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L'ÉCONOMIE NATIONALE : LA DOCTRINE

La science économique, science camérale. — L'Ecole historique. — L'Economie nationale. — Le Congrès d'Eisenach. — Ad. Wagner et Schmoller. — Contre les disciples d'Adam Smith. — Résumé de la doctrine. — Frédéric List. — Ses conclusions.

En Allemagne, la science économique a toujours été considérée comme une science camérale (venant de kammer, la Chambre, qui, dès le moyen âge, dans la plupart des pays allemands était chargée d'administrer le domaine et de veiller aux droits régaliens). En 1727, Frédéric-Guillaume P"" avait fondé, à Halle et à Francfort, des chaires d'économie et de science camérale. L'économie n'était qu'une des formes de l'administration et du fisc. Elle a gardé ce caractère.

L'Ecole historique allemande du droit, dont le chef était Savigny, avait pour but d'opposer le traditionnalisme à la Révolution française et à l'école criticiste de Kant.

Les économistes qui ont fondé l'École historique tiennent tous plus ou moins de Savigny. En réalité, l'École historicoéthique allemande pourrait s'appeler l'économie atavique. Elle a pour idéal le retour au type ancestral. De Thunen, List, Roscher, sont nationaux. Roscher dit qu'il y a plusieurs économies politiques, comme s'il y avait des arithmétiques nationales. Ils se transformèrent en a socialistes de la chaire » quand Roscher, professeur à l'Université de Leipzig qui, en 1843, avait donné le programme de l'École historicoéthique, Grundrlss zu Vorlesungen uber die Staatswirthschaft, fonda l'association de u la politique sociale )),dont le premier congrès eut lieu le 6 octobre 1872, à Eisenach. Il réunissait les

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professeurs Schœnberg, de l'Université de Tubingue; Adolf I Wagner, professeur à l'Université de Berlin; Lujo Bren- ' tano, alors professeur à l'Université de Breslau, maintenant i professeur à Munich; Ilildebrand, d'iéna ; Kniès, de Heidelberg, etc. Schinoller, depuis recteur de l'Université de Berlin, prononça le discours d'ouverture, dans lequel il déclara que a les conditions physiologiques des différentes classes doivent être la base de notre activité réformatrice. Il ne demandait ni la suppression de la liberté industrielle, ni la suppression du salariat, mais il ne voulait pas, par respect pour des principes abstraits, permettre que la soi-disant liberté du contrat aboutît à l'exploitation du travailleur ».

Du reste, ils ne s'entendent pas entre eux. M. Wagner raille <( l'Ecole Ethico-liistorico-psychologico-statistico-inductive », dont les membres se fortifient mutuellement dans leurs idées étroites et font une coterie *.

Il a qualifié de « quiétisme historique » le fatalisme satisfait des « économistes paléographes » et il a raillé cette <( science d'archives ». De son côté, M. Schmoller le traite de métaphysicien.

Les Allemands ont raison de parler de leur méthode historique comme leur étant propre. M. Schmoller l'a exposée ainsi en terminant le discours inaugural de son rectorat à l'Université de Berlin en 1897 • ^^ Tous les grands biens idéaux de l'humanité, le christianisme, le développement du droit depuis des milliers d'années, les devoirs moraux de l'État, surtout comme ils ont été reconnus en Allemagne et en Prusse, nous mènent sur le chemin des réformes que nous avaient montrées les messages impériaux de 1880 et 1890. La science allemande n'a pas fait autre chose que de chercher à asseoir sur de solides bases ces vieux impératifs éthicoreligieux et juridico-étatiques . »

I. Article de M. Adolphe Wagner dans la Forlnighlly Review (avril 1907). — Yves Giiyot, la Banqueroute du socialisme de la chaire, Journal desEconomisles, mai 1907.

Justifier le passé et le présent de l'Empire allemand, faire l'apologie des conceptions du gouvernement, tel est le rôle de bonne à tout faire que M. SchmoUer assigne à la science économique allemande.

(( La théorie économique actuelle, dit-il, en est venue à une conception historique et éthique de l'Etat et de la société toute différente de celle qu'avaient formulée le rationalisme et le matérialisme. Elle n'est plus une simple théorie du marché et de l'échange; elle est redevenue une grande science politique et morale qui a fait à nouveau de l'homme le centre de la science et non plus les biens et le capital.

M. Schmoller, avec l'autorité que lui donne son rectorat, a soin de prévenir qu' « un pur disciple d'Adam Smith ne peut être un professeur utile » et que, par conséquent, il doit plier sa science aux exigences de la politique sociale du gouvernement ou « renoncer à sa chaire^ ».

