I.'KUI'KHKIIH UK KKSSIIi
• — J'obéis aux ordres qui me sont donnés.
— Par qui?
— Par le commandant en rhei de ia (lotte.
— .Mon frère?
— Lui-même : ii m'a ordonné de vous dire que vous deviez savoir qu'il est défendu d'aborder son vaisseau sans sa permission.
Alexandre revint à Saint-Pétersbourg sans avoir vu son frère.
11 y a là un Irait de caractère utile à noter; Constantin tient beaucoup plus de son père que de sa mère, tandis qu'Alexandre, au contraire, a le naturel de sa mère; l'un est un tartare, l’autre un allemand. Aussi assurc-t-on que dans les conseils de l'Empire, il prend toujours la parole en faveur des idées et des intérêts du vieux parti Rosse. Les propositions de paix avec les puissances occidentales trouvèrent eu lui un adversaire déterminé. Si ce que l'on rapporte à ce sujet est vrai, il dut lui en coûter beaucoup de se rendre à Paris et à Londres, au mois de mai 1 8ü7 , pour cimenter l'alliance conclue après la chute de Sébastopol.
Le grand-duc Constantin est un homme intelligent, actif, qui suffit parfaitement aux nombreuses fondions dont il est chargé. Il est en effet : grandamiral de la flotte et ministre de la marine; commandant de la division des pionniers à cheval de la garde; chef du régiment de hussards de feu le grandduc .Michel; membre du conseil des Écoles militaires, et du comité delà Sibérie; propriétaire du 18* régiment d'infanterie autrichienne, et chef du régiment des hussards prussiens. iVous ne citons ces deux titres que pour mémoire. Pendant la dernière guerre, il était chargé de la défense de Cronstadt.
On le voit, le grand-duc Constantin occupe une grande position dans l'Empire, mais il se croit appelé à de plus hautes destinées.
— Savex-vous, demanda-t-il un jour à un de ses aides de camp, pourquoi on m'a appelé Constantin?
L'officier cherchait une réponse.
— Parce que, reprit le grand-duc, : e dois régner un jour sur Constantinople.
Ceci se passait avant 18i>3. On ne dit pas si son Altesse Impériale conserve encore les mêmes illusions, ou les mêmes espérances.
Les deux autres frères du Czar, Nicolas Nicolmewiteh, et Michel Nicolaïcwilch, sont nés. l'un le 8 août 1831, l'autre lo 2o octobre de l’année suivante.
Le grand-duc Nicolas est aide de camp de l’Empereur, inspecteur général du génie, chef de lu neuvième division de cavalerie légère de lu garde, chef d'un
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régiment de dragons, du régiment de cuirassiers d' Astrakan, et du régiment de hussards d'Alexandre; chef du 6* bataillon de sapeurs de la garde; propriétaire du 2’ régiment de hussards autrichiens , et du 0' régiment de cuirassiers autrichiens. Il commandait un corps dans la guerre de Crimée, et il a épousé le 6 février 1856 la grande-duchesse Alexandra Pctrav.ua. fille du prince Paul d'Oldenbourg.
Le grand-duc Michel est, comme sou frère, aide de camp général de l’Empereur; il est en outre grand-mallre de l'artillerie, commandant du corps d’artillerie de la garde, chef d'un régiment de lanciers, d’un régiment de dragons et d'un régiment de chasseurs, propriétaire du 26" régiment d'infanterie autrichien. et chef du 4' régiment de hussards prussiens. Comme son frère, il a figuré dans la guérit) de Crimée. Né un an après le grand-duc Nicolas, il s'est marié juste un an après lui, avec la princesse Cécile-Auguste, fille de feu Léopold, grand-duc do Bade.
Voilà ce qu’il y a de plus intéressant à dire sur le compte des deux frères.
La grande-duchesse Marie, sœur de l'Empereur Alexandre, a épousé le due Maximilien de Leuchtenberg, fils d'Eugène lleauharnais. Quant il son autre sœur, la grande-duchesse Olga dont la beauté fut si célèbre, on se rappelle de combien de prétendants il a été un moment question pour elle. Ou assure que Nicolas, toujours empressé à jouer do mauvais tours à tamis-Philippe, avait jeté les yeux sur le duc de Bordeaux. On va jusqu'à prétendre que le mariago étail résolu, et le contrat dressé. Le chef de la branche aînée dre Bourbons devait prendre le litre de due de Moldavie, et résider à Saint-Pétersbourg en attendant de remonter sur le trône de ses pères. La Restauration accomplie, la Russie et la France indissolublement unies réalisaient le programme de Tilsitt, et se partageaient le monde, line petite difficulté empêcha culte union sur laquelle le parti légitimiste fut consulté. Los fortes têtes l'approuvèrent en principe, mais ils exigèrent que, sur le contrai, la duchesse de Berry, comtesse de Lucehesi-Pulli , fut qualifiée do reine-douairière de France. Cela retarda les choses, et permit à d'autres difficultés de surgir, et voilà comment, pour une difficulté d’étiquette, le Roi do France et de Navarre perdit l'occasion d’ajouter à tous ces titres, celui do duc de Moldavie.
