’a pas de manière : elle se produit sous toutes
les formes^ sous tous les tons, avec des accens divers j elle veut un pinceau ferme, fin, naïf, élégant, facile, coloriste', simple; elle veut une intelligence éleyée pour la comprendre, un esprit observateur pour Tétudier, un œil sans préjugé pour suivre ses caprices et les saisir. Elle a trouvé tout cela dans madame de Mirbel. Tenez, voilà sept portraits, trois aquarelles et quatre miniatures ; regardez si une de ces tètes ressemble à Fautre! et toutes sont parfaitement ressemblantes. Je n’ai pas là tous les modèles pour vous les faire voir à côté du cadre de Fartiste ; mais par un ou deux de ces portraits vous jugerez des autres. Vous connaissez madame de Praslin ; vous avez vu tout cet hiver ces yeux' charmans et ce beau fi?ont dans une première loge à FOpéra, entre les colonnes à gauche et presque en face, ne les retrouvez-vous pas là? Vous savez comme est grasse cette jeune dame : ne retrouvez-vous pas son embonpoint? mais il est bien placé, point massif; comparez cela à la dame jaune de M. Saint! Madame de Mirbel a fait comme M. Ingres peignant M. Ber tin ; elle a mis de Fampleur et pas de lourdeur : aussi M. Bertin
et madame de Praslin ne sont point communs ; ils ont été vus du bon côté par les deux peintres. Le secret de Part est de faire vrai^ non pas exact 5 l’exact est souvent trivial^ le vrai ne l’est jamais 5 il peut être toujours spirituel, élevé ou noble. Me voilà, moi, avec mes lunettes, le désordre de mes cheveux, mes moustaches relevées à l’espagnole.
Madame B. — Et le caractère de votre physionomie.
— Croyez-vous qu’il soit possible de trouver un portrait plus intime, plus vrai, rappelant mieux les habitudes du corps et du visage? Croyez-vous qu’il y ait dans tout le Louvre beaucoup de têtes modelées et coloriées comme celle - là ? Nous parlions de largeur tout à l’heure, et de fermeté et de forme 5 regardez ! Outre les grandes lignes qui constituent l’ensemble, voyez si tous les plans sont bien indiqués , si les os sont bien à leur place , s’il y a des muscles sur les os , et de la peau sur les muscles ! Voilà du dessin , voilà de la finesse et du modelé ! et pas plus de mollesse que de dureté; large et ferme, solide et flexible. Quant à la couleur, elle est d’une vérité que je n’ai
pas besoin de vous vanter^ puisque vous pouvez comparer la réalité avec Fimitation. Madame de Mirbel n’a pas une couleur de convention ; pour être brillante elle ne diapré pas ses portraits de tons qui s’harmonient comme ils peuvent 5 pour être simple elle ne tombe pas dans runifornrité ; pour être gracieuse elle ne prodigue pas le rose ; pour être fine dans ses demi-teints elle n’a pas recours au bleu ou au gris. Sa palette est obéissante comme son pinceau ; le pinceau sait se plier à la forme ; la palette n’impose rien au ton local. Ce que je vous fais remarquer dans mon portrait je vous le montrerais si M. Delecluse^ M. le prince de 'Chalais^ mademoiselle de Fitz- James, et les deux autres personnes dont je ne sais pas les noms étaient là. Faute de cette preuve à laquelle il n’y aurait rien à répliquer, j’en veux donner une autre. M. Delecluse est un homme de quarante-cinq ou quarante-sept ans; M. de Chalais a vingt-deux ou vingt-quatre ans ; .mademoiselle de Fitz- James est un enfant de douze ans à peu près ; j’en avais trente-six et demi quand j’ai été peint : ne trouvez-vous pas que toutes ces différences soient parfaite-
ment sensibles dans les portraits de madame de Mirbel^ et sensibles autrement que par les indications vulgaires qu’on voit partout ? Ce n’est pas seulement par l’apparence delà peau, les saillies osseuses, les cavités musculaires, la couleur des cheveux, que tous ces individus diffèrent ; il y a entre eux le caractère de chacun ; il y a l’homme, l’homme vivant, pensant, occupé ou oisif, grave ou frivole. Il y a dans chacune des peintures, la peinture physique et morale, toutes deux puissantes, toutes deux vraies : l’une qui prend la superficie* et la rend complètement; l’autre qui s’attache aux res-^ sorts cachés, les étudie, les devine, et les place admirablement sous la surface qu’ils doivent animer.
Madame B. — Il est \Tai que pour qui vous connaît, vous êtes tout entier dans ce portrait.
— M. Delecluse n’est pas moins parfaitement représenté, et je suis sûr que vous n’auriez pas de peine à dire son excellent naturel, après avoir vu ce beau signalement physiologique qu’en a donné madame de Mirbel.
M. Delanoir, — C’est de l’admirable peinT
ture^ mesdames, et j’en suis ébloui. Je serais fort embarrassé de choisir entre ces aquarelles et ces miniatures.
Mademoiselle Hortense. — Moi, je suis portée à préférer mademoiselle de Fitz- James , avec ses jolis cheveux blonds, sa peau si blanche et si fine , sa vue si tendre , ses lèvres de corail.
— C’est une merveille , en effet , que cette tète au ton d’argent , toute dans la lumière , et puissante de saillie pourtant. Les surfaces sont grandes dans ce petit visage. Pour arriver à ce résultat, pour faire jeune ainsi, que de diffi-. cultés il a fallu surmonter ! En voyez-vous la trace ? Y a-t-il quelque chose de pénible dans ce travail? Ne dirait-on pas que cette tête est sortie d’un seul jet des mains d’une seconde nature? Le mécanisme de l’art ne vous blesse pas chez madame de Mirbel comme dans la grande majorité des portraits que nous avons examinés ensemble ; il disparaît , il se subordonne au sujet ; il ne vous crie pas : (( Regardez donc comme je procède , comme je me fais fin ici et large là-bas ; comme je m’assouplis ou résiste ! Regardez , je suis beau , fier , doux , facile ; je
suis tout ce que je veux être ! » 11 n’a pas la marche gigantesque de celui de M. Saint ^ ou le vêtement rosé de celui de M. Isabey; aussi on ne songe à lui que lorsqu’enfin^ surpris de trouver une vérité si parfaite sur un morceau d’ivoire ou de papier, on se demande : « Comment l’artiste s’y est-il pris pour arriver là ? » On ne s’était pas fait d’abord cette question, parce que l’art se cache à tel point sous l’objet représenté , qu’on n’a pas plus pensé à interroger le visage peint qu’on ne penserait à interroger le modèle sur les moyens employés par Dieu pour le produire. C’est le suprême bien dans l’exécution que cette variété, cette juste application de la touche et de la couleur, cette modestie du mécanisme, qui ne trahissent ni la peine , ni la vanité de la fabrication , ni une manière déterminée. Madame de Mirbel n’a point de manière; elle copie la nature, sans habitude prise de faire une bouche ainsi, et ainsi un nez. Elle voit des plans, des formes, une couleur , et elle reproduit cela avec une savante naïveté. Regardez les yeux de tous ces portraits, et rappelez-vous ceux de M. Hesse, de M. Isabey, ceux de M. Jacques et les autres : des types chez
eux ; ici^ la nature avec ses imperfections et ses tics /avec ses formes individuelles. Rappelezvous la couleur dominante chez la plupart des peintres : là grise ^ là bleue ^ là jaune ^ là lilas; ici une couleur vraie ^ indépendante^ appropriée à chaque individu. Presque partout vous voyez un dessin équivoque^ des vêtemens plaqués sur des mannequins^ un arrangement d’un goût douteux. Chez madame de Mirbel^ les corps ~ se meuvent à l’aise sous les habits ; les vêtemens sont d’un choix simple^ sans prétention ^ et plein de bonne grâce ; le dessin est pur^ correct^ énergique ou élégant. L’originalité cherchée est inconnue ici , et cependant ses ouvrages sont riches d’originalité : chaque tête à la sienne ^ qu’elle tient de l’imitation parfaite de la nature. Pour me résumer en peu de mots ^ je ne connais pas un peintre de portraits plus habile et plus vrai que madame de Mirbel. Ses ouvrages sont^ dans l’àrt de la reproduction de la tête humaine ^ ce que je vois de plus complètement beau ici. Je n’exagère rien^ je ne parle point par amitié^ ou par reconnaissance , de l’honneur que m’a procuré l’artiste en me permettant de poser devant elle — Madame de Mirbel a interrompu une pré-
2GÜ
cieuse collection de portraits de personnages, illustres ou célèbres^ pour s’occuper de moi — je parle sincèrement ^ comme je fais toujours ; mon admiration est raisonnée comme ma critique^ et si je n’ai rien trouvé à redire ^ ce n’est pas que j’aie regardé ces morceaux avec des ytfeux complaisans. J’ai lu des opinions critiques sur le talent de madame de Mirbel ; j’y ai vu qu’on attend de sa part de nouveaux progrès : je ne sais pas lesquels en vérité. Plus je regarde ceci^ plus je suis satisfait. Je m’interroge pour me demander si le portrait de M. Delecluse et le mien^ si ceux de ce monsieur en redingote de velours verdâtre et de mademoiselle Victorine de Fitz- James^ me laissent quelque chose à désirer^ et je vois que je n’ai rien contre. Il me semble que cette grande artiste résume en elle toute la peinture de portrait : diversité^ individualité profonde^ physionomie morale des modèles^ dessin pur et fin^ fermeté et douceur dans le modelé^ saillie^ simplicité d’effet^ couleur vraie et va^ riée^ harmonie^ bon goût d’arrangement^ exécution pleine de sentiment; voilà les qualités qui font le portraitiste habile^ qu’ont eues Vélasquez^ Van-Dick et Titien^ que possède à un
degré éminent madame de Mirbel. Pour bien juger du talent de ce peintre^ il faut voir à côté de ses portraits finis ses ébauches qui ont une ou deux séances ; il faut voir l’ébauche qu’elle a faite d’après M. Gérard^ et celle plus avancée du portrait de M. Ingres; délicieuses choses ^ qu’elle devrait peut-être ne pas finir tant elles sont heureuses /tant à ce degré elles ont déjà de ressemblance intime ^ de coloris vrai et de perfection de forme ! Cette pureté dans la pose des premières touches qui doivent faire le corps sur lequel s’établira une nature complète d’homme physique et moral ^ espèce d’ostéologie double^ où se placent ensemble les dessous et le squelette des surfaces; cette pureté, dk-j^:? nierveilleuse à voir. En étudiant ces ébauches qui ont étonné M. Ingres et M. Gérard, deux bons juges assurément, en les étudiant comme un plan, on reconnaît que l’édifice qu’elles supporteront sera solide et beau de tous les genres de beautés. J’aurais voulu que madame de Mirbel exposât ces peintures commencées ; elle s’y est refusée par modestie , pour n’avoir pas l’air de donner une leçon aux portraitistes.
Madame B . — Cette pudeur est de bon goût.
— Tant que vous voudrez 5 mais je la blâme quant à moi : car enfin ^ tout ar tiste de talent a la conscience de ce qu’il vaut ; s’il a une manière ^ un système^ c’est qu’il loue ce système, cette manière, c’est qu’il lés croit meilleurs que ceux de ses émules. Chaque fois qu’il expose, il dit implicitement : voilà comme je fais *, comme je crois qu’il faut faire ; il donne donc une leçon.
Madame B. — C’est assez vrai, ceci.
— Pourquoi alors ne la pas donner complète? Est-ce parce qu’on aurait trop d’ébauches ? Ne croyez pas cela. Il est peu d’artistes qui se hasarderaient à montrer leurs ébauches , parce qu’une ébauche réussie est une chose rare , et que le plus ordinairement l’ébauche n’est qu’une première forme de la pensée, un peu plus avancée que l’esquisse , mais qui se niodifie à l’exécution. Chez madame de Mirbel, c’est une vue juste mais affaiblie de la nature, qui n’a besoin, pour ainsi dire, que de se multiplier par elle-même pour être complète.
M, Delanoir. — Madame de Mirbel a bien fait , à mon sens , de ne pas exposer cette racine carrée de ces portraits, pour suivre votre
DU LUUVUE.
figure mathématique. Le public habitué à ne voir que des œuvres faites^ n’aurait pas compris ces élémens qui n’auraient plu qu’aux artistes et aux connaisseurs.
— Cette raison vaut mieux que l’autre^ et je m’y rends volontiers.... Eh bien! mesdames^ voilà notre tournée finie. Maintenant^ si vous aviez à vous faire peindre, à quelle porte iriezvous frapper?
Mademoiselle Hortense : — A celle de cette dame infailliblement.
— Et vous feriez bien ; cag indépendamment du résultat matériel des séances, vous ne savez pas ce qu’il y a de bonheur à poser devant madame de Mirbel, une des femmes les plus aimables , les plus spirituelles et les plus raisonnables que j’aie encore rencontrées; bonne et gaie, qui, au milieu du grand monde où elle va, . a recueilli une foule de faits curieux qu’elle raconte à ravir , et qui , dans ses causeries piquantes sans le secours deda médisance, sait en quelques traits faire de l’histoire contemporaine , et des portraits fidèles comme ses peintures.
Madame B. — Vous me répétez là ce que j’ai entendu dire par tous ceux qui connaissent
madame de Mirbel^ et assistent à ces charmantes réunions des et i 5 de chaque mois.
Mademoiselle Hortense — Ah ! vous vous en allez sans regarder ces portraits.
M. Delanoir. — U arrive à M. Meuret ce qui^ dans le monde ^ arrive aux gens d’esprit : assis tout près des hommes les plus remarquables de répoque^ le voisinage les efface. Donnez un siège à Scribe à côté de M. de Chateaubriand, c’est à peine si on s’apercevra qu’il est là.
Mademoiselle I^ortense. — Ces deux petites filles, dont une joue avec un chat, et cette jeune personne debout dans un paysage, sont cependant trèsTjolies.
— Très-gentilles, mademoiselle, très-agréables ; cela vaut beaucoup mieux que bien des choses d’artistes plus renommés queM. Meu^-^ ret.
Deux vieilles dames. — La bacchante de M. Lesage. — M. INorblin. — Une bacchante. — Érigone. — M. P. J. Lordon. — Les songes de Paris et de Télémaque. — M. Ansiaux. — Les Danaïdes. — La chaste Suzanne. — Mademoiselle de For-* mont. Femmes nues par M. Nouvière. — M. Delorme. — Ze rendez-vous y par M. Bazin. -- La mère a^/eugle , par M. Spindler. — M. Vallon de Villeneuve. — M. Franquelin.
— M. Alphonse Roëhn. — M. Olagnon. — La petite bonne.
— M. Destouches. — La Esmeralda. — M. Aug, Couder. — M. Tony Johannot. — Scène domestique. — Le bal interrompu. — M. J. Petit. — Mademoiselle Marigny. — La séduction au bas de soie. — La séduction au cochon. — M. Auvray. M. Grenier. — M, Duval Lecamus. M., Dupin aîné. — La princesse Sybille. — MM. Ahel de Pujol, Caminade, Latil.
Le salon est au moins très - décent cette année, disait une vieille dame à uné de ses '
amies assise à coté d’elle sur une des banquettes qui entourent le globe de la grande galerie.
— C’est vrai^ répliqua la seconde dame^ il n’y a pas de ces vilenies que nous avons vues pendant trente ans au Louvre.
- — C’est feu M. David qui avait amené la mode de tous ces gens nus de la tête aux pieds^ se montrant de tous les côtés impudemment et sans égard pour les chastes yeux des femmes de bien.
’ — Que voulez-vous , ma chère amie ! un révolutionnaire ! le peintre des sans-culottes !
A ce moment-là^ j’inscrivais sur la marge de mon livret le n® 761 . C’est celui d’un tableau de M. Dulac, que je voulais joindre à ma liste où j’ai porté les titres de tous les tableaux dont les auteurs ont eu une même pensée de vo- ^ lupté ^ non pas de cette volupté chaste , si bien comprise par M. Gérard, et si délicatement traduite dans le baiser que reçoit Psyché^ mais de celle que les vaudevillistes ont à leur usage pour les couplets grivois, les phrases équivoques et les scènes égrillardes. Je me pris à rire malgré moi , en entendant ces respec-
tables dames se féliciter d’une bonne fortune qu’elles n’avaient pas eue encore. Elles s’en aperçurent^ et l’une d’elles, en m’offrant une prise de tabac , me dit :
— Monsieur, est -ce que vous n’êtes pas comme nous édifié de la moralité du salon !
— Mais, madame, répondis-je, je ne suis pas facile au scandale : dans une figure nue , que l’auteur a déshabillée , seulement pour me montrer qu’il sait dessiner et peindre, je ne vois qu’une étude , un objet d’art fort innocent. Ainsi, M. Lesage a pu étendre sa bacchante sous un berceau de vigne, sans qu’il me soit venu d’autre pensée à l’esprit que celle-ci : « Cette figure de femme à la peau grise est une bien médiocre peinture! » M. Norblin a pu endormir la sienne après l’avoir enivrée , et lui avoir rougi les lèvres d’un vin de Salerne, sans qu’il m’ait pris envie de l’aller réveiller. Je vois là, comme dans son Erigone, une fille de campagne solide, bonne pour un garçon de ferme qui veut avoir une ménagère , capable de labourer, de faire le pain, la lessive , et une demi-douzaine d’enfans ; j’y vois, un dessin assez lourd, un coloris qui n’est
guère plus distingué^ mais dix fois plus de talent qu’il n’y en a dans l’académie de M. Lesage^ dans VÉrigone de M. P. J. Lordon^ dans les Songes de Paris et de Télémaque de . M. Ansiaux^ dans les Danaïdes de je ne sais par qui^ et dans la Suzanne que mademoiselle de Formont doit à de vagues souvenirs de Lafosse. M. Nouvière m’a montré des femmes qui se baignent ; je n’y ai vu que des modèles, dont la nudité est enfermée dans un patron taillé chez M. Ingres; il m’a montré par-devant une odalisque endormie, et tout , ce que j’ai pu dire à cette pauvre fille , c’ést qu’elle a tort de s’étendre ainsi pour montrer la pureté de ses formes , parce que sa prétention n’étant qu’à demi justifiée, on lui reprochera d’autant plus ses défauts qu’elle a l’air de se croire parfaite, sous le prétexte assez vain qu’elle a été pétrie d’études faites chez un grand dessinateur. M. Nouvière m’a montré cette même odalisque dans la position où le roi Candaule voulut que son ami vît la reine, et tout en a vouant qu’il y a dans les reins et tout ce qui les suit, dans les cuisses et les jambes, des choses assez jolies de forme , de modelé et
même de toii^ je n’ai pas fait le péché de Gy gès? Quelqu’un m’a dit que le sujet de ce tableau est Y Apothicaire en retard , et je l’ai cru ; tant il m’est indifférent que ce modèle à trois francs la séance fasse voir son dos à moi ^ ou au clistorel qui doit lui administrer une douche intérieure. Quand l’artiste déshabille ses figures avec une intention impure^ c’est différent ; mais cette année ^ comme vous l’observiez * très - bien ^ c’est rare. Excepté M. Courte qui dans ses jeunes filles à perroquet^ a recherché le succès charnel dont M. Dubuffe eut le monopole pendant quatre ou cinq ans ^ je ne vois personne qui ait visé à ce genre de popularité j car si Sapho et Phaon sont presque nus dans le tableau de M. Delorme, ce n^est pas pour faire venir de coupables pensées aux jeunes gens qui sortent du collège ; c’est seulement pour attirer l’attention du public sur le style prétentieusement élégant de l’auteur, le fini minutieux de son pinceau, l’éclat de sa couleur fausse et brillante.
— Hors ces tableaux que vous venez de nous signaler, et dont j’avoue n’avoir vu que le
dernier qui m’a paru bien plus dangereux que vous ne dites ^ sous le rapport des mœurs ^ parce que les personnages en sont fort séduisans^ il n’y a rien ici qui blesse les regards des personnes sages.
— C’est que les personnes sages comme vous ^ madame ^ ont un admirable instinct pour fuir les mauvais spectacles. Vous n’avez pas regardé en censeur bien austère ^ moi^ qui n’ai pas cherché ^ j’ai rencontré une dizaine de tableaux^ qui vous auraient prouvé que l’exposition de 4 85^ ne diffère guère des précédentes au chapitre de l’amour profane.
— Quoi ! des nudités !
— Non^ madame. Dans les scènes que je veux dire, l’amour est assez décemment vêtu 5 il a fichu, robe, chemise et pantalon; mais il n’en est pas moins ardent.
— En vérité ! Mais où ont-ils donc caché ces horribles représentations grivoises?
— Elles ne sont pas cachées , madame ; et si vous voulez les voir je vais vous les montrer tout de suite.
— Ma chère amie, reprit la plus âgée des
deux bonnes dames 5 n’acceptez pas; il faut fuir ces peintures damnables. Quand vous aurez mon âge, ce sera sans danger; mais au vôtre !...
— J’ai cinquante-huit ans, ma chère, et vous tout au plus soixante-quatre.
— Oh ! soixante-quatre ! vous êtes généreuse aujourd’hui ; je n’en aurai que soixantetrois, vienne la Saint-Louis. Mais vous, est-il possible que vous ayez cinquante-huit ans.^
— Cinquante-huit.
— Avant-hier, chez madame de l’Auriante^ vous n’en aviez que quarante-neuf ; vous l’a-^ vez dit.
— Vous savez bien que c’est à cause de cet ennuyeux chevalier de Viloison, qui veut absolument que j’aie été à un certain bal du Directoire, d’où il m’aurait ramenée, dit-il, dans une voiture de Barras. J’y étais en effet, mais je ne voulais pas y être pour Viloison; il est si fat ce vieillard, que sans le témoignage irrécusable de mon âge, espèce d’alibi excellente, il aurait laissé croire. . .
— Mon Dieu , mesdames, tout cela est fort simple ; madame était trop jeune pour avoir
pu assister à une de ces fêtes galantes oii Thonneur des femmes courait d’assez grands hasards; elle est assez raisonnable pour voir représenter au Louvre ce qu’on voyait jadis en réalité au Raincy et à la Malmaison. Acceptez mes deux bras, et venez tout près d’ici d’abord. Tenez , voici un jeune homme donnant un baiser à une jeune personne.
— Oui , un baiser très-positif. Autrefois on embrassait sur le front en peinture.
— L’école nouvelle a changé cela ; elle aime le positif des choses. Aussi chez M. Bazin on s’embrasse à ce rendez-vous , comme en \ 831 on s’embrassait chez M. Clement Boulanger , dans la chambre delà maîtresse de François P*’. Au reste, ceci n’est rien encore. Voilà la Mère aveugle de M. Spindler. Vous savez la chanson de‘M. Béranger : Lise , vous ne filez pas I
— Non assurément, monsieur, nous ne la connaissons pas! Nous prenez-vous pour des grisettes, ou des ci-devant tricoteuses des sections?
^ — Lise reçoit son amant en présence de sa mère aveugle; la bonne femme entend des chuchotemens , des rires étouffés , puis des bai-
sers, et chaque lois qu’elle croit être sûre que sa fille est occupée d’autre chose que de son rouet, elle lui fait part de ses découvertes et lui répète son refrain : Lise , vous ne filez pas î
— Eh bien ! chanson et tableau sont deux horreurs.
— La chanson est ravissante, le tableau n’est pas bon : voilà entre ces deux horreurs , comme vous les appelez, la différence fâcheuse. M. Spindler a l’exécution aussi molle , aussi tâtonnée, aussi commune , que Béranger l’a ferme, sûre et élégante. Autre scène de séduction. Celle-ci est de M. Bruyères, et ne vaut guère mieux que celle de M. Spindler.
— Elle n’est pas moins criminelle. Si ce^u’est pas une infamie de la part de ce voyageur de chercher à séduire une jeune Suissesse !
— Encore, si elle était jolie! si elle était en chair et en os, et pas en carton ! si cette peinture était bonne! Parny et Voltaire ont trouvé grâce
— Non, pas devant moi, monsieur.
— Vous les avez donc lus, madame?
— En cachette, comme tout le monde. On parlait tant de la Jeanne de ce fibertin de Voltaire, et de la Querre des Dieux de son imi-
tateur^ un homme charmant et plein d’esprit^ que j’ai connu d’ailleurs beaucoup sous l’empire^ qu’il a bien fallu m’en faire une opinion.
— Le tableau de M. Yallou de Villeneuve est plus modeste. Ce couple villageois jaune et mou fondra tout à l’heure au soleil comme une motte de beurre ; aussi je n’ai pas la moindre crainte pour l’avenir de cette fille qui résiste aux désirs de son amant. Celle-ci va céder sans trop d’effroi. M. Franquelin est plus séduisant que M. Vallou.
— Et plus dangereux par conséquent. J’ai vu de ce meme peintre^ je crois^une chose trèsattendrissante : une jeune mère priant la Vierge pour son enfant malade. Quand on fait d’aussi jolies choses^ comment peut-on s’oublier au point de représenter des scènes de boudoir ^ comme cette Embrassade .
— La jeune mère à genoux devant l’image de Jésus et Marie ^ si c’est celle que j’ai vue dans la petite salle d’entrée 3, est le chef-d’œuvre de M. Franquelin. L’artiste s’est élevé là à une énergie de touche qui lui est peu ordinaire. Il n’est pas dur et raide comme M. Genod ; il est moins vrai que M. Alphonse Roehn^ auteur de
la Chute du chat , et de la Déclaration pour rire, tableaux amusans où, il y a des naïvetés de ton, des finesses de dessin, des détails spirituels de composition qui les font choses très-agréables dans le petit genre j mais il vaut mieux que M. Olagnon, dont voici la petite Bonne, Elle blanchit les buffleteries de son bourgeois, garde national et employé sans doute , que les occupations du bureau empêchent de bien soigner son fourniment. Il faudra que j’écrive à M. Olagnon pour lui demander l’adresse de ce trésor , moi qui ai été si vertement grondé à ma dernière garde par M. le maréchal, parce que mes buffleteries étaient jaunes !
— , Ce petit tableau est fort innocent au moins; on devrait n’en pas faire d’autres.
— M. Franquelin, dont je vous parle, cherche à s’élever jusqu’à M. Destouches; mais il en est encore loin. | Son Samedi des ouvriers est tout-à-fait dans le genre de la Lettre d'abandon de M. Destouches, moins le drame à la Greuze qui se déroule chez ce dernier artiste. Toutes les amies de la pauvre abandonnée interrogent bien la figure de leur compagne évanouie : je ne sais pourquoi aucune ne va à son
secours : est-ce qu’elle aurait fait la fière tant que son amant lui est demeuré fidèle?
— C’est probable^ et on se venge d’elle. Ce tableau est charmant^ n’est-ce pas ; monsieur?
— Comme tous ceux du même auteur ^ qui traite le genre familier avec beaucoup d’esprit.
- M. Destouches n’a cependant pas cette année le succès éclatant qu’il obtint avec \ Amour médecin^ le Contrat rompu ^ et surtout le Pœtour de la fille enlevée.
— Je me souviens de cela j c’était bien beau.
— Oui^ bien joli ^ madame.
— Il peint l’amour convenablement ^ M. DestoucKes.
— Attendez^ pour dire votre dernier mot ^ d’avoir vu les Deux rivales et le Hussard en semestre.
— Comment! il me faudrait revenir de la bonne opinion que j’ai de cet artiste?... En effet^ ceci est bien eflronté ! Fi! la vilaine! elle se cache derrière la porte pour n’étre pas aperçue de sa rivale furieuse^ 'que son amant retient avec peine: c’est de nous qu’elle aurait dû se cacher !
— La scène est fort gentiment composée et exécutée ; tous les accessoires —
— Me feraient rougir si je les regardais plus long-temps. Ce corset , ce lit — Âllons-nousen, monsieur.
— Oui^ allons voir le Hussard en semestre. Il est là ^ suppliant^ aux pieds de cette pauvre jeune fille ^ bien timide^ bien tremblante, qui succombera tout à l’heure.
— Certainement ; il faudrait un dragon de vertu pour résister à cet impertinent hussard , et elle a l’air sans résolution. Elle ne veut pas encore, mais elle hésite, et le militaire triomphera. A la bonne heure, cette vertueuse fille de là-haut ! Elle va tirer les yeux à l’indigne moine qui lui parle d’amour.
— Oh ! celle-là, c’est une autre affaire. Connaissez-vous Notre-Dame de Paris’^
— Je suis allée souvent à Notre-Dame ; j’y vais chaque année faire ma communion de la Pentecôte 3 je connais parfaitement l’église. Après ?
— Avez-vous lu le roman qui porte ce nom ?
— Un roman sur une église ! des impudicités dans une cathédrale î Mais on n’a donc plus de
respect pour rien ! Assurément non , monsieur ; je n'ai pas lu ces choses-là.
— Le prêtre que vous voyez était archidiacre de Notre-Dame^ et éperdument amoureux d'une bohémienne qui dansait sur le parvis avec une chèvre.
— C'est quelque invention d'un auteur révolutionnaire contre la religion et les prêtres. N'est-ce pas cela qu'on a crié dans les rues de Paris après les journées de juillet^ où il était question d'une cornette de femme trouvée chez monseigneur l'archevêque de Paris?