La science économique doit être ((nationale ». Les câtheder socialisten, les socialistes de la chaire, demandent tous une plus forte intervention de l'Etat en matière économique, (( pour fortifier l'esprit public », dit M. Held, qui ne s'aperçoit pas que, plus l'État est fort, plus l'esprit public est faible. M. Wagner est allé jusqu'à nier pour l'individu le droitd'aller et de venir, de changer de résidence d'une commune dans une autre, de se marier sans autorisation; il admettrait avec Mario et Schœffle, que l'État pût fixer le nombre des ménages et le nombre des enfants par ménage. Il oublie de dire comment l'État s'y prendrait pour obtenir ce dernier résultat.

Voici le résumé de la doctrine :

i** L'homme n'est pas seulement égoïste, il a le sentiment de la collectivité, le gemeisuin et il sait obéir au devoir, à la patrie, à Dieu;

I. Ce passage, contesté par M. Lujo Brentano, se trouve à la page 323 du volume : Politique sociale et Economie politique^ par G, Schmoller, Trs^duction française revue par l'auteur.

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2" Il n'y a pas de faits généraux et constants de la nature humaine ; les hommes diffèrent entre eux, selon les états de civilisation;

3° Il faut examiner toute question relativement à un pays donné, en s'appuyant sur la statistique et sur l'histoire. De là, la « méthode historique et réaliste »;

4" La personnalité de l'Etat prime celle de la famille, celle de la famille prime celle de l'individu;

5° Un individu n'a de droits que dans la mesure que des lois existantes déterminent;

6" L'Économie politique doit examiner la situation des diverses classes et établir un équilibre entre elles;

7" Le gouvernement a le droit et le devoir de régler la concurrence intérieure, a fortiori la concurrence extérieure;

8° Il est faux que tous les intérêts, même légitimes, soient harmoniques : l'égoïsme porte les hommes à la spoliation, à l'iniquité et à opposer leurs intérêts privés à l'intérêt général. L'État, organe suprême du droit, représentant l'intérêt national, doit les conteniret les réprimer;

9" L'État doit protéger, provoquer les formes de l'activité économique qu'il trouve utiles, décourager les autres;

10° L'État doit substituer la prévoyance sociale à la prévoyance individuelle;

II" Le droit de propriété a revêtu des formes très différentes; il n'est donc pas absolu et toujours identique;

12' Les problèmes économiques ne sont pas isolés: ils se rattachent à la psychologie, à la religion, à la morale, au droit, aux mœurs, à l'histoire;

i3° L'Économie politique est une science « camérale » qui a l'État pour objet et la question sociale est une question morale *.

Trédéric Guillaume et Frédéric II avaient organisé le n'gime économique de la Prusse sur le type militaire.

Les (( économistes nationaux », a historico-éthiques », « catheder socialisten », ont gardé cette empreinte.

. Voir Yves Guyot. La Science économique, 4* éd., 1911, p. 35i.

Ils commettent la contradiction de vouloir maintenir dans la civilisation industrielle la prédominance du gouvernement qui caractérise la civilisation guerrière.

L'homme qui a été invoqué, comme autorité, en faveur de la politique protectionniste de 1879, est Frédéric List. Né en 1789, à Reutlingen, dans le Wurtemberg, il attaqua dans sa jeunesse la noblesse et la bureaucratie et se jeta dans le mouvement qui, après i8i5, avait pour but de supprimer les douanes intérieures qui séparaient les petits États de l'Allemagne. Après une condamnation à dix mois de prison, avec travail forcé, parce qu'il avait soutenu trop vigoureusement cette thèse, il dut. quitter l'Europe pour les Étals-Unis. 11 y attaqua le système u d'économie cosmopolite » d'Adam Smilli et y formula sa théorie d'économie nationale. Quoiqu'il con-^ tinuat à s'occuper des questions intéressant l'Allemagne, il ne put y rentrer que vers i834. Il publia en i84i son Syslème national d'économie politique et se tua en i846.

On peut résumer les conclusions de son ouvrage de la manière suivante :

1° L'importation des articles d'alimentation doit être libre;

2° Dans le commerce international ce ne sont pas les individus qui échangent, mais les nations;

3" Les nations doivent adopter la protection jusqu'à ce qu'elles soient à même de faire concurrence à l'Angleterre;

4° Le gouvernement doit provoquer l'augmentation du pouvoir de production pour tous les objets pour lesquels la nation a des ressources naturelles;

5° Une nation doit se suffire à elle-même, sauf pour certaines matières premières comme le coton;

6" Tous les Etats de l'Allemagne doivent se grouper dans une union douanière;

7° La Hollande appartient autant à l'Allemagne que la Normandie appartient à la France;

8" Ce qu'on appelle le maintien de l'équilibre européen n'a jamais

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