CHAPITRE IV
Que la prédisposition vésanique soit transmise par les ascendants ou acquise par l'individu, elle tend à se manifester chez les sujets et dans les familles par des caractères spéciaux, déjà entrevus par Esquirol (') et Griesinger (-). Mais c'est Morel qui a le plus contribué à l'étude de cette question. D'après lui, l'hérédité vésanique et d'autres causes, telles que les intoxications (alcoolisme), certaines maladies infectieuses (irapaludisme), ont pour résultat d'imprimer à la loDgue, dans la descendance, un état congénital de débilitation mentale et physique, qu'il a appelé la dégénérescence {"). L'hérédité psychopathique se trahit par des troubles mentaux et des stigmates physiques de plus en plus graves, à mesure qu'elle se trans" met de génération en génération, et unit par aboutir à la stérilité de la race et à son extinction ('•). Morel avait surtout en vue la dégénérescence causée par l'hérédité vésanique accumulée. Il en découvrit certains caractères somatiques et psychiques, auxquels M. Magnan en ajouta beaucoup d'autres et qu'il essaya de réunir dans une vaste synthèse, exposée dans ses travaux et ceux de ses élèves (=).
Mais ces stigmates, constatés d'abord chez les héréditaires, furent observés chez des sujets, qui devaient vraisemblablemeut leur déséquilibration à d'autres causes, et notamment à des influences congénitales, ainsi que l'a bien mis en lumière M. Bouchereau (").
(1) Esquirol. Ouvr. cité, J, 65.
(?) Griesinger. Ouvr. cité, 189 et suiv.
(3) Morel. Traité des dégénérescences physiques, inLellectuelles et morales de l'espèce humaine, 1857.
(4) Morel. Traité des nialad. ment., 1860, 571 et suiv.
(5) Magnan etLEGRAiN. Les dégénérés, 1895. — Legrain. Du délire chez les dégénérés, Th. Paris, 1886.
(6) Bouchereau, Ann. niéd. psych., 1886, IV, 97 et suiv.
Il fallut donc étendre l'origine de la dégénérescence, qui pouvait avoir ainsi des facteurs héréditaires et congénitaux ou encore être acquise par l'individu.
Voyons d'abord les faits, c'est-à-dire les signes par lesquels on a caractérisé la déchéance physique et mentale des prédisposés vésaniques.
Les malformations observées chez eux sont très nombreuses. On les trouve surtout chez les héréditaires ou chez ceux dont les aptitudes névropatbiques ont été acquises avant leur complet développement. Elles manifestent toutes une déviation du type anatomique et physiologique normal de l'espèce. La liste complète en serait longue ; je me contenterai de citer les principales (^).
Les dégénérés restent souvent des infantiles ("') à la barbe rare, aux muscles grêles, aux os minces. Leurs caractères sexuels sont peu tranchés, les hommes étant atteints de féminisme et présentant des organes génitaux incomplètement développés, des cuisses rondes, un bassin large, un thorax étroit et parfois des mamelles assez volumineuses (gynécomastie) (') ; les femmes, au contraire, étant très poilues et possédant une voix basse, un bassin peu ample, des seins petits ou atrophiés (masculisme).
Quelquefois les dégénérés sont d'une taille au-dessous de la moyenne ou sont atteints d'albinisme, de mélanisme ou encore présentent des nœvi. Le crâne est tantôt petit (microcéphalie), bien que les sutures soient rarement synostosées prématurément (*), tantôt gros, par hydrocéphalie par exemple ; quelquefois il est irrégulier (plagiocéphalie, scaphocéphalie, trigonocéphalie, acrocéphalie). La face peut être frappée d'asymétrie, qui se manifeste par des déformations très nombreuses, sur lesquelles a insisté Lasègue, dans l'étiologie de l'épilepsie, et parfois par du prognathisme. Les
(1) On en trouvera une longue énumération dans Féré. La Famille névropath., 1894, 252 et suiv. et Magnan et Legrain. Les dégénérés, 1895.