— Non^ madame ; rien de semblable. Claude Frollo et la Esmeralda sont des personnages d'une époque reculée^ et il n'y a aucune allusion aux faits que vous rappelez. M. Victor Hugo est un écrivain grave qui ne fait pas la petite guerre des libellistes. Son livre est une œuvre d'art s'il en fut^ un grand poème ^ une peinture sérieuse des mœurs de Paris au quinzième siècle. La Esmeralda qu'il a créée est une ravissante fille ^ ce dont vous ne vous douteriez pas à voir celle de M. Lordon. L'archidiacre est un être fatal ^ terrible^ puissant^ diabolique^ mais non pas ignoble comme il l'est ici. On tremble quand oix
voit dans le tableau de M. Victor Hugo la bohémienne tombée aux mains du moine ^ comme une colombe sans défense aux serres du vautour ; ici on rit et Fon s’en va. Si la Esmeralda haïssait Claude Frollo ^ elle aimait le capitaine Phœbus, beau soldat, homme tout matériel; et un jour il arriva qu’ils se trouvèrent dans un lieu fort décrié. Ils y étaient parlant d’amour, et échangeant les plus douces caresses, quand Claude Frollo survint le poignard à la main. C’est cette scène qu’a représentée M. Auguste Couder dans ce tableau , auquel une exécution fine et puissante a manqué pour qu’il eût auprès des amateurs le succès qu’il a obtenu auprès du public. Si les têtes et les mains étaient de chair, si le drame était mieux compris, si les poses avaient moins de raideur, si cette couleur, durement éclatante , était plus harmonieuse , s’il y avait enfin dans ce tableau une partie des qualités solides qu’on aime dans l’œuvre dramatique de M. Tony Johannot, ou les choses se passent un peu comme ici, M. Couder aurait retrouvé les éloges qui accueillirent autrefois son joli tableau de la Mort de Mazaccio. Et puisque je vous ai parlé de l’ouvrage de M. Tony Johannot,
LES CAUSElllES
permettez que je vous mène devant une petite page pleine d’énergie et de sentiment.
— Est-ce que nous allons voir encore quelque abomination comme celle de votre arcliidégourdie d’Esmeralda ?
— IS’ayez pas peur^ madame ; en faisant le trajet d’ici au grand salon où est exposé le tableau de M. Johannot^ je vais vous raconter le sujet. Une jeune fille était dans la chaumière de son père^ écoutant avec bonheur les propos tendres du garçon que son cœur a choisi. Elle n’était pas seule ; sa sœur était là^ puis sa grand’ mère^ puis une petite sœur encore. La conversation pouvait être gaie ^ rieuse ^ animée ; les coups d’œil pouvaient s’échapper rapides et intelligens 3 niais l’amour en restait à ces muets truchemens^ comme parle Molière. Cependant la jeune fille n’était pas sans crainte ; son père lui avait défendu de revoir celui qu’elle aime : il a deviné peut-être qu’elle a cédé à de coupables instances... Mais le vieux cultivateur est allé à la ville , il ne doit revenir que demain : on peut donc passer une joyeuse soirée. La grand’mère est indulgente ; ses sœurs aiment d’amitié celui que leur sœur aime d’une affec-
tion qu’elles ne croient pas différente de la leur. L’amant est donc venu 5 et l’on a goûté tous ensemble^ la grand’mère sous le manteau de la cheminée ^ les autres à table. Tout à coup on a entendu frapper à la porte y et l’on a reconnu le père qu’on n’attendait point. La jeune fille ^ désobéissante et coupable de quelque faute plus grave que la désobéissance ^ pâlit ^ balbutie quelques paroles^ se trouve mal^ et tombe sur le plancher. Le cultivateur entre à ce moment ; d’un coup d’œil il a tout vu ^ tout compris^ et^ sans hésiter^ il s’est précipité sur un couteau , a sauté à la gorge du séducteur de sa fille J et si Dieu n’arrête ce bras terrible , le pauvre jeune homme est mort. En vain on supplie ^ en vain la vieille mère-grand proteste de l’innocence de la visite que le cultivateur interprète si sévèrement^ en vain une des sœurs est à genoux^ priant pour sa sœur qu’on immolera peut-être quand le sang de son amant aura coulé : le père poursuit son projet furieux.
— Et il fait bien.
— Ah! madame^ vous êtes peu indulgente.
— Ma chère amie^ monsieur a raison. IL ne
faut pas que vos cinquante-huit ans vous fassent oublier que vous avez eu un cœur.
— Jamais mon père ne m’a surprise avec un amant.
— C’est que nous autres^ ma chère, filles de la ville , nous étions plus habiles que cette pauvre paysanne.
— Ne trouvez-vous pas ce tableau très-dramatique?
— Si fait.
— Voyez que la grand’mère, la petite fille à gauche et l’autre à genoux sont de charmantes figures ! Cette peinture est très-bonne, une des meilleures entre tous les tableaux de genre; elle prouve dans M. Tony Johannot une force qu’on ne lui avait pas supposée jusqu’alors. C’était un dessinateur plein de grâce , d’esprit et de poésie; c’est aujourd’hui un peintre élevé par l’expression, la vigueur et le coloris. Sa touche est facile, énergique, vive; il y a là, sans imitation d’aucun maître ancien , plusieurs des brillans mérites des maîtres hollandais et flamands. Après cela, n’allons voir le Bal interrompu ^ de M. J. Petit, que pour le sujet qui rentre dans la série de ceux que je dois
VOUS faire voir. En passant^ jetons un coup d’œil sur ce petit tableau du même M. Johannot que nous quittons. Il représente, regardant la mer avec mélancolie, Minna et Brenda, deux des jolies créations de femmes de Walter Scott. Quel effet et quelle délicieuse exécution ! Comme elles sont gentilles ces deux têtes , si finement touchées ! Comme elles sont bien habillées ces deux élégantes personnes! Je ne trouve ' à redire qu’à l’énormité de la gorge de l’une d’elles.
— Je l’avais remarquée aussi ; mais je ne le disais point par modestie.
— Je ne suis pas à cela près, madame. Et puis, je vous l’ai dit, je crois , ceci est pour moi une affaire d’art, par conséquent de composition , d’ensemble, de proportion , de drame, d’expression , de couleur , de dessin ; la gorge et le pied me sont également indifférons, quand je les regarde comme des détails d’exécution.^ Nous voici au Bal de M. J. Petit.
— C’est une autre espèce de peinture .
— Oui, fort différente de celle de M. Tony Johannot. Une parodie de drame, de couleur et de style. Ces élégans, tout surpris de l’ar-
rivée d’un père dans le bal où il vient faire honte à sa fille de la conduite déréglée qu’elle mène à Paris sont à mourir de rire. Quant à la fureur du papa....
— Elle est fort naturelle.
— ^ Mais fort peu naturellement rendue.
Il a l’air furieux comme une marionnette du théâtre de Joly. Sa fille ^ en voyant son, père »qui traîne je ne sais quoi^ que l’auteur voudrait nous faire prendre pour un déshabillé de bure rayée ^ se trouve mal ^ et tombe à la quatrième position de la danse. Voyez que c’est gracieux ! Et ces tètes rondes , et ces faces plates^ et ces corps qui chancèlent^ comme c’est bien dessiné et bien peint ! M. Petit s’est mis à la suite de M. Destouches pour la . pensée ; il aurait bien du tâcher de le suivre aussi pour l’exécution. Ceci n’est guère moins bouffon : c’est une femme surprise au bal masqué par son mari. La tète du mari est délicieuse.
— Moquez-vous; moi je trouve cette peinture très-bonne^ parce qu’elle est très-utile. Elle montre aux femmes qu’en quelque lieu qu’elles espèrent cacher,! ’adultère^ au bal...
' — Ou dans les carrosses du Directoire.
La dame aux cinquante-huit ans n’acheva pas.
— Le tableau du Mari au bal est de mademoiselle Marigny.
— D’une demoiselle! tant pis; j’aurais voulu que ce fut d’une dame^ c’eût été plus convenable. Mais vous me direz ^ les demoiselles de ce temps-ci sont plus avancées que de notre temps : le théâtre les forme ^ et Dieu sait les choses qu’elles y apprennent ^ à ce que raconte le feuilleton de mon journal^ car je ne suis pas allé au théâtre depuis dix ans.
— La porte Saint-Martin aura pu faire l’éducation de mademoiselle Marigny sous le rapport du drame moral ; mais où a-t-elle reçu l’éducation pittoresque dont elle fait preuve dans cet ouvrage ? C’est de la peinture par brevet d’invention ; je n’en avais pas encore vu de pareille; M. Petit est dépassé. Ah! voilà encore une tentative de séduction. Une mère^ pressée par son amant et au moment de succomber^ se jette en pleurant sur son enfant. L’amour maternel la préserve du danger. Ce tableau n’est pas bon, et, comme il n’est pas drôle non plus, bonsoir à M. Dulac. Nous re-
trouvons près d’ici M. J. Petit. Ceci c’est la Séduction au bas de soie. Une femme élégante^ une Sapho parisienne^ donne des leçons d’amour à un gros benêt de paysan^ espèce de Phaon de Saint-Mandé ; pour l’électriser, elle lui frotte les tibias avec sa jambe couverte d’un bas de soie à jour, et c’est de cette circonstance que ce tableau a pris dans mon souvenir la désignation que je lui donnais à l’instant.
— Cette femme est abominable !
— Sous tous les rapports , madame.
— Elle devrait être enfermée au couvent des dames Saint-Michel; et le peintre devrait être puni.
— Le succès de gaîté qu’il obtient doit le punir assez, croyez-moi.
— Mais ne finirons-nous pas bientôt cette revue de toutes les séductions de l’exposition ?
— Encore un tableau , madame, et vous aurez fini. Celui-ci je le désigne sous le titre de la Séduction au cochon. Il est de M. Auvray. La scène se passe dans une écurie où sont une jeune fille, un cochon et un lapin. Un jeune homme habillé de gris parle d’amour à la porchère, une bourse à la main. Le lapin , qu
remarque la grossièreté de Famoureux ^ en fait part au porc^ et a Fair de dire, comme le dernier vers de la complainte de la belle écail-
lère : « Ah ! faut-il qu’un homme soit »
Le cochon prendra peut-être mal la comparaison , et il arrivera de là un incident qui sauvera Fhonneur de la pauvre Danaé d’auberge. Si vous me demandez ce que je pense de l’exécution, je vous dirai que dans tout ce tableau je ne vois que le chou qui soit digne d’un peintre d’histoire. La séduction au cochon pourrait bien être la suite d’un coup d’œil que j’ai remarqué dans un autre tableau de M. Auvray, la Lettre de recommandation. Une jolie petite paysanne, son paquet sous le bras, vient pour entrer au service d’une vieille dame; elle lui remet la lettre qui la recommande. La dame regarde ce minois d’un air inquiet, pendant qu’un jeune homme, appuyé sur le fauteuil de sa mère, prend soin d’expliquer par un sourire de convoitise les appréhensions de la respectable maîtresse de la maison. Ce tableau vaut mieux que l’autre , bien qu’il ne soit pas fort. M. Auvray, comme la plupart des peintres qui traitent des sujets simples, grimace la
naïvetë. Si vous voulez voir quelque chose de naïf^ de spirituel^ et de bien peint par-dessus le marché^ voyez le Garde-champêtre ^ de M. Grenier, voyez ses Petits paysans surpris par un loup; ce sont là des tableaux de genre ravissans. Ce vieux garde, saluant les chasseurs qui viennent de tuer un lièvre en plaine, et leur demandant s’ils ont un permis de chasse de M. le maire ; la plaine, le ciel, le chien, le petit porteur de gibecière, sont-ils bien ? Et ce brave petit garçon , en garde avec sa cognée contre le loup qui paraît inopinément, est-il ferme? Il a de l’émotion, mais pas de peur ; il couvre de sa main son frère et leur petite sœur , et il attend hardiment que l’animal s’avance encore pour lui appliquer sur la tête un coup de son arme. Le lieu de la scène est supérieurement composé : une petite allée dans un bois, des arbres dépouillés de leurs feuilles, le brouillard gris du matin , que traverse un des premiers rayons du soleil ; tout cela est vrai, naturel, excellent. M. Duval-le- Camus entend aussi à merveille le genre naïf. Vous avez vu sa Cinquantaine j scène villageoise pleine d’observation , dont chaque figure
a une intention juste. L’exécution de ce tableau est juste comme tout ce que fait l’artiste^ comme sa F'ieille de Sologne ^ qui file sur sa porte ^ où s’amusent des petits enfans;, comme les petits portraits en pied qui sont une des spécialités heureuses de M. Duval-le-Camus. Certes^ ces petits portraits ne sont pas des Porbus ou des Gérard-Dow^ mais ils sont très-bien. Quelques-uns ont de certains traits noirs dans les têtes ^ que je n’aime pas; d’autres sont toutà-fait bien^ vous montrerai entre ceux-là celui de M. Kératry^ où toutes les habitudes de l’homme sont bien saisies; celui de l’éloquent et loyal Dupin aîné , fort ressemblant aussi ^ assez intime même pour qu’on reconnaisse l’esprit actif de l’orateur.
— Je n’aime pas votre Dupin aîné; mon journal ne Taime pas.
— Je l’aime^ moi^ qui le connais depuis long-temps. Dupin n’est pas un homme de parti; voilà pourquoi tous les partis le renient. N’ayant pu le conquérir^ ils se vengent de lui en le calomniant. Dupin s’appartient; il est consciencieux^ il est homme de cœur; il a le courage^ rare dans ces temps-ci^ de dire
L£S CAUSERIES
la vérité à toutes les factions; il ne courtisé ni Fopinion qui règne ^ ni celle qui aspire à régner; aussi n’a-t-il pas les masses derrière lui^ parce que les masses populaires veulent être flattées ; on ne les entraîne qu’en feignant de se dévouer à elles en les cajolant. Dupin a la parole puissante^ incisive^ élevée et bourgeoise ; il commande l’attention ; il domine une assemblée^ dont il ne décide cependant pas toujours le vote ; il exerce une grande autorité sur les esprits qui ressemblent le moins au sien ; c’est un orateur habile ^ un savant magistrat ^ un législateur profond ^ un excellent citoyen ^ qui paraît mobile parce qu’il est sincère ^ qu’il ne ment ni à lui ni aux autres ^ qu’il y a du vrai d’ailleurs dans toutes les opinions^ et qu’il
ne rejette rien de ce qui est vrai Mais ,
pardon^ mesdames^ je vous parle d’un homme politique à propos de peinture ; cette digression vous paraîtra déplacée^ c’est que je parlais moins à vous qu’à moi. On a été si long-temps injuste envers M. Dupin que je n’ai pu voir son portrait sans me demander compte de cette injustice. Et puis, je ne suis pas ingrat: dans un temps difficile , Dupin a élevé la voix pour moi
(levant les tribunaux : je lui dus nia liberté ; je ne peux avoir oublié cela. — Je ne reviens à la peinture que pour une chose : pour réhabiliter dans votre esprit M. Auvray. Vous avez vu de lui deux petits tableaux médiocres ; en voici un oii tout n’est pas bien posé^ mais oii il y a quelques parties de talent : c’est la princesse Sybille, femme de Robert Courte-Cuisse ^ suçant la plaie de la flèche empoisonnée qu’a reçue son époux à la terre-sainte. Le bassin que tient le serviteur est une chose assez dégoûtante; mais il fallait expliquer l’action de Sybille. Le pied de la princesse^ ses mains ^ les vêtemens du serviteur^ et d’autres détails prouvent* que M. Auvray peut faire bien. Il avait débuté avec assez d’éclat pour que l’on conçût un favorable espoir de son avenir. J’aime autant son Robert que la Ruth de M. Abel de Pujol^ la J^isitation de M. Caminade ^ la Rébecca de M. Latil^ ouvrages estimables sous quelques rapports. Pardonnez-lui la Séduction au cochon en faveur du joli pied de Sybille.
Lord G. — Tableaux de genre , paysages , marines , etc. — M. de Forbin. — Un bazar souterrain au Caire. — M. Granet. — La rédemption des esclaves à Tunis. — M. Barbier.
— Un réfectoire. — M. Bouton. — La cathédrale de Chartres.M. Bouhot. — Saint- Germain-V Auxerrois. — Vandalisme. — Démolition prochaine d’un monument. — M. Dauzatz. — Le chœur de Sainte- Cécile d’Alby. — Costumes égyptiens. — M. Gué. — Vue extérieure de Sainte- Cécile d’Alby. — Dessins. — MM. Delacroix et Dupré. — Costumes.
— M. Eug. Isabey. — Marine par un gros temps. — Un matelot. — Un jeune homme, -r- Plage à marée basse. — M. Camille Roqueplan. — Le billet. — Jean-Jacques Rousseau et mademoiselle Galley. — M. Wattier. — La romance. — Les peintres enrégimentés. — L’ordonnance. — M. Ricquier. — Le moine médecin. — L’ombre. — M. Lepoittevin. — Une marée basse. — L'escalier de l’orangerie de Versailles. — M. Alfred Johannqt, — Mademoiselle de Montpensier aux portes d’Orléans , en 1652. — Annonce de la victoire d’Hastenbeck. — M. Alexandre Hesse. — Honneurs rendus à Titien. — Le vieillard et ses enfans. — M. Amiel. — M. Watelet. — Vue de Savoie. — M. Beaume. — Scène d’orage, la balançoire , la main-chaude. — M. L. Garneray. — Pèche de la morue. — Vues de l’Escaut et du Texel. — M. Gudin. —
M. Tanneur. — M. Gilbert. — M. Gamain. — M. Dubois-Drabonnet. — M. H. Garnerey. — Barraque aux environs de la place Saint-Marc à Rouen, — Barques de pêcheurs. — M. Thierry. ~ Vue de Nantes, vue composée. — M. de . Triqueti. — Valentine de Milan et Charles VI. --'Les énervés de Jumiège. — M. Saint-Èvre. -- Jeanne d’ Arc. — Les florentins. — Madame Deherain. — d’Arc. — Louis XIV •et mademoiselle Mancini. — M. Robert-Fleury. — Scène de la saint Barthélemy. — Aquarelles. — M. Signol. — Virginie. — M. Roger. — Les religieuses. — Femme d' Ischia, révolution de 1793 à Rome. — M. Henry Scheffer. — La lecture de la Bible. — M. V. Bertin. — M. Regnier. — M. Mallebranthe. — M. Jolivard. — M. Lapito. — M. Fiers. — M. Guindrand. — M. Giroux. — M. André. — M. Amédée Faure. — M. Léon Fleury. — M. J. Coignet. — M. Aligny. — M. Corot.
— M. Rousseau. — M. Cabat. — M. Delaberge. — M. Huet.
— M. Jadin. — M. Brascassat. — M. Van-Os.. — M. Dagnan.
— M. Périn. — Madame de la Ferrière. — Madame de Vins- Peysac. — Mademoiselle Moudrux. — M. Storelli. — M. Féréol. — M. Dussauce. — M. Danvin. — M. Curty. — M. Goureau. — M. Paris. — M. Dessain. — M. Demay. — M. Decamps. — M. Fouquet. — M. Jeanron. — M. Lessore. — M. Mouchy. — M. Berthier. — M. Badin. — M. Justin Ouvrié. — M. Turpin de Crissé. — M. Guiaud. — M. Léopold Leprince. — M. Ulrich^ — M. Mozin. — M. Ménéssier. — M. F. Perrot. — M. Eug. Sue. — M. Vigneron. — M. Auguste Desmoulins. — M. Chasselat fils. — M. Lehoux. ■— M. Biard. M. Jollivet. — Mademoiselle Pagès. — Mademoiselle Cogniet.
— Madame Clerget. — M. Casati. — Madame Beaudin. — M. Harlé. —Mademoiselle Journet. — M. Bourdet.~M. Brune. M. Jugelet. — M. Kuvassec. — M. Lavauden. — M. Hautier.
— M. A. Colin. — M. A. Leblanc. — Madame Dalton. — M. Polydore de Bec. — M. J. Dupré. — M. Durupt. — M. C. Francis.
— M. Darche. — M. E. Marchant. — M. E. Roger.. — Feu Gassies. — M. Oscar Gué. — M. Ricois. — Mademoiselle Martin.
— M. Samson. — M. J. P. Alaux. — Mademoiselle Alaux. — M. Monvoisin. — M. Naigeon. — M. Célestin Nanteuil. — M. Eug. Lami. — M.Odier. — M. Bellangé. — Madame Rude.
— M. Perrot. - M. Schaal. — M. J. L. Petit. — M. Pigal. —
M. Raffort. — M. Raffet. — M. Prieur. — M. Postelle. — M. Rémond. — M. Wachsmut. — M. Regny. — M. Renoux. M. Ziegler. — Giotto. — Foscari. -r. Un cardinal. — M. Ansiaux. La compagnie de vétérans. — Les invalides.
Je ne doutais pas, milord, que je vous ren-r contrerais ici un de ces jours. J’espérais de vous voir avant hier, \ mars , à l’heure de l’ouverture du salon ; je vous ai cherché à la porte dans la foule des artistes et des amateurs ; je vous ai demandé à tous ceux qui ont l’honneur de vous connaître , et lorsqu’à trois heures j’ai renoncé à vous attendre davantage, je vous ai donné un rendez-vous tacite pour hier ou pour ce matin.
Lord G, — Je suis descendu de ma chaise de poste il y a une heure, et me voilà. La journée d’hier m’a paru longue, je vous jure. Je m’étais arrangé pour arriver à neuf heures, prendre un bain , déjeuner, et venir vous rejoindre à notre rendez-vous de chaque année : les ingénieurs chargés de l’entretien de vos routes en ont décidé autrement. Une des roues de ma voiture
s’est cassée; j’ai chaviré^ j’ai manqué de me tuer. Il a fallu qu’un charron de village réparât nos avaries, qu’un vétérinaire , le seul porte-lancette de l’endroit, me fit une large saignée. Tout cela m’^a fait perdre trente heures, quelques guinées, et une petite boîte que je regrette fort. Elle contenait une douzaine de dessins et de vignettes de nos meilleurs artistes de Londres ; je me proposais de vous les offrir. La boîte était dans une des poches de la portière ; elle aura sauté dans la boue de la grande route , et quand on a relevé la voiture on n’aura pas fait attention à elle. Enfin, je ne suis pas beaucoup en retard. Nous ne ferons pas de découvertes ensemble , car vous savez déjà votre salon par cœur.
— Mais, à peu près, milord ; je connais tous les bons endroits , et puisque vous voulez bien de moi pour guide, je vous y mènerai.
Lord G. — Vous savez, point de grands tableaux; je n’en raffole pas. J’aime mieux les tableaux... — Comment expliquez-vous donc cela ? — Les tableaux de cheval !
— De chevalet, milord.
Lord G. — les, de chevalet. Les scènes fa-
milières, les paysages, les marines, les animaux, etc. «
— Votre intention est-elle d’acheter beaucoup cette année?
Lord G. — A vous dire la vérité, je n’acheterai que peu de tableaux. Nous ne sommes pas assez tranquilles à Londres. On ne sait ce qui peut arriver ; il vaut mieux sa fortune en portefeuille qu’accrochée aux murs de sa galerie.
— Nos riches amateurs disent la même chose, milord; ils ont peur aussi, et nos pauvres artistes en souffrent.
Lord G. — Je veux cependant acquérir pour quatre ou cinq mille livres sterling. Trouverai-je ici à bien placer cette somme?
— Très-facilement, milord; car l’exposition ne fut jamais plus féconde en bonnes choses dans le genre que vous aimez.
Lord G. — Commençons donc.
— - Commençons. Ce tableau de M. de Forbin : un Bazar au Caire.
Lord G. — Bien, mais trop grand pour moi.
— Ce Granet : La Rédemption des esclaves,
a Tunis. Un beau ton^, une grande harmonie, une pantomime juste des parties éclatantes, des choses un peu^èches, un peu dures plutôt, comme toujours depuis dix ans.
Lord G. — Je prends note de celui-ci. Y a-t-il autre chose du meme peintre ?
— Oui, deux réfectoires de religieux récollets et franciscains, qui ont les memes qualités et le meme défaut.
Lord G. — Et ce réfectoire de religieuses que j’aperçois là-bas?
— C’est d’un imitateur de Bouton et de Granet, M. Barbier. Les murailles, les voûtes, les colonnes, sont bien ; mais il vous faut mieux que cela. Voilà un Bouton, la Cathédrale de Chartres.
Lord G. — Oh! fort bien cela!
— Mais ce n’est pas à vendre. Le tableau appartient à la liste civile.
Lord G. — Je regretterai beaucoup la lumière qui passe au travers des vitraux.
— Voulez-vous voir, tout de suite, ce que je regarde comme le meilleur intérieur du salon, sans en excepter peut-être la Rédemption de Granet? Venez , milord.
ÜU LOUVRE.
Lord G. — Cet intérieur d’église?
— Non^ milord. Ceci est bien, d’un ton simple et vrai, d’une harmonie calme; le soleil est là à faire illusion ; c’est un des bons ouvrages de M. Bouhot ; je vous le recommande. Il représente d’ailleurs le porche de Saint-Germain-l’Âuxerrois qui aura peut-être disparu bientôt, et c’est une raison de plus pour que vous l’ayez.
Lord G. — Quoi! on démolira Saint-Ger^ main-l’Auxerrois !
— Je le crains. On veut faire une rue, et malheur aux monumens, qui se trouveront dans sa voie! Nous abattons beaucoup, si nous n’élevons guère. Tout ce qu’il y a d’artistes et d’amis des arts ont demandé grâce pour ce débris gothique : il est condamné. On n’a pas le droit cependant de déchirer ainsi pierre à pierre l’histoire d’un peuple; c’est du vandalisme, comme de brûler des bibliothèques ou de jeter des livres à l’eau : n’importe , on le fera. Il y aura une émeute d’architectes et de maçons contre la vieille église ; on brisera ces ogives qui ont vu plusieurs siècles, on sciera ces petites colonnettes si élégantes, on abattra
L£S CAUSERIES
ces figures, comme en un autre temps Tesprit révolutionnaire abattit tous les anges , tous les saints de nos basiliques ; on arrachera ces dalles chargées d’inscriptions et on les rempla-^ cera par des pavés de Fontainebleau. Oîi il y avait une page entière de l’histoire de l’art, une œuvre merveilleuse d’un âge que nous nommons si dédaigneusement barbare, il y aura une* rue, avec un ruisseau au milieu ou le long des maisons ! Et nous sommes dans le grand siècle, dans le siècle de la raison et des lumières! nous nous appelons les modernes Athéniens dans tous Jes couplets de nos vaudevilles ! Ah ! milord ,. cela fait du chagrin ! Ne pensons plus à cela. Voilà le morceau que je voulais vous faire admirer.
— Lord G. — Admirable en effet! Et de qui est cela ?
— De M. Dauzatz, un jeune homme plein de talent dont je vous ai montré, je crois, en \ 85^ , une^ mosquée du Caire et un café turc , ouvrages chauds de soleil, d’une fine et spirituelle exécution.
Lord G, — Je me rappelle parfaitement ; mais ceci est bien mieux, plus grand, plus
complet^ plus fort. Le bois des stalles de ce chœur, les dalles de marbre, les sculptures dont est entourée cette partie de Féglise , et jusqu’aux peintures qui surchargent la voûte, tout est parfait d’imitation.
— La lumière est large, abondante; l’effet ne devient pas piquant par l’qpposition forcée du noir au blanc : c’est un portrait vrai et pittoresquement entendu. Les personnages, qui dans ces sortes de tableaux ne sont guère qu’accessoires, ne sont point sacrifiés ici. Vous les voyez fermes et non pas secs. Celui qui est agenouillé sur le devant, avec une ample robe noire, me rappelle la figure de vieille femme que Jouvenet a placée près de la balustrade du maître-autel de Notre-Dame de Paris , dans son tableau de la messe de l’abbé Delaporte. Ne trouvez-vous pas comme moi que cette vue intérieure de la cathédrale de Sainte-Cécile d’Alby est le meilleur morceau de ce genre qui soit au salon?
Lord G. — Assurément, et un des meilleurs que j’aie encore vus. Ayez la bonté de prendre note de ce tableau .
— Après avoir vu l’intérieur de Sainte-Cé-
L£S CAUSERIES
cile d’Alby^ je veux vous montrer l’extérieur bastionné de cette cathédrale.
Loj'd G. — Par le même artiste?
— Non^ milord; par son maître, M. Gué.
Lord G. — Oh! je connais beaucoup le talent de ce peintre, et je Festime grandement ; c’est l’homme de la vérité simple. Je me souviens de ses charmans paysages exposés à votre dernière exhibition !
— Voyez en passant cette Cour à Rojat.
Lord Gh — Je l’aurais reconnue entre cent tableaux pour un Gué. La jolie lumière! Et ces détails de murailles et de terrains, comme ils sont bien.
— Cette grande vue du Puj-en-Velaj est belle aussi.
Lord G. — L’effet est moins franc que dans les ouvrages que j’aime de Gué. Ces devants, traités avec finesse, ressemblent à ceux d’un tableau, dont le terrain cahoté comme les lames de la mer, étaient si curieux de forme et si naïfs de représentation.
— Nous voilà à la cathédrale.
Lord G. — Bien beau, bien original ! Excellente chose! Quel malheur que cela ne soit *
pas aussi grand que le Dauzatz! ça ferait deux pendaiis précieux pour une galerie.
— Si vous voulez de belles aquarelles ^ dans les meilleures conditions de la vérité ^ adressezvous à Gué; il -est maître passé dans ce genre, qu’il traite grandement, et auquel il donne la puissance deriiuile.Vous ne pourriez acheter aucune de celles qui sont ici, parce que tou tes appartiennent à MM. Guyet notaire, et Beaubœuf; mais allez visiter ses portefeuilles, et vous serez dans l’embarras du choix au milieu des motifs charmans qu’il a à exploiter.
Lord G. — J’irai.
— Si vous voulez augmenter la collection précieuse de costumes que vous avez à Londres, je vous engage à vous aller compléter chez Eugène Delacroix, qui a rapporté de beaux dessins de son voyage à Maroc, et chez Dauzatz, qu’une longue promenade en Egypte, faite avec le baron Taylor , a enrichi des plus belles études de figures orientales qu’on puisse voir , sous le rapport de la tournure et de la couleur. Vous aurez des Grecs et des Turcs chez L. Dupré; c’est moins chaud que Dauzatz, moins énergique de mouvement que Delacroix^
moins coloré que tous les deux , mais exact, fidèle et élégant.
