LE DÉMEMBREMENT DE L'AUTRICHE HONGRIE
Écroulement de la monarchie austro-hongroise. — Hostilité réciproque des peuples qu'elle comprend. — Substitution des groupements volontaires aux amalgamations par la force. — Vitalité des Tchèques. — L'Illyrie et la plus grande Serbie. — L'Italie et l'Adriatique. — Le Trentin. — Les provinces allemandes. — Projet Giraultde reconstitution d'un empire austro-hongrois allemand. — Pas de contrepoids possible, — Docilité des Allemands d'Autriche et l'Empire allemand depuis 1871.
« La monarchie austro-hongroise, dit V Almanach Gotha, se compose, d'après la loi fondamentale du 21 décembre 1867, de l'Empire d'Autriche et du Royaume de Hongrie, deux monarchies inséparables et constitutionnelles, héréditaires dans la postérité mâle (primogéniture) de la dynastie de Habsbourg-Lorraine et après l'extinction de la tige mâle transmissible à la descendance femelle. »
Les professeurs de droit constitutionnel se sont demandé si la monarchie austro-hongroise était un État fédératif, une fédération d'États, un état d'États, un royaume d'États, un État d'unité, un État de dualité, etc. Sans nous perdre dans ces distinctions, on peut affirmer qu'actuellement la monarchie austro-hongroise s'est écroulée.
Toutes les nations slaves et roumaines n'ont cessé de réclamer leur indépendance. Toutes détestent les Allemands et les Magyars. Les Roumains de la Transylvanie et de la Bukovine demandent d'être rattachés à la Roumanie, les trois millions cinq cent mille Ruthènes demandent à être rattachés à la Russie ; la Croatie et la Slavonie quoique
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catholiques paraissent prêtes à se rattacher à la Serbie pour constituer une grande Serbie.
L'Autriche-Hongrie n'est composée que de peuples hostiles entre eux. Ils ne sont reliés par aucun lien de sympathie. La monarchie austro-hongroise n'est qu'un gouvernemeni et une armée. On sait la parodie de régime parlementaire qui s'y joue. Les antagonismes de races y ont un rôh-prééminent. Les hommes d'État autrichiens consacrent la plus grande partie de leurs efforts à opposer les unes contre es autres les diverses nationalités.
Ces nationalités, qui n'ont pu être absorbées ni par les Vlagyars ni par les Allemands d'Autriche, doivent recouvrer leur indépendance, les unes pour constituer un État, comme la Bohême, la Moravie, les Slaves; les autres pour s'annexer aux nations voisines, à la Pologne, à la Russie, a la Roumanie, à la Serbie, à l'Italie.
Aux amalgamations par la force, les traités de igiô doivent substituer des groupements volontaires. Le démembrement de l'Empire d'Autriche est une conséquence de la politique agressive et envahissante des Habsbourg.
Les Tchèques ont toujours réclamé la promesse qui leur avait été faite par l'Empire d'Autriche en 1860 de donner l'autonomie à la Bohême. Ils n'ont pas cessé de se développer. Ils ont refoulé les Allemands. Ceux-ci, il y a trente ans, claient encore maîtres de Prague. Ils en sont complètement éliminés.
.es Tchèques ont représenté, au moyen âge, la civilisation la plus avancée de l'Europe centrale. Avec Jean Hus, ils ont été les précurseurs de la Réforme. Ils ont prouvé leur droit à l'indépendance par les luttes qu'il n'ont cessé de soutenir.
Les Tchèques, les Moraves et Slovaques représentent un groupe de 85ooooo têtes prêt à fonder l'État indépendant dans l'avènement duquel ils ont entretenu une espérance «'ii dépit de toutes les probabilités.
Les Slovènes ont réclamé, après 1867, la formation d'un
YVES CUVOT. jA
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royaume de Slovénie ou d'Illyrie, qui aurait compris Trieste, ristrie, Gorica, Gradisca, la Garniole,la Garinthie méridionale, la Styrie méridionale. Maintenant il s'agit de la plus grande 3erbie qui pourra être une confédération de ces divers pays.