(2) Féré. Contrib. à l'étude des équivoques des caractères sexuels accessoires. Revue de médecine, 1893, 600.
(3) Laurent, Les gynécomastes. Thèse, Paris, 1888. — Laurent, De l'hérédité des gynécomastes, Annales d'hygiène piibl. et de méd. légale, 1890, XXIV, 43.
(4) BouRNEviLLE, Du traitem. chirurg. et médico-pédagog. des enf. idiots et arriérés [Prog. méd. 1893, 463).
muscles de la face eux-mêmes sont fréquemment plus développés d'un côté que de l'autre, ce qui donne à la physionomie une expression particulière.
Mais c'est encore l'oreille qui fournit le plus grand nombre d'irrégularités. Celles-ci, bien étudiées par MM. Féré et Séglas ('), consistent dans un volume plus grand ou plus petit du pavillon, sa direction vicieuse, par exemple son écartement du crâne (oreille en anse), ou encore dans des anomalies variées de la conque et du lobule (adhérence). Les organes des autres sens ne sont pas moins touchées par la dégénérescence. Les yeux présentent à considérer les kystes congénitaux de la queue du sourcil, les déviations du bord libre des paupières (ectropion, entropion, trichiasis), ou la rétraction de la paupière supérieure (^). On a encore noté l'astigmatisme, la division (coloboma), l'asymétrie de l'ouverture et la coloration inégale de l'iris ('), les cataractes congénitales et les anomalies des courbures du cristallin ; enfin la rétinite pigmentaire et l'irrégularité de la papille (") .
Le nez est parfois dévié, allongé ou court, à cloison absente ou à fosses nasales atrésiées. Le bec-de-lièvre, une ouverture buccale trop petite ou trop grande, la brièveté des lèvres, la forme ogivale de la voûte palatine, la bifîté de la luette, diverses anomalies des dents (') sont les déformations observées dans la bouche. Le spina bifida, des déviations diverses de la colonne vertébrale (*), le thorax en entonnoir (') ou en gouttière (^), les hernies affectent le tronc.
(i) Féré et Séglas. Contrib. à Têt. de quelq. variétés morphol, du pavill. de l'oreille humaine. (Rev. cVanlhrop. 1886, 226).
(2) Féré. Note sur la rétraction névropath. de la paupière super. Revue iconog . de la Salpétrière, 1890, 155.
(3) Féré. De l'asymétrie chromatique de l'iris, considérée comme stigma te névropath. Prog. Médical, 1886, 802.
(4) Magnan. Ann. méd. psych. 1886, III, 93.
(5) M""= SoLLiER. De l'étal de la dentition chez les enfants idiots ou arriérés Th. Paris, 1887.
(6) Laviuois. Des déviations du rachis dans leurs rapports avec les nevropathies héréditaires, Th., Paris, 1889.
(7) Ramadier et Sérieux, Côntribut. à l'étude des stigmates physiq. de dégénéresc. Soc. d'anthrop. de Paris, 1892.
(8) Féré et Schmid. De quelq. déformat, du thorax et en particul. du thorax en entonnoir et du thorax en gouttière. Journ. de l'anat. et de la physiol. 1893,564.
Les mejiibres supérieurs et inférieurs peuvent être inégalement développés en lougueur ou en épaisseur. On a observé la présence de doigts surnuméraires, de doigts palmés (syndactylie), l'absence ou la soudure de certains doigts (ectrodactylie), ou des irrégularités dans leurs dimensions respectives, et encore des luxations congénitales, le pied-bot ou le pied plat.
Les organes génitaux sont fréquemment le siège d'anomalies ; souvent il existe un développement insuffisant de ces organes, quelquefois de la microrcliidie ou de la cryptorcbidie, de l'hypos-padias ou de l'épispadias, ou encore du phimosis. Chez les idiotes, on a noté la grosseur du clitoris, l'atrésie de la vulve, le cloisonnement du vagin et certaines autres déformations en rapport avec la masturbation (').