Lord G, — J’y penserai. Ah! Isabey! Trop grand pour moi ; et puis je n’aime pas beaucoup cela; c’est lourd: cette mer...
— Il y a de la poésie, milord, dans cette peinture.
Un Matelot. — Pardon, monsieur, qu’èque vous dites de c’te mer ?
— Je dis qu’il y a de la poésie.
Le Matelot. — Je ne sais pas ce que c’est qu’ça , de la poésique ; ça n’est pas là un mot du métier. Moi, voyez-vous, je m’y connais ; et si c’te mer-là c’est de la poésique , comme vous dites, ce n’est pas de l’eau. Elle est bonne, c’te femme à la fenêtre, qui retire sa pièce d’étoffe rouge; laissez-la, mon ancienne, aile ne se mouillera pas, n’ayez peur! Ah! que j’ voudrions bien , nous autres les matelots , que la mer fussaitengros flocons de laine comme celleci, on n’aurait pas tant de peur d’y tomber dans les mauvais temps !
— Cette manière de rendre la mer, le ciel et les maisons, est une donnée d’art.
Le Matelot. — Sauf votre respect, je ne com-
prends pas ce que vous voulez dire par une donnée d’art ; mais y me paraît que ça veut dire que vos marins de Paris ont une mer à eux , un ciel à eux^ et des maisons à eux. A la bonne heure ! Tout ce que je puis bien jurer, moi qui suis ce qu’on appelle un ancien de la cale , un cul goudronné, un vieux boulineur de la Manche, moi qui ai vu l’Océan-z et la Méditerranée, et toutes lés autres mers, n’importe pas lesquelles , sans exception , qui sont connues , je n’ai jamais eu l’honneur d’en rencontrer une qui soye cardée comme c’tte perruque jaune.
— Mon ami, vous ne vous connaissez pas beaucoup en peinture à ce que je vois?
— Le Matelot. C’est véridique, messieurs, que jamais je n’en ai tant vu depuis que je suis quitté de chez nous, où ce que, dans la chapelle de la Vierge il y en a beaucoup en manière de prières, de dévotions, d’ex...
— Ex-voto.
Le Matelot. — C’est ça: ex-veto. J’ai si peu l’habitude de parler la messe , on exerce si rarement dans notre état ! On sait quelques chansons gaillardes qui vous emporteraient la bou- , che, tant c’est salé et poivré en B, en F, en S,
et encore autrement ! mais du langage étranger des calotins^ on n’en sait pas un traître mot. — Pour reveniry je disais donc que je ne me connais pas en peinture^ mais je me connais en eau de mer^ et ça n’en est pas.
Un Jeune homme. — Tout cet ouvrage est d’une belle couleur, d’une facture large.
. Lord G. — Je trouve que c’e^t une chose pleine de talent , mais d’un talent de convention . Je n’aime pas la manière.
— Il est vrai qu’il y en a dans tout ce que fait M. Isabey ; mais le talent...
Lord G. — Le talent qui ment est cent mille fois moins estimable que le talent qui sait être vrai ; et puis il est plus facile de se jeter dans une donnée fausse et séduisante , que de suivre la nature pas à pas. Le fantastique prouve, quand il est bien manié, un peintre habile, un homme d’imagination ; mais il dénonce un artiste qui n’a pas su être vrai. Etre vrai, c’est être réellement fort. On ne peut rien inventer de mieux que la nature , je pense ; copier la nature sans rien ajouter à son accent, c’est lé comble de l’art. Croyez bien que ceux que vous voyez arranger pour eux une nature, sous prétexte d’origina-
lité^ font ainsi parce qu’ils n’ont pas la puissance naïve qu’il faut avoir pour rendre simplement la nature de tout le monde. M. Isabey a du talent ; il en a depuis long-temps : sa main est peut-être plus habile aujourd’hui qu’elle n’était il y a cinq à six ans ; mais sa peinture est moins vraie.
Le Jeune homme, — Il y a dans la galerie une plage a marée basse, où il y a des poissons faits à ravir^ des terrains larges et vigoureux^ des pilotis touchés avec une adresse !...
— De l’adresse^ je le sais bien. Ce n’est point d’adresse que manquent nos peintres : ils ont le pinceau d’une incroyable facilité ; rien ne les arrête ou ne les fait broncher seulement ; ce sont des prestidigitateurs qui font de petits miracles à émerveiller tous les yeux ; ils savent le métier à fond ; ils connaissent toutes les finesses ^ il en est peu qui ^ avec un godet de sépia ou une palette bien chargée^ ne fassent des chefs-d’œuvre de premier aperçu ; ils poussent à la couleur^ dont ils empâtent la toile ou le papier de Hollande, si bien que leur idée, quand ils en ont, leurs formes , quand ils daignent les accuser, on est obligé de les aller chercher à la nage au
fond de Focéan des beaux tons qu’ils prodiguent. Comme dit monsieur, dans cette plage à marée basse , il y a des poissons très -bien faits ; mais il faut que ce soit une affaire dont le secret a été éventé, car j’ai vu partout des poissons bien faits depuis quelques années. Quant aux terrains et aux pilotis , il est vrai qu’ils' sont touchés avec vivacité et adresse ; mais c’est toujours la même chose ; et puis les maisons , vagues de forme et de ton : elles sont pourtant tout près du spectateur. Tenez, il n’y a pas dans cette peinture assez de conscience; tant de fougue arrangée n’est là que pour masquor l’impuissance de faire des choses complètes. Je suis de l’avis de milord : le vrai, c’est la force réelle ; aussi, voyez les Hollandais et les Flamands! il n’y a pas de mode pour eux ; le temps a consacré les suffrages de leurs contemporains. Ils sont admirables , parce qu’ils sont vrais, fidèles à toutes les lois du dessin , de la perspective et de l’harmonie des tons naturels. Us n’ont pas cherché à peindre dans des gammes extraordinaires dont les brillantes dissemblances avec ce qui est en général frappassent les regards; ils se sont contentés d’être simples dans leur couleur pleine de finesse ,
d’être sincères dans la représentation des êtres animés ou des objets morts ^ d’être observateurs exacts de la forme. M. Eug. Isabey est bien loin de cela ; il veut créer à côté de cette création qui est une mine inépuisable , où tous les bons esprits trouvent de quoi se satisfaire ; il a beaucoup de mérite, mais il l’emploie mal.
Le Jeune homme. — - Il l’emploie bien , monsieur.
— C’est une question de goût pour vous et de conviction pour moi. A nous deux, milord.
Lord G. — Oh! le ravissant petit tableau! c’est de Roqueplan, n’est-ce pas?
— Oui, et ce qu’il y a de plus complet de cet artiste fin et original. Cette femme qui écrit un billet que le page attend est charmante. Voyez comme tout cela est précieusement fait! Le dessin est pur, le ton fin, les accessoires sont touchés avec esprit ; tout cela est large, simple, et peut soutenir un long examen. Il n’y a pas de ces débauches de pinceau qu’on nous donne pour du génie; c’est du ta^ lent argent comptant, c’est de la vraie originalité.
Lord G. — Ce petit tableau est une perle.
— Voyez-eii un plus grand, milord, et reconnaissez - y à peu près toutes les qualités que vous admirez dans le billet. Celui-ci est plus dramatique. Vous avez lu les Confessions de J.- J. Rousseau,, et vous vous rappelez cette page pleine d’innocence spirituelle où le philosophe raconte les impressions du jeune homme un certain jour de sa vie, celui où il rencontra mesdemoiselles Graffenried et Galley fort embarrassées sur des chevaux qu’elles ne savaient pas conduire , et qui ne se souciaient guère de passer un ruisseau. Elles riaient, les petites folles, d’elles, de leurs montures , de leur embarras, du ruisseau où elles allaient tomber peut-être ; Rousseau leur offrit ses services qu’on accepta en riant encore. Il prit la bride du cheval de mademoiselle Galley, entra dans l’eau jusqu’à mi-jambe, et le cheval de mademoiselle Graffenried suivit tout de suite. Cette scène est charmante, et rendue avec infiniment de talent et d’esprit. Voyez la bonté de Rousseau , la gaîté railleuse des jeunes filles, la lourdeur des chevaux, le joli goût des étoffes, la simplicité du paysage, la grâce chatoyante de la couleur, la vivacité de la touche.
Lord G. — Oh! c’est un beau tableau; le croyez-vous à vendre?
— Il n’y a pas d’apparence. Roqueplan est trop couru pour qu’un morceau capital de lui attende le jour du salon pour trouver un acquéreur. Je vous montrerai la Promenade dans le parc; vous y verrez de jolies figures vêtues à la Louis XIII, un paysage qui a l’air ^ d’une vue du parc de Versailles et un ciel charmant. La sûreté du pinceau est prodigieuse chez Roqueplan; vous la trouverez presque effrontée dans une étude d’après nature faite d’un Moulin a eau^ à Gisors , que vous rencontrerez tout à l’heure.
Lord G. — J’aime beaucoup Roqueplan ; il est bien lui. S’il a quelques points par lesquels il ressemble à quelqu’un, c’est par les qualités qu’on estimait le plus dans Bon ington. Il a aussi des rapports avec votre coloriste Watteau , le coquet promeneur de filles dans les bosquets du dix-huitième siècle.
— J’ai entendu Roqueplan se défendre chaudement de cette parenté avec Watteau ; il disait ne connaître ce peintre que par VEm-
barquement pour Cjthère y ouvrage assez faible qui fait partie de notre musée.
Lord G. — Eh bien! la rencontre est singulière. Mais en voilà encore un petit Roqueplan !
— Non, milord; c’est un tableau de M. Wattier, imitateur de Roqueplan et de Watteau.
Lord G. • — En effet, il procède des deux. En y regardant de près on voit bien que c’est un homme adroit qui , avec des lazzis de tons et de touche, fait de l’imitation. C’est gentil pourtant ; il y a dans cette réunion de gens , écoutant la personne qui chante, des têtes trèsagréables.
— Pastiche, milord, pastiche!.... Je pourrais partager nos peintres en plusieurs régimens. Nous avons la légion Raphaël et compagnie , où M. Ingres porte l’étendard ; marchent derrière lui, deux à deux, MM. Orsel, Perrin, Dassy, Amaury - Duval , Bremont, Etex, Perlet, Poppleton, Bourdon, Nouvière, Lugardon et Hautier. Le régiment Géricault, dont M. Delacroix est le colonel, compte MM. Louis Boulanger, Ary Scheffer , Eu-
gène Devéria, deTriqueti^ Switer, Descamps, Jadin, Huet, Rousseau, Jeanron, Lessore, Mouchy, Fouquet, Célestin Nanteuil, Badin, Bertier, Poterlet, Biard, Lafait. Ce régiment est partagé en petites compagnies , qui ont pour capitaines MM. Descamps et Jeanron. M. Saint-Evre, qui a commencé par porter Funiforme, s’est séparé du corps; il 'marche seul et il a bien raison. M. Decaisne a fait de même. M. Fouquet marche sur les pas de M. Descamps, son capitaine, comme un soldat en ordonnance derrière Fofficier et de loin. M. Schnetz est suivi de MM. Bodinier, Massé et Vanderberghe. Ce dernier n’est que volontaire ; -il va quelquefois tirailler seul , mais il est obligé de réjoindre les siens ; il n’est fort que derrière son colonel. M. Granet est caporal d’une patrouille composée de MM. Clérian et Barbier ; la patrouille est faible, mais le caporal fait valoir cette petite troupe. Horace Vernet a planté son drapeau entre les tentes de la légion davidienne , et la marquise de son père le spirituel Carie ; sont venus s’y ranger MM. Robert-Fleury, Lepaulle, Eugène Lami, P. Ledieu, et plus récemment
M. Riquier. Celui-ci est dans toute la ferveur de l’imitation : voyez plutôt son Moine médecin; mais ce qu’il imite ce n’est pas le Yernet de c’est celui de ^820. M. Isabey n’a
pas de régiment: il ne va pas seul pourtant ; il a une ombre, JVL. Lepoitevin qui ne le quitte plus , après avoir piétiné derrière Xavier Leprince et Beaume.
Lord G. — A propos d’Eugène Isabey, voilà encore un grand ouvrage de lui.
— Mais, non, milord, c’est de M. Lepoitevin.
Lord G. — C’est donc une copie?
— A peu près. Vous n’avez pas été le seul trompé par la ressemblance ; hier déjà , j’ai entendu dix personnes faire le même quiproquo.
Lord G. — Mais il y a de bonnes choses dans cette plage à marée basse. Ces figures sont bien faites.
— Elles ressemblent à celles de M. Beaume.
Lord G. — La charrette et le bateau sont bien touchés.
— Pourquoi sont-ils du même ton et de la même facture? Franchement, cette peinture m’ennuie; si elle était originale, j’y louerais
DU LüU\RE.
beaucoup d’habileté^ des choses agréablement colorées, quoique dans une harmonie grise, des détails assez larges; mais c’est une imitation, ét je n’y puis prendre aucun plaisir.
Lord G, — Je ne mésestime pas cela autant que vous, et si je trouvais quelque chose de ce M. Lepoitevin qui fut dix fois plus petit que cette vue de Bretagne, je m’en arrangerais volontiers.
— Eh bien ! tenez , milord , voilà V Escalier de V Orangerie de T^er s ailles. A cela près du défaut capital , la ressemblance avec Isabey, c’est une chose très-gentille. Les petites figures sont indiquées avec esprit.
Lord G. — Trè^jolies, en effet. Je réfléchirai à ce petit objet. Oh! mon cher monsieur ! le ravissant tableau !
— Un des plus remarquables morceaux de l’exposition. Il est d’Alfred Johannot. Il représente mademoiselle de Montpensier , un des grands hommes de la Fronde, arrivant devant la porte d’Orléans, qu’elle fait briser. Mesdames de Fiesque et Fontenac qui, dans cette parodie de^ guerres civiles antiques, jouaient un rôle militaire , et remplissaient auprès de la
princesse les fonctions de maréchales-de-camp, suivent mademoiselle de Montpensier. Grammont donne la main à la frondeuse triomphante; le tambour bat au champs et des cris sortent de toutes les bouches : (( A bas le Mazarin ! à bas le Mazarin ! vive le roi ! vivent les princes! »
Lord G. — Ces trois femmes sont délicieuses.
— Elles ont Taplomb ^ la grâce coquette y Félégance;, qui étaient les qualités éminentes des femmes de la Fronde. La combinaison pittoresque de la scène est entendue à merveille ; il y a du mouvement sans confusion, une abondance de détails qui ne se nuisent pas F un à Fautre, de jolis groupes, et un aspect général un peu collet - monté , parce que la fronde épigrammatique, sérieuse, moqueuse et pédante, affectait les airs guindés et évaporés, faisait de la dignité, aux grandes circonstances, et se retournait pour rire. Rien Mi’est grave dans ce tableau; c’est une plaisanterie prise au sérieux seulement. Ce caractère est parfaitement convenable, et il n’y avait qu’un artiste spirituel qui pût le donner à un pareil sujet. Il ne lallait là ni la moi-gue historique.
nu LOUVRE.
ni rélévation du grand style une couleur de bonne grâce ^ un dessin quelque peu gentilhomme^ de jolis costumes ^ une touche fine et vive : voilà ce qu’il fallait ^ voilà ce qu’y a mis M. Alfred Johannot. Son tableau est une page de mémoire ^ et non un sévère paragraphe d’histoire , le peintre est un digne traducteur des piquantes confessions de la grande Mademoiselle. Au reste ^ toutes les époques lui vont ^ tous les costumes lui conviennent : ceux de Louis XV comme ceux de la Fronde. Voyez là-haut^ cette jeune femme poudrée à blanc, qui lit une lettre au peuple assemblé sous un balcon: c’est* la duchesse d’Orléans annonçant aux Parisiens la Victoire d’ Haslenbeck , due en partie à son époux. Ceci ne ressemble pas aux frondeuses avec leur justaucorps galonné pardessus des jupons , et leurs chapeaux de feutre pointus à plumes : mais c’est fort bien aussi. La figure de cet homme en habit mordoré, qui nous tourne le dos, n’est pas dans les convenances du théâtre et de la peinture classiques^ mais il fait bien comprendre le lieu de la scène et la hauteur du balcon du Palais-Royal. Tous les personnages accessoires sont spirituellement
disposés autour de la duchesse ; il était difficile de donner du mouvement à ce groupe dont le devoir est d’écouter avec respect : il y en a cependant un peu^ grâce à l’intervention de la vieille gouvernante du duc de Chartres et de sa sœur^ qui leur explique la lettre que lit la princesse. Ce tableau^ milord^ vous ne l’auriez pas ^ quand même il ne serait pas un peu haut pour votre cabinet; il appartient au roi^ et fait partie de ia collection des tableaux qui composeront l’histoire du Palais-Royal. Quant à Mademoiselle de Montpensier'j ye pense que vous arrivez trop tard;
Lord G. — C’est ma foi dommage^ car j’aimerais bien ce tableau. N’y a-t-il pas d’autres Johannot?
— Oui^ deux Tony^ mais plus d’Alfred. Ce Tony que voilà est plus ferme de couleur que la Montpensier ; il a des qualités plus élevées , c’est un morceau supérieur que ce drame d’amour^ dont un père brutal fait le dénouement avec le couteau; aussi , hâtez- vous ^ milord^ les chalands ne manqueront pas à cet ouvrage. Pour celui-ci n’y comptez pas ^ il est vendu à
un amateur ; M. Dubois, qui en a donné six mille francs.
Lord G. — J’en donnerais sept, morbleu!
car c’est beau. Est-ce d’un peintre français?
— Oui, milord. L’aspect du tableau vous a trompé d’abord ; il y a une teinte vénitienne qui vous a fait croire que c’était l’œuvre de quelque peintre d’Italie; c’est de M. Alexandre Hesse, le fils du peintre de portraits, le neveu du peintre d’histoire; c’est le début d’un homme de vingt-cinq à vingt-six ans. M. Alexandre, m’a-t-^ondit, passait dans sa famille pour un garçon qui ne ferait jamais rien ; il était un de ces jeunes gens qu’on ne sait où jeter pour leur trouver une carrière, et qui, jusqu’au jour où ils marchent dans une voie de succès, reçoivent de tous ceux qui les connaissent la qualification de mauvais sujet. Cependant il se mit dans la tête d’aller en Italie; il visita Venise, s’y trouva inspiré, et en revint avec un tableau qu’il acheva peut-être à Paris: vous voyez l’œuvre. Une composition simple : Titien, mort de la peste, à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, est porté sur une civière ornée, par des magistrats, des artistes, des guerriers, de
nobles seigneurs j près du corps pleurent deux personnes^ une belle femme blonde^ aux cheveux flottans^ et un jeune homme; ce sont des parens des amis du vieillard. Toutes les figures sont marquées de douleur. Mais la mort de Titien n’est pas la seule cause de cette affliction générale ; ce n’est qu’un deuil ajouté au deuil que tout le monde porte à Venise depuis quelques jours. La peste désole la ville; à chaque coin de rue on trouve des cadavres , et le convoi du prince des peintres est arreté dans sa marche parle corps à peine froid d’un gondolier^ qui vient de tomber frappé de la foudre de la contagion. La tristesse profonde qui est dans les âmes se lit sur les visages ; il y a abattement, appréhension de la mort, et cependant dégoût d’une vie qu’il faut disputer minute par minute aux attaques du fléau. Pour honorer Titien chacun a mis ses habits de fête, et ce luxe , qu’on a reproché à M. Hesse, me semble contraster heureusement avec la terreur. Et d’ailleurs, quand il eût été plus dramatique de voir . ici des \ étemens négligés au lieu de ces riches et éclatantes étoffes, qu’importé? C’était Venise, Venise qui rappelle
3ii
des idées de grandeur^ Venise coloriste, si je puis dire , que le peintre voulait nous montrer aux prises avec la mort ; fallait-il qu’il la dépouillât de ce caractère? Je ne le crois pas. On pouvait faire un tableau d’un grand effet avec la donnée opposée à celle de M. Hesse, j’en conviens. Celle-ci a produit un fort bon ouvrage, voilà l’essentiel. Tout est étudié chez M. Hesse, et largement rendu : les têtes sont belles, fortement et finement rnodelées, d’un beau ton, simple et loin de toute surcharge de ce coloris noir et rouge qu’on fait pour imiter les vieux maîtres, sans songer que sur ces maîtres dix siècles ont laissé leurs teintes assombrissantes. L’harmonie générale est riche , elle marche largement par grandes masses ÿ elle est calme aussi, et quoique brillante, elle a de l’austérité. Le moine qui meurt en suivant l’enterrement du pestiféré, est un bon détail de sentiment ; il anime la demi-teinte du dernier plan. L’insouciance des deux hommes qui se sont assis au faîte d’une maison pour voir passer le convoi du peintre célèbre , est bien imaginée : ce sont deux hommes du peuple qui assistent à un spectacle, qui tomberont peut-être delà-
haut atteints par la flèche empoisonnée ^ mais qui ne s’en mettent point en peine ^ parce qu’ils sont femiliarisés avec l’idée de la mort. Je pense que vous trouvez comme moi charmante cette femme à la robe de brocard ^ qui pleure en montrant son cou et ses épaules ; que vous aimez les deux jeunes hommes qui portent le brancard en avant, que ce corps, étendu sur la voie de la procession, vous paraît d’un bon dessin et d’une pose énergique ; que tous ces costumes vous semblent bien peints?
Lord G. — Je suis tout-à-fait de cette opinion.
— Que vous aimez moins les morts de gauche , et la femme aux mamelles rougies , qui se désespère près de son amant ou de son mari? Que vous voudriez le ciel de Venise plus profond , et les murailles du palais rouge et jaune dans une plus heureuse perspective ?
Lord G. — Je suis encore de cette opinion; et j’ajoute qu’il me semble que tant de talent acquis déjà promet un peintre remarquable pour l’avenir.
— Moi , milord , je l’espère et je le crois ; car
on m’a dit que M. Hesse est un homme modeste, prenant son succès avec joie, mais ne s’en infatuant pas. A propos de ce tableau et de la vogue très-méritëe qu’il a et qu’il gardera pendant le salon, on a rappelé la Naissance d’Henri IV j d’Eugène Devéria , la fureur qu’il fit au commencement de l’exposition de 4827, et l’on a dit : « Devéria n’est pas allé plus loin ; M. Hesse ne fera-t-il pas de même? » Je crois qu’il y a toujours plus de mérite à arranger une grande machine qu’un tableau d’une moindre proportion ; je me souviens de toutes les bonnes choses qu’il y avait dans l’ouvrage de M . Devéria ; je puis faire la comparaison , autant que com^ paraison peut être faite entre deux ouvrages qui ont à peine un point de commun ; toutes choses balancées , il me paraît qu’il y a un talent plus complet dans M. Hesse commençant, qu’il n’y en avait dans Devéria ; et cependant il m e semblé que M* Hesse n’en restera pas à son Titien. Il a plus d’études sérieuses que n’en supposait V Henri IV ^ et l’avenir est toujours aux bonnes études. M. E. Devéria avait commencé par un pastiche ; il s’est ressenti depuis de sa première vocation. M. Hesse a fait une chose de son crû j
il ne s’est constitué de propos délibéré imitateur de Paul Véronèse ni de personne autre ^ et s’il y, a du vénitien dans son tableau , c’est qu’il avait à peindre non pas le Béarn ^ mais Venise, la Venise du Titien. M. Hesse s’appartient donc encore ; il peut grandir. M. Devéria s’était donné au démon de l’imitation , et le malin diable ne l’a pas lâché. Milord, j’ai à vous signaler un autre début; celui-là n’a pas fait encore d’éclat, •peut-rêtre n’en fera-t-il point, et tant pis, ma
foi, car c’est celui d’un homme de mérite. Vous
voyez ce vieillard couché dans un lit, et tenant les débris d’une verge qu’il a rompue sans efforts, pendant que son fils s’évertue à faire plier le faisceau de dards d’oii La Fontaine tire une de ses plus sages moralités : point d’ostentation dans ce petit drame, point de recherche dans le coloris. Le demi-jour de la chambre d’un malade, les figures des deux jeunes hommes groupés à droite , qui cherchent à comprendre la raison de l’essai que leur père leur fait tenter; l’étonnement naïf du dernier des frères , robuste gai'çon, auquel le faisceau résiste cependant; l’harmonie grave du tableau, la largeur de la facture, la solidité du dessin: voilà ce que je
loue dans Fouvrage sérieusement conçu et exécuté par M. Amiel.
Lord G. — C’est un tableau qui me plaît aussi ; mais je conçois à merveille qu’il n’appelle pas vivement l’attention du public. 11 est simple d’action , de ton et de costumes ; il est modeste et presque mélancolique : toutes ces qualités sont des défauts pour la masse des spectateurs ^ à qui il faut du tapage , de la tragédie ou de la comédie ^ du piquant comme dans une chanson^ ou de Feffet comme dans un mélodrame. La plupart des tableaux qui attirent la foule ne sont pas les meilleurs vous le savez bien 5 j’oserais dire qu’ils ne font cercle autour d’eux que comme les physiciens des rues^ qui ont une trompette et des tours de force pour fixer un moment les promeneurs ^ à qui ils veulent ensuite offrir des remèdes ou du savon à détacher. Les artistes imaginent quelque chose de saisissant ^ c’est la grande affaire ; quand cela est trouvé , le reste vient assez ; le reste est ce qu’il peut^ ils ne s’en inquiètent guère. La parade d’abord ; l’essentiel à la grâce de Dieu ! Nos artistes sont là-dessus comme beaucoup des vôtres : aussi à Londres et à Paris on voit force
ébauches 5 force pochades. On s’adrésse d^abord à rimagination en faisant à froid de la fougue ; on parodie le génie avec de la vivacité de pinceau et de la séduction de palette ^ comme si le génie n’était pas la raison sublime y en opposition constante avec ce dévergondage d’idées^ de formes et de couleur !
— Une Vue de Savoie y milord ^ par M. Watelet.
Lord G. — Je l’avais bien reconnu au brillant de la couleur. Il me semble que tout brille un peu trop ; rien ne veut consentir à rester au second plan : les eaux^ les arbres^ les maisons, les terrains, ont une égale ambition : ce n’est pas assez sage.
— .Mais c’est d’une vive exécution. Le système admis , c’est la meilleure chose que M. Watelet ait produite. Je partage toutefois vos idées sur cette intempérance de lumières éblouissantes qui appellent l’œil partout en même temps et le fatiguent. J’ai vu, à peu près dans le même sentiment , mais pourtant moins exaltée , une belle aquarelle de M. Watelet ; elle est au bout de la galerie à gauche. Vous vous
rappelez, milord, le Maître d’école de M. Beaume.
Lord G. — • Oui , une fort jolie scène d’enfantillages malins , où votre compatriote luttait d’esprit avec notre Wilkie.
— Voilà du pathétique de sa façon. Un Orage vient de détruire la moisson d’un cultivateur; le pauvre homme, debout au milieu de son champ ravagé, et entouré de sa famille, cherche , derrière les nuées épaisses qui noircissent encore le ciel, s’il n’est pas quelque ange consolateur. L’expression de toutes les têtes est juste; la touche est large, mais il y a un peu de lourdeur dans l’ensemble et dans le ton local. Vous ne retrouverez pas ce défaut dans la Main-chaude , tableau plein d’une exquise vérité, que je vous recommande comme une fort jolie chose. La lumière joue bien au milieu des personnages villageois qui s’amusent innocemment à l’abri d’un buisson, sur un petit tertre. Le ciel est charmant; les petites têtes sont finement touchées , les animaux sont très-gentils. La Balançoire que vous voyez tout près de vous , procède des bonnes qualités de ce tableau. Ces enfans qui montent et des-
cendent sur une planche^ sont peut-être un peu rouges. La peinture de M. Beaume est grasse; elle serait encore plus naïve si elle n’affectait pas une certaine largeur systématique qui nuit quelquefois à la finesse du modelé et du dessin.
Lord G. — Ah ! voilà notre matelot de tantôt. Que regarde-t-il donc là?
— Une Pêche de la morue y par M. A. Garneray.
Lord G. — Eh bien! monsieur le marin ^ que dites-vous de cela ?
Le Matelot. — Dam’l monsieur l’Anglais^ je le trouvons très-bien. Je suis là depuis une heure comme un imbécille devant ce petit sloop ^ et je me dis à moi-même : « Y ne doi- » vent pas avoir trop chaud les anciens qui » pêchent sur le grand banc ^ quoiqu’y ayont » le bonnet de laine ^ le noroit par-dessus et » des gants aux mains. »
— La mer vous paraît-elle bonne ici^ et plus naturelle que dans le tableau deM. Isabey?
Le Matelot. — Oh! que oui qu’elle l’est plus! Un petit brin grise ^ mais on y serait mouillé dedans. Y-z-ont du bonheur les vieux
lascars avec- leux lignes j y vous attrapent des fameusement belles morues tout de même; avec ça qu’y-z-attrapont aussi un fameux grain, sans ligne ! Y halent-bas la grand’ voile qui les pourrait faire chavirer ; voyez-vous y rentrent la toile en-dedans pour décharger le bateau qui donne une bande incommode à bâbord ? Le sloop va se redresser tout à l’heure ; y restera sur son foc et s’en ira tout doucement de l’avant, en traînant les hains garnis de bouhaittes. Quand le grain sera passé, y hisseront leur voile, et ce sera à recommencer au premier coup de temps. Ma foi, c’peintfe-là sait son état; c’est bien rendu, c’te pèche! V’ià bien la brume , le vent , la mer grosse qui fait danser la barque, les pêcheurs à leur poste tirant la morue à bord , ces goélands , — c’est des fiers gourmands, ces coquins d’oiseaux-là — qui viennent piquer le poisson pour en avoir leur part avant les hommes ! ça me rappelle bien la chose. Car j’y ai z’été au grand banc, pas plus tard qu’il y a un an, où, sauf vot’ respect, je me suis joliment embêté, parce que, voyez-vous, quand on a long-temps navigué au militaire, comme j’ai fait pendant
la fin de la dernière guerre et encore de depuis la paix, c’est pas amusant d’étre dans un petit bateau y mouillé du matin aü soir , et tenant des lignes plus qu’on a de mains. {Riant) Dites donc , monsieur , y a-tril dans c’te mer de la poésique, comme vous disiez pour l’autre?
— Non, mon ami, c’est dans un système qui diffère beaucoup de l’autre. M. Garneray cherche l’exactitude surtout ; M. Isabey s’attache moins à la réalité.
Le Matelot. • — Tiens, en v’ià d’une autre ! Quand on fait le' portrait d’un navire et de la mer qui le supporte, est-ce qu’il ne faut pas faire comme lorsqu’on tire un homnie en portrait sur terre? Si on me ferait, une supposition, et que je ne réssemblerais pas très-bien, je ne paierais pas le peintre, donc! ou bien s’y me tirait gentiment, et qu’y ferait mal le pavé de Brest, je diminuerais pour le pavé. C’est tout de même , voirement , pour la mer et les navires.
— A nion sens, cette marine de M. Garneray est la meilleure du salon. Vous avez connu ce peintre plus gris et plus froid; il s’est échauffé, élargi , éveillé. . Je souhaite pourtant qu’il
n^aille pas au-delà , parce qu’il tomberait dans une convention ^ moins puissante peut-être que celle de M. Isabey^ mais non pas moins hors de la nature.
Lord G, — Est-ce que Gudin n’a rien exposé?
— Non^ milord^ il est en Italie^ d’où il reviendra bientôt.
Lord G. — C’est pour moi le véritable peintre de marine. Il sait faire l’eau, il sait composer la mer , il a des ciels d’une finesse et d’une vérité merveilleuses; il est maître du soleil et en fait ce qu’il veut; je suis bien fâché de son absence. Et M. Tanneur a-t-il quelque chose ici? Va-t-il en avant?
— Je le trouve meilleur cette année que les années précédentes; cependant il me semble bien maniéré dans un effet de Soleil couchant sur un lac y où la peinture envahit le cadre. Il est plus sec mais plus vrai dans la représentation d’une rade , sur laquelle est un vaisseau à trois ponts en armement. La mer calme a l’air de glace , les formes des navires se dessinent avec une dureté désagréable sur les fonds ; le
ciel brümeux est bien; Jugez vous-même^ voilà le tableau.
Lord G. — Oh! pas bon 1 '
— Je vais vous montrer celui des ouvrages de M. Tanneur qui me paraît préférable aux autres. Venez de ce côté ^ milord; là. Une plage d’où la mer s’est retirée ; quelques bàtimens à la voile, des falaises dans le fond ; un ciel nuageux.
Lord G. — Ceci est poli et transparent comme de l’agate ou du marbre.
— Un peu ; mais c’est fin de ton , soigneusement peint et d’un dessin charmant : il y a volonté de faire mieux que des ébauches ou des surprises d’effet. Au reste, la marine n’est pas très-forte cette année. Nous sommes riches dans les autres genres ; celui-là avait de la supériorité en ^827 et en \ %ô\ . Tenez, voici des Bateaux qui remontent VEscaiit pour arriver à Anvers; c’est de M. Louis Garneray. Je ne trouve à reprendre dans ce tableau que Feau du fleuve qui n’est pas assez transparente, quoiqu’elle reçoive comme un miroir la forme et la couleur de tous les objets qu’elle porte ; elle est un peu opaque et lourde. Les bateaux sont bien ,
malgré la confusion brillante où ils restent au premier coup d’œil. Les barques dans le Texel sont bien aussi , mais ne valent pas celles de l’Escaut. M. Gilbert est toujours remarquable par son exactitude dans la forme; mais vaisseaux^ nuages^ lames et fumées^ tout cela manque d’animation et de force ; tout cela attend la peinture. - Cependant ^ à ne considérer là que l’art spécial et la représentation des navires^ j’aime mieux ceci que les imaginations de M. Isabey ; c’est bon comme les petits costumes militaires de M. Dubois-Drahonnet ^ que vous voyez dans cette embrasure de fenêtre ^ profilés sur un carton jaunâtre sans fond ; peinture un peu sèche ^ sans pittoresque^ mais fidèle comme l’ordonnance sur l’uniforme des troupes. Un élève de Gudin a débuté dans la carrière ; il est encore fort timide y mais cependant il attaque les brillans effets du ciel. Voilà un bassin du Havre a marée basse qui vous donnera une idée de son talent. Ce bâtiment couché et dont on lave la carène^ c’est le Sullj^ paquebot américain d’une belle forme. Le soleil qui se couche au large colore de ses rayons obliques les, mille détails des mâtures de ces navires à sec. Cet effet
est bien rendu ^ tout est traité avec soin. La largeur de pinceau viendra avec la hardiesse : je ne suis pas en peine de cette qualité ^ elle ne manque guère à nos peintres ; ils la poussent quelquefois jusqu’à la témérité. Nous avons beaucoup de pinceaux crânes, nous n’en avons pas assez de raisonnables. Milord, vous avez toujours votre yacht pour vos promenades de la Manche; si vous voulez avoir son portrait , adressez-vous à M. Gamain ; il a au Havre beaucoup de succès dans ce genre de peinture. M. Gamain rend trèsjuste les effets de mer; j’ai de lui une petite marine représentant un chébec espagnol fuyant vent arrière devant un grain. C’est, je vous assure, une jolie chose; la mer y est d’un ton et d’un dessin qui vous plairaient beaucoup. Le genre-marine a deux peintres du nom de Garneray ; le second, dont le nom diffère par une lettre seulement de l’autre , est moins fort que le premier. Voilà cependant de lui des barques de pêcheurs au mouillage qui sont bien , assez largement faites ; les eaux verdâtres sont vraies* M. Henri Garnerey fait aussi du paysage : il en a au salon un sans arbres, sans plaines, sans terrains, et presque sans ciel.
DU LOUVRi;.
Lord G. — Oli !
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, milord. Vous allez voir.
Lord G, — Parbleu ! c’est une rue !
— Oui, des barraques à Rouen. Cela est satisfaisant d’aspect ; mais c’est fait comme de la décoration ; il faut voir le tableau de loin pour l’aimer un peu. De près ce tatouage des couleurs qui courent l’une dans l’autre , cette vivacité de touche qui va jusqu’au mépris de la forme , cette largeur démesurée qui ne respecte ni les limites des objets, ni le sens de ces objets, cette affectation d’esquisse dans une grande chose, cette profusion de lazzis où il faudrait de la peinture sérieuse et ferme : tout cela fait de la peine à voir. On n’arrive pas à grand’chose avec un pareil système y quand on a du mérite, il faut se garder de cette négligence systématique qu’on prend pour un laisser-aller de bon goût, mais qui, aux yeux de bien des gens, n’est qu’un manteau ample, drapé avec affectation, pour cacher un squelette de talent ou un talent percé à jour comme un habit râpé. Les ouvrages qui restent sont les morceaux faits avec conscience 3 larges , mais bien dessinés j colorés ,
mais avec sagesse; puissans^ mais intelligibles. M. Thierry^ dont on a placé là-bas deux tableaux d’un joli effets est tombé dans le défaut que je reproche à M. Garneray. Toutefois^ il n’a pas poussé si loin le mépris à une convenance qu’il me semble indispensable de respecter : le rapport de la largeur du travail avec la grandeur de l’ouvrage. Avec cette manie qu’on a de brosser tout pour arriver aux- masses d’ombres et de lumière de la décoration ^ on fait des esquisses et pas de tableaux ; on laisse croire qu’on ignore l’art si difficile de finir à propos ^ et de donner aux objets représentés leur valeur réelle de forme et de couleur.
Lord G, — Je suis tout-à-fait des vôtres sous ce rapport ; j’aime la peinture faite ^ non pas léchée et refroidie par la touche patiente d’un artiste, qui voit tout au microscope ^ mais large et précieuse tout à la fois, comme nous Font léguée les Hollandais et les Flamands.
— Regardez, milord, cette Valentine de Milan auprès du lit de Charles VI avec ses enfans. La couleur en est pleine de charme.
Lord G. — Mais les figures sont bien fai-
blement dessinées* Elles ont cependant une expression de mélancolie qui attache*
— M. de Triqueti a fait un autre tableau dont l’expression et la couleur font aussi tout le mérite ; il représente les Enervés de J umiègcs : c’est une élégie harmonieuse mais d’un intérêt médiocre. Voici qui vous plaira : Jeanne Arc répondant aux prélats qui l’interrogent sur ses visions. Elle est devant le roi^ parlant avec confiance et modestie ^ annonçant sa mission ^ et la part qu’elle aura à la délivrance de sa patrie. Cette figure simple et calme est d’une charmante invention ^ n’est-ce pas ^ milord ? Le groupe du trône est fort bien aussi ; mais la foule des assistans est peu heureuse. La demiteinte qui la voile l’aplatit. La jolie harmonie de M. Saint-Evre se retrouve dans ce tableau^ dont le dessin est d’un goût fin. Toutefois cette qualité du dessin n’est pas portée aussi loin dans la Jeanne d^ Arc que dans les Florentins . Venez voir. Regardez ces femmes assises et celle qui danse ^ ce sont des choses délicieuses de grâce sans affectation ^ de délicatesse et de mouvement ; elles sont d’une couleur on ne peut plus agréable.
Lord G. — Cependant je ne voudrais pas acheter le tableau si Fartiste ne me promettait pas de changer le paysage jaune et orangé qui nuit à Feffet de ses figures. Ce ton du paysage est systématique , et tout système me déplaît. Je reconnais les qualités estimables de Fouvrage de M. Saint-Evre; je désirerais de Favoir dans mon cabinet : mais ce jaune me blesse quoiqu’il soit harmonieux.
— La Jeanne Arc de M. Saint-Evre me rappelle celle de madame Deherain.
Lord G. — Un petit tableau du genre de ceux que cette dame a déjà exposés?
, — Point , milord ; un tableau qui a toute Fimportance historique par les qualités et la dimension. La bergère de Vaucouleurs est assise j elle écoute la voix d’un ange qui , se balançant en Fair derrière elle ^ lui inspire le courage patriotique qui manquait à Charles VIL Les paroles du messager céleste qu’elle ne voit pas, font en elle une révolution soudaine; elle les recueüle avec une joie profonde , mais timide ; elle voit l’avenir s’ouvrir devant elle ; elle rêve de combats et de libération ; elle fait
couronner le roi triomphant au maître-autel de Reims, comme a dit Voltaire.
Lord G, — Oui, dans son poème si spirituel, si impudique, et surtout si peu patriote.
— La tête de Jeanne d’Arc est belle; elle commande bien son corps dont le mouvement est Tabnégation , à ce point , qu’en regardant le tableau, on l’oublie complètement pour ne s’occuper que de l’expression du visage. Le ton des vêtemens est dans une harmonie sourde qui favorise à merveille la pensée de l’artiste. L’ange , qîi l’on retrouve un souvenir du gracieux style des anges de Delacroix dans son Jésus au jardin des Oliviers ÿ est peut-être trop placé à angle droit avec le corps de Jeanne ; je crois qu’enveloppé d’un ton mystérieux , il jetterait dans la composition plus de poésie.
Lord G. — Et vous êtes sûr que cet ouvrage est d’une femme?
— Très-sûr, milord.
Lord G. — C’est que s’il y a de la femme ■ dans la conception de cette fille pudique et forte, il y a de l’homme dans l’exécution.
— Le talent n’a pas manqué au besoin de
Fexpression de la pensée. Et pourquoi ne voudriez-vous pas que madame Deherain fut devenue à peu près homme pour peindre Jeanne d’Arc ^ quand Jeanne d’Arc est devenue homme tout-à-fait pour sauver la France ?
Lord G. — CVst juste; les miracles enfantent les rniracles.
Le Louis XIV madame Deherain est moins étonnant que la Jeanne d’Arc^ mais non pas moins bien. Le jeune roi cède au conseil de sa mère ; il consent à se séparer de mademoiselle de Mancini que le cardinal Mazarin emmène: mais cette séparation lui coûte des larmes; il regarde^ avec des yeux humides de pleurs^ la belle jeune fille qu’il aime tant^ et qui se retirie en lui disant : « Vous êtes roi et vous pleurez! je pars! » La passion cette première passion d’un jeune cœur ardent qui se débat contre la raison avant de céder / est bien rendue. La figure de Louis XIV est trèsjolie; elle fait une opposition heureuse avec celle de mademoiselle de Mancini^ ferme et • presque froide au milieu de cette scène ^ où la tendresse expressive est toute du côté de l’amant désolé. Le dessin et la couleur seront loués
par vous sans doute^ comme par tout le monde. Madame Delierain a pris de Tessor; ce n’est plus un amateur qui s’essaie avec esprit, c’est une artiste qui produit avec talent.
Lord G, — Quel est cet assassinat? Encore une scène de vos guerres civiles ! Je vois la croix des ligueurs.
' — C’est Brion, le gouverneur du jeune prince de Conti, assassiné dans la journée delà Saint-Barthélemi. Il donnait à son élève sa leçon quotidienne, quand les assassins croisés vinrent frapper à la porte de la chambre où • le maître et l’écolier travaillaient à leur ordinaire. Brion alla ouvrir, et aussitôt un fanatique , armé de sa pertuisane , le renversa et lui fit de larges blessures. Conti se précipita pour défendre son ami; il fit de vains efforts pour arrêter, les poignards des catholiques. Le respectable protestant expira sous les yeux de l’enfant, dont les cris et les supplications n’avaient pu prévenir ce meurtre. La scène, comme vous voyez, est fort claire.
Loî^d G. — L’ignoble moine, qui est là comme l’esprit infernal der^^ière les Lorrains, est une bonne idée bien rendue. La figure principale
est belle de résignation. Cet homme à la tête rouge est terriblement actionné à ce qu’il fait. Peut-être que la joie féroce de cet homme qui rit en se tenant les côtés, est outrée.
— J’ai entendu faire la même objection , et j’avoue que je n’y suis pas sensible. Que les assassins du duc d’Orléans , ceux que vous voyez dans ce tableau tout noir et effrayant de M. Louis Boulanger, exécutent froidement l’ordre qui leur a été donné , cela se conçoit : ce sont des ouvriers payés pour faire leur métier; ils gagnent leur argent en conscience ; comme de braves assassins qu’ils sont ; ils ne sout pas plus Armagnacs que Bourguignons ; ils sont tueurs, dépêcheurs d’hommes moyennant salaire, expédiant ce soir-là le duc d’Orléans comme ils auraient expédié celui qui les a gagés à l’instigation de ce même d’Orléans. Ici c’est bien différent: ce sont des bourgeois fanatisés, des meurtriers qui travaillent pour leur compte, avec foi, enthousiasme et plaisir : ils se défont du protestant qu’ils ne connaissaient pas avant d’être entré chez le prince de Conti, parce que c’est un huguenot, uniquement pour cela, et que tout huguenot, s’appelât-il Brion ou Marigny,
est leur ennemi personnel. Ils ne peuvent doue être de sang-froid en tuant; il faut qu’ils soient acharnés et joyeux. Cette barbarie a un caractère vrai. Vous ne savez pas combien de mots comiques, de quolibets sanglans ont été jetés au milieu de nos guerres intestines; la ligue et la révolution de 1793 ont grossi les recueils de facéties! On a reproché à M. Robert Fleury d’avoir fait ses assassins trop propres ; il y a du vrai ; tous les costumes sont un peu trop brillans, luisans, coquets: mais le défaut est de peu d’importance et ne nuit point aux qualités de dessin, de couleur et d’effet dramatique que vous remarquez dans ce tableau , le plus important et le plus élevé qui soit sorti du pinceau de M. Fleury.
Lord G, — Le prince de Conti est plein d’expression.
— Sa tête est un peu pesamment exécutée. M. Fleury a mis ici deux petits tableaux ; mais ils sont vendus, milord, et je ne vous les montrerai qu’en passant tout à l’heure. Quant aux beaux dessins, dont l’un représente un seigneur du seizième siècle, jouant avec son nain , vous vous y arrêterez. Ils sont fort re-
marquables j céliii que je vous désigne surtout. Je ne vous conseillerais pas d’acheter ces Pieligieuses de M. Roger ^ quoique vous puissiez trouver belle l’expression de celle qui veille sa sœur morte; mais la morte est de marbre blanc et jette sur le tableau un froid désagréable. C’est pour la meme raison que je ne vous recommanderais point la Virginie de M. Signol, quoiqu’il y ait du mérite^ du soin^ de jolis détails dans ce tableau; mais là aussi tout est marmoré^ tout est poli^ frotté : on dirait un bas-relief de marbre de couleurs, copié , avec la conscience qu’y mettaient jadis M. Revoil ou M. Richard , de Lyon, par, un des peintres de l’école lyonnaise, M. Tierriat, M. Genod ou un autre. La Femme dLschia , qui regarde son enfant endormi et éloigne de sa figure les insectes dont les piqûres pourraient réveiller ou le blesser, vous plaii*a, j’ensuis sûr.. C’est de la bonne, gracieuse et solide peinture, c’est un dessin ferme et élevé. Voyez, milord , ces pieds sortant des sandales, s’ils sont élégans et naturels ! M. Roger a quelque chose de plus capital que ces deux morceaux, un épisode de la Réi>olution de 1793 à Rome,
Voici le tableau dont je vous parle. A gauche les Transtévérins furieux ç, armés de pierres et de torches^ arrivent au quartier des juifs qui se sont déclarés en faveur des Français. A droite^ ces malheureux juifs, assaillis par le peuple et implorant Fassis tance du sénateur Rezonico , je crois , que Pie VI a envoyé sur le lieu de la scène pour apaiser la sédition. Au centre, sur un cheval, le sénateur suivi de quelques-uns de ses collègues.
Lord G. — Diable! ceci est bien de caractère.
— Non pas le groupe de cavaliers, qui manque d’ampleur et que dépare un cheval faiblement dessiné et d’une forme peu noble ;
' mais la masse des Transtévérins, fermes, puissans, dans la demi-teinte où ils s’agitent ; mais surtout les deux premiers plans du groupe des juifs.
Lord. G. — Le beau dessin !
— Et la belle couleur! milord. Voilà comme j’entends la couleur! voilà comme l’entendaient les grands peintres italiens! Ce n’est pas un vain lazzi ; ce n’est pas une palette jetée au hasard sur une toile pour obtenir un ton ori-
ginal, ou pour mieux dire ^ bizarre, comme font tant de nos coloristes ; c’est une puissance de tons soutenus et adhérens à la forme qu’ils dessinent et modèlent dans le sens intime d’une nature forte et riche. Je sais peu de choses que j’aime plus que cette belle femme renversée avec son enfant sur le devant du tableau ; toutà-fait beau cela, milord. La femme aux mains jointes sur le second plan , qui a quelque chose de raphaélique sans qu’on y retrouve cependant une trace esclave d’imitation, et la jeune fille qui a peur et se cache sur son père , sont également bien. Le juif à la longue barbe me paraît sec, long et disgracieux.
Lord G. — De tout ce que vous m’avez montré jusqu’à présent, le tableau de Roger est la chose que je préfère. J’aime même mieux cela que le Titien de M. Hesse.
— C’est l’œuvre d’un homme sûr de lui , qui a déjà produit beaucoup et que l’expérience éclaire. M. Hesse commence.
Lord G. — Ce Roger est-il vendu?
— Je ne l’ai pas entendu dire encore.
Lord G, — J’irai ce soir faire visite au peintre.
— Aimez - vous cette scène familière de M. Henri Scheffer? La lecture de la Bible,
Lord G. — Mais oui ; c’est une fort jolie chose. La jeune femme qui tient son enfant est charmante : le reste est très-bien. N’y a-t-il pas pourtant un peu de rondeur dans tout ce dessin ?
— Pas trop /milord. Il n’y a rien dans ce tableau qui frappe comme la Charlotte Cordajy que vous vous rappelez sans doute ; mais l’ensemble me paraît préférable à celui de l’ouvrage qui réussit tant en 1 851 . Je trouve que M. Henri Scheffer fait des progrès. Je lui sais un gré infini de savoir être lui. Son frère avait tant de succès qu’il aurait pu être entraîné à faire dans sa manière: il s’est garanti de ce danger^ et il a eu cent fois raison. M. Ary Scheffer cherche maintenant à se rapprocher de Ingres ; ce que vous remarquerez en voyant la Marguerite à V église : i] perdra de son originalité et ce sera dommage. Il est beau de chercher le mieux ; mais il ne faut pas le trouver dans l’imitation d’un maître. La nature seule est assez parfaite pour être imitée ; c’est elle qu’on doit interroger \ c’est à sa suite qu’il faut
se mettre pour être élevé et original ; elle ne trompe pas^ parce qu’elle est sans manière; elle a toujours bien conseillé ceux qui ont voulu rester fidèles à ses directions. — Voilà des paysages à choisir; de toutes les couleurs^ de toutes les grandeurs ^ de tous les styles^ de tous les caractères; classiques^ romantiques^ imités du hollandais ou du vieil italien ; jaunes^ rouges^ verts ^ bleus, gris, noirs; tranquilles, tapageurs, frais, léchés, composés, portraits d’après nature : choisissez, il y en a pour tous les goûts. Vous avez vu déjà M. Watelet , très-brillant , un peu trop brillant ; voici M. Victor Bertin, le chef de l’école du paysage de style. Vous le trouverez aussi pur de forme, dans cette forêt oîi galope Angélique sur un cheval de bois, qu’il l’a toujours été; aussi soigneux dans les détails de plantes et de terrains des premiers plans , aussi simple dans sa composition, mais moins froid de beaucoup qu’à ^ordinaire.
Lord G. — Et par conséquent bien préférable.
— Maintenant, M. Regnier. Il y a toujours un sentiment de tristesse dans les compositions
de cet artiste. Le tombeau y joue un des principaux rôles , et vous pourriez prendre ce paysagiste pour un élève de Grey ou de Young, votre mélancolique auteur des Nuits ; pour un homme qui a toujours le cœur gonflé d’amertume et les yeux bouffis de larmes. Non^, milord^ c’est un gai compagnon^ non pas un de ces viveurs pourtant qui passent la vie au milieu des chaudes jouissances de l’épicuréisme : il rit;, cause et plaisante comme tout le monde ; il n’est pas plus lugubre que nos plus sombres romantiques^ les particuliers les plus frais, Jes plus calmes, les mieux portans , les mieux buvans qui soient dans notre société parisienne. La mélancolie est une couleur poétique pour M. Regnier, comme la neige un effet constant pour M. Mallebr anche qui, soit dit en passant, est encore ce que vous l’avez connu, un chercheur de vérité qu’il rencontre quelquefois assez heureusement. Old-mortality de M. Regnier est un fort bon paysage , varié de touché et de ton, le meilleur de cet artiste, je crois; vous y remarquerez surtout les plans éloignés , ^ui sont d’un e^ffet très-agréable.
Lord G. — Je reconnais ici Jolivard, un de
VOS paysagistes que j’affectionne le plus , parce qu’il est un des plus vrais. Il aime à copier la nature, sans y rien ajouter ; il est naïf, et c’est chose si rare que la naïveté !
— Il y a ici deux très-bons ouvrages de M. Jolivard, celui où il y a un torrent et que vous voyez un peu plus loin, et celui devant lequel vous êtes. Dans le paysage au torrent, il y a des plans de terrain et des eaux très-bien imités. La grande vue prise aux environs de Paris est, selon moi, une excellente chose. Ce chemin qui descend, ces lointains, ce ciel, tout est bien. Et puis il y a de l’air, de l’espace. Dans le Soleil couché ^ l’effet est vrai; mais les arbres sont d’un style assez faible, le feuilhs manque un peu de largeur. Toutes les Etudes de M. Jolivard me plaisent comme à vous : cependant il faut reconnaître que loin de se prémunir contre le ton gris-vert et la lourdeur , l’auteur y persiste d’une manière fâcheuse. Le peintre que j’ai cru le moins systématique aurait-il un système? la nature n’en a point. Je ne sais si vous vous rappelez M. Lapito! . •
Lord G. — Très-peu. Cependant ce nom
s’attache dans mes souvenirs à des ouvrages estimables.
— De tout ce que j’ai vu de M. Lapito^ ce que je préfère est cette Vue de la forêt de Fontainebleau au soleil couchant. Les profils des montagnes ardoisées du fond^ et toute la partie à droite que traversent les derniers rayons du soleil^ sont charmans. Un nom nouveau que je vous signale avec plaisir ^ milord : M. Fiers. Il est dans la voie du paysage naturel; il cherche à être vrai^ ce qui est une bien louable volonté par la peinture qui court. Aussi a-t-il trouvé des amateurs pour ses tableaux. Celui-ci appartient àM. Fau ; il représente un Moulin sur la Marne. C’est excellent de simplicité. Cette saulée est un peu uniformément jaune; mais la nature se présente quelquefois ainsi à l’automne. D’ailleurs^ le jaune n’est pas une manie chez M. Fiers; ses autres ouvrages vous le prouveront. Vous n’avez pas oublié M. Guindrand^ de Lyon, quoiqu’il n’ait point paru au dernier salon? Le voilà avec un grand paysage, dont le sujet, emprunté à un des cantons du Dauphiné, est largement traité. Les devans, tout le terrain à
droite et le ciel me semblent fort bien ; 'j’aime moins la maison.
Lord G. — Il y a beaucoup d’aspect dans ce paysage^ et une pratique habile dans ceci aussi.
— Oh ! ceci est d’une main. prodigieusement exercée. Je n’ai rien à dire contre les fonds et les seconds plans de ce paysage de M. Giroux^ représentant une partiedécouverte des catacombes de Rome. Il y a de la grandeur dans les lignes et du soleil sur la plaine. Les devans^ oii la lumière repose sur de larges feuilles ^ me semblent un peu trop traités en décoration.
Lord G, — N’y a-t-il pas un peu de jaune dans cette lumière?
— Sans doute ; mais enfin il y a vraiment de la lumière. Le Chemin de la Fôntaine-au-Roi a Franconville , ouvrage moins capital est toutà-fait nature ; il monte bien ^ et tourne bien làhaut ; les accidens de terrain sont fort scrupuleusement reproduits. Ce morceau est très-bon : on ne peut lui reprocher qu’un peu de lourdeur de touche^ défaut que M. Giroux partage avec tout ce qui procède dans le paysage de l’école de Michalon. Encore un nouveau paysagiste : M. André ^ dont les études ont un accent
nu LOUVRE.
de vérité qui cliarme ; vérité un peu grise cependant^ et qui rappelle M. Jolivard. Son Entrée de Forêt dans la Côte-d’Or doit vous satisfaire.
Lord Q, — Oui;, mais il me semble qu’il y a^ sur la nature bien exprimée^ quelque chose qui ressemble à une couche de Ruisdael ^ et peutêtre aussi de Van der Neer.
— Un peintre qui a fait des portraits ^ dont un surtout^ celui d’un vieillard ^ est remarquable;, est auteur de ce paysage ^ représentant une vue de Dinan sur la Rance. Le soleil se couche derrière la montagne ^ et éclaire le haut des édifices et des arbres. Cet effet est très- bien rendu. Le chemin qui va du cadre au fond à droite n’est pas très-agréable de lignes ; mais il est vrai de ton ^ et on ne songe guère à redire à une chose qui est vraie à ce point. M. F aure a fait aussi cette jolie vue des environs de Paris ^ où vous voyez un paysan à la tête d’un champ de blé. Le ciel est d’un joli ton ; il y a du soleil sur le blé. Vous admirez probablement les Etudes de M. Léon Fleury^ qui a fait aussi des figures^ et entre autres cette femme d’Ischia ^ sur le bord de la mer.
Lord G. — C’est un peu loin de Roger !
— Oui^ milord^ mais c’est mieux que pas mal. Vous avez acheté^ je crois ^ en ^827^ un tableau de M. Coignet; voilà de ce paysagiste des Études de chênes ^ dont les devans surtout sont fort bien ; il y a beaucoup d’exécution dans cet ouvrage. Une chose de M. Coignet que j’aime fort;, c’est la vue de X Intérieur de la forêt de Fontainebleau , où il y a des faisans : elle est d’un ton très-agréable. Je ne sais quelle est votre opinion sur M. Aligny; il a partagé vivement les amateurs au salon dernier. Les uns louèrent cette manière large ^ simple et sans détails de faire le paysage ; les autres soutinrent que l’imitation de la nature par abstraction convient moins au paysage encore qu’au genre historique ; qu’il faut des détails et de la variété dans la touche ^ parce que la nature est détaillée , et que chaque objet a son accent et sa forme particuliers. M. Aligny est resté dans sa route qui a de la grandeur^ mais qui a le défaut de tout alourdir^ en confondant tout dans une facture unique , large et grise. Les carrières de grès du mont Saint-Péré^ à Fontainebleau;, ont été traduites par l’artiste dans un beau style italique^ qui, il faut le dire, est presque un contre-sens^ car la
Ibrêt de F ontainebleau a des magnificences à elle propres mais fort peu analogues à celles de Tltalie. Toutefois ^ on n’a pas le courage de faire ce reproche à M. Aligny^ parce qu’il étonne et plaît. Ses seconds plans sont superbes ; le premier n’a pas autant de mérite.
* Lord G. — Cela ressemble prodigieusement au paysage que M. Ed. Ber tin exposa en ^83^^ si j’ai bonne mémoire.
— Vous vous souvenez bien^ milord : c’est le même site et le même système d’imitation de la nature.
Lord G. — Il me semble qu’il y avait un troisième paysagiste dans les mêmes idées que MM. Bertin et Aligny.
— M. Corot. Voilà encore du Fontainebleau par cet artiste. Les devaiis^ grandement écrits^ sont d’un peintre de style 3 les eaux sont belles et transparentes ; le chemin que va prendre la charrette qui sort de l’eau est parfait de contour, de perspective et de profondeur j les arbres ressemblent plus à la nature que ceux de M. Aligny. Voilà les ' qualités ; voici les défauts : M. Corot est gris comme M. Aligny, mais moins puissant et moins lumineux 5 il est lourd dans les fonds.
lefeilillis des arbres et tous les détails de plantes ; son ciel manque d’air; ce n’est pas un espace c’est un corps opaque. Clîez M. Âligny;, au contraire, le ciel est parfaitement vrai de ton, d’aspect, et même de légèreté. M. Corot est un artiste fort distingué ; il est de l’école remarquable , mais un peu maniérée,' qui veut faire pour le paysage ce que M. Ingres tente dans l’histoire. Le public le comprend peu ; mais vous, milord , vous devez l’entendre.
Lord G. — Je l’admire; mais je lui préfère ceux qui cherchent à rendre le paysage naïvement, avec ses détails, ses accidens. M. Corot est plus grand artiste que la plupart de ceux que je veux dire; il est plus éloquent, sa phrase peinte est plus magnifique; j’aime mieux les plus simples.
— Fermez un œil, milord, et faites-vous une lorgnette avec votre main pour voir ce paysage de M. Rousseau.
Lord G. — Oh! c’est l’illusion de la nature. • r
— Passez vite , et n’en cherchez pas davantage; je vous ai donné ce que vous vouliez avoir. Avec plus d’attention, vous verriez
uoiiiine les devaris sont heurtés ; vous reconnaîtriez dans toute cette représentation d’une localité des Côtes de Granville y un ton puissant et fort^ mais qui tombe dans la convention y une facture large ^ mais qui cherche les maîtres anciens et un peu votre Constable ; de la vérité d’un certain accent dans les fonds ^ dans cette mare ^ dans la partie gauche du tableau^ mais peu de charrme. M. Rousseau se dégagera sans doute d’une partie de cette manière où il emprisonne son talent et il sera un de nos premiers paysagistes ; il est plein de sentiment et de chaleur ; il n’a pas encore assez d’étude. Je trouve M. Cabat; — encore un début! milord^ — bien plus près de la vérité que M. Rousseau. Malheureusement il n’a rien à vous vendre cette année. Son Cabaret a Monsourisy devant lequel vous êtes ^ est à madame Hulin. Mon ami^ M. Etienne Arago ^ jeune amateur de peinture qui se compose une charmante collection ^ est l’heureux possesseur de la V ne des bords de la Bouzanne y département de l’Indre; et M. Susse ^ le marchand de la place de la Bourse^ a acheté le Moulin de Dompierre y qu’il a probablement revendu
depuis que la lumière du salon a fait briller les délicieuses peintures de M. Cabat. Je ne vous donne pas M. Cabat comme s’appartenant tout entier^ mais comme étant charmant à voir. Il y a chez lui un peu du souvenir de Constable, devenu fin d’ailleurs sous le pinceau français 5 il y a de l’imitation de Descamps pour la recherche de l’harmonie vigoureuse ; il y a du hollandais Ostade pour la touche précieuse et ferme. Voyez la jolie lumière^ la transparence heureuse sous ce berceau ^ les bons terrains ^ les figures bien indiquées dans ce cabaret ! Ceci est un morceau complet ^ qui ne déparerait aucune vente des maîtres anciens. Si c’était original^ nous serions trop heureux; nous aurions un paysagiste à désoler la vieille Hollande ! Cette prairie vaste et semée d’herbes si bien comptées^ cette 'eau ou se jouent des canards^ cette porte de bois et ces arbres qui couronnent le fond ^ dans le tableau que je vous ai dit appartenir à M.Arago, tout cela ne vous semble-t-il pas excellent?
Lord G. — Cela m’amuse beaucoup et je passerais là^ devant^ une heure^ très-volontiers. Voyez-vous^ mon cher^ manière pour ma-
nièrC;, j’aime mieux celle-ci que celle de MM. Aligny et Corot.
— Le Moulin de Lfompierre n’est peut-être pas aussi complètement bien que les deux autres ouvrages de M. Cabat. Ne le trouvez-vous pas comme moi?
Lord — Une chose me frappe. Dans aucun de ses tableaux je n’ai vu le soleil du matin, ni celui du midij c’est du crépuscule. Est-ce qu’il est youé aux effets de la. nuit tombante?
Jusqu’alors il n’en est pas sorti. M. Delaberge préfère le petit jour du matin. Vous l’avez vu, l’année dernière, faire partir une diligence à ces froides clartés de la nuit , que suit bientôt l’aurore ; le voilà qui remet à cheval le docteur du village, venu à trois heures du matin visiter un malade. Ici, comme ' dans l’autre tableau, dont vous avez gardé probablement le souvenir , parce qu’il obtint un immense succès à la fin du salon ; ici , dis-je , le même ensemble , qui paraît procéder du miroir noir ; mais la même perfection de tous les détails , la même imitation scrupuleuse ,
minutieuse de chaque objet : tuiles ^ bois ^ feuilles d’arbres^ terre ^ brins d’herbes ou coquilles d’huîtres. Le ton- de cet ouvrage^ dont le sujet est emprunté aux maisons rustiques de la Basse -Normandie^ est frappant de vérité. Le ciel bleu^ fouetté de quelques traînées rouges qui annoncent la présence future du soleil ^ est ce que j’ai vu de plus limpide en ciels. Les arbres un peu mesquinement touchés ^ quant aux masses , présentent cependant des parties de feuillage très-estimables ; les buissons de droite, les ornières, sont on ne peut mieux faits. M. Delaberge est plus dégagé de réminiscence des maîtres que MM. Rousseau et Cabat ; sa manière de voir la nature quelquefois un peu petite , est cependant préférable de beaucoup à celle de la plupart de nos paysagistes ; c’est un artiste qui sait allier des choses difficiles à réunir: le vrai et le réel. Le réel est chez lui dans chaque partie, le vrai dans le tout. Il est fâcheux qu’il ne soit pas plus adroit qu’il n’est pour le dessin des figures ; elles sont communes et laides .
Lord G. — C’est à M. Delaberge et à M. Cabat qu’il faut renvoyer ces peintres , à qui
VOUS reprochiez tantôt l’affectation de la largeur.
— Ah! oui^ MM. Garneray et Thierry.
Certes^ ils pourraient apprendre de l’auteur de ce ravissant paysage comme on est coloriste sans jeter la couleur à pleinçs pelles sur uiï toit^ comment on est vrai d’aspect en respectant la forme de chaque objets sa couleur particulière et sa valeur relative. Tenez ^ milord^ voici un petit Intérieur une maison au mont Saint-Michel ^ par M. Delaberge. Il y a de jolies choses ; mais l’absence de lumière s’y fait trop sentir. Cela veut ressembler un peu à Rembrandt ^ mais n’y ressemble guère pour la transparence et la vivacité de l’effet.
Lord G. — Vous ne m’avez encore rien montré de M. Huet. î
— Nous y arrivons^ milord. Voyez cette Vue générale de Rouen j c’est du peintre dont vous désiriez de voir les ouvrages.
Lord G. — Cela est grande bien développé^ le ciel se meut^ le terrain est largement découpé ^ le ton général a de la finesse ^ les monumens ont de la fermeté et annoncent la grande ville. C’est très-bien^ plus vrai beau-
coup plus naturel que ce que je connaissais de cet artiste.
— C’est plein de bonnes qualités. La raison est venue en aide à Fécole coloriste qui se dévergondait si fort les années précédentes ; on a compris que c’était trop peu d’harmoniser systématiquement des tons prestigieux et d’en revêtir des formes fantastiques j on étudie sérieusement^ on cherche le dessin, et vous voyez que cet effort profite au paysage. MM. Bertîn, Aligny et Corot ont été pour leur genre ce qu’a été M. Ingres pour la grande peinture, ils ont fait rougir la révolution pittoresque de ses écarts , et lui ont appris qu’on n’était rien avec des effets sans la forme. M. Huet a ouvert les yeux, et je le trouve dix fois mÆlleur que lorsqu’on lui criait de tous cotés qu’il était admirable et sublime. Je ne sais quand M. Jadin se laissera persuader; j’attends. Sa Route de Rambouillet est, au dire de ses amis, une fort belle chose : j’avoue qu’il y a de la grandeur , un effet de nuit bien senti ; mais je ne comprends pas cette exécution brutale : c’est probablement ma faute. ,
Lord G. — Je ne suis pas organisé non plus
pour comprendre cela^ qui me semble plein d’affectation. De qui est ce Taureau P
— De M. Brascassat^ et c’est une belle étude. Le paysage dans lequel est cet animal est trèsbien traité. H y a ici plusieurs ouvrages de ce paysagiste distingué; tous sont remarquables par de bonnes qualités d’étude. Celui que voilà J où vous voyez un bouvier avec sa charrette^ est une fort bonne chose. J’ai aperçu une petite vue d’Italie charmante ^ sans fracas , naturelle. Ici est un Château dans la Lozère^ auquel je ne reproche que sa fatuité qui se mire beaucoup trop dans l’eau coulant à ses pieds. M. Van-Os ne ressemble guère à M. Brascassat qui est maître d’un pinceau large; il pignoche.
— Entendez-vous ^ milord ^ ce que ce mauvais mot veut dire?
Lord G. — Oui^ il fait petitement, maladroitement, mesquinement le feuillis.
— C’est cela. Mais les devans de ses tableaux sont bien faits. Il y a du charme, de la naïveté, un aspect vrai dans cette vue intérieure de la forêt de Compiègne, où le soleil s’ébat en rayons si jaunes sur la chevelure milliaire des
arbres. Voilà des fleurs et du gibier par M. Van- Os ; vous devez les trouver bien .
Lord G, — Très-bien. Je vois le nom de M. Dagnan sur deux cadres qui renferment de jolies vues de Paris ^ prises sur vos quais animés du côté de la Grève.
— J’aime mieux cela que ses forets , et surtout que cette marine du côté de Marseille ^ où la mer est si peu semblable aux eaux bleues de la grasse Méditerranée. M. Dagnan travaille avec conscience, et il monte. Voilà d’un peintre d’histoire, M. Perrin, de petits paysages d’une rare finesse de touche. Ils représentent l’Italie, ce que vous reconnaissez aux lignes et aux monumens, mais ce que vous ne devineriez pas au ton gris et froid du soleil. Le soleil est une qualité précieuse en peinture. Madame de Laferrière le possède assez bien , comme vous pouvez le voir dans cette f^iie de Vile de Puteaux , qui vaut bien mieux que la Seine de N euilfy , où l’artiste a représenté le Yacht de la Reine. Madame la marquise dé Vins-Peysac est autrement habile que madame de Laferrière. Voyez plutôt ce grand paysage à la Watelet; les fonds en sont jolis, l’eau a
UIJ LOUVRE.
lin mouvement agréable ; «1 y a de la lumière sur les terrains à droite ; Tarbre principal n’est pas d’une forme qui me plaise beaucoup. Deux jolies choses d’une très-jeune personne^ mademoiselle Moudrux : la Suisse et l’Italie assez bien caractérisées ; un talent d’exécution déjà remarquable.
Lord G, — Oh ! voilà qui a bien envie de ressembler à Claude Lorrain.
' — C’est la Lanterne de Gênes ^ par M. Storelli. Cet artiste a eu plus de réputation qu’il n’en a maintenant^ et il en mérite peut-être aujourd’hui plus qu’autrefois. Regardez cette étude. de M. Féréol, la seule chose de lui que j’aie trouvée encore au Louvre. Elle est jolie et simple; elle représente d’un ton vrai^ bien qu’un peu gris peut-être ^ le Moulin des Bois y en Sologne. La touche est vive^ facile. Cela doit vous rappeler un peu le Xavier Leprince.
Lord G. — Voilà un bon Clair de lune.
— C’est d’un jeune homme dont le nom nous arrive pour la première fois^ M. Dussance^ qui promet un paysagiste de plus à l’école. Cette vue du Mont Saint-Michel par M. Dah^ vin est lourde; j’aime mieux une petite Vue de
Normandie où est un bateau échoué ; c’est bien. M. Curty n’est pas très -fort : je ne vous arrêterai pas long-temps devant sa Halle au Poisson y qui vaut mieux cependant qu’un certain Serment de V Odéony dont les amateurs furent très-peu contens en \ 85i . Puisqu’il est en progrès ^ nous pouvons espérer qu’il finira par dessiner convenablement les figures ^ et à bien composer les groupes qu’il met en action. Cette Vue du Pont-Rojal , prise du pont des Arts^ n’est pas mal. Les figures de femmes assises sur le banc sont molles de formes.
Lord G. — Voici une jolie petite marine, là, n® \\\0.
— Elle est d’un homme qui a du mérite , M. Goureau , dont voici un tableau représentant la Moisson. La charrette chargée de blé est fort bien faite. Dans la Vue de la forêt de Gahas y que vous voyez plus loin , il y a du soleil, delà largeur, des tons fins, aux derniers plans surtout. Le ton de ce Paysage au Soleil couchant , n” i ^ 06 , est exagéré ; c’est celui d’un incendie. Je sais bien que quelquefois il y a de cette extrême rougeur dans le ciel certains soirs ardens d’été , mais cette rou-
geur n’est pas sans transparence ; il y a toujours de l’air entre le ciel embrasé et notre œil. Ici^ pas de traces de ces vapeurs prismatiques qui brisent les rayons rouges et les adoucissent.
Lord G. — Est-ce que ces Moutons dans une écurie sont de Brascassat?
— Non, milord ; ils sont de M. Paris. C’est une étude bien faite, mais qui manque de la force que Brascassat y aurait mise sans doute. Je ne veux pas que votre opinion sur M. Paris soit affaiblie par la vue d’ouvrages très-inférieurs à celui-ci ; aussi je ne vous montrerai ni son Loup devenu Berger ^ ni ses Animaux malades de la Peste. M. Paris ferait bien d’apprendre de M. Barye comment on dessine les bêtes fauves. M. Decamps avait fait un Ane , devenu très-célèbre au dernier saîon. M. Fouquet avait fait le même Ane; cette année M. Dessain a voulu faire aussi son âne. Le voilà, sellé et attaché dans une écurie; il n’est pas mal, et il n’a de commun avec celui de M. Decamps que son poil gris, ses longues oreilles et son nom. Passons à travers d’une Grande route y renouvelée de Demarne par
M. Demay^ pour arriver à M. Decamps. Je sais 5 milord^ que vous êtes aussi ardent admirateur de cet artiste que je le suis moimême j ainsi regardez; je n’ai pas besoin de vous détailler des mérites qui vous sautent aux yeux.
Lord G. — Ces Turcs à la Fontaine sont une merveilleuse chose. Quelle force de couleur ! quelle richesse de ton !
— Les mêmes qualités dans ce paysage turc. Mais^ milord^ vous qui avez vu l’Orient mieux que moi ^ qui ne l’ai aperçu qu’à Alger ^ cette teinte sombre est-elle vraie? le soleil est-il jamais abstrait comme Decamps l’a fait ici ?
Lord G. — Je n’ai jamais rien vu qui ressemblât à cela. Mais ce n’est pas d’une vérité absolue que Decamps me paraît avoir été préoccupé dans cet ouvrage; il me semble avoir tout voulu subordonner à ce grande mur blanc qui se reflète dans l’eau. Le reste est un cadre découpé en maisons à coupoles ^ comme tous les cadres de ces tableaux sont découpés en rinceaux gothiques.
— Dans la Chasse au héron ^ qui est d’ailleurs une perle ^ je regrette que les premiers
Dû LOUVRE.
plans soient privés de lumière. Venez voir le meilleur Decamps de cette année : c’est un singe qui peint. Goûtez cet excellent morceau ^ si riche de ton, si bien de forme, si fin d’expression. On dit que c’est une caricature faite contre un artiste qui a inventé le Decamps tout de suite, après que Decamps lui-même l’avait popularisé. Quoi qu’il en soit^ c’est une admirable chose. Decamps est un peintre bien complet, bien original, qui a un avenir sûr dans les collections des plus riches. Je vous recommande, quand vous irez voir les dessins, un Concert donné par des singes ; c’est une composition pleine d’esprit et d’une forte exécution. "L^Charivari ^ où d’autres singes cassent tout ce qu’ils trouvent, est une espèce d’orgie populacière qui me semble bien inférieure au Concert. Tel qu’il est pourtant, M . F ouquet en ferait bien ses choux gras , comme nous disons dans notre langage familier de France. M. Fouquet..^
Lord G. — Je le connais ; c’est un faiseur de pastiches decampesques ; je ne veux rien de lui. J’ai un Decamps, où mettrais-je un Fouquet?
— Ses Singes savans , et son Savoyard qui fait danser des marionnettes, seraient d’assez
bonnes choses si Decamps n’existait pas. Il faut tuer ceux qu’on vole^ a-t-on dit avec raison^ ou l’on est tué par eux. M. Fouquetse débat sous M. Decamps^ qui le larde à plaisir à petits coups de pinceaux ^ dont chacun fait une large plaie à la réputation du pauvre imitateur. M. Jeanron est aussi un imitateur de Decamps; mais il a quelque indépendance ^ et puis il est autre que M. Fouquet ! J’ai entendu des enthousiastes placer M. Jeanron au premier rang des artistes français : affaire de goût, sur laquelle il ne faut pas disputer. Je reconnais à ce peintre du talent, une force réelle dans l’art d’exprimer, un sentiment énergique , et la faculté du coloriste ; mais je le vois engagé dans un système qui donne un masque à la nature , qui l’exagère et la fait grimacer. M. Jeanron voit en noir après Decamps ; il n’a pas inventé son harmonie terrible et sauvage, il l’a empruntée à Decamps, qui a l’avantage d’être transparent, même dans les vigueurs les plus grandes. Il outre un principe que je crois bon, la fermeté et la solidité du ton, et il arrive à faire des figures dont la moins noire est d’un bistre très-coloré. Voyez cette Scène de Paris; il y a de l’expression, une ex-
ÜÜ LOUVRE.
pression triste. Un malheureux sans pain est couché sur la dalle; du quai des Tuileries ; ses enfans l’entourent et attendent comme lui un secours de la pitié publique. Des promeneurs passent à pied ^ à cheval , en voiture ^ et rien ne tombe aux mains du pauvre. Cette élégie est poignante.
Lord G. — Je voudrais les fonds moins lourds et les devans un peu moins durs. La Halte de contrebandiers me paraît plus riche de qualités que la Scène de Paris ; il y a bien encore de la convention , un peu de lourdeur de ton^ des types d’hommes d’une laideur recherchée ; mais il y a de la force et de la lumière^ une large harmonie^ des choses assez finement touchées. Je crois que, peintre de mouvement, M. Jeanron pourrait sans manquer aux conditions de sa pensée, élever son dessin : son talent serait bien plus complet alors. Za petite Piémontaise y à genoux d’un air affligé , est une figure joliment entendue ; mais il y a de la dureté contraire à la grâce de la pose et au mérite de la couleur. Voilà un grand portrait d’homme qui semble peu digne de M. Jeanron. M. Lessore est à M. Jean-
ron comme M. Fouquet est à M. Decamps; c’est un coloriste^ un dramatiste à la suite, exagérant, comme il arrive d’ordinaire, les défauts de son modèle, et lui restant bien inférieur quant aux qualités. Voyez j ce Bénédicité est une chose commune ; c’est la représentation très- vulgaire d’une nature triviale. Mauvais choix de forme , faible exécution. M. Moucliy imite aussi ; il imite M. Jeanron dans ses Chantres noirs et rouges qui crient au lutrin y Delacroix dans ses Tigres attaquant un Cheval; Géricault dans sa Mort de Saint- Pacôme; tous les trois dans cette Mère regardant son Enfant endormi. De tout cela, milord , il n’y a rien qui vous convienne : ce qui vous irait le mieux serait cette femme, au visage taché de gros rouge et à la robe verte : il y a de l’esprit dans cette peinture ; mais sous cette apparence qui attire, que trouvez-vous? un dessin très- faible et une couleur factice. Regardez ces mains , c’est un (foul)le système de salsifis pointus qui n’a rien que de trèspeu agréable. Dans le Saint -Pacôme, je ne blâme point l’uniformité cadavéreuse du ton des têtes , mais celle des types j toutes les têtes
se ressemblent. Les Chantres sont la meilleure chose de M. Moucliy^ mais c’est le blanc sur noir^ qui est le fond de l’école de Decamps^ poussé à l’extrême. M. Bertier est un imitateur de M. Jeanron ; il vaut peut-être mieux dans ses Musiciens amhulam que M. Lessore.
M. Badin est à peu près de la même force dans ses Pauvres enjans. Ces messieurs se dégage^ ront sans doute de la routinière imitation qui les appauvrit 5 ils chercheront à être eux ; ils ne courront plus pour réussir après ce qui a réussi^ et leur talent bien appliqué sera peut^ être compté dans l’école.
Lord G, — La jolie vue de Venise! Les eaux du canal sont bien rendues ; le mouvement des gondoles est parfait. Cela est largement peint ^ lumineux, vrai. Ce n’est peutêtre pas aussi beau que la Venise de Bonnington ; mais
^ Mais cela vaut mieux que celle de M. Turpin de Crissé. M. de Crissé est fin pourtant, élégant, bien dessiné, distingué; il n’est pas si complet que M. Justin Ouvrié. M. Guiaud qui a fait aussi sa Venise, car tout le monde fait Venise — et la forêt de Fontainebleau, — est
inférieur aux deux^autres canalestistes. M. Justin Ouyrié débute avec succès dans la carrière du paysage ; vous verrez ici plusieurs ouvrages qui attestent ses heureuses dispositions et son talent déjà acquis. M. Léopold Leprince et son frère M. G.^Leprince continuent la tradition de feu Xavier Leprince^ le chef et le plus habile de cette femille de paysagistes : ils ont ici de fort gentils petits tableaux que vous reconnaîtrez à la touche.
Lord G. — Encore une marine qui nous avait échappé, elle est grande pourtant et passablement tapageuse.
— Elle n’est pas bonne. Ce drame d’un Naufrage nocturne ^ où il faut rendre avec énergie et précision la rage du vent , la fureur de la mer , la clarté de la lune , la lueur des flambeaux des habitans de la côte accourus pour porter secours aux naufragés, était trop fort pour M. Ulrich. A lui la mer calme et les petits incidens de la navigation ; la haute poésie des grands malheurs à Gudin ou à Isabey. Si vous n’étes pas content de la couleur, du mouvement et de l’effet de cette marine qui n’est pas sans mérite pourtant, vous le
serez ^ je pense ^ de ce paysage^ dont le site a été emprunté par Fartiste à votre pays. Il y a beaucoup de vérité dans cette peinture^ quoique la teinte générale des troncs d’arbres soit un peu grise. L’arbre coupé par le pied ^ et couché sur le premier plan , est un très-bon détail. La section faite par la hache est surtout très-joliment rendue. M. Ulrich me rappelle M. Mozin; ils ont presque toujours marché parallèlement dans l’estime des amateurs. Cette année ^ comme peintre de marine^ M. Mozin est bien supérieur à M. Ulrich^ témoin ce tableau représentant le naufrage du chasse-marée le François- Auguste . Le mouvement du navire qui commence à couler bas^ et celui du bateau-pilote qui va recueillir les matelots en perdition, sont très-bien rendus; la mer est co^mposée avec une intelligence qui prouve l’observation de la nature. Je n’aime pas que le ciel se confonde ainsi avec les lames ; il y a de l’exagération dans cet effet. Si les choses en étaient là , le bateau-pilote périrait comme le chasse-marée. Cette marine de M. Mozin est une des meilleures du salon. L’éloge serait
assez mince si je ne me hâtais d’ajouter que je la trouve réellement bien.
Lord G. — Elle est bien en effets et je l’achèterais volontiers. Mais c’est probablement un tableau historique feiit pour la ville où est né le pilote Nicolas Devismer ^ dont je lis le nom sur le livret. Où sont ces Fues Amers et de Bruxelles ^ que je vois portées ici sous les numéros ^776 et ^777?
— Je vais vous les montrer. Venez de ce côté de la galerie; les voici.
Lord G. — D’un joli ton^ plus simple qu’Isabey, moins affecté^ mais un peu lavé. Je trouve que le défaut capital de ces deux ouvrages^ c’est d’être trop grands pour l’intérêt du sujet. Plus petits et d’une exécution plus serrée ils me plairaient bien davantage.
— Voici J milord^ quelque chose qui ressemble un peu à ces vues de M. Mozin : c’est un paysage d’un amateur de Metz^ M. Menessier. Voyez ces maisons^ ce petit pont^ cette fenêtre ombragée par des fleurs : tout cela est d’un ton blond qui charme. On voit que l’auteur s’est inspiré de M. Isabey; mais il n’a pas
poussé ri mitât ion bien loin ; il est resté dans une gamme claire qui le rapproche plus de M. Mozin que de l’autre artiste. Cette vue de X Entrée dun Parc est très-jolie aussi. Vous verrez là-bas de bons dessins à la sépia de M. Menessier. Aimez-vous cette petite marine de M. F, Perrot? Elle représente le petit port du Conquête en-dehors de la rade de Brest. La mer est assez bien ; le soleil aussi. M. Perrot est un imitateur de Gudin ^ qui s’efforce peutêtre trop de ressembler au maître. Voilà de la peinture d’un homme de lettres ^ qui s’est acquis depuis quelques années une réputation^ bien méritée selon moi ^ comme auteur de romans maritimes^ M. Eugène Sue^ mon ami^ écrivain plein de talent ^ coloriste habile ^ conteur spirituel^ facile et remarquable par sa vivacité.
Lord G. — D’après l’éloge que vous en faites, je vois qu’il occupe dans les lettres un rang plus distingué que dans la peinture.
— Il peint sans prétention , mais pas mal , comme vous voyez dans cette petite ]Eue de Croisic; il pratique en amateur, et il a l’immense avantage sur les peintres qui ne sont pas écri-
vains ^ et sur les écrivains qui ne sont pas peintres le pinceau à la main^ de pouvoir fixer complètement sa pensée ; ce que la plume lui refuse, le pinceau le lui donne. Il est bien heureux ! Le succès a éveillé autour de M. Sue une malveillance incroyable ; des gens qui n’ont jamais rien fait se sont crus en droit de juger cet artiste, qu’une critique plus sérieuse a pu avertir de quelques défauts, mais en qui elle a reconnu un mérite réel. M. Sue est un homme très-bien dans le monde ; il est fashionable , il a des chevaux, un joli équipage, du velours de la tête aux pieds , et c’est là ce qu’on poursuit dans ses ouvrages. Moi, milord, je vais à pied, et je ne suis point jaloux de l’heureuse fortune de M . Sue ; je porte envie à son talent, à ses succès, mais je les constate avec un plaisir infini.
Lord G. — Ses tableaux ne lui feront peutêtre pas d’envieux autant que ses livres , quoiqu’ils soient fort gentils, comme vous dites, vous autres Français,. dans votre langue si féconde en diminutifs agréables et polis.
. — On trouvera encore moyen de se moquer de ce doux et innocent emploi des loisirs de l’homme du monde et de l’écrivain. Près l’un de
Tautre , voilà deux peintres à peu près de même force ^ deux artistes fort bien placés au premier rang des peintres de genre du second ordre;, MM. Vigneron et Auguste Desmoulins. M. Vigneron a d^heureuses idées c’est le peintre des petites moralités ; il ne ressort jamais rien de bien puissant de ses pensées naïvement ou spirituellement exprimées ; mais enfin ses sujets ne sont jamais vides. Il avait représenté le Convoi du Pauvre ^ élégie populaire^ dont la peinture était le dernier mérite j le voilà qui arrive avec son Orpheline ^ oii il nous montre l’enfance insouciante ou plutôt ignorante des maux qui suivent pour elle la perte des parens. Cette petite fille joue avec son chat, sur le lit à peine refroidi de sa mère qu’on emporte en terre. Dans les Héritiers y nous voyons l’avidité des jeunes parens qui font l’inventaire de la demeure de leur oncle jUiorfe tout à l’heure, comptent les piles d’or et d’argent , regardent dans les armoires, volent la succession, et dépouillent déjà le défunt qui n’est pas encore enseveli. Cette scène est un peu vulgaire de conception ; l’idée en est dans tous les vaudevilles ; mais elle est
ingénieusement présentée. Le drame est double : ici^ triste ^ pathétique ; là^ jovial^ presque indécent, paré comme pour le bal. D’où revient cette jeune femme du troisième tableau de M. Vigneron? Elle rentre, le bougeoir à la main, sur la pointe du pied, dans la crainte d’éveiller l’enfant qu’elle a laissé aux soins de sa nourrice ; elle écoute pour épier le soufQe de la petite créature; elle entend des ronfleméns , ce sont ceux de la paysanne qui dort ; ceux de l’enfant, elle ne les entendra plus: ib est mort ! Ce fatal événement va lui être révélé tout à l’heure , quand elle aura faif le tour du lit, quand elle aura vu la nourrice, les seins gonflés et nus, paisiblement endormie, un bras étendu sur l’oreiller qui a étouffé son pauvre nourrisson. Deux petits pieds déjà froids et livides seront le premier témoignage qui déposera dé son malheur. Que de pleurs vont couler! Avis aux Mères ^ crie M. Vigne-^ ron , avis aux * mères qui n’ont pas le courage de nourrir , et qui , pour se livrer aux plaisirs du monde, jouent la vie de leurs enfans. La mort est le fond des trois ouvrages de M. Vigneron; elle est en perspective dans celui de
M. De-smoulins. La pauvre Jeune malade qui a une étable pour logement est poitrinaire! L’exécution de M. Desmoulins est plus forte que celle de M. Vigneron ; celle-ci est satisfaisante sous bien des rapports. Un coup d’œil en passant à cet assez joli petit portrait de M. Chasselat^ par son fils^ jeune homme qui ne débute pas mal.
Lord G. — Voilà le troisième ou quatrième tableau de ce ton ^ de cet aspect ^ et à peu près de ce sujets que j’aperçois depuis ce matin. Qu’est-ce ^ s’il vous plaît ^ que cela?
— Ce sont des Sujets arabes par M. Lehoux. Il fait chaud dans ces paysages! Les* mouvemens de terrain sont fort bien indiqués dans celui qui représente une Emigration dans la Thébaïde ; les figures ne sont pas irréprochables ; mais je les trouve bien. M. Lehoux est plus habile qu’il n’était en \ 851 , il me semble que sa couleur est plus harmonieuse et sa touche plus fine et plus ferme. J’aime son talent moins simple peut - être que celui de M. Biard^ dont voici un Semoun et une Prédication (Lun Santon, qui doivent avoir vos suffrages ; parce que ce sont des ou-
vrages très - estimables. Je passe rapidement d’un tableau à un autre ^ d’un peintre à un autre; nous avons peu de temps. D’ailleurs, vous reverrez tout à votre aise, je ne suis qu’un indicateur pour vous. Voici une Halte de Gitanos par M. JoUivet. Le dessin du torse de la femme qui se peigne est répréhensible ; mais, à cela près, cette figure est aussi bien que les autres, où vous remarquerez une forme assez bonne et une couleur solide. Toutes les qualités de M. JoUivet sont à leur aise dans son Intérieur de Forges, Les figures des forgerons qui battent le fer me paraissent trèsbien : l’effet général est observé et rendu avec fidélité. C’est une bonne chose que cet ouvrage. Je ne vous arrêterai pas aux autres tableaux de M. JoUivet que vous ferez bien d’examiner pourtant, car ils méritent qu’on les analyse de près. Je ne reproche qu’un peu de lourdeur à cet artiste. Milord, trois jolies têtes dans ce tableau, où M. Bourdet a représenté X Assassinat d’Henri III. Elles sont dans le fond, derrière le trône ou à côté. Celle qui est en profil à droite , celle dont une main tient son menton , enfin celle qui est à
gauche de cette dernière. Les petits pages sur le devant font de la mauvaise tragédie classique. Henri III et Jacques Clément sont faibles; mais Tartiste qui a fait ces trois têtes y bonnes d’expression^ de forme et de ton n’est pas sans talent. Vous voyez que je regarde avec attention et que je ne néglige rien.
Lord G. — Oh ! vous êtes un cicérone consciencieux^ et je vous en remercie.
— Encore un paysagiste^ M. Brune. Les montagnes, les eaux et le ciel, c’est-à-dire, la presque totalité de sa F' ue de Suisse^ sont fort bien à mon avis. C’est plus grand et plus fort que M. Jugelet, dont voici une Procession bretonne , qui a le mérite d’une réalité assez simplement rendue. Si les figures étaient plus adroitement faites , ce tableau gagnerait beaucoup en originalité ; on remarquerait alors ces paysans, coiffés de bonnets de coton enrubané^ et recouverts de chemises blanches, toilette étrange qu’ils font pour porter les reliques les jours de pardon. Le Pardon^ milord, c’est la fête du village en Bretagne : on fait ce jour-là la procession, et tous les fidèles passent sous les châsses aux Vehques, en recevant d’un
maître des cérémonies^ en chemise et en bonnet de coton ^ un coup de baguette sur les, épaules. Cette fête^ représentée par un artiste, comme Grenier ^ DuvaUe-Camus ^ Beaume ou Bellangé, serait une chose charmante : il faut être naïf et assez fin dessinateur. Les petites marines de M. Jugelet sont jolies^ pas encore bien fortes^ mais agréables. Son Port du Conquet est un peu gris , ruais assez joli de ton. Je ne vous fais stationner une minute devant les deux tableaux de M. Kuvassec ^ que pour vous faire voir les ciels étrangers^ et étrangement rendus, de Valparaiso et des Cordilières. Cette vérité, si c’en est une , n’a rien qui plaise; elle étonne, et voilà tout. L’exécution de M. Kuvassec n’est pas mauvaise : je n’ai rien de mieux à en dire. Arrêtez-vous ici, milord, et voyez Marie Stuart cédant à la violence qu’a exercée sur elle le comte Murray pour lui faire signer son abdication. Elle montre son bras meurtri par le gantelet du déloyal agent d’Elisabeth. La tête de la reine déchue est d’une expression heureuse; j’aime aussi pour le caractère et la touche celle de la plus âgée des compagnes de Marie. En général, l’exéciTtion de ce tableau
de M. Lavauden^ qui ne se ressent presque plus de Fancienne manière lyonnaise^ est louable. La figure de Murray est bien conçue. Je ne sais pourquoi Fauteur n’a pas fait jouer davantage Ih lumière dans cette chambre. Est-ce pour lui donner un peu plus le caractère de prison? le motif serait léger. Les effets larges valent mieux que ces étroites combinaisons de Fombre et de la lumière. M. Hautier^ dont le tableau est à quelques pas d’ici ^ est tombé dans le même défaut en représentant la même scène. Lock-Leven^ comme tous les vieux châteaux avait de larges fenêtres^ et Marie Stuart n’était pas au cachot. Chez M. Hautier^ Murray tient le bras de la reine qu’il étreint avec force ; un jeune gentilhomme témoin de ce traitement indigne^ veut tirer son épée contre lord Lindsay. On arrête ce mouvement imprudent qui a donné à l’artiste l’occasion de bien poser et de dessiner avec soin une figure un peu trop théâtrale seulement. Le tableau de M. Hautier est d’un dessinateur; il ne manque pas d’harmonie^ mais de cette harmonie froide et grise qui caractérise l’école de M. Ingres à laquelle appartient.ee
peintre. Vous aurez à choisir dans les tableaux de M. A. Colin qui sont nombreux. Voici une Danse Ischia ^ qui au premier coup d’œil
ressemble assez à du Robert ; voilà ài^^Pêcheuses de Dunkerque qui ressemblent à 'du Scheffer, aussi bien que cette Famille de Paysans surpris par V orage, et cette femme pleurant sur son enfant tué par un taureau ; plus loin , un Cromwell retournant le portrait de Charles qui ressemble à du Boulanger ; de Fautre côté^ une Plage', qui rappelle celles de Gassies; enfin ^ un Don Juan auprès d' Haïdée , jolie petite chose où il y a du Scheffer et de FHorace Vernet; moins pourtant de ce dernier qu’il n’y en a dans le Don Juan de madame Beaudin^ vu à distance. Ce don Juan a l’air d’un enfant sans caractère ^ mais Haïdée est bien. Le ton est celui d’Horace vers 4824.
Lord G. — Une assez jolie marine qui nous avait échappé^ je crois.
— C’est le Passage d^ Honjleur par M. Casati. La lame est bien composée et bien rendue; le ciel est trop largement indiqué : il est pesant^ et n’est pas en rapport de touche et de facture avec le reste du tableau. La barque est vraie.
Dans une autre Marine^ n‘^ 557^ où vous voyez un brick et deux barques ^ la houle est un peu trop uniforme. Cette peinture de M. Casati ressemble un peu à celle de M. Lepoitevin. Ceci ^ milord^ est d’une demoiselle : vous ne le diriez pas à la sûreté et à la vigueur de la touche. Au reste ^ ce Phjsicien est plus noir que vigoureux ; et je lui préfère le Tambour de la Garde nationale ^ ou ce Tableau de nature morte. Mademoiselle Cogniet n’est pas la seule femme artiste qui ait de la force et de la largeur dans la touche ; je vous en ai déjà signalé quelques-unes. Voyez ce paysage de madame Clerget^ et reconnaissez les mêmes qualités manifestes au premier plan^ dont le grand arbre à droite est bravement attaqué par le pinceau. Vous choisirez entre les tableaux de mademoiselle Pagès ^ qui a réellement dû talent cette année. Le portrait de ces deux Petites Jilles dans un encadrement rond^ ne vous rappelle-t-il pas un peu certaine femme aux doigts de salsifis que nous avons vue tantôt parmi les ouvrages de M. Mouchy? Au reste, / M.V Harlé vaut mieux que M. Mouchy: il a aussi fait une mère qui regarde son enfant
LES r/VUSERIES
endormi ; cela est simple /naïl’ et un peu faible en général, mais sans manière. L^enfant, le berceau, les langes, sont d’un ton charmant. Nous regardions, pour le louer ^ le tableau de nature morte où mademoiselle Cogniet a mis de la pâtisserie. En voilà un de mademoiselle Journet autrement bien encore de facture, d’effet, de couleur et de ton. M. A. Leblanc est une de nos anciennes connaissances ; vous le reconnaissez à ces devans dessinés avec soin et peut-être un peu durement accusés par le ton. M. Leblanc est un paysagiste distingué que je n’ai pas besoin de vous recommander. Si vous avez un chien dont vous vouliez avoir le portrait, milord, adressez-vous à madame Daltori .
Lord G. — Nous avons dans ce genre à Londres des artistes très-habiles ; et j’ai déjà toute ma meute à l’huile, à l’aquarelle ou au crayon. Cependant, voyons : Oui’, très-bien.
— Ce qui me plaît plus que les chiens, c’est cette Etude de bécasse; c’est d’un ton riche et vrai. Le ciel et le terrain sont dans une harmonie qui rappelle beaucoup la couleur de Delacroix. La bécasse me convient autant que le V autour me convient peu. Tenez, une chose qui n’est
DU LOU V RK.
pas très-forte^ mais qui a bien Taccent de la nature^ c’est cette Vue des bords de la Durance par M. Polydore de Bec. M. Jules Dupré paraît destiné à un bel avenir dans la peinture du paysage; il touche juste et finement; il dessine bien les terrains qu’il dispose avec largeur; il a l’art de répandre la lumière et de la ménager : voyez si j’exagère; cette Vue d^ un des environs de Paris n’a-t^elle pas les qualités que je vous dis? Comme peintre dans le genre familier^ M. J. Dupré est coloriste : cette esquisse où sont représentées des paysannes à Heure de la Soupe est vivement, librement peinte et d’un ton qui plaît. Ce qui n’est qu’indiqué dans V Heure de la Soupe est traité avec finesse et fermeté dans cette Vue d^une • cour couverte où vous remarquez une paysanne près d’un puits , entourée de légumes , ^ de vases, etc. C’est vraiment une jolie chose que ce tableau, dont l’intérêt appartient tout entier à l’exécution fidèle de ces objets rustiques, dont les flamands semaient une petite toile ou , un panneau.
Lord G . — Et dont chacun vaut aujourd’hui une guinée.
— M. Durupt n’est pas coloriste^ lui; il sait assez bien arranger un tableau anecdotique. Il est dommage que son exécution soit rarement très-bonne; et puis elle est d’une incroyable inégalité: satisfaisante dans la Marquise de j\oirmoutiers et le duc de Guise ^ quoique la marquise soit d’un dessin lourd et débraillée 5 sans autre motif que de montrer, son épaule et sa gorge; plus sèche dans X Assassinat du duc de Guise y tableau plein d’intentions dramatiques ou spirituelles^ que M. Durupt aurait dû laisser peindre à un autre , après l’avoir si bien composé ; lourde et vulgaire dans les Derniers mornens d'Edouard III ^ ouvrage qui n’est pourtant pas sans détails agréables ; médiocre dans la Croix du Chemin y etc. : M. Durupt travaille beaucoup, et, on le voit, avec conscience, il lui arrivera certainement de faire de bons tableaux. Je vous les signalerai, milord.
Lord G. — Autre forge. De qui celle-là , je vous prie? ^ • '
— De M. Francis ; je pense que vous lui préférez celle de M. Jollivet?
Lord G. — Sans aucun doute. Il y a quel-
DU LOUVBE.
que chose cependant dans cet elTet et ce ton.
— Je ne dis pas le contraire^ mais c’est affecté. Je n’ai vu de M. Francs qu’un ouvrage où je louerai volontiers une figure : c’est un petit portrait d’enfant avec un chien. Le chien est bien. Vous souvenez-vous d’un tableau représentant une rue de Paris par un temps de pluie ^ qui eut beaucoup de succès en iSôi ?
Lord G. — Oui ; j’ai gardé aussi le nom de l’auteur par un moyen de mnémonique tiré de son tableau. Il y pleuvait si bien^ du il y avait si bien plu ^ que ^ pour traverser d’un côté de la rue à l’autre ^ il aurait fallu un pont ; le pont me donne tout naturellement : arche y et arche : Darche.
— Voilà de ce peintre qu’on a appelé assez plaisamment un peintre pluvial.
Lord G. — Mais, c’est votre grande église de Saint-Denis. L’effet est encore brumeux ; il ne pleut paa, mais il a plu sans doute, car tout a l’air mouillé.
— Les maisons à gauche sont fort bien. Peutêtre y a-t-il un peu de convention dans cet ouvrage, qui ne produit pas l’impression de son aîné. MM. Marchand et Roger — non pas
celui des Juifs romains que nous avons admiré tantôt^ — se sont rencontrés dans le choix de leur sujet ; ils ont représenté Annette Ljle chantant pour calrner la mélancolie d’Allan-Mac-Âulay. Les deux traductions de cette scène de F Officier de fortune sont fort différentes : Fune est parfaitement amusante ^ c’est celle oii Annette^ longue^ raide et habillée de blanc ^ joue de la claïrshach. Les nombreuses cordes de cette harpe écossaise ont dû coûter bien de la peine à M. Marchand. Dans Fautre^ d’un style généralement un peu lourde et d’une couleur qu’on ne doit ni louer ni blâmer est une figure d’une bonne expression : celle de Allan-Mac-Aulay. Ce tableau n’est pas assez distingué pour figurer dans une collection comme la vôtre ; mais il irait au cabinet d’un amateur moins délicat. Vous avez du apprendre que Gassies est mort 5 il a laissé plusieurs ouvrages tous achetés à sa vente. Le plus joli le voilà : ce sont des enfans qui pêchent à la ligne. Le ton de cela n’est pas bien fln^ mais il y a de l’harmonie. Ce n’est pas^ au surplus^ pour cette qualité que j’aime ce petit tableau ^ mais pour la naïveté des poses et des mouve-
Dü LOUVRE.
mens de ces Pêcheurs si attentifs à leur affaire. M. Gué a un neveu qui est son élève : il a déjà un talent assez remarquable ; jugez-le sur cette maison curiale de Bordeaux^ et plus encore sur une grande aquarelle, ou il a représenté Fabside de l’église cathédrale de Sain t-Ândré de Bordeaux. Maintenant que M. Oscar Gué tient de son oncle tout ce qui s’apprend, il travaillera sans doute à ne ressembler ni à son oncle ni à personne. L’originalité est la condition de la vie dans les arts. Lorsque tout le monde s’est jeté dans la bouteille au noir, M. Gué est resté clair, lumineux, simple, naïf; il n’a pas recherché la poésie dont on badigeonnait par couches rouges, vertes, jaunes et bleues, tous les paysages, toutes les peintures dé villes ou d’églises, tous les intérieurs; il s’est contenté de copier la nature, et il a bien fait. Que M. Oscar cherche aussi une route indépendante ; M. Dauzatz y a déjà réussi. Un joli paysage de M. Ricois, milord. Tout le groupe de petites maisons à droite est d’une exécution qui me plaît beaucoup. Ceci est de mademoiselle Martin : un vieillard donne une galette à un enfant; sujet tout familier, pas mal ar-
rangé. Mademoiselle Martin, en voulant monter jusqu’à M. Beaume, est arrivé jusqu’à M. Franquelin.
Lord G. — Voilà qui ressemble à Robert.
— Ces Calabrais de M. Sanson! Passez, milord, et n’approfondissez pas la chose. Il y a de l’aspect en effet, mais que de mollesse dessous ! Ce n’est cependant pas un de ces tableaux qui font dire : Holà ! Mais il suffit que cela rappelle Robert, et en soit à cent lieues pour qu’on soit fâché contre le peintre qui nous allèche et nous donne si peu. J’aime mieux ces Jeunes Jilles offrant des fleurs a Saint- Nicolas, quoique ce ne soit pas un ouvrage bien notable. M. Âlaux, le peintre d’histoire, a deux frères : un qui a peint le iVeoAYï/wa; l’autre qui demeure à Bordeaux, oii il fait de la peinture. Ce dernier a exposé le grand paysage devant lequel vous êtes : c’est une F^ue de Bordeaux y prise du côté de Floirac. L’effet est simple; il y a de la finesse dans le ton des fonds ; les devans sont traités avec une largeur de pinceau et une facilité de touche remarquables. M. Alaux, de' Bordeaux , a une fille qui s’occupe de peinture : elle peint des oiseaux, mais point
comme on les fait d’ordinaire : elle n’a pas dans sa manière tout le charme de couleur de Fielding ; mais elle est plus précieuse d’exécution et de dessin. Venez voir ses dessins à l’aquarelle ; je suis sûr que vous allez en être émerveillé.
Lord Q. — C’est^ en effets prodigieux. Quelle finesse de touche ! quelle patience ! et cela ne sent point la peine. Cette basse-cour est vraiment une très-belle chose dans son genre. Il n’est pas possible de faire mieux les pintades , les coqs et les canards.
— Et comme cela se compose bien^ sans efforts^ avec goût! Voyez ce cadre d’oiseaux morts ! En vérité ^ mademoiselle Alaux devrait être attachée au muséum d’histoire naturelle ; elle fait mieux que personne^ et cette perfection D.’est pas froide.
Lord G. — J’aurai des canards de cette jeune artiste. La connaissez-vous?
— Non ^ milord; mais je connais son père^ et je vous conduirai chez lui. Je n’aime pas M. Monvoisin cette année; cette La Vallière ^ plâtrée et laide; ce Louis XIV, vulgaire; cet Hyacinthe Rigaud, aussi faible que le reste,
L1£S CAUSERIES
me font peine à voir. Il y a du blanc au lieu de lumière ^ de la dureté au lieu de force ^ puis une exécution que je ne comprends pas. Viendra-t-il? est un tableau coquet comme celui de La Vallière; mais il ne vaut pas mieux. Blanche de Beaulieu: elle est lourde , pâteuse^ commune ; elle a outre ce défaut-là , celui d’avoir la taille historique. Quant à Ali-Pacha et P^asiliki un mélodrame qui ferait peutêtre honneur à M. Dubufe^ et qui pour être bon^ avec un effet moins recherché^ aurait besoin d’être bien exécuté. M. Monvoisin m’avait fait espérer un peintre distingué; il a bien changé. M. Naigeon a changé aussi ^ mais à son avantage. Sa jeune Femme du royaume de Naples y implorant la. Fierge pour son enfant malade ^ sujet dix fois répété au salon* dans tous les styles^ dans tous les costumes est un ouvrage agréable oii il y a de bonnes qualités. Voilà du Decamps mêlé d’ijigres^ alliance sin-^ gulière^ qui produira dans l’avenir je ne sais quoi^ mais qui n’a produit jusqu’à présent qu’une chose bizarre^ non pas sans mérite toutefois : la Fuite en Egypte^ de M. Cèles tin Nanteuil. C’est remarquable par des tètes assez
UU LOUVHK.
Hues et parmi ton décidé, mais peu naturel, quoiqu’il s’agisse d’un effet de nuit . Nous verrons ce que M. Nanteuil aura fait l’année prochaine : s’il s’obstine dans cette originalité composée, j’ai peur qu’il n’aille pas au-delà de la peinture que nous examinons.
Ce tableau bleu gris représentant V Armement de la batterie de brèche devant la citadelle d’Anvers y est de M. Eugène Lami: ce que je pourrais me dispenser de vous dire, car vous avez reconnu la manière d’Horace Vernet, à laquelle M. Lami est resté fidèle. Cet ouvrage , plein de mouvement et d’observation, est le seul qui rappelle la campagne de ^85â. Nous en verrons d’autres en ^854. Horace en a promis un j puisse-t-il se rappeler le beau temps de ses batailles ! Souvenez-vous milord d’aller voir une grande aquarelle soigneusement faite , représentant \mBal aux Tuileries. L’effet de lumière dans la salle des maréchaux était difficile à rendre. M. Lami s’est tiré de la difficulté en homme qui connaît toutes les ressources de l’art. Il y a de fort jolies figures dans cette vaste composition , qui dans un siècle aura un grand mérite historique. Le ton local est très-
agréable. Puisque vous avez levé la tête tout à Fheure pour regarder rhonnéte chancelier Voisin de M. Goyet^ vous la lèverez bien encore pour regarder ce Dragon blessé de M. Odier.
' Lord G. — Très-expressif^ très-dramatique. Cela ne veut-il pas ressembler à Géricault ?
— Je crois que le sujet plus que l’exécution vous fait faire ce rapprochement. Géricault était plus large ^ plus puissant^ plus profond. Ceci ne manque pas de bonnes qualités ; il y a du sentiment^ de la douleur^ mais point de cette chaleur d’âme dont Géricault aurait enrichi cet épisode militaire. Je ne vous engage pas à regarder le Roland à Ronces? aux de M. Odier; vous seriez long à débrouiller le cavalier du cheval, et il ne vous reste que peu de temps. Je - n’ai rien à vous dire de M. Bellangé; vous le connaissez; il est toujours le même, toujours spirituel dans ses compositions et dans leurs détails ; modelant avec soin , cherchant la vérité , la naïveté , les trouvant quelquefois, et les enveloppant d’une couleur grise qui nuit un peu à l’effet de sa peinture. Le Retour de la pêche , où l’on voit des pécheurs halant leurs barques sur le
rivage ^ est le même sujet qu’a traité M. Lepoiteviii dans ce grand tableau que vous voyez là-bas^ n® ^567 ; M. Lepoitevin est plus large ^ mais de cette largeur factice qui ne plaît guère ni à vous ni à moi. M. Bellangé est plus près de la yérité. Ce que j’aime dans l’exposition de M. Bellangé, c’est le Marchand de plâtres ambulant qui vend une vierge à une paysanne, mère de petits enfans qui ont été élevés dans les croyances religieuses des villages normands, et une statuette de Napoléon au maréclial-ferrant , vieux soldat de l’empire qui a gardé son admiration, sa foi anciennes, et qui croit peut-être encore à Napoléon vivant dans les îles, comme disent les gens du peuple. La tête du soldat-maréchal est pleine d’expression ; il y a de la pensée, de la méditation, du souvenir , du regret. Les enfans sont gentils, la paysanne est jolie, le marchand est naturel : tout cela est bien touché j avec un peu plus de ressort de ton ce serait un fort bon tableau.
Lord G. — Je le marchanderai, malgré ce défaut que j’y reconnais comme vous. De qui est ce Charles faisant ses adieux à ses en-
fans? Il est bien mélancolique ^ s’il n’est pas très-bien dessiné. Le tableau est estimable , et si j’aimais Charles 1^^... mais je ne l’aime pas plus que Cromwell.
— - Cet ouvrage est de madame Rude^ la femme ^ je crois ^ du sculpteur qui a fait la plus délicieuse statue que j’aie vue depuis longtemps. IVI. Rude a beaucoup de talent j madame Rude a un talent agréable. Je ne sais^ milord , si vous trouvez des charmes à la peinture des monumens d’architecture.
Lord G. — Oui certes ^ quand elle est bonne.
— Regardez donc cette f^ue du château des Tuileries et cette Eglise de la Spina à Pise^ par M. Perrot^ ce sont des chefs-d’œuvre de précision sans sécheresse ^ « de réalité sans froideur^ de finesse de touche sans sacrifice d’effet. Le dernier de ses ouvrages appartient à un amateur distingué^ de Paris^ M. Casimir Leconte ^ qui sait faire un excellent usage d’une belle fortune. L’autre n’est pas encore vendu ^ je crois ^ et je vous conseille de l’acheter.
Lord G. — Je n’y manquerai pas. Qu’est-ce
bu LOUVRE.
que cette jeune fille malade à qui une autre jeune fille donne à boire ?
— La jeune Sœw' ^ de M. SchaaL
Lord G. — Pas mal.
— Oui ; M. Schaal est à peu près de la force de mademoiselle HilaBtin, dont vous avez vu un enfant à la galette. Je me reprocherais de ne vous avoir pas fait voir ce paysage de M. J.-L. Petite que je trouve bien. Ueffet du soleil couchant ne vous semble-t-il pas rendu avec ‘ tout plein dlntelligence ? Ce n’est pas une chose commune ; il y a de l’originalité dans ce tableau dont l’arrangement est simple ^ toute la partie gauche liie semble fort bien ; les eaux de la Haute-Vienne ^ — je les nomme ainsi pour vous faire savoir dans quelle province française l’auteur a pris son sujet, • — les eaux sont bien faites. La caricature peinte peut être une belle chose , et ce n’est pas à vous qui connaissez Hogarts que j’aurais de la peine à le persuader. Mais il lui faut deux grandes qualités , une certaine hauteur dans la pensée , et une bonne exécution : sans cela, elle est bien au-dessous de la caricature dessinée, parce qu’elle est prétentieuse.
L’autre^ quand elle est commune, échappe à la critique par son peu d’importance; elle ne trouve pas de cetiseurs plus rigoureux que la saillie, le jeu de mots , ou la plaisanterie improvisée dans la conversation. Il .est bien malheureux que ChSrlet n’ait pas voulu peindre, ou n’ait pas su bien peindre; il a la profondeur , le génie et la finesse qui font le caricaturiste élevé ; il aurait laissé des ouvrages bien remarquables, des moralités comiques aussi précieuses que celles de votre célèbre compatriote. Ses dessins resteront ; mais, le pinceau à la main, il aurait abordé des sujets plus puissans. M. Pigal n’a pas assez de finesse ; sa pensée est vulgaire , plus plaisante que comique ; il ne peint pas plus mal que tant d’autres , mais il ne peint pas assez bien pour que le talent fasse passer sur le vide des idées. Sa Première prise et son Nouveau Directeur font rire le public ; mais il n’y a rien là-dessus pour les amateurs de peinture un peu délicats , rien là-dessous pour vous qui cherchez l’observation dans un sujet dont la prétention, railleuse est de dénoncer un vice ou un ridicule.
Lord G. — C’est de la charge sans comédie^ delà peinture sans qualités.
— Arrêtez-vous un moment devant cette Revue générale de Châlons -sur- Saône j par M. Raffort.
— Lord G. — Est-ce le faiseur de caricature qui imite si servilement votre admirable Charlet ^ qu’on s’y trompe au premier coup d’œil ^ sauf à comprendre bien vite après la différence .entre l’originaf et le copiste ?
— Non^ milord. Le caricaturier dont vous parlez ^ et qui a le tort d’appliquer un talent assez réel à l’imitation d’un autre ^ s’appelle Raffet. Le paysagiste s’appelle Raffort. Le tableau que voilà me plaît beaucoup; c’est un portrait de ville bien fait; c’est la nature de Châlons^ de la Saône jaune et paisible^ rendue très-convenablement. Il y a de l’espace ^ du jour^ de l’air; c’est d’une jolie exécution^ et c’est simple.
Lord — Voilà ^ dans un autre genre^ que j’approuve beaucoup. — C’est la Récolte des foins y par M. Prieur. Toute la partie droite du tableau est traitée avec finesse et vérité. Les devans sont remarquables par quelques bons
détails de plantes et d’arbres. Dans le tableau que voici maintenant^ et qui est de M. G. Postelle : une vue de P ail j y près Melun ^ il y a de la solidité^ de la conscience j un joli fond^ mais un peu de lourdeur. Les qualités de M. Rémond, dans son Chemin de B or ghetto ^ d’oii Ton voit le Tibre et les montagnes de Forli, sont une incroyable facilité, un sentiment juste du jeu de la lumière , surtout aux lointains j une touche large et abondante ; il y a absence de finesse, par exemple. M. Rémond est un des paysagistes français les plus habiles dans le genre contre lequel se liguent les deux écoles nouvelles qui cherchent la vérité : l’une par sa grandeur et sa simplicité; l’autre, par sa perfection et l’abondance des détails. M. Wachsmut n’est paysagiste que par complément , si je puis dire ainsi. Le paysage l’occupe, et il y est vrai, comme vous le prouve son tableau où vous voyez des Bédouins qui vont décapiter un officier français , et la vue prise près de Stahoueli ; mais ce qui l’occupe surtout, ce sont les sujets de figures. Voici un tableau demi- historique , par la manière dont il est traité , qui vous donne la portée de son talent : il représente Ziegler, bourgmestre de
Mulhausen^ entouré de femmes qui sollicitent la grâce de leurs maris y coupables de révolte contre son autorité. La scène se passe en juind587. Il y a de fort bons détails dans, cet ouvrage ^ assez largement traité. La figure du guerrier à cheval a de la tournure. Le style de M. Wachsmut qui procède de Técole de M. Gros n’est pas très-élégant; il est solide et un peu lourd. Sa. couleur est sans affectation^ cherchant la vérité et le naturel. M. Regny s’est fait uno couleur brillante;. elle ^ tient, du blanc et du bleu clair qu’il emploie beaucoup , son charme qui serait plus grand si la lumière qu’elle représente n’était pas nacrée. Sa Rencontre de barques dans la haie de Sorento est fort gentille. Le soleil n’excluant pas la solidité , M. Regny ferait bien d’allier l’un et l’autre. M. Renoux est peintre d’intérieur et de paysage ; dans ses paysages, il y a une brillante exécution et de la largeur , comme vous le prouve sa Forêt de Compïègne que voici. Venez voir à présent son Intérieur d^ une église de Normandie y et ,vous verrez qu’il applique ces qualités à la peinture des voûtes et des dalles, à la production de l’effet qu’il veut avoir. Cet intérieur est fort
LKS CAUSERIES
bien; la lumière^ qui joue dans la chapelle du fond est d’un joli ton. Vous devez être fatigué ^ milord? Je vous avoue^ pour moi^ que je succombe. Cette promenade dure depuis six heures. Nous sommes allés vite; mais enfin nous avons vu près de deux cents tableaux ; sur chacun nous avons émis une opinion^ formulée en peu de mots^ il est vrai^ mais enfin nous avons parlé autant que marché ; s’il avait fallu entrer dans de plus longs détails, nous serions morts à la peine. D’ailleurs, entre gens qui se comprennent et savent voir, les paroles n’ont pas besoin d’être nombreuses et longues. Ce qui importerait, c’est que vous vissiez bien, et que rien ne vous échappât. Je crois vous avoir montré tout ce qui, dans le genre , est de premier et de second ordre ; je ne vous ai pas montré tout ce qui est au dessous, mais vous avez vu plus d’un de ces tableaux médiocres où il y a des parties estimables. Vous reverrez tout cela à votre aise, si je me suis trompé en blâmant, rectifiez mes opinions, et achetez, milord , achetez tant que vous pourrez, vous rendrez serviceà nos artistes qui ont grand besoin de trouver des acheteurs. Vous savez bien que ce n’est point pour leur
nuire que je vous ai montré leurs imperfections. Si j’ai péché par indulgence, défaut que me reprochent beaucoup de mes amis , qui se sont fait, dans leurs devoirs de critiques, une conscience terriblement sévère, ne rectifiez rien , milord. Nous allons nous quitter pour aujourd’hui; mais avant de nous séparer il faut que je vous parle d’un de nos artistes qui donne les plus hautes espérances. Cette, belle tête de cardinal me le rappelle. Voyez, milord, que cela est grand et fort ! le beau caractère, le bon dessin ! Il y a de la profondeur, de la pensée, dans cet homme qui réfléchit ; ces yeux voilés par l’ombre sont puissans ; cette main qui soulève la joue est ferme et grande; la barbe rousse est d’une large et simple facture. Tout cet ensemble est harmonieux , grassement peint ; je n’y regrette que la marche un peu grise de la couleur et l’absence de la lumière. Cette harmonie grise , la voilà aussi dans le tableau àt la mort de Foscari que vous voyez là haut, et c’est dommage: ce mystère nuit à l’effet; plus de franchise (Je lumière donnerait plus de saillie et ajouterait au mouvement.
Lord G. — Cette figure d’évêque, à droite.
est belle ^ riche d’accessoires et de couleur ; j’aime beaucoup aussi l’expression de celle du jeune homme qui vole au secours du doge expirant. Quant à ce vieillard ^ c’est la partie faible de l’ouvrage très-remarquable assurément, Monsieur...
— Ziegler, milord. Une chose ravissante de ce peintre , c’est le tableau que vous voyez làhaut.
Zor<^ G. Cela ressemble à un ancien tableau oublié dans la galerie.
— Oui , un ancien tableau , mais sans cette affectation d’ancienneté qui est le caractère de quelques peintures que vous verrez ici. Le petit Giotto s’est* introduit dans l’atelier du Cimabuée ; il feuillette un manuscrit dont les miniatures absorbent toute son attention; il regarde, il comprend que pour lui va commencer une vie nouvelle , avec la révélation d’art qui lui est faite en ce moment. N’êtes-vous pas enchanté de la manière dont cette pensée est comprise ? ^
Lord G. — Elle est supérieurement rendue, aussi Giotto est plein de naïveté ; ses jambes surtout sont d’un charmant dessin. La couleur
est dans le système des deux morceaux que nous venons de voir. Cependant elle ne manque pas de charme , parce qu’elle est harmonieuse,
M. Ziegler est un élève apostat de M. Ingres. Il a brisé les lisières par lesquelles le menait son maître ; il marche seul et ne l’imite pas^ comme vous voyez. Il cherche la couleur en se défendant contre les premières habitudes de son éducation^ sous ce rapport^ et en gardant soigneusement les traditions du style et du dessin qu’il a puisées à l’école de l’auteur de X Apothéose d’Homère. Il a un avenir, et déjà le présent est riche pour lui d’éloges et de succès. Allons, adieu milord, à bientôt ; nous nous retrouverons ici, j’y viens presque tous les jours.
Lord G. — Adieu, mon cher guide, mais encore un mot : De qui est cette parodie sérieuse du genre classique ?
— DeM. Ansiaux, Je vous ai parlé des peintres enrégimentés , je ne vous ai rien dit de deux compagnies respectables qui complètent l’armée de la peinture : la compagnie des invalides et celle des vétérans. M. Ansiaux est dans les invalides avec MM. Delorme, Theve-
nin^ Broc, Misbach , Murat , Libour, Quecq, Lordon , Lesage et quelques autres qui sont nous redisant sans cesse, en les défigurant, bien entendu , les maximes de David ; qui nous font de la mythologie, de l’histoire antique, des Paris, des Sapho, des Sarpedon, des Circé, des Britannicus, des Erigone, que sais-je encore? Classiques renforcés, non^pas forts classiques mais encroûtés, qui en sont encore à leur siège de Berg-op-Zoom comme les habitans de Tliôtel des Invalides . Aux i n valides de la peinture l’âge ne fait rien; il y en a de vieux et d’ingambes ; mais les jeunes sont plus vieux que les vieux. Quant aux vétérans, la compagnie en est nombreuse : elle est commandée par M. Abel de Pujol , qui a pour lieutenans MM. Rouget et Caminade; pour sous -lieutenant, M. Latil ; pour portedrapeau, M. Forestier. Je ne ferai pas l’appel des soldats, cela nous mènerait trop loin. Je vous avertis seulement que MM. Drolling et Léon Cogniet n’en font pas partie.
statuaire. — M. Rude. — M. Jaquot. — M. Duret. — M. Dantan jeune. — M. David d’Angers. — M. Jaley. — M. Therasse.
— M. Desprez. — M. Allier. ~ M. Préault. — Sculpture sans conséquence. — M. Jehan du Seigneur. — Jehan! pourquoi pas Jean? — M. Guersant. -- M. Etex. — M. Barye. — M. Gechter. — M. Grandfils. — M. Caudroii. — M. Moine. — M. Lescorné. — M. Bougron. M. Pradier. — M. Gatteaux.
— M. Bra. — Le costume. — M. Desbœufs. — M. Foyatier.
— M. Gayrard. — M. Gayrard fils. — M. Guillot. — M. Laitié. — M. Brion. — M. Chaponnière. — M. Droz. — M. Dantan aîné. — M. Debay père. — M. Debay fils. — Les monumens ; quelle foi il faut y avoir. — M. Garnier. — M. Dieudonné. — M. Orlandi. — M. Desprets. — MM. Brun , Flatters, Daumas, Desprez, Elscboecht, Ambuchi, Lescorné, Thomas, Molchnet , Lange et Grass.
Croisoins nos manteaux ; il fait un froid horrible dans cette carrière de marbres taillés^
dans l’atmosphère humide de ces plâtres tout frais. Je souffre^ je tousse^ je puis parler à peine; je vous serai donc un mauvais compagnon pour votre visite ici. Regardez, regardons ensemble ; parlez , je parlerai peu , quant à moi. Je vous avertis que mes jugemens seront brefs; au coin de votre feu je les motiverais plus convenablement pour l’artiste, plus respectueusement pour l’ouvrage ; mais , au Louvre, avec un gros rhume, les pieds froids et la nécessité de rester debout, par le temps de pluie qui tient perclus mes membres et ma langue , je ne saurais me livrer à la discussion qui me plaît tant d’ordinaire quand j’ai un partner comme vous. Commençons notre visite , et allons tout de suite voir la plus jolie statue de cette exposition.
— Celle de M. Duret?
— Non, celle de M. Rude, «
— C’est que j’ai vu des amateurs se prononcer pour M. Duret.
— J’aime beaucoup sa statue, mais je préfère celle de M. Rude. Affaire de sentiment. Je n’empéche pas que vous soyez d’un goût tout différent ; ce que j’empêcherais , si j’avais
de Fautorité sur vous^ c’est que vous donnassiez sur les ouvrages de M. Duret et M. Rude la préférence à Odalisque de M. Jaquot. Mais, voyons. Tenez, voilà le petit Pêcheur napolitain de M. Rude. Il a bridé une tortue* avec un brin de jonc j elle fait effort pour s’échapper ; le bonhomme la retient , et rit de cette petite tête qui se retire, et de ces pattes qui poussent en avant la maison d’écaille de sa captive.
— Comme il rit bien î çomme il rit de tout son cœur! Ses yeux, sa bouche, grandement ouverte pour nous montrer de si jolies dents, ses joues, son front: tout rit à merveille. Oh! la ravissante, la joyeuse face de gamin! On ne peut la quitter tant elle amuse , tant elle est vraie et naïve !
— Je n’y vois, pour moi, qu’une chose à reprendre : la chevelure bien massée, mais faite dans ce système de mèches rondes, tortillées, qui, suivant qu’eUes sont minces ou grosses , ressemblent à des sangsues ou à des serpens.
— L’exemple de la statuaire antique auto-
rise pourtant cette manière d’exprimer la coii^ fure humaine.
— Cet exemple est certainement très-vënérable; mais les cheveux serpentes ne me plaisent pas. Tenez, voyez comme M. Barye .a traité ceux du duc d’Orléans ; c’est gras, large , bien composé ; et si la matière le permettait on passerait les doigts dans cette toison fine. Ce que je dis pour M. Rude , je le dis au surplus pour tous les sculpteurs. Descendez maintenant de la tête au corps. La forme et le modelé en sont pleins de grâce , de finesse et de bon goût.
— Comme c’est bien enfant !
— Et fort tout à la fois. L’origine et l’avenir du Napolitain sont très-convenablement rendus : il y a de la race, si je puis parler de cet enfant comme d’un jeune cheval. Examinez le travail de la poitrine, du dos, des bras, des cuisses, des pieds et des mains; c’est une chose délicieuse. Du fini sans mesquinerie et sans minutie, de la fermeté sans roideur. Ce marbre, malgré sa blancheur et sa transparence qui nous le dénoncent , nous trompe pourtant : c’est de la chair, de la peau; c’ést de ]a vie, du mouve-
ment; c’est de l’imitation parfaite, cardiaque partie a son faire, son sens particulier. La laine du bonnet est une chose qui ne ressemble en rien au reste, et ce n’est pas ce qui m’étonne: tout le monde sait toucher le marbre assez pour bien établir ces différences ; mais ce que tout le monde ne sait pas , c’est faire la peau fine aux lèvres , lisse sur le visage , unie sur les muscles en action, auxquels elle adhère, molle au-dessous de l’estomac, presque rugueuse sous les pieds, oii elle se plisse par le mouvement des articulations ; c’est cette vérité complète de chaque partie et de toutes qui constitue le chef-d’œuvre; car, voyez -vou«, ceci est un chef-d’œuvre. Je regarde ce petit Pêcheur de M. Rude , et V Innocence de M. Desprez , que nous avons vue en \ 85^ , comme les deux plus jolies choses de la sculpture française, sous le l'apport du charme, de la grâce et de l’imitation.
— Dieu ! comme il rit bien , le brideur de tortues !
— Et quand je vous disais que je ne vous pardonnerais pas , si vous préfériez l’odalisque de M. Jaquot à ce ravissant espiègle^ avais-je
tort? Voilà tout à côté de M. Rude la femme orientale : voyez et jugez.
— Mais c’est assez agréable à voir ! Il y a de la coquetterie^ un embonpoint satisfaisant^ des formes provocatrices.
— Oui^ mais tout cela c’est du marbre. La peau de cette houri est douce comme le tissu qui couvre son matelas de fin coton ^ et ses membres ronds ^ soufflés^ sont bourrés de coton comme son matelas^ et tout est matelas dans ce groupe d’un matelas et d’une femme. Du reste ; M. Jaquot est un peu plus heureux dans une composition que vous allez voir là-bas : Un jeune Faune caressant une Bacchante,
— Oh! mais ceci est très-bien ^ n’est-ce pas ?
— Le mouvement des deux figurés n’est pas mal entendu. La bacchante est assez voluptueuse ; le faune est ardent. La pose de la tête de la jeune femne^ et cette tête elle-même, sont assez jolies. Le corps est agréable de détail; celui du faune est encore mieux. Il faut dire toutefois que l’ensemble du groupe, dans lequel vous loueriez une foule de jolies choses que je ne vous montre pas du doigt est un peu petit. M. Jaquot n’a peut-être pas vu assez
largement la jeune nature qull avait à rendre. On a traité ce groupe de modèle de pendule; c’est dur et peu juste. Venez au danseur napo^ litain de M. Duret.
— Oui^ allons. Je suis impatient de voir cette figure qu’on a tant vantée ! Elle est en marbre ?
— Non ^ en bronze ^ en bronze d’une nuance très-agréable. Regardez comme le ton brillant et vigoureux de cette fonte simule bien la nature des hommes bruns de l’Italie ! Un peu de supercherie ajoute d’ailleurs à l’imitation : le caleçon est teinté ; les prunelles le sont aussi et animent vivement les yeux; les dents ^ plus claires ^ ont à peu près la couleur de celles des hommes habitués à fumer ou à mâcher du tabac. Cela est très-bien ^ et là doit s’arrêter le coloriage permis à la statuaire. Quand il va plus loin J quand il est mal choisi ^ il est tout-à-fait antipathique à l’art. Voyez là-bas ce Buste de de M. Dantan jeune ^ avec la teinte verdâtre qu’y a appliquée le sculpteur ; il a l’air d’un de ces vieux débris de muraille plâtrée que l’humidité attaque et qui porte cette végétation de mousse microscopique ^ dont on se
défend avec soin quand on est un peu propre. M. Dantan a voulu faire de l’esprit. Je n’en doute point ^ parce'que c’est un homme appliqué à compléter ses idées par des accessoires qui vont à la charge ; il a voulu donner le teint du diable vert à.Paganini, dont la figure cahotée a quelque chose de démoniaque; c’est une pensée vulgaire^ une pensée de caricaturiste. Lebuste^ au surplus^ est médiocre^ comme presque tous les ouvrages sérieux du même auteur. Son lot est la charge; il y excelle. Sa collection est charmante et lui a fait une réputation^ qu’il n’aurait certainement acquise ni avec ses bustes-portraits^ tous passablement bien traités , mais sans élévation de style ^ et sans grande finesse de modelé ; ni avec ses petites statuettes^ portraits en pied^ qui sont à la sculp- ' ture ce que sont à la peinture les petits portraits de MM. Régny^ Duval-le-Camus , Dubois Drahonnet^ Pingret et autres. Revenons à M. Dur et.
^ — Cette figure dedanseurest bien composée; il y a un heureux balancement des masses musculaires qui s’agitent : les lignes se dessinent à merveille ; de quelque côté qu’on la regarde, le
contour est pur et gracieux. La tête baissée sous le bras droit ^ par un des mouvemens agaçans de la tarantelle ^ est jolie ^ jeune ^ riante , mais un peu petite et féminine ^ si vous aimez mieux ; la jambe gauche qui se croise devant l’autre est naïve ^ sans affectation de grâce ; la droite supporte le corps avec énergie et sans effort. Tout cela est très-bien ; c’est un morceau délicieux: aussi je conçois qu’on hésite à se prononcer entre ce pécheur et celui de M. Rude.
— Il y a d’excellens détails d’exécution dans cette statue ; mais ne pourrait-on pas la trouver généralement un peu grêle? ce danseur est un jeune garçon de âO ans au moins; il devrait être plus vigoureusement bâti.
— C’est que l’artiste aura craint d’être lourd, et un danseur lourd est insupportable ; voyez non pas Mérante ni Montjoie , mais Paul qui a perdu de sa jeune élasticité, Coulon, qui a les jambes épaisses , et comparez-les à Perrot, la souplesse, la légèreté , la grâce elles-mêmes !
— Le Molière de M. Duret, estvune statue très-agréable, mais qui me semble manquer d’ampleur et de gravité , quoiqu’elle repose paisiblement sur son socle, et que le poète soit
enfermé dans les vastes plis de son vêtement. Mais^cette ftête penchée — on a. remarqué, je crois, que M. Duret aime cette pose de la tête — qui réfléchit en souriant à l’intérieur, est petite. C’est là que l’artiste ne devait pas craindre d’entrer^dans le système de M. David qui exagère presque toujours les capacités de la tête pour donner puissance et génie aux gens qu’il portrait. Voyez son buste de M. Boulaj^ de la Meurthe. M.Bouiay était un homme d’esprit, un homme d’affaires , un homme politique, assez remarquable, mais point un homme de génie que je sache; eh bien! regardez cette grosse tête, mesurez ce front, étudiez les dessous des chairs ! Quand on vous dirait que cet homme est un Cuvier, un Goethe, un Byron, un Corneille, vous le croiriez. Le ciseau de M. David est puissant, large, il sait ennoblir la laideur, il sait agrandir la beauté.
— Ce marbre ne saurait-il être plus caressé? les détails y so?it un peu rudement écrits.
. — M. David voit la nature dans ses plans les plus larges ; son modelé est savant , mais point doux ; il tient à la force et très-peu aux transitions fines qui complètent l’imitation. Sa sculp-
ture est toute monumentale ; il faut la voir à l’effet. Celle de M. Jaley soutient l’examen d’un œil plus investigateur ; la figure de sa Prière que voilà près de la fenêtre est très jolie^ indépendamment du caractère de ferveur qui est empreint sur le visage de cette jeune fille agenouillée^ les mains croisées sur sa poitrine^ il y a de la naïveté^ de l’innocence^ de la gentillesse ; la poitrine au sein naissant est bien jeune aussi 5 les bras et le dos sont tout-à-fait en harmonie avec la tète ; les cuisses et les jambes seules me paraissent un peu grosses. La Prière fait honneur à l’artiste.
— J’aime aussi son buste en marbre de M. de Saint-Aulaire;, quoique la finesse et l’esprit de notre ambassadeur à Vienne ne soient pas complètement rendus dans ce buste d’ailleurs bien senti. Voilà deux bustes qui me satisfont : Pierre Perrot par M. Dantan jeune.
— Oui, c’est assez simple et grave.
— Claude Perrot par M. Thérasse.
— Le masque en est bien. Quant à la perruque , renvoyez M. Thérasse à Caffieri. Caffieri n’était pas un bien grand sculpteur , mais c’était un homme de talent dans un temps trop
décrié et trop vanté ^ où il y avait beaucoup d’hommes de mérite. Promenez-vous dans le foyer de la Comédie Française et vous verrez de lui des bustes très-bons : les grandes perruques des dix-septième et dix-huitième siècles sont traitées d’une manière remarquable; c’est gras et point tortillé^ large et non pas mesquin de masses. Nos statuaires feraient bien d’étudier les perruques de Caffieri qu’ils appellent peutêtre perruque lui-même^ mais qui mérite^ à mon sens^ plus d’estime et de considération. Puisque nous parlons'de bustes-portraits, venez que je vous en montre un que je trouve d’une grande vérité et d’un goût d’exécution très-distingué, Tenez. •
— Ah ! madame Cinli-Damoreau de l’Opéra!
Parfaitement ressemblant. -,
— Et bien vu ! sans convention , sans manière. M. Desprez n’a rien dissimulé et rien exagéré. Juste embonpoint , large développement du cou qui appartient aux chanteurs, épaisseur des muscles allant du nez aux joues, — un des caractères de la figure de madame Damoreau — largeur des mâchoires : tout est bien, c’est une ressemblance intime. Sous ce
DU LOUVKE,
sourire fin et gracieux vous lisez l’esprit et la bonté. Il est fâcheux que les yeux du buste ne puissent avoir l’expression douce et aimable du ravissant modèle qu’a si bien copié M. Des-prez. Voyez donc le joli profil! et le modelé ^ comme il est délicat^ comme il donne bien la chair et la peau ! Regardez la poitrine grasse ^ sans mollesse; la bouche fine ^ bien dessinée; les oreilles individuelles^ c’est-à-dire ne se ressemblant point J et chacune d’elles imitation vraie de celle qu’elle a l’intention de reproduire. Ce buste est un morceau excellent qui vivra plus que tant de choses bizarres^ outrées^ à qui j’ai entendu prédire l’éternité de la gloire^ sous je ne sais quel prétexte d’originalité. Ce qui reste ^ c’est ce qui est vrai^ ce que tout le monde peut comprendre ^ ce qui représente la nature dans son ensemble et dans ses détails , avec force ou avec grâce.
— Voilà un buste bien modelé.
— C’est la bonne reproduction en marbre du buste de feu Labbey de Pompières^ que M. Allier exposa en . M. Allier est un sculpteur très-estimable; il a fait des statues qui lui ont mérité des éloges; mais son véri-
table talent est le portrait : il a dans ce genre un mérite notable. Son Lahhej de Pompières est très-bien ; pour qui a vu à la chambre ce patriote si spirituel M. Allier est d’une vérité incroyable. Voyez maintenant le buste d’un général^ la tête haute ^ en action^ parlant; c’est plein d’âme et de vie; le marbre s’est fait chair ^ et la pensée lui est incarnée. Il faut que je vous fasse voir un tour de force de M. Allier. Venez dans la troisième allée de ce Musée. Reconnaissez-vous ce masque? Ne regardez pas le livret....
— Cela ressemble à Bonaparte premier consul ; cependant c’est plus fort, plus développé.
— C’est que c’est Bonaparte Napoléon , mort à Sainte-Hélène.
— Napoléon ! Un masque moulé sur nature par M. Allier! Je ne savais pas que cet artiste, dont je n’ignore point l’ancienne existence comme officier de cavalerie, se fut exilé avec l’empereur^ ou se fût trouvé fortuitement à Sainte-Hélène au moment de la mort de l’empereur.
— Ecoutez. M. Allier n’a point quitté Paris , depuis qu’il a pendu à un clou à crochet
son sabre de dragon^ et qu’il Ta remplacé par rébauchoir du statuaire. Il n’a donc pas été à Sainte-Hélène; mais de Sainte-Hélène est venu à Paris le masque moulé par le docteur Antommarchi sur la face éteinte de Napoléon. Beaucoup de gens allèrent visiter le docteur et voir cette magnifique empreinte, oii se retrouvent le dernier sentiment de la douleur, et la dernière trace de la pensée. Chacun rapporta de cette visite un souvenir, qui plus fort, qui moins poétique , tous profondément mélancoliques. M. Allier, — il avait conservé une grande vénération pour le héros populaire, pour le tyran sublime, — M. Allier rentra chez lui vivement pénétré de ce que cette image a de noble et de triste , de calme et de douloureux, de réfléchi dans la mort et d’imposant dans le sommeil qu’elle dénonce; il avait entendu dire à M. Antommarchi que le masque de Napoléon ne serait pas moulé ; il frémit en pensant que cette épreuve unique, si précieuse, ce monument si intéressant pour l’histoire, pouvait périr en un instant par la maladresse d’un domestique, par un incendie, par un vol. Il se dit à lui-
même : « Il ne faut pas qu^il périsse tout entier ; je l’ai aussi ce masque , je suis sûr que je le possède bien ; il est dans ma mémoire comme s’il était en effet dans un reliquaire^ dont je pourrais le tirer au besoin. Tirons-l’en^ et que M. Antommarchi ne soit pas le maître de briser au gré de son caprice^ d’enfermer comme un avare un trésor dont tant de Français voudraient jouir ! » Et il courut à son baquet^ et dans quelques quarts d’heure sa terre glaise et mouillée dormit ^ souffrit, mourut, sous sa main. Préoccupé seulement de la grandeur morale de l’homme et des développemens osseux qu’il avait remarqués dans le masque d’ Antommarchi, il fit sa copie plus grande que nature ; puis , il la réduisit aux proportions ou vous la voyez. L’artiste me montra alors son double travail , et j’en demeurai stupéfait. Je ne concevais pas que ces paupières si flexibles , cet enchâssement des yeux si fermes , ces joues qui céderaient à la pression du doigt, parce qu’elles sont à peine mortes; je ne concevais pas, dis-je, que tout cela fût une invention de sculpteur , et que la nature ne fût pour rien là-dedans. C’était la vérité pour-
tant. Si je ne vous disais pas cela, croiriezvous qu’une chose fuite de sentiment et de réminiscence pût avoir un tel caractère de réalité ?
— C’est extraordinaire.
— C’est beau. Vous examinerez cela à loisir j pour moi, je le vois tous les jours; car depuis 4 829 que j’ai ce masque dans mon cabinet, devant mon bureau, je ne passe pas d’heure sans y jeter un coup d’œil , sans étudier cette tête prodigieuse. C’est pour la première fois que M. Allier rend public son travail ; jusqu’alors il n’avait tiré qu’un très-petit nombre d’épreuves dont il avait gratifié quelques personnes. Il m’a fait la grâce de m’en donner une qui a été l’objet de l’admiration de tous mes amis. Je pense que cette effigie va être multipliée par l’artiste , à moins que M. Antommarchi ne prétende que la face de Napoléon mort est sa propriété exclusive. Au reste, une exécrable contrefaçon de la tête modelée par M. Allier existe : je ne sais quel poêlier s’est osé mesurer avec cette tête de géant; mais c’est liii qu’il laudrait poursuivre par respect pour Napoléon. Si je ne me trompe, les possesseurs du masque de M. Al-
lier n’étaient^ en ^829^ qu’au nombre de cinq ou six, parmi lesquels Charlet, Labbey de Pompières^ Odilon-Barrot et moi. Continuons notre examen.
— Bon Dieu ! qu’est-ce que cette collection de têtes sans formes^ maniérées^ affectant la hideur ^ et qui ont l’air d’empreintes de monnaies barbares?
— Chut^ mon cher ami! si l’on vous entendait^ si quelque adepte venait à passer par ici ^ et vous voyait rendre à ces figures de réprouves la grimace qu’elles vous font^ nous serions perdus. Ce n’est pas seulement de la qualification terrible épicier que vous seriez apostrophé ; on s’informerait qui vous êtes ^ on marquerait de rouge votre maison^ et le jour venu ou chacun rendra ses comptes, selon l’énergique expression de ces messieurs , on vous forcerait de confesser que M. Préault est un homme de génie, le grand sculpteur de l’époque , comme M. Jeanron en est le grand peintre. Prenez donc vos précautions, et parlons bas^ bien bas, tout bas. Il est établi , non pas partout , mais quelque part, qu’il n’y a de grande , de profonde , de haute, de merveilleuse sculpture que celle de MM. Préault
et Jëhan Duseigneur. Toutefois ^ on met, et moi aussi je mets une grande différence entre ces deux artistes. On trouve M. Preault immense; moi, je regarde M. Duseigneur comme plus près du raisonnable , et par conséquent du bien.. Je pense même que M. Duseigneur a du talent. Quant à M. Préault, j’en doute fort. Qu’il ait du génie, c’est possible. On entend le génie de tant de façons ! j’ai tant vu d’hommes de génie sur la rive gauche de la Seine , qui passaient pour des fous sur la rive droite , que je ne sais plus ce qu’il faut que je pense d’un artiste dont on me dit qu’il a du génie. Va donc pour le génie; mais le talent, je le conteste, et je n’y croirai point avant d’avoir vu autre chose que ces ébauches repoussantes, d’une laideur si recherchée, sous lesquelles M. Préault a caché la Mendicité y les Deux pauvres femmes et Gilbert mourant, que vous voyez là-haut sous les traits et le vêtement d’une vieille femme échevelée. Oh non ! il n’y a pas là de talent ! du mouvement, de la fougue, du caractère; — un caractère de convention, par exemple, — mais du talent, point. Le talent est dans l’exécution, dans l’imitation fine ou élevée de la nature. Ici,
y a-t-il apparence d’imitation? Voyez ces têtes horribles ^ parodies sérieusement grotesques des malheureux qui gémissent dans les hôpitaux ! Voyez ces bras^, ces mains! Sont-ce des mains^ des bras ^ des têtes ?
— Mais ce ne sont que des esquisses.
— Quand M. Préault fera mieux que des esquisses, nous verrons. Des esquisses , des ébauches , c’est fort commode ; cela n’engage à rien : on jette au vent quelques idées revêtues de formes telles quelles j et, sans études préliminaires, on se fait une certaine renommée, parce qu’on a livré son nom à la discussion. Mais ces essais ont un terme bien prompt. Le public n’aime pas les esquisses qui succèdent aux es quisses ; il lui faut à la fin du positif. Il arrivera du dévergondage en sculpture ce qui arrive de tout dévergondage. Après l’anarchie des idées, le bon sens a sa réaction ; et le jour de la réaction, on dit , en rentrant dans les voies de cette sage originalité qui ne repousse pas la raison :
(( Jugez-moi maintenant, mais non par les essais que j’ai soumis d’abord à votre examen ; je croyais alors à des systèmes dont je suis désabusé; rendez-moi seulement la justice de dire
que je n’y croyais pas bien profondément , car je n’ai fait alors que des maquettes. J’ai voulu mettre en lumière l’indépendance de mes opinions artistiques; maintenant je veux prouver que je sais. » Quand M. Préault dira cela par ses ouvrages^ nous nous occuperons sérieusement de lui. Ce qu’il a fait avec le plus de soin, c’est un portrait de M. Gabriel Laviron , artiste-critique. Vous le voyez sur ce rayon , avec cette casquette à poils , dont les oreilles sont étrangement relevées ; il est revêtu de l’iiabit qui précéda immédiatement, en^79â,la Carmagnole des révolutionnaires classiques. Il a une barbe touffue, comme celle d’un guichetier du Temple. Ne prenez pas tout ceci pour un travestissement : c’est une chose grave, je vous assure ; on joue au costume aujourd’hui , sans rire , sans se douter qu’on est étrange. ]En sculpture, ce costume est parfaitement ridicule, et si l’on était dans un temps où l’on pût s’étonner de quelque chose , on s’étonnerait qu’un statuaire ait pu se tromper au point de lui donner les honneurs du modelé. Encore si cette hardiesse était rachetée par une étude sofgnée , par une imitation parfaite , vous plaindriez le
génie qui s’est trompé ; vous lui pardonneriez la présomption qu’il a eue de croire pouvoir imposer^ par son autorité^ des idées antipathiques aux idées reçues 5 mais vous admireriez le travail de l’artiste! Point; une imitation grossière , une face lourdement ébauchée ^ des saillies , des cavités ^ la montagne et la plaine ^ afin d’obtenir de grands noirs à côté de lumières vives. C’est l’art, qui taillait des rochers; ou faisait les monstres égyptiens. Les sculpteurs qui veulent imiter les peintres coloristes , vous entendez desquels je veux parler^ me semblent dans la pins mauvaise voie du monde ; ils sont condamnés à une exagération à laquelle ils ne trouveront d’excuse ni dans l’antique , ni dans le bon moyen âge.
— Mais pensez- vous que la statuaire doive repousser absolument l’effet et le costume moderne ?
— Quant au costume^ je vous en dirai ma pensée à propos de cette statue de Benjamin Constant^ par M. Bra^ que j’aperçois plus loin. Quant à l’effet ^ je crois qu’il ne faut jamais l’obtenir en sculpture que par la finesse et l’étude. Je crois queM. David a poussé l’effet aussi
loin qu’il peut aller^ dans le sens de la saillie ; je crois que M. Foyatier est beaucoup plus expressif que M. Préault , sans effort de grimace ; je crois que l’expression est chez MM. Rude, Duret, Desprez et Jaley beaucoup plus louable que chez les sculpteurs coloristes, parce qu’ils ont parfaitement bien rendu le rire gracieux, l’innocence, la naïveté; ce qui est autrement difficile à reproduire que les convulsions de la fureur, les imprécations de la misère 3 et le râle de la mort. Molière est plus expressif que tous les faiseurs d^émotions dramatiques ou lyriques ; Molière est le plus grand artiste français, et ce n’est jamais au charnier des Innocens qu’il a demandé son intérêt.
— Oh ! ma foi'; ce buste de M. Laviron est bien drôle ! c’est plus plaisant que les figurines de Dantan. «> •
— Mais moins fin et moins spirituel. M. Jehan Duseigneur — autrefois on s’appelait Jean tout bonnement; vous vous appelez Jean, tout tout le monde s’appelle Jean; Jehan est moyen âge , et quand on se fait artiste du moyen âge on s’appelle Jehan, — M. Jehan Duseigneur est plus avancé que M. Préault, dans le sens du
bien, comme je l’entends ; il a encore de l’exagération, mais beaucoup moins que le sculpteur dont nous venons de nous occuperé Je ne parlerai point de ses médaillons ; l’étiquette du cadre , camaraderie, nous dit que ceci est affaire entre camarade et amis, et que la critique
n’a rien à v voir. Passons donc. Voilà deux •1
bustes: Victor Hugo, et le spirituel et érudit M. Paul Lacroix, si connu sous le nom du Bibliophile Jacob* Hugo est outré j il fait la moue, peut-être d’avoir le visage si machuré, lui qui au naturel est frais, gras , bien portant, comme un enfant à la mamelle. Hugo tel que je le connais , tel que vous le connaissez, a une belle et jolie tête, large, capable, ouverte, gracieuse, expressive, soit qu’il parle ou qu’il réfléchisse : ici tout est exagéré. M. Duseigneura voulu faire quelque chose de monujnental, et il a fait du rocailleux, du martelé. Je ne nie pas qu’il y ait dans ce buste un sentiment fort de la nature ; mais ce sentiment est au-delà du vrai. L’artiste a fait le poète dans des conventions poétiques, que je ne saurais trouver flatteuses , quant à moi , parce que Hugo est plus beau et surtout plus simple ; par cette simplicité toute bour-
geoise^ il est à merveille dans le monde et dans le cercle, de ses amis. C’est vouloir donner à la postérité une fausse idée de notre bon Victor Hugo, que de le représenter ainsi grognon, refrogné, posant en homme de mauvaise humeur. Personne ne s’est encore avisé de donner au vieux Corneille ces airs mauvais, dont on surcharge maintenant les figures de nos contemporains , qui ont de la célébrité dans les arts ou dans la politique : Corneille n’en est pas moins grand homme.
— Si le buste de Victor Hugo était traité plus délicatement; s’il n’avait pas cette couche brutale de fâcherie qui est à la mode , comme vous le remarquez fort bien, il serait digne d’éloges. Il me semble que celui de Jacob est mieux sous tous les rapports.
— Un peu grand peut-être, mais ressemblant. L’ouvrage principal de M. Jean Duseigneur est un groupe de trois figures représentant Quasimodo au pilori , pleurant poilr obtenir une goutte d’eau, et la Esmeralda montée sur l’échafaud lui présentant sa gourde. Djali est près de sa maîtresse. Elle pourrait très-bien n’y être point, car elle n’ajoute rien à l’intérêt;
elle n’est là que pour montrer ses cornes et ses sabots dorés.
— Il n’y a pas qu’elle dont le costume soit rehaussé d’or. La robe et la coiffure de la bohémienne sont aussi dorées par filets ou par fleurs.
— Enfantillage que cela, auquel l’art ne gagne rien.
— La tête de la Esmeralda est plus fine avec cette coiffure.
— Elle est jolie cette tête, mais un peu sèche peut-être. Au reste , j’aime mieux cela que la prétendue largeur de M. Préault. Les bras et les mains sont précieusement faits. Voilà tout ce que je puis louer dans ce morceau , car le Quasimodo est d’un laid. . . comment vous dirai-je ? d’un laid repoussant ^ quelque sentiment de pitié qu’on ait au cœur. Celui de Victor Hugo est laid, difforme, et il intéresse.
— Il y a de la force dans la création de cette figure trop laide sans doute.
— De la force ! venez voir de la force véritable. Suivez -moi au pied du grand escalier.
— Quoi ! ce Louis-Philippe à cheval ! ce bas-relief qui a l’air de sortir d’un moule à
gaufres ou à pains de beurre , tant il est plat et commun !
— Fi donc ! Qui vous parle de ce détestable platras de M. Guersant! C’est de M. Elex et de son Cdin qu’il s’agit. Mettez-vous entre ces deux petits bas-reliefs de M. Fuchère, l’un représentant , je crois , un jeune homme suppliant des moines de le recevoir dans leur ordre ; composition agréable, et qui me paraît préférable au gentil rnédaillon de la Pêche, L’autre,...
— Oh ! vous avez bien raison ; cela est véritablement grand , large et original ! Quelle sauvagerie, dans la tête de Caïn ! quelle douleur et quel repentir ! Et cette femme si bien jetée à côté de lui comme elle pleure ! Caïn a près de son cœur tout ce qui pourrait le consoler , sa femme et ses deux enfans , et la mémoire de son crime prévaut sur les caresses de sa famille , et il n’ose lever les yeux au ciel ! Cela est fort bien entendu , fortement pensé et d’une grande exécution ; la femme est surtout très-belle.
— Les lignes de cette grande pyramide sont d’une combinaison et d’un mouvement bien
heureux. Suivez -les dans chaque figure et dans l’agencement du groupe si puissamment lié ; voyez ^ elles sont fermes pour indiquer la ' pose et les formes de cet homme de la première race ; souples ^ gracieuses et soutenues pour profiler le corps de la femme et des eh- ' fans de Caïn , simples et savantes pour dessiner les masses et indiquer les mouvemens des quatre individus. Tout cela est hardiment attaqué ; il n’y a pas un pouce de ses surfaces qui annonce l’hésitation ou la timidité ; un peu d’empâtement par-ci^ par-là ^ mais en général la forme est pure autant que grande. Je voudrais voir ce groupe traduit en bronze ou marbre. L’idée de M. Etex gagnerait beaucoup à se revêtir d’une matière moins molle que le plâtre. Ce morceau serait certainement un des plus beaux qui soient jamais sortis du ciseau d’un sculpteur français ; alors seulement on jugerait bien si M. Etex a eu raison de préférer la force épatée de la Germanie, à la beauté mâle et noblement élégante du midi et de l’orient ; alors il purifierait l’expression de sa pensée , ainsi qu’il a fait dans son petit Hyacinthe mourant ^ figure jolie et pleine
de sentiment^ que vous avez admirée à ce concours où M. Etex n’eut pas le prix de Rome parce qu’il l’avait mérité.
— Cet Hyacinthe est souple, élégant; sa douleur ne grimace point , il tombe bien naturellement : et puis , ce n’est pas un homme en petit, c’est un jeune homme.
— Après M. Etex, chez qui vous pouvez étudier la véritable force , la véritable largeur , voyez M. Barye. Il est fort et large , celui-là ! Mais chez lui, force, c’est sentiment juste du mouvement et du caractère de l’individu représenté ^ enfermé dans une forme précise et pure ; c’est une vue grande de la nature , mais fidèle jusqu’au scrupule. Il imite tout, depuis la donnée générale de la pose, jusqu’aux détails d’une masse de poils qui tournoient sur le dos du lion ou que la colère redresse. Mais cette imitation n’est pas étroite, mesquine ou follement outrée; elle, est sentie, naïve et judicieuse. Ce lion qui combat un serpent ^ croyez-vous qu’il ressemble en rien à ces lions qu’on nous fait classiquement depuis une trentaine d’an-^ nées , et qui , sous leurs lourdes crinières , ont le malheur de ressembler à des baillis d’opéra-
comique ? Il tient sous une de ses griffes son ennemi^ qu’il regarde de côté, en poussant un cri terrible. Il est bien sûr que le serpent ne pourra le blesser, car il n\ourra dans cette étreinte ; mais sa vue lui fait mal , elle l’irrite , comme si ce n’était pas un adversaire digne de lui. Ce mépris, cette colère, ce je ne sais quel effet électrique que vous éprouvez à l’aspect d’une vipère, le lion de M. Barye le ressent, quoiqu’il ait triomphé déjà. Ses griffes sortent de leurs fourreaux , tout son corps frémit , sa robe de poils se hérisse ; il voudrait broyer sous ses dents la tête de l’imprudent qui l’est venu attaquer ; mais il n’ose. Oh ! s’il avait affaire à un animal de sa force et de sa constitution , vous ne le verriez pas en garde , en défiance , assis sur son derrière et menaçant de l’œil. Il se déploierait, lutterait et montrerait sa puissance. Ce lion m’a fait peur, tant il est vrai ! je passe en riant auprès de ceux qu’on a plantés en faction au bout des Tuileries j je ne regarde celui-ci que de loin , parce que je ne sais pas les paroles magiques dont M. Martin se sert pour calmer les bêtes féroces. L’immense talent que M. Barye a déployé dans ce lion qui serait une
admirable décoration pour un jardin public, vous le retrouverez dans ce petit éléphant, dans cette gazelle morte, si fine, si délicate, dans ce pauvre cerf terrassé par deux chiens si acharnés sur la pauvre bète, dans ces deux ours qui font la parade,dans ceux qui se battent^ vous le trouverez par tout 5 vous reconnaîtrez cette étude profonde qui est allée de Tinstinct de chaque bête à sa forme, du mouvement aux détails du dessin et même de la couleur ; car M. Barye est un coloriste; et sa couleur est vraie. Si après le peintre d’animaux vous voulez connaître Fartiste imitant la nature humaine, voyez le du duc d’ Orléans ^ gravement
traité et élégant sans manière. Voyez ce chevalier du ^5*^ siècle , délicieuse petite statue équestre, dont la pose est d’un si joli goût, dont la tête est si finement touchée ; voyez enfin l’étonnement, l’effroi de Charles VI arrêté dans la forêt du Mans.
— Vous oubliez, je crois, ce combat de deux chevaliers, dont l’un est à pied, parce que son cheval a été blessé à mort. C’est une charmante chose : la tête du cheval abattu et le chevalier sur son dos sont surtout très-bien.
— Très-bien^ en effets mais assez loin encore de M. Barye. M. Gechter^ dans ce Coniifat de Charles-Martel et d’ Ah dérame ^ s’est montré homme d’un talent distingué assurément^ mais regardez bien les attaches des jambes des chevaux ^ et tous les détails qui sont si beaux chez M. Barye ^ vous ne les trouverez ni si fermes ni si fins. Toutefois , je préfère ce groupe plein de mérite à toute la sculpture de M. Préault et de M. Duseigneur, au moyen âge de M. Feuchère^ et à presque toutes les imitations plus ou moins bonnes de MM. Barye et Moine;, etdeM"® deFauveau. M. Barye est un homme de génie , d’un génie que l’on comprend, qui se manifeste aux yeux de tous; c’est aussi un homme d’un talent complet; il a donc toutes les conditions qui font le grand artiste. Attendons pour lui comparer M. Préault ou d’autres, qu’ils aient produit quelque chose d’intelligible, d’ étudié, et non pas des fragrhens de mélodrames en plâtre. M. Barye a la parole haute, sûre et puissante; ceux qu’on veut mettre à côté de lui, sinon au-dessus, crient et n’ont pas de poumons ; ils toussent tout de suite. Vous entendez bien que parmi
les faiseurs de bas-reliefs du moyen age^ qui se sont mis à la suite de de Fauveau^ je ne compte pas M. Grandfils^ Fauteur du Songe de Marmion ; ceci m’a tout Fair d’une plaisanterie : c’est le point sur un i de M. Alfred de Musset. M. Caudron^ avec son inintelligible Arène Arles ^ et sa Cour de Childebert^ portée sur les épaulés des combattans, vaut cent fois mieux. Il y a trop de confusion^ trop de personnages^ mais quelques parties d’études sérieuses^ et qui annoncent du talent.
— Je comprends mieux cela que ce bas-relief noir de M. de Triqueti.
— Vue d’ici;, cette ébauche a du caractère. Mais assez d’ébauches ! Aussi passons devant cette tête de la Reine par M. Moine; il n’y a de fait que des rubans de satin et un chapeau ; le reste est à finir. Les plumes et les cheveux sont d’un lourd écrasant ; le masque n’est que dégrossi. M. Lescorné a flni^ lui^ dès perles^ des pierreries, des plumes. Du Louis XYI, bien ; mais du temps de Louis XVI, une tê te de femme, même fardée, était de chair; et ici, pas de chair ; quelque chose d’inflexible qui ne rirait pas, ne pleurei'ait pas, et ne pourrait
dire : « Chevalier, relevez-vous donc j si Ton vous voyait, vous me compromettriez! »
— Qu’est-ce que ce groupe d’un rpi qui donne un petit soufflet à une femme occupée de sa toilette?
— C’est Chilpérîc surprenant Frédégonde; c’est Frédégonde se croyant surprise par Landry son amant, et se dénonçant, par une exclamation tendre , à un époux trahi ; c’est tout ce que vous voudrez. Frédégonde est assez gentille ; mais voilà tout. Quant à Chilpéric, il n’exprime rien ; on ne sait pas ce qu’il vient faire là ; il a l’air de faire une agacerie conjugale à sa femme, et il est coiffé de sa couronne ! C’était un bonnet de nuit qui lui convenait , et non le grave bandeau royal. M. Bougron a mis la couronne pour expliquer un peu le sujet; et puis il a imprimé dans le livret de longues phrases pour raconter Landry, Frédégonde et Chilpéric assassiné après l’aventure représentée. Ce groupe est une chose médiocre. Venons à du plus sérieux. Arrêtez-vous au Cyparisse de M. Pradier. Voilà une jolie figure! Je ne sais pas trop pourquoi Cyparisse fait tant d’efforts; pourquoi l’artiste, au lieu de lui donner à ployer une
DtJ LOUVRE.
branche mince d’aulne ou de cytise, dont les feuilles tendres seraient une pâture délicate pour le cerf, lui a imposé l’obligation de lutter contre un vigoureux branchage.
— C’est apparemment pour se ménager les moyens d’allier la force à la grâce juvénile.
— Tel est en effet le caractère du Cyparîsse qui présente de charmantes parties d’études. J’aimerais beaucoup moins, si je devais choisir, cette chasseresse couchée, et tenant un lapin en l’air, parce qu’il y a là peu de mérite. Je vous parlais tout à l’heure de notre costume moderne dans ses rapports avec la statuaire; voici deux- monumens à l’occasion desquels je vais vous dire ma pensée à cet égard : Bissori par M. Gatteaux, Benjamin Constant par M. Bra. Je crois que notre costume, tout disgracieux, tout ignoble qu’il est, ne doit point faire reculer l’artiste; je crois d’ailleurs qu’il y a moyen d’en tirer parti, et de le faire moins laid en l’étoffant un peu, ou en ne lui empruntant que des vêtemens larges. Qu’il faille ensuite, de propos délibéré, sans nulle raison absolue, représenter un contemporain dans son habit étriqué , dans ses patalons qui ont toute
l’apparence de tuyaux de poêle ^ c’est ce que je ne pense pas. La statuaire est essentiellement l’expression de la forme ; lui ôter celle de ses facultés ^ celui de ses avantages auxquels elle doit tenir le plus, c’est lui rendre un mauvais service. Mais le désagrément, la difficulté, il faut les accepter quand il est nécessaire. M. Gatteaux avait à représenter Bisson sur son navire, se faisant sauter. Il ne pouvait le faire nu; il l’a revêtu de son uniforme, et il a eu raison ; il l’a fait rond, lourd , et il a eu tort. M. Bra avait à représenter Benjamin Constant, triste , souffrant, amaigri, à demi mort, faisant entendre pour la dernière fois sa \oix avertissante à la tribune; il l’a recouvert d’une redingote mise par-dessus un habit ; mais peut-être n’y at-il pas là assez d’ampleur. Le monument serait trop grêle s’il était exécuté ainsi ; il ne saurait être plus expressif. L’expression , la pensée, sont les hautes qualités de M. Bra. Il les possède en artiste profond qui médite , étudie , et donne à chaque sujet sa physionomie. Voyez la tête de Benjamin Constant qui gémit sur des malheurs qu’il croit voir dans l’avenir ; voyez Ulysse exilé ^ cherchant des yeux Ithaque à
riiorizon de la mer qui lui cache sa patrie^ demandant au vent un souffle bienfaisant qui lui apporte la fumée des maisons d’Ithaque; tout entier à cette pensée d’amour et de regret^ de tristesse et d’abattement. Et tout le beau corps d’Ulysse participe de cette douleur ! Vous voyez que M. Bra, contraint un jour de faire de la sculpture habillée ^ se réfugie tout de suite après ^ en poète ^ en véritable statuaire^ dans la sculpture nue qui peut donner toute satisfaction à l’artiste si elle lui impose des conditions d’exécution plus grandes. M. Desbœufs a habillé son Ange-Gardien de la robe dont le moyen âge a revêtu toutes ses figures. L’étude de ce vêtement est très-bien faite. La tête a le caractère youlu par la donnée de pastiche à la- > quelle s’est assujetti le sculpteur ; elle est assez jolie; mais elle aurait pu l’être davantage^ étant moins près de la manière. L’enfant endormi dans un panier^ trop court pour un berceau^ dort bien. Son corps est d’un modelé gras^ auquel un peu plus de finesse ne siérait pas mal. L’idée de l’aile gauche de l’ange, qui vient servir de rempart à l’enfant contre les tentatives d’un serpent, est ingénieuse.
— J^aime assez ce groupe , quant à moi ; il est candide et religieux.
— C’est un essai qui ne doit pas avoir de suite ; car ^ pourquoi imiter le moyen âge dans son caractère et dans ses ajustemens ? ne peuton être naïf en imitant la nature? ne peut -on être homme de goût sans copier les cheveux plats et frisottés^ les tuniques à manches à gigot du treizième siècle?
— Comment nommez-vous cet homme enlevant une femme évanouie et un enfant qui rit?
— Astjdamas . Il sauve Lucilia qu’il aimait^ et l’enfant de celle-ci ^ au moment de l’incendie d’Herculanum.
— C’est bien cela. Cette étude d’homme est puissante et pourvue de l’élégance forte qui distingue le talent élevé de M. Foyatier.
— Je regrette que Lucilia soit groupée avec Astydamas ^ de manière à être comprimée audessous de la gorge. Toutefois^ acceptons cette donnée qui nous vaut un dos de femme d’une charmante forme, et des jambes pendantes pleines d’un naturel gracieux. Le petit enfant dans le bras droit de l’athlète est charmant.
Il y a loin de la grâce ^ de la puissance et du modelé de M. ..Foyatier aux qualités de M. Gayj^ard. Sa Madeleine^ où vous distinguez des pieds , une draperie ^ et des bras bien traités, est laide, grêle. Ce n’est pas la femme voluptueuse de l’orient, l’ardente pécheresse de Judée. Si M. Gayrard a voulu la montrer amaigrie par le repentir et l’abstinence, il n’a pas bien réussi , car rien n’indique la beauté déchue. La Diane surprise au bain, manque aussi d’élévation de style; la Lucrèce qui se perce le sein n’a pas d’expression. Ce sont des études de corps féminin estimables sous quelques rapports : je ne saurais pousser l’éloge plus loin. M. Gayrard fils a ici beaucoup de bustes; le meilleur est celui de Beauvallet^ cet artiste de la Comédie-Française, dont le talent a toujours l’air de la rage concentrée ou de la mauvaise humeur ; il y a de ce caractère. Les autres, Adolphe Nourrit, Philippe, Dormeuil , Bernard - Léon et Ligier , sont faibles , vulgaires, et inférieurs à ceux de M. Dantan jeune. Un buste bien traité, quoique la ressemblance pût être plus grande, c’est celui de Benjamin Constant par M. Guillot. Cet ar-
tiste n’a paij exposé que ce marbre; nous avons de lui cette grande figure de Tjriée çÿ\\ atteste Ja conscience de rauteur dans se^ études. Le masque outre un peu l’expression de l’indignation et de l’enthousiasme. Il y a du mouvement dans la pose et de l’énergie dans les jambes. M. Guillot ^ que nous n’avions pas vu au Louvre depuis plusieurs années^ a fait des progrès très-sensibles. . '
— Voilà le portrait de quelque homme de génie. Il porte la tête haute ^ les cheveux singulièrement arrangés^ une demi-barbe et des moustaches. Je vois sur le socle une coupe ^ un poignard et un masque tragique : c’est quelque grand poète dramatique étranger peut-être.
— Non c’est M. Guy on ^ élève du Conservatoire^ dit le livret. M. Lévêque pourrait bien avoir, fait tort à ce jeune homme en lui donnant un front pyramidal. Gall et Spurzheim ne veulent pas que l’intelligence se loge dans un cerveau conformé ainsi, et s’il faut que nous ayons encore un déclamateur tragique sans intelligence 1 . , nous n’en avons eu que
de reste au théâtre français!... Cette vierge, par M. Laitié , est bien drapée.
— Je la trouve jolie; mais elle n’a rien du haut caractère que Raphaël a si bien trouvé pour expliquer l’honneur fait par Christ à Marie. Le divin manque. Je voudrais avoir une maîtresse qui ressemblât à cette jeune femme; mais si j’étais curé d’une paroisse, je voudrais , pour mon église , une vierge qui , en présentant son fils à l’adoration de mes fidèles , leur fît comprendre par la nature de sa beauté , toute l’élévation de sa mission céleste.
— C’est que c’est fort difficile.
— C’est qu’il ne faut pas faire de vierges.
— Quand elles sont commandées par le ministre , il faut bien en faire. Quand on a besoin des encouragemens du gouvernement, on ne choisit plus ses sujets ; il faut travailler pour les églises , faire des bustes du roi , de souvenir, sans pouvoir obtenir de séances, parce que le roi gouverne , et n’a pas le temps de poser pour les sculpteurs et les peintres. Aussi, voyez comme il est arrangé dans tous ses bustes !
— Ou bien composer des statues de femmes,
représentant la ville de Montpellier , la ville de Marseille ^ la ville de Mâcon , la ville de Tours, la viMe de Limoges, et je ne sais pas quelles autres villes encore , pour Tare de triomphe de LEtoile, et pour d’autres destinations. Quanta ces villes , quelque mérite qu’y aient mis leurs auteurs , je ne m’y arrête pas; c’est froid, et je suis gelé déjà. Tenez, voilà un buste en marbre très -ressemblant de M. Zédé> ingénieur de la marine, par M. Br ion , qui a fait un Lamothe - Piquet bien lourd. Cette Captive de Missolonghi , par M. Chaponnière , n’est guère grecque; faible, et d’un petit caractère. Il y a de la sauvagerie et de l’originalité dans Le Génie du mal de M. Droz ; la tête est d’un caractère remarquable ; la pose de cette figure assise est bien trouvée. C’est le mouvement et la chaleur, plus que le style , qui distingue le Mazaniello ^ de M. Dantan l’aîné, figure que vous préférez , j’en suis sûr, à ce Périclès si inanimé de M. Debay père.
-^Oh ! certes.
— Et vous aurez Périclès au jardin des Tuileries. Il couronnera, de l’air le plus triste du monde , les belles promeneuses qui auront in-
venté le plus joli chapeau la coupe, de robe la plus favorable à la taille. M. Debay fils a fait uii petit amour dans une coquille , avec une ancre et une voile ^ et il a appelé cela le Génie de la marine, A ne considérer cette statue que sous le rapport de Fexécution , c’est une assez jolie chose. L’enfant est bien étudié; mais si vous l’examinez sous le rapport de là pensée^ on est moins satisfait. Le Génie de la marine doit être grave et fort , parce que la marine est une profession sérieuse et pénible, à moins qu’on ne veuille faire entendre que la prémière navigation fut faite par un amant qui allait visiter sa maîtresse: mais, dans ce cas, pas d’ancre, point de cette coquille qui ne peut servir de navire ; une rame , et non un gouvernail ; un tronc d’arbre creusé ou un radeau. Le reste est faux, conventionnel, impossible. Il y a ici un détail qui me choque , et ne vous touche guère , vous; c’est cette voile percée d’œillets tout autour près de ces ralingues. Jamais rien de semblable n’a existé, et si, dans quelques mille ans, les hommes qui s’occuperont de recherches sur la marine au dix-neuvième siècle trouvent cette, .statue, ils croiront que nous étions assez mal-.
adroits pour disposer ainsi nos bandes de ris ; ils concluront que l’art naval était dans l’enfance encore en 4852.
— Mais ils auront des livres pour redresser leur croyance.
— Et s’ils ne trouvent pas ces livres ! si les bibliothèques sont aussi pauvres en 3052 qu’elles le sont aujourd’hui, il faudra qu’ils se fient aux monumens, comme nous nous fions à ceux des Grecs qui nous donnent de fabuleuses trirèmes auxquelles notre raison de marins se refuse.* Oh! les monumens! rien n’est faux comme un monument, si ce n’est un signalement dans un passeport. En voilà beaucoup ici : eh bien ! je ne crois pas qu’il y en ait trois de passablement exacts. L’art a des raisons particulières qui ne s’accordent pas toujours avec l’exactitude. Il ne faut pas lui en faire un crime; mais il faut savoir se défier de lui quand on consulte ses produits sous le point de vue de la critique. L’Académie des Inscriptions perd son temps. Cuvier prenait un os, et reconstruisait à coup sûr un individu dont l’organisation était possible ; nos académiciens prennent un morceau de marbre, et dis-
ou LOUVRE.
sertent pour tirer des conséquences ingénieusement absurdes. On a beau le leur dire^ ils continuent ^ commentent , comnientent ^ vieillissent en commentant ^ et sans avoir pu rien éclaircir. Lisez tous les livres qu’ils ont faits sur la marine des anciens.
— Non pas^ s’il vous plaît.
— Sans aucune connaissance des conditions que doit remplir un navire pour marcher^ ils ont discuté des formes des navires sur la foi des monumens, vrais comme celui de M. Debay. Tout cela est à refaire et la vie est si courte ! et les matériaux sont si rares en France! Adieu, mon cher ami, je m’en vais. Restez, si vous voulez, pour voir les bustes de femmes si amusans de M. Garnier : madame
F , avec ses bandeaux, ses cheveux frisés,
ses hauts rubans; madame Elisabeth Taylor, encore plus étonnante; restez, pour voir le bas-relief de M. Dieudonné sur le Mariage de Louis- Philippe à Palerme , ouvrage où le chapeau comique du suisse de la cathédrale est ce qu’il y a de moins plaisant; restez, pour examiner sous le globe où elle est placée la petite Statue équestre du Roi^ par M. Orlandi^
OU le buste de mademoiselle Taglioni; admirez^ si le cœur vous en dit^ le Napoléon a Montera au J de M. Despretz; vous en êtes bien le maître. Pour moi, je pars, transi, fatigué , ne pouvant plus parler ni me tenir debout. J^ai cependant une recommandation à vous faire : voyez le Daphnis endorrni ^ de M. Brun; le Réveil ^ par M. Flatters, jeune fille qui a la mâchoire bien lourde; par
le même, petite statue dont le mouvement semble vouloir indiquer que notre mère éprouve les premiers maux de cœur de la grossesse ; le Gladiateur^ assez bonne figure par M. Daumas ; la Force J de M. Desprez; la Nausica^ de M. Elschoecht, qui vaut bien mieux que son buste de madame Léontine Fay-Volnys ; le Narcisse j de M. Ambuchi; XAgar^ de M. Lescorné ; le Gain y de M. Thomas, et X Adonis y deM. Molcnet. Dans tous ces morceaux vous trouverez des choses louables. Je ne vous engage pas à vous arrêter devant le Philopœmeriy de M. Lange, et le Centaure N es sus y de M. Grass : ce sont de fort médiocres ouvrages. Vous serez peut-être plus favorable que moi aux auteurs, et je le souhaite pour eux. Il m’en
coûte toujours d’être sévère quand je remplis les devoirs de critique: mais^ j’en ai la conscience^ depuis que nous causons ensemble^ ce n’est point la sévérité qui l’a emporté.
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