La question de Trieste et des ports de laDalmatie reste ti es délicate. L'Adriatique est italienne jusqu'à Trieste où les Italiens représentent l'activité, l'intelligence et la fortune ; mais le reste de la côte est Groate. Fiume est le port de la Hongrie et doit être le port de la Groatie et de la Slavonie; Les petits ports de la Dalmatie ont des consonnances italiennes, maïs la Dalmatie est slave. Il y a là des problèmes qui impliquent des solutions d'espèces.
En i848, les Italiens et les Ladins qui peuplent le Tyrol au sud du Brenner protestaient contre la prétention du parlement de Francfort de les considérer comme membres de l'Empire germanique. En 1866, les Allemands les ont accusés d'avoir espéré le sort de la Vénétie et ils ont prouvé,, là comme partout, leur incapacité d'assimiler d'autres races.
Italiens et Ladins forment un groupe de 8o4ooo têtes alors que le Tyrol n'a que g^oooo habitants. Dans ce chiffre de 8o4 000 Latins et Ladins, il faut compter les Italiens qui se trouvent dans l'istrie et la Dalmatie, mais les Latins et les Ladins forment une énorme majorité dans toute la partie du Tyrol au-dessous du Brenner. Elle doit revenir à l'Italie.
Quant au VorarIberg, petit pays de 2600 kilomètres, contenant une population de i/i5ooo habitants, qui n'est relié à l'Autriche que par le tunnel de l'Arlberg, il devrait être rattaché à la Suisse, mais les Suisses ne tiendront probablement pas à cette annexion ; il est catholique, il est allemand: la Suisse allemande ne tient pas à introduire dç nouveaux catholiques dans la confédération et la Suisse française ne tient pas à y fortifier l'élément allemand qui est déjà le plus puissant.-
Quant aux provinces allemandes de l'Autriche, la Basse et la Haute-Autriche, galzbourg, la partie nord de la Styrie et de la Garinthie, le Tyrql allemand,eUes peuvent constituer un
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état d'une dizaine de millions d'habitants, avec Vienne pour capitale, ou elles peuvent être rattachées à la Bavière, ce qu'avait fait Napoléon par la paix de Presbourg pour certaines d'entre elles.
Les provinces allemandes de l'Autriche n'auront accès à la mer que par le Danube ou par Trieste devenu port libre ou port italien.
Les Hongrois ne seront plus qu'un petit peuple de To millions d'habitants qui sera profondément ulcéré de sa décadence. « Mon peuple périra par l'orgueil » disait Szechenyi en i849- ^^ ^^^'^ encore la riche plaine de l'Afold ; mais il n'aura plus l'espoir de gouverner le monde en subordonnant Vienne à Budapest. Il ne pourra garder Fiume.
Les Hongrois ulcérés ne pardonneront jamais aux autres les fautes qu'ils ont commises. Ils seront un élément perturbateur permanent : mais comme ils n'ont su que provoquer des animosités, ils ne seront pas redoutables.
L'impuissance des Allemands de Vienne et des Hongrois à s'assimiler les diverses nationalités qu'ils ont annexées, est la condamnation de leur gouvernement. Pourquoi donc s'acharner à conserver comme grande puissance un Etat qui, ayant montré son incapacité dans l'intérieur de ses frontières, n'a cessé de troubler le monde par ses ambitions et par ses haines ?
Le démembrement de la monarchie austro-hongroise est la solution réclamée par la majorité des hommes politiques personnes qui en font partie.
Cette vérité est reconnue même parmi les hommes politiques qui considèrent qu'il est utile à l'équilibre européen de conserver l'Autriche-Hongrie comme grande puissance.
Telle est la thèse de M. Arthur Girault, professeur d'éco nomie politique à la Faculté de droit de Poitiers.
Il reconnaît que l'Autrichedoitperdre la Galicie (78 486 kil.c, 8026700 hab.); la Bukovine (104/42 kil. c, 800000 hab.); la Bosnie et l'Herzégovine (5i028 kil. c. et 1898000 hab.): la Dalmatie (12882 kil. c. et 646900 hab.); la Croatie et la Sla-
voiiie (42535 kil. c. et 2627000 hab.) ; Fiume (20 kil. c. et Ao 000 hab.) ; l'Istrie (5 000 kil. c.) et Trieste (gS kil. c); Gorz et Gradiska (2918 kil. c.) pays qui, réunis, ont 894000 liabi tants et enfin le Trentin, avec un chiffre d'habitants de 800000 Italiens et Ladins; la Transylvanie (57243 kil. c. et 3 millions d'hab.). Il laisse à l'Autriche la Bohême, la Mora vie et les Slovaques, soit plus de 85ooooo personnes, tout eu considérant que le gouvernement austro-hongrois est incapable de pratiquer vme politique libérale à leur égard ^.
