PRÉFACE
Parmi les sujets qui s’offrent à l’observation du médecin qui exerce dans une station hydrominérale, l’étude de l’étiologie des maladies qui ont amené les étrangers dans cette station est une des plus intéressantes et des plus utiles. Quoique le nombre des malades atteints de la goutte et d’affections de la vessie soit considérable à Contrexéville, et bien que celui des malheureux sujets aux coliques hépatiques présente un total qui permettrait de semblables études, c’est la gravelle qui s’y rencontre en plus grand nombre, et c’est des causes de celle-ci que nous nous occuperons tout d’abord, nous réservant de continuer ultérieurement le même travail par rapport aux autres affections qui se présentent à notre observation.
Si un mouvement rétrograde de la goutte s’est manifesté depuis le commencement de ce siècle, comme l’a écrit le professeur Charcot et comme nous l’a également affirmé le docteur Garrod, nous avons lieu de penser qu’il n’en est pas de même pour la gravelle, sans pouvoir, on le comprend facilement, fournir de preuves à l’appui de l’opinion que nous émettons; car les causes qui amènent la production de la gravelle uaique, que nous avons rencontrée dans la proportion de 88 pour 100, ont la plus
grande connexité avec celles de la goutte, autre expression d’une diathèse unique.
Ce travail étant avant tout une étude clinique et une statistique des faits observés à Contrexéville, je n’ai pas cru devoir me livrer à une longue discussion des théories mises en avant par les auteurs pour expliquer l’origine de l’acide urique, sur laquelle ils sont loin d’être d’accord. Qu’il se forme, comme le veut Liebig, dans le sang aux dépens des matières albuminoïdes insuffisamment oxydées, ou non comme le veulent ses contradicteurs qui n’ont pas encore opposé une bonne théorie à celle du célèbre chimiste ; qu’il provienne des parenchymes viscéraux, comme le dit Scherer, ou des cartilages et des tissus fibreux, comme le démontreraient les expériences de M. le professeur Robin, il n’en est pas moins vrai que la présence de l’acide urique dans le sang n’a pas encore été expliquée d’une manière irréfutable par les chimistes et les physiologistes contemporains.
Les praticiens admettent, généralement, la théorie de Liebig et considèrent la diathèse urique comme produite pas un excès de recettes sur les dépenses de l’économie. C’est à eux surtout qu’est dédié ce travail, c’est dans leur intérêt et celui de leurs malades que nous l’écrivons. Nous n’avons certes pas la prétention d’expliquer l’apparition de la gravelle chez tous les malades sujets à cette redoutable maladie.
On verra néanmoins dans notre statistique, par le nombre relativement considérable de faits groupés sous la dénomination de gravelle urique déterminée par des troubles des fonctions digestives, comment une élaboration insuffisante des aliments qui ne sont pas assez coin-
pléteraent transformés pour entrer clans la constitution de nos tissus peut expliquer la cause de celte diathèse chez des individus qui, comme l’a dit Magendie, « par leur régime alimentaire, et leur genre de vie, semblent, ne devoir jamais être atteints de la gravelle et pourtant en souffrent. »
Plus exceptionnellement, les émotions morales violentes expliquent aussi l’apparition, non justifiée d’ailleurs, de la gravelle chez certains individus.
Parmi les gravelles dont il est plus que difficile de connaître la cause, nous signalerons enfin la gravelle pileuse, variété rare dont nous n’avons observé que deux cas.
La physiologie pathologique de la production dans les reins de phosphate de chaux, de magnésie et de carbonate de chaux, fort peu connue et à peine étudiée jusqu’ici, serait encore beaucoup plus difficile à établir. La présence de ces produits chez des individus anémiés, leur rencontre par moi chez des marins revenant d’un séjour en Cochinchine ou au Sénégal, m’ont amené à émettre l’opinion que ces individus, dont un climat funeste pour les Européens avait troublé les fonctions de nutrition, brûlaient, au contraire des graveleux uriques, les matières organiques et laissaient déposer les matières minérales de leur économie. Ici donc encore nous expliquons la gravelle par une dystrophie. Mais n’est-ce pas aussi par un trouble de nutrition qu’on explique le diabète, qu’on explique la lithiase biliaire ? On voit donc que la science a encore beaucoup à faire avant de connaître par quel mécanisme intime se fait la perversion de nutrition, l’enrayement des combustions organiques amenant ces diverses maladies. Néanmoins, en cherchant à résumer
nos idées sur la production de la gravelle phosphatique primitive ou rénale dont l’existence est niée à tort par la plupart des auteurs, nous dirons que si, comme on le dit ordinairement, dans la gravelle urique il y a excès de recettes sur les dépenses, dans la gravelle phosphatique primitive il y a excès de dépenses sur les recettes.
Dans la grande majorité des cas, c’est la gravelle qui est la cause de la pierre ; nous avons donc passé en revue les différentes éventualités qui peuvent se produire lorsqu’un gravier a été formé dans le rein, les accidents auxquels il peut donner lieu, les divers modes de formation et d’accroissement de la pierre dans la vessie, et terminé cette étude par l’histoire abrégée des faits de fracture spontanée de calculs dans la vessie.
M. le professeur Bouchardat, auquel nous avons soumis les idées nouvelles émises par nous dans ce travail, a bien voulu nous engager à lire devant l’Académie les conclusions auxquelles nous étions arrivés. Qu’il nous permette de le remercier sincèrement des encouragements qu’il nous a donnés. Nous adresserons également ici nos remercîments à ceux de nos confrères qui ont bien voulu mettre à notre disposition des planches de leurs ouvrages et faciliter ainsi notre tâche.
Dr D.