Parmi les troubles fonctionnels dus à la dégénérescence, les plus importants sont: le retard de la marche, probablement en rapport avec le retard d'évolution des faisceaux pyramidaux ('), la difficulté d'apprendre à parler, la tardivetéde la puberté ou des anomalies du sens génital (^), certaines infirmités, le bégayement, l'incontinence d'urine, la rumination appelée mérycisme (*), etc. M. Jofîroy (') attache une certaine importance à la migraine qui survient chez les jeunes sujets, dont elle dévoile la constitution névropathique.
Les stigmates psi/elikjues sont des plus variables et des plus nombreux. Ils ont été surtout étudiés par M. Magnan C). Un caractère qui domine toutes ces manifestations mentales, c'est le défaut d'équilibre, de pondération des diverses facultés. A côté de certaines * qui sont bien développées, d'autres le sont insuffisamment.
C'est la mémoire, le jugement, l'affectivité qui sont diminués ou pervertis. Par exemple un individu, doué de belles dispositions artistiques, sera absolument dépourvu de sens moral. Ce qui est
(1) Jules Voisin. SociéLé de iiiéclecine légale, 12 mars 1894.
(2) FÉRÉr. La famille névropalliique, 1894, 311,
(3) Magnan, Rech. ^ur les centres nervevx, 2' S'% 1893, 151 et suiv. — Sérieux. B.eclierclies cliniques sur les anoinalics du sens génital, Th. Paris, 1888.
(4) BouRNEViLLE et SÉGLAS. Du méricysme, Arcli. de neuroL, 1883, 1885, (o) JoFFROY. Lcc(ons faites à l'asile Sainte-Anne, 1894-95.
(6) Magnan. Rech. sur les centres nerveux, 2= S'°. 1893, Leçons cliniques sur les malad. ment., 2'^ édition, 1893. — Magnan et Legrain. Les dégénérés.
constant, c'est la grande mobilité d'humeur, une instabilité extraordinaire dans le caractère, qui empêche un travail suivi. D'un moment à l'autre, les opinions se succèdent et les résolutions changent. Parfois, il y a de l'aboulie ; d'autres fois, au coutraire, il y a des impulsions morbides. Tous ces sujets paraissent des excentriques, des gens bizarres, à cause de l'irrégularité de leur conduite dans la vie. Certains sont inintelligents, d'autres sont précoces, paraissent appelés à un certain avenir et sombrent tout à coup dans un aiïaiblissement psychique prématuré de l'esprit, qui peut aller jusqu'à la démence. En général, ils sont aptes à délirer à la moindre occasion, sous l'influence d'une hèvre, d'un traumatisme ou d'une intoxication. Leurs délires, courts, d'ordinaire, disparaissent et réapparaissent avec une égale facilité. Portés à l'alcool et à toutes les intoxications volontaires, ils supportent très mal ces poisons.
Mais il est deux ordres de syndromes, que M. Magnau a appelés épisodiques, parce qu'ils ne sont que des incidents au cours d'une évolution mentale continuellement morbide. On peut les classer sous deux chefs: les obsessions et les impulsions, dont un des caractères est Firrésistibilité plus ou moins absolue, ainsi que l'état de conscience qui les accompagne.
Les phobies ou peurs morbides sont très variées. Il y a d'abord celles qui ont pour objet la nature physique, la foudre, la mer, les fleuves, les espaces (agoraphobie '), le vide, les lieux élevés, l'obscurité, le feu (pyrophobie), certains corps inorganiques (délire du toucher), les objets pointus ou brisés, certains métaux, certains liquides, le vin ou l'eau, le sang (hématophobie ^); celles ayant rapport à l'homme (anthropophobie), peur des foules), aux animaux, chiens, insectes (zoophobie), aux maladies (syphiliphobie('), rabiophobie, phthisiophobie, à la mort (thanatophobie), qui peut paradoxalement pousser le malade au suicide ('), aux cadavres (nécrophobie), à l'appréhension d'être enterré vivant ; et enfin pour terminer, la peur d'avoir peur (phobophobie). Il n'est d'ailleurs pas
(1) Leghand du Saulle. Etude clinique .^iir le sens îles espaces, 1878.
(2) Féué. Les épilepsies et les épilepticjues. 189U, 329.
(3) CiiAMBARD. Un cas de syphiliphobie, Ann. niéd. psyehuL, 1886, IV, 198.
(4) NicouLAU. Thanatophobie et suicide, Ann. méd . psychoL, 1892, XV, 189.
lia phénomène, une substance, un corps qui ne puissent devenir chez un malade l'origine d'une phobie ou d'une appréhension morbide.
Parmi les autres obsessions, on peut encore citer, entre les plus communes, les scrupules religieux, les obsessions génésiques, l'inversion du sens génital (') ou certaines perversions, l'onamotomanie (^) qui comprend plusieurs variétés, les obsessions dentaires (•*).
Les troubles psychiques à caractère plus particulièrementimpulsil sont l'impulsion au vol (kleptomanie \), à la boisson (dipsomanie ('), au déplacement ("), aux achats (oniomanie), à mettre le feu (pyromanie) C), à l'homicide, à dire des mots grossiers (coprolalie ou plutôt coprolalomanie).
Le fonctionnement physiologique des divers organes du dégénéré est anssi atteint, mais cette étude a été moins poussée. M. Féré ("ja essayé de caractériser le dégénéré par l'émotivité morbide, qui entraînerait des réactions mal adaptées à l'intérêt de l'individu et de l'espèce et se rapprocherait de l'acte réflexe et de la sensibilité de l'enfant et du sauvage. Les signes physiques de cette émotivité pathologique sont encore assez confus. L'étude des réactions des dégénérés aux excitations physiques a permis de conclure à une excitabilité plus grande, accompagnée d'un émoussement presque constant des diverses sensibilités. Ces travaux, qui empruntent aux méthodes scientifiques une certaine rigueur, permettront peut-être un jour de caractériser plus nettement la personnalité du dégénéré.
Dans ces derniers temps, on a encore recherché dans les familles des dégénérés des caractères biologiques, la fécondité exagérée, la longévité, la mort subite ("), etc.
(1) Charcot et Magnat. Inversion du sens génital, Arch, de neur. 1882, lllj o3, IV, 296.
(2) Charcot et Magnan. De l'onomatomanie, Arch. de NeuroL. 1885, X, 157.
(3) Galippe. L'obsession deiUa.\re, Arch. de NeuroL, 1891, XXI, 1.
(4) BoissiER et Laghaux. Conti-ib. à l'étude clinique de la kleptomanie, Aiiit, méd- psychoL, 1894, XIX, 42.
(5) Magnan. Ler. clin, sur les malad. inenL, 2''- édit., 1893, 89.
(6) II. Meige. Le Juif Erranl à la salpêtrière, Th. Paris, 1893.
(7) Féré. La Pathologie des éinotioiis, 1892, 457.
(8) Féré. La Pathologie des émotions , 1892.
(9) Cullerhe. De la mort subite dans ses rapports avec l'hérédité névropathique, A)in. luéd. psijchol., 1892, XV, 33.
Je rapporte ici une observation de M. Doutrebente ('), où l'on rencontre plusieurs caractères donnés comme stigmates névropathiques de la dégénérescence: rassociation de diverses maladies mentales, de l'imbécillité, des lésions organiques de l'encéphale et de malformations pliysiques, et aussi la fécondité des ménages, la mortalité des enfants, la mort subite, et enfin l'extinction de la race à la 4"^ génération.
phemikre GÉNÉRATION