Dans ces conditions, l'Autriche-Hongrie resterait un État de 4ooooo kil. c. au lieu de 676600 et de 3o millions d'habitants au lieu de 5i 5ooooo, plus peuplée, mais moins étendue que l'Espagne.
M. Girault conclut :
Cette situation serait singulièrement dangereuse, non seulement I our l'indépendance de l'Autriche-Hongrie, mais encore pour l'équilibre européen. Économiquement d'abord, politiquement ensuite, l'Autriche tomberait bientôt complètement dans la dépendance de l'Allemagne. Les Allemands d'Autriche seraient inévitablement attirés vers la masse de la population germinique. L'Autriche deviendrait une autre Bavière. Vienne tomberait au rang de Munich. L'empire des HohenzoUern trouverait, dans l'acquisition de l'Autriche, une large compensation à la perte de l'Alsace-Lorraine et des provinces polonaises. Finalement, l'Allemagne sortirait plus grande qu'auparavant d'une guerre dans laquelle elle aurait été vaincue.
Gomment conjurer ce danger ? M. Giraultindique le moyen suivant :
Pour le conjurer, il faut, de toute nécessité, que l'Autriche-Hongrie reste une grande puissance et Vienne la capitale d'un empire susceptible de faire équilibre à celui des HohenzoUern. Diminuée à l'est et au sud, elle ne pourra se maintenir au rang de grande puissance qu'à la condition de s'agrandir au nord et à l'ouest, c'est-à-dire aux dépens
1. Le calcul en est fait sur le recensement de jgio. — D'après les évaluations de 19 12, il faudrait grossir ces chiffres.
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de l'Empire allemand. La Silésie, dont l'Autriche a toujours regretté la perte, l'Allemagne du sud, dont les sympathies naturelles vont bien plus vers Vienne que vers Berlin, pourraient prendre place le plus naturellement du monde dans la monarchie des Habsbourg. Ces pays sont en majorité catholiques. Leur réunion à un empire qui tient à honneur de maintenir sa tradition de grande puissance catholique ne saurait froisser les sentiments intimes de leurs habitants. La Silésie a 5 millions d'habitants, la Bavière 6 millions (près de 7 avec le Palatinat), le Wurtemberg près de 2 millions et demi, le grand-duché de Bade plus de 2 millions.
On pourrait y joindre la partie du grand-duché de Hesse située au sud du Mein et l'ancienne ville libre de Francfort. Ces 16 ou 17 millions d'Allemands, qui passeraient de l'Empire des Hohenzollern dans celui des Habsbourg, rétabliraient l'équilibre, permettraient à l'Autriche-Hongrie de rester ce qu'elle est aujourd'hui : une grande puissance de 5o millions d'âmes, mais dont la |jopulation se trouverait égaler celle de l'Empire allemand ainsi diminué et qui ne serait plus victime comme aujourd'hui des dissensiofis intérieures résultant des différences de langues et de nationalités.
Cette solution suppose que la Bavière, Bade, Westmunster s'aggloméreraient facilement à l'Autriche. Leur histoire, surtout à partir du traité de Lunéville, ne prouve pas cette tendance. Elle suppose encore que Vienne est indépendante de Berlin ; or, depuis 1870, les Allemands de l'Autriche sont subordonnés à l'Empire allemand. Quand des Hongrois, comme Andrassy et Tisza les ont jetés dans l'alliance de l'Empire allemand, ils ont suivi. On ne trouverait pas chez eux un élément de résistance. Agglomérer autour de Vienne tous les Allemands du Sud, et laisser la Prusse refaire au nord la Confédération du Nord, ce serait reconstituer à son profit un nouvel Empire allemand, dont la haine contre la France et la Russie ferait l'unité. Les Habsbourg seraient, comme ils le sont depuis 187 1, les humbles serviteurs des Hohenzollern.
Ce qu'il faut, c'est la dissolution des deux Empires.