‹ Les causes de la catastrophe de l'Empire Ottoman; conférence faite le ll novembre á BelgradeChapitre 1 sur 1 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

N. lORGA

Professeur à l'Université de Bucarest, membre de l'Académie Roumaine, membre correspondant de l'Académie serbe.

VALENII-DE-MUNTE

Imprimerie de la Société „Neamul Românesc**

in 2009 witii funding from

University of Ottawa

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L'empire ottoman en Europe a-t-il succombé par les défaites de Kirkilissé et de Lulé-Bourgas d'un côté, par celles de Koumanovo et de Monastir de l'autre? Était-ce l'État de Soliman le Magnifique qui s'écroulait par une catastrophe imprévue et profondément impressionnante, donnant aux spectateurs la secousse morale d'une des grandes tragédies du monde ?

On parle habituellement, dans les journaux et les livres de vulgarisation, aussi bien que dans des ouvrages à l'aspect scientifique, d'un Empire ottoman qui, partant d'Osman, le patriarche de sa tribu, irait sans interruption jusqu'à Abdoul- Hamid prisonnier de son propre peuple, jusqu'au bon vieux Sultan Mahmoud implorant sans effet la bénédiction du Prophète sur ses derniers soldats. Cet Empire aurait été fondé en 1354 et consohdé en 1453 par une race conquérante, ayant une conception politique bien fixée et une

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organisation militaire parfaite, sous des chefs nourrissant l'ambition de dominer la Thrace, les Balcans, TEurope Orientale, le monde entier, et à l'appel pressant, aux exhortations fanatiques d'un clergé qui imposait à cette armée de Musulmans la mission de faire triompher, par le fer et le feu, l'idée de l'Islam sur l'idée du Christ, le croissant sur la croix.

Il est bien commode de se représenter les choses de cette manière, mais cela ne signifie pas que ce soit aussi exact.

Détachons-nous de tous nos préjugés modernes, de tous nos intérêts, de tous nos souvenirs, de toutes nos douleurs d'hier, pour chercher la vérité dans les récits des contemporains, dans les quelques mentions, souvent retouchées, des chroniques ottomanes, dans les pages, intéressantes et pleines de vie, des Byzantins.

On y verra toute autre chose que cette course pressée à la victoire à travers les champs de massacre et les villes détruites par une fureur barbare.

On y verra l'œuvre d'un destin implacable, d'une fatahté absolue, de cette justice immanente qui, malgré les apparences trompeuses, dues à la vue courte de l'observateur, assure le triomphe à ceux qui, étant sains et simples, arrivent à leur heure pour renouveler, pour rajeunir un monde.

La race touranienne, poussée souvent vers l'Occident par des mouvements intérieurs dont

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on a la connaissance plus ou moins vague, fondait, au Xl-ème siècle, sur la base de l'Asie Mineure et de la Syrie, l'Empire seldschoukide. Fautil le considérer comme une fondation nationale turque? Certainement non. C'était un de ces États au caractère général de domination sur des peuples différents que l'Asie connaissait dès le temps des Assyriens, des Chaldéens et des Médo-Perses. L'esprit asiatique avait donc, de fait, vaincu le nouvel esprit romain de Byzance.

Cet empire se morcela bientôt, s'émietta à la première rencontre avec ces Tatars de Dschinghiz-Khan, qui n'étaient eux-mêmes qu'un afflux plus récent de Touraniens. Cela montre la totale faiblesse de la vie morale qu'il pouvait contenir et qui n'était ni religieuse, ni nationale.

Il y eut alors en Asie Mineure plusieurs émirats. Celui d'Osman était-il le plus fort, le mieux situé, celui auquel on pouvait prévoir l'avenir le plus brillant ? Pas le moins du monde. Ce fut, au contraire, celui qui, fondé en dernière ligne, avait des forces moindres, une situation moins propice, malgré le voisinage de Constantinople, sur cette rive peu hospitalière de l'Euxin, où il arriva aussi bien tard, et personne ne pouvait soupçonner que le petit-fils d'Osman sera roi, son arrière-petit-fils empereur d'Orient.

C'est justement à son insignifiance qu'il dut ces

étourdissants succès. La Péninsule Balcanique était depuis quelque temps le champ où se livraient la bataille presque journellement des ambitions impériales chrétiennes inassouvies. L'Empire byzantin était en lambeaux et deux longs conflits intérieurs achevèrent sa destruction: la guerre du vieux Andronic contre son petit-fils du môme nom et celle de Jean VI Cantacuzène contre son propre pupille Jean V Paléologue. En face, le Tzarat bulgare se préparait à, cette scission qui fit de Trnovo et de Vidin deux Capitales rivales. Et, en ce qui concerne les Serbes, le nouveau Tzarat d'Etienne Douchan avait paru trop tard pour pouvoir changer le sort de la nation qui l'avait fondé, de même que le sort du Sud-Est européen. Il devait périr par la grandeur même de l'effort qui lui avait donné naissance.

Dans ces guerres il fallait recourir à des mercenaires, et on cherchait naturellement ceux qui coûtaient moins, qui avaient des prétentions inférieures et offraient un plus faible danger. On avait fait d'un Momtchilo, d'un Dobrotitsch des hauts dignitaires, des chefs de provinces, des despotes, comme si on avait créé archiduc pendant la guerre de Trente Ans un capitaine de soudards. Ils devenaient dangereux par leur pouvoir et leur arrogance. Les Turcs étaient préférables.

On appela ceux de Smyrne, mais ils avaient une

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flotte et pouvaient rêver de domination. Puis, ils demandaient trop. Les rudes bandits qui formaient la propriéié d'Osman et de sa famille, les Osmanlis, étaient plus près et se contentaient de bien peu. Appelés, ils vinrent; licenciés, ils s'en allèrent. Mais Cantacuzène eut l'idée de ne plus dépenser pour leurs voyages. Il les retint et assigna à ces quelques milliers de barbares un camp permanent, à Tzympé, près du détroit de Gallipolis. Déjà deux des chefs de la bande, le père et le fils, étaient apparentés aux empereurs, et il est bien drôle de voir avec quelle timidité apparaissait à Constantinople pour la fête des noces le fils humble d'un pauvre émir!

Il y eut bientôt le grand tremblement de terre qui fit tomber les murs des villes de Thrace. Les Osmanlis auraient pu transporter aussitôt leurs quartiers sur les places publiques. Une population affollée de réfugiés paysans avait envahi, comme en novembre 1912, Constantinople sans défense, qu'on aurait pu conquérir. Ils ne le firent pas. L'ambition leur manquait complètement.

Mais ils devaient se nourrir, et ils n'avaient qu'un métier, qu'ils avaient apporté d'Asie: celui de détrousseurs de caravanes. On le pratiqua aussi en Europe. Il mena, par les deux grandes

voies de commerce, à Salonique et à Andrinople. Les chrétiens voulurent les chasser. Les Serbes de Macédoine turent vaincus sur les rives de la Maritza et de la Voïoussa, Les Bulgares se retiraient presque sans combattre. Byzance tremblait dans ses murs. Il aurait été facile d'avoir l'Empire.

D'autant plus que les populations gémissaient sous le poids des charges impériales et détestaient la féodalité qui alourdissait encore, surtout du côté serbe, leur fardeau. Comme, jadis, les Syriens à l'égard des Arabes, comme, ailleurs, les provinciaux romains à l'égard des Germains, ils acceptaient volontiers une domination qui demandait moins et accordait plus, une justice simple et sûre, une paix garantie, la préservation de la pauvre raïa contre les abus des fonctionnaires, — tout cela en échcinge pour la dîme traditionnelle et pour le kharadsch.

Contraints à venir en Europe^ à s'y établir, les Turcs étaient contraints maintenant à fonder un Empire.

Mais ils n'en avaient guère les moyens. On peut improviser toute chose au monde, mais jamais un homme civilisé, ayant la force d'esprit que lui donnent d'anciennes traditions culturelles. Les Turcs avaient l'énergie, le succès, une bonne fortune étonnante. Mais l'idée de l'État existait aussi peu que les moyens de la représenter. Alors que Byzance avait tout ce qui se rattache à un État parfait: une admirable Capitale, une Cour brillante, toute l'échelle des dignitaires, les titres d'une armée complète, l'inventaire de finances supérieures, un Trésor auquel ne faisait défaut que l'argent et l'ancienne garderobe des Césars d'un autre âge et que rien ne lui manquait que le territoire, les Osmanlis avaient un territoire étendu sans rien de ce qui se rattache à la vie d'État.

Il fallut y suppléer. Si une bande d'Iroquois arriverait à dominer de notre temps le Canada ou les États-Unis, elle devrait pour les gouverner garder les formes de vie des vaincus et employer

ces vaincus mômes, pour gouverner dans ces formes. C'est ce que firent les Osmanlis aussi.

Ils commencèrent par Tessai d'une suprématie sur les États existants, qu'ils maintinrent tous. Ces Etats ne devaient qu'une reconnaissance de leur vassalité, ce qui était pour les Turcs plus important que le kharadsch môme et que le contingent militaire, dont ces victorieux n'avaient que faire. On accueillait très respectueusement dans le camp des nouveaux maîtres l'empereur de Byzance, on traitait en frères aînés les chefs impériaux des Serbes et des Bulgares. Et un faible lien de vassalité suffisait pour flatter une ambition encore bien primitive.

Mais ces princes étaient habitués à s'entrecombattre sans interruption. Dans l'émir turc qui consentait à ne pas tirer les dernières conséquences de sa victoire, ils virent donc seulement un nouveau voisin à l'égard duquel ils croyaient pouvoir se permettre le môme traitement. Il y eut donc des révoltes contre le potentat musulman qui était entré aussi dans l'ordre balkanique. La conséquence en fut la défaite des forces serbes réunies, à Kossovo, la ruine de la Bulgarie dont les deux Capitales furent prises et occupées, la fin de l'Empire byzantin lui-même. Il fallut alors substituer aux États disparus un nouvel Empire, qui ne porta jamais un titre natio-

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nal ou territorial, quel que fût d'ailleurs le progrès dans la dénomination de son chef: émir, Sultan, Padichah, Khan. Au point de vue turc, il n'y avait que l'héritage d'Osman, que la propriété, la chose privée de ses successeurs.

Mais, malgré cette conception inférieure de l'établissement politique, il fallait que l'État subsistât, qu'il fût gouverné et administré, et il n'y avait pour cela qu' une seule solution, qui s'imposa à ces conquérants malgré eux qui étaient arrivés par la fatalité des choses à fonder un Empire dont ils se sentaient incapables de porter le poids. Il fallait s'adresser aux vaincus, s'approprier leurs qualités d'inteUigence et d'énergie, s'annexer les vertus de leur race.

Les Turcs furent mis donc de côté. Dans la vie politique, il n'y avait qu'un seul qui appartînt nécessairement à leur race: le Sultan. Les autres venaient tous des nations soumises, qui, à leur tour, se soumettaient cet État fondé sur la ruine de leurs propres fondations. L'armée était composée de janissaires, enfants de chrétiens recueillis dans les villages par les collecteurs de l'Empereur, et assez souvent on leur confiait avec joie et avec espérance ces garçons qui pouvaient arriver jusqu'aux premières places dans le monde ottoman — on cherchait même à

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acheter dans ce but les agents du pouvoir, — puis de spahis, récompensés par le don de terres pour leurs services militaires et qui pouvaient appartenir à la classe des Musulmans aussi bien qu'à celle des chrétiens, — et, du reste, la race, croisée par des relations avec les femmes des vaincus, perdait à chaque nouvelle génération de sa pureté initiale. Tous les dignitaires de l'État pos.s^W par le Sultan devaient être ses esclaves et, pour y arriver, les Turcs de race n'avaient aucune voie, tandis que les voies étaient ouvertes aux chrétiens, qui entraient dans ce monde supérieur, aussi bien comme enfants élevés par l'État, dans ses écoles et dans les maisons des Turcs d'Asie, que comme prisonniers de guerre, comme présents envoyés par les Tatars ou comme simples renégats venus de bon gré des provinces de l'Empire.

Renier était plutôt une condition formelle pour pouvoir remplir les emplois. Les renégats n'étaient pas sans doute des gens d'une piété exemplaire, due à une sincère conversion. Nombre d'entre eux gardaient des sympathies pour leur première religion, et ils les rendaient même publiques par l'appui donné à leurs parents, par des fondations au profit de leur lieu de naissance, et même par le soutien accordé à l'Église chrétienne, comme ce fut le cas pour ce Mohammed Sokoli, un Sokolovitsch, qui renouvela le pouvoir

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du Patriarcat dlpek et lui donna deux chefs de son propre sang, Macarius et Antoine.

De cette façon ce fut par les races soumises que TErapire fut administré, défendu et gouverné pendant des siècles. Tour à tour l'initiative et la direction passèrent de la race grecque, qui les avait au XV-ème siècle, à la race serbe, à laquelle elles revinrent au XVI-ème et à la race albanaise, qui lui succéda dans la seconde moitié de ce même siècle. Et les deux premières avaient emprunté à l'État leurs langues elles-mêmes: car on rédigeait les actes officiels aussi en grec, puis en slave jusque vers 1550.

Mais une race ne peut garder et développer ses qualités que sur son territoire national et dans les strictes limites de sa mission historique. Autrement, elle donnera seulement des individualités habiles, énergiques, pleines de talent et capables d'efforts ambitieux, qui feront servir toutes ces qualités à leurs satisfactions personnelles, ce qui amènera à bref délai la démoralisation générale.

En outre les longues guerres difficiles, les supplices fréquents dans une Cour travaillée parles suspicions et les intrigues, laissaient de grandes trouées dans les rangs. Une à une, les races s'usèrent et leur apport manqua à l'Empire, qui n'arrivait pas, grâce à ses principes mêmes, à la paix, et qui ne pouvait pas même y arriver.

D'un autre côté, les chrétiens étaient en situation de pouvoir vivre a.ussi pour eux, et ce fait devenait de plus en plus évident. Non seulement les Turcs ne hrent pas d'efforts pour

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détruire les Églises qu'ils avaient trouvées, mais, contraints à simplifier autant qu'il était possible l'administration et habitués à confondre la notion de peuple avec celle de religion, ils cherchèrent à en parfaire l'organisation. Jamais le Patriarche de Constantinople n'avait eu le pouvoir, temporel aussi bien que spirituel, qui lui fut confié par le nouveau maître sur toute la nation grecque, le rotmi milet. Jamais son autorité n'avait été si plénière sur les croyants slaves.

Les Cours des princes roumains du Danube offraient aussi un abri et une carrière, et, si elle n'était pas aussi brillante qu'à Stamboul, elle pouvait être plus sûre. Et la situation du boïar était héréditaire, tandis que celle des dignitaires turcs ne laissait aux descendants ni honneurs, ni richesses.

Il ne faut pas oublier encore le grand essor commercial dont ces chrétiens, et surtout les Grecs, furent capables dès la moitié du XVI-ème siècle. Alors que les rejetons d'une famille impériale, comme les Cantacuzène, pouvaient devenir des riches marchands, des capitalistes aux larges moyens, qu'ils pouvaient employer leur influence pour jouer un grand rôle politique, comme celui de Michel Cantacuzène sous Soliman et Séhm II, la tendance, nécessaire pour les ambitieux, vers le changement de religion s'affaiblissait.

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On eut bientôt, du reste, la possibilité de figurer parmi les représentants de l'officialité, de participer à la vie politique, de d(^^cider du sort de l'Empire sans prononcer la formule par laquelle on abjurait le christianisme. Les Phanariotes, qui n'étaient pas des Grecs par la tendance nationale, mais bien des membres de l'oligarchie ottomane, ayant gardé leur religion chrétienne et parlant la langue grecque, furent, par leur succès croissant, une cause de plus pour affaiblir l'afflux des renégats.

Par qui pou valent- ils être remplacés? La race turque donna seulement les janissaires de la décadence. Recrutés parmi les éléments disponibles de la plèbe constantinopolitaine, ils évitaient la guerre, qu' avait cherchée avidement leurs prédécesseurs, et s'immobilisaient dans les villages chrétiens. Complètement dénuée de préparation culturelle et politique, cette race n'aurait pas été en état de reprendre la place qu'elle avait été contrainte, par sa propre insuffisance, d'abandonner à l'époque même de la conquête.

Il y eut donc une classe de fonctionnaires héréditaires, les effendis. C'étaient des lettrés superficiels et incapables de travail, qui se bornaient à enregistrer et exploiter à leur profit une vie politique qu'ils n'étaient pas appelés à renouveler.

L'Empire avait fini, de fait, avec sa puissance de conquête. Un État provisoire vivait uniquement par la tolérance des voisins trop avides pour s'entendre; les intérêts de commerce de l'Angleterre, qui tenait à ne pas perdre le débouché assuré d'un pays incapable d'avoir un vie économique nationale, une catégorie d'acheteurs qui ne pouvaient pas songer à une activité propre dans le domaine de l'industrie, aidèrent à maintenir une organisation internationale qui n'avait plus aucune raison d'exister, puisqu' elle ne représentait ni la supériorité culturale, ni le travail fécond d'une race qui se fait pardonner son domination. Les défaites qui se succédaient, la perte rapide des provinces, le discrédit total qui se manifestait par la rude action de la diplomatie étrangère, le relèvement des peuples chrétiens qui,

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à partir de la révolte de Carageorges, entendaient vivre désormais pour eux-mêmes, montrèrent bien aux effendis du XVIII-ème et du XlX-ème siècle, vains titulaires de fonctions qui ne signifiaient pour eux que l'exercice nonchalant d'une longue routine, le danger qui menaçait leur État, Ils crurent cependant que la supériorité des vainqueurs venait des formes de leur organisation militaire et politique et qu'on peut lui opposer l'imitation hâtive de ces mêmes formes.

Or tout au monde peut être importé et adopté, mais pas une civilisation politique, qui a ses racines dans toute la vie, séculaire, d'un peuple entier. Emprunter les dehors seuls signifie ajouter à une décadence manifeste un aveuglement encore plus fatal pour ses suites. Cependant cette erreur domina tour à tour le noble patriotisme du Sélim III, tué par sa défaite, celui de Mahmoud II, rongé par le désespoir d'avoir perdu son combat, celui des auteurs du Tanzimat, Réchid, Aali, Fouad, tombés tous les trois dans l'arène, au bout de leurs forces, celui de Midhat, qui croyait qu'on redevient jeune et fort en s'accoutrant d'une houpelande constitutionnelle, celui des deux jeunes officiers qui s'imaginaient, le lendemain de Resna, avoir détrôné le tyran Abdoul-Hamid pour introniser dans le doux et pieux prince Réchid un nouveau Soliman le Magnifique.

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II y avait autre chose à faire. On devient plus fort parfois en conquérant, mais aussi en sachant abdiquer au moment opportun. Abandonner les nationalités qu'on ne pouvait pas dominer était un devoir qu'on n'a pas rempli. Et on n'a pas rempli surtout celui de relever sur les ruines d'un Empire universel qui avait fait son temps une seule race, celle qui avait le plus ancien droit dans l'État, pour bâtir sur ses forces et pour ses intérêts une Turquie enfin nationale, gardant seulement les annexes asiatiques que lui permet la communauté de l'Islam.

Y-a-t-il des gens qui, dans la classe dominante de la Turquie d'aujourd'hui, aient le courage d'opposer à une opinion publique qui ne s'est pas encore détachée de ses illusions cette conscience sûre d'un modeste idéal national ?

Ils pourraient s'instruire à l'exemple des Serbes. C'est sur cette base purement nationale, d'une démocratie rurale parfaite, que la province turque de 1804, défendue contre les oppresseurs par les bandes de la révolte, est arrivée au développement d'une force culturelle, militaire et poHtique, qui, le lendemain d'une victoire, peut rêver, avec confiance, de l'accomplissement intégral de son idéal politique.

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Syracuse, N. Y -^ Stocklon, Colif.

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