La princesse Olga épousa enfin le prince de Wurtemberg.
Tous les membres de la famille Impériale vivent fort bien entre eux, et eu grand respect devant le Czar. Si Alexandre 11 a un jour de graves difficultés à surmonter dans son règne, il est probable qu elles ne lui viendront pas du côté de scs parents.
L'EMPEREUR DE RUSSIE
C’est au milieu des fêtes de l'entrevue de Varsovie que l'Empereur Alexandre II rerut la première nouvelle de la maladie de sa mère l'Impératrice douairière Alexandra Feodorouna. Elle soufTrait depuis longtemps, usée, pour ainsi, par les émotions et par les douleurs de la toute-puissance. Fille du roi du Prusse, elle était marié depuis une dizaine d'années environ au grand-doc Nicolas Paulovich, héritier du troue de Russie, lorsqu'édala la graude conspiration militaire du 15 décembre 1825. Elle était à coté de sou mari lorsque celui-ci, entouré de quelques serviteurs fidèles, délibérait sur la résolution à prendre daus ce moment suprême. Ira-t-il lui-même faire tète à la révolte? attendra-t-il dans son palais qu'un nouvel OrlofT vienne lui passer autour du cou sou écharpe régicide? Nicolas hésite. Comprenant eniiu qu'il est mille fois plus horrible de mourir entre quatre murs, la main d'un boyard sur la gorge, son genou sur le ventre, que frappé par la balle d'uu soldat, il embrasse sa femme et son fils qui assistait à celte scène, et qui n’en a jamais perdu le souvenir, il sort du palais à cheval, laissant la grande-duchesse éplorée, pressaut sou enfant dans ses bras à chaque détonation qui part de la place du sénat, priant, et se demandant à chaque instant si elle reverra jamais son époux. Enfin une détonation plus formidable que les autres ébranle les vitres du palais; c'est l'artillerie de Benkendorf qui arrive sur le champ de bataille, et qui tire à mitraille sur les révoltés qu'elle foudroyé à bout portant. Ce n'est plus un combat, mais une exécution en masse. Les chefs de la rébellion sont faits prisonniers : plus de deux mille relielles restent sur le carreau. La Newa reçoit les morts; le bourreau attend les vivants, et le Czar rentre triomphant au palais. C'est aiusi que fut conquis le trône sur lequel s'assit Alcxaudra à côté de son mari.
Quelques aunées après , une épreuve non moins terrible atteudait la czarine: mystérieux, insaisissable, foudroyant, le choléra vient d’éclater à Saint-Pétersbourg. En voyant succomber en quelques heures, sous ses yeux, sans que rien puisse les secourir, sa femme, ses enfants, son père, ses parents, ses amis, le moujick, ignorant et superstitieux, tremble comme devant un assassin invisible. Les Juifs, les Polonais, les Allemands, les étrangers , en un mot , les éternels ennemis de la sainte Russie . disent les gens du peuple, empoisonnent les sources, les fontaines et les puits. Il laut
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à tout prix se débarrasser de ces scélérats. Des meurtres isolés, de jour on |our plus nombreux, sont signalés à la police impuissante: des médecins sont précipités de la fenêtre dans la rue par les parents du malade qu'ils viennent soigner; d'autres sont pendus ou jetés dans les égouts. La contagion du meurtre s'étend d’heure en heure. Le tocsin d'uu massacre général peut sonner d'un moment h l’autre. Déjà la Sennala, cette immense place, est pleine d'hommes, de femmes, d'eufauts hâves, fiévreux, impitoyables, brandissant des haches, des marteaux, des poignards, des Iktlons, toutes sortes d’armes, et criant: Mort aux étrangers! Ceux-ci ont beau se cacher, ils ne tarderont pas à être découverts, une mort terrible les attend, et qui sait où s'arrêtera la lureur du moujick une fois qu'il aura llairé le sang?
Ou essaye d'arrêter l'émeute; elle balaye comme la mer tout ce qui s’oppose à sa marche; le Dot menace même d'envahir la demeure impériale. 11 n'y a plus qu'une ressource, c'est que le Czar, l’image visible de Dieu sur la terre, se montre au peuple et le ramène à l'ordre. L'Impératrice veut en vain le retenir en lui montrant la main d'un assassin caché parmi ces forcenés, il n'y a pas un moment à perdre, la foule va se ruer sur le palais. Le Czar, seul dans sou drosehki, vole vers la Scnnaïa, et, debout, en présence de la multitude furieuse, il s'écrie d'une voix tonnante : « A genoux ! à genoux ! et demandez pardon à Dieu, c'est lui qui vous Trappe, et qui vous punit 1 »
Cette fois encore, la Czariue revit sou mari sain et sauf.
Mais pour un cceur de femme tendre et compatissant , il y avait d'autres épreuves non moins cruelles à subir que celles que nous venons de raconter. C'était quand il fallait adoucir la sévérité du maître souverain de la Russie, solliciter sa clémence , et lutter contre la raison d’Étal dont le Czar n'était que trop disposé à écouter les conseils inexorables. Des déserts de la Sibérie, des casemates des forteresses, des cachots souterrains des prisons d'Élat, montaient sans cesse des voix plaintives qui imploraient la Czarine. Les familles des condamnés, leurs mères, leurs femmes, leurs filles invoquaient sa pitié. Troubclskoï, un des principaux conjurés du 15 décembre, s'était, après sa défaite, réfugié à l'ambassade d'Autriche; sur une sommation de M. de Kessel rode, l'ambassadeur livra le malheureux qui s'était confié à son hospitalité. Interrogé par l'Empereur lui-même, Troubetskoï garda d’abord le silence. On lui montra quelques papiers saisis chez lui; il se vit perdu, et se fit dénonciateur pour obtenir sa grâce: «Je vous donne la vie, lui dit le Czar, puisque vous croyez pouvoir la supporter après ce que vous venez de faire; vous irez en Sibérie.» Troulvelskoi y languissait dans les tortures do
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la solitude et de l'abandon. lorsque sa femme demanda A Nicolas la permission de se rendre auprès de lui. C’était un adoucissement aux maux de l’exilé, et le C/ar répondit que les condamnés n’en devaient point espérer. L’Impératrice vint eu aide A madame Troubctskoï, elle arracha plutôt quelle n’obtint l'autorisation sollicitée, et la femme du proscrit, après plusieurs mois d’attente et d’anxiété, put enfin le rejoindre dans les glaces do la Sibérie.
Douée d’une grande beauté, les douleurs de la maternité, les fatigues de la représentation , les secrets chagrins de son intérieur, avaient vieilli l'Impératrice avant l'Age. Aimant la valse avec passion, comme toutes les Allemandes, elle renonça, jeune encore, à son divertissement favori. De bonne heure, sur sa physionomie noble et gracieuse, on remarqua uni- .vague expression de souffrance et de mélancolie. C’est qu’il y a de dures exigences dans la vie do la compagne d'un souverain comme Nicolas. Il est certaines positions auxquelles on peut appliquer le mot de Chamfnrt , et oil il faut que le co'iir se brise on se bronze. Celui de la Czarine s’était brisé. La vieillesse d’Alexandra ne fut pas non plus exemple d’épreuves, et celles de la fin furent plus terribles peul-ftrc que celles du commencement. Pendant la guerre de Crimée, elle fut chargée do panser les blessures faites à l'orgueil d’un despote altier qui perdait jour par jour, heure par heure, les illusions de, sa toute-puissance , et qui voyait s'évanouir le rêve si longtemps caressé par son ambition. A chaque dépêche de Sébastopol, Nicolas devenait plus sombre, et se repliait davantage sur lui-méme. repoussant tontes les consolations, même celles que lui offrait une femme tendra, dévouée, et dont l'âme patriote ne souffrait pas moins que la sienne «les malheurs do la Russie. A ses derniers moments cependant, le Czar s'attendrit, cl l'on se rappelle les adieux touchants qu’il fit A ses enfants et A leur mère qui ne devait pas lui survivre longtemps, et qui repose maintenant A côté de lui, dans !«•* caveaux de Saint-Pierre et Saint-Paul.
Alexamlre H arriva à temps A Saint-Pétersbourg pour recevoir les derniers adieux de sa mère qui mourut entourée de ses eufants.
fendant son séjour A Varsovie, un jour le Tzar remarqua dans son étatmajor un lieutenant de marine «lont la démarche festonnante semblait trahir les résultats d’un déjeuner trop copieusement arrosé de vin de Champagne.
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Alexandre II jetant lin regard sévère sur le jeune oflicier, lui demanda, en voyant ses nuuilireux zigzags, ce qu'il taisait ainsi.
— Sire, lui répondit le lieutenant, je louvoyé h l'entrée du port.
L'Empereur ne put s’empêcher de sourire et laissa le marin continuer sa manœuvre.
Ce soûl des anecdotes de ce genre qui ont défrayé les oisifs pendant le séjour des deux Empereurs et du Priueo île Prusse à Varsovie, dette entrevue fameuse a trompé l’attente de tout le monde, excepté celle du ministre des affaires étrangères du (tzar qui y avait consenti, sachant bien que cela ne l'engageait pas à grand'chose, attendu que la Kussie n'est guère en mesure de donner un démenti il la phrase qui a fait la réputation de cet homme d'Élal.
Le prince Alexandre Michaelowitsch Gortschakoff, successeur de Nesselrode, est le cousin du général Michel Gorlsrhakoff qui défendit Sébastopol contre les armées alliées de la France et de l'Angleterre, et qui se console de ses échecs- eu écrivant des vers, et en représentant le vieux (sarti Russe. Le ministre actuel des affaires étrangères de la Russie vient d'atteindre sa soixantetroisième année. Entré dans la diplomatie à la sortie du collège de Tarskoë- Zelo, où il eut pour condisciple le poète Ponschkin, il fit ses premières armes aux congrès île Leyhach el de Vérone, sous les ordres de ,\l. de Nesselrode qu'il devait remplacer plus tard. Après ces congrès, il vint à Londres comme secrétaire d'ambassade; en (810, il était chargé d'affaires à Florence où il resla iusqu'on 18112. C’est à celle époque qu'il fut appelé h Vienne, où le hasard lui fournit une occasion de se distinguer. Son ambassadeur tomba malade, et mourut laissant l’intérim de ses fondions k son secrétaire. Une foule de questions divisaient l’Europe en ce moment, les affaires politiques paraissaient sur le point de s'embrouiller, te diplomate intérimaire ne se troubla point, et maintint l'intluence de son gouvernement sur la cour de Vienne. Neuf ans plus tard . nous voyons uotre futur ministre arriver ù la cour do Stuttgnrd, avec un contrat de mariage dans son portefeuille. Il s'agissait d’unir le Wurtemberg avec la Russie, dans la personne du Prince héréditaire et de la graude-duehesse Olga. La négociation réussit merveilleusement , et M. Gortschakoff fut promu au grado de lieutenant général, c'est-à-dire de cotiseiller intime.
La placo do représentant de la Russie près la Confédération Germanique est un poste de confiance qu'on ne donne qu'aux diplomates éprouvés. M. Gortschakoff l'occupait à la satisfaction mutuelle de son gouvernement et de la Diète, lorsque la Révolution de 1848 éclata. C'est do Francfort qu'il
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noua, dit-on, les lils de l'espèce de conspiration de tamille qui devait aboutir à l'abdication de l'empereur Ferdinand I", et b son remplacement par l'archiduc François-Joseph. S’il en est ainsi, l'Empereur actuel d'Autriche doit doublement son trône b la Russie.
En 1851 , la question d’Orient si imprudemment soulevée par Nicolas, donnait {de grands soucis b cet autocrate. L'Autriche branlait au manche . et il fallait un homme habile pour la raffermir dans sa fidélité; on songea naturellement b M. Gortschakoff, qui connaissait parfaitement les portes secrètes ou non de la politique viennoise , et qui comptait s'y introduire par des couloirs qu'il trouva fermés. Malgré toute son habileté et toute sa pratique des lieux, M.' Gortschakoff ne put empêcher l'Autriche d'étonuer le monde par son' ingratitude ; le traité du 2 décembre fut signé b sa barbe et b son ne/. Après l'acceptation des quatre points qui impliquaient la conclusion du traité de Paris, M. de Nesselrode ayant jugé bon de prendre sa retraite, M. Gortschakoff fut appelé à occuper sa place, qu'il remplit du reste avec habileté. C’est un homme prudent, peu enclin aux entraînements, et qui a réussi, comme nous l'avons dit, par une phrase : « La Russie ne boude pas, elle se recueille.»
On sait que dans les membres de la famille impériale Russe, depuis Pierre le Grand jusqu'à Nicolas I*', le caporalisme a pris le caractère d'une véritable monomanie. Le grand-duc Michel, frère du précédent Empereur, faisait manœuvrer les hommes tout nus dans sou palais, afin de juger d'après le jeu des muscles des mouvements qu'il fallait rectifier. Nicolas I" poussait presque aussi loin le besoin de la réglementation. Supprimer ou ajouter un liouton de guêtre, déterminer la forme d'un hausse-col , fixer l'épaisseur d'une gourmette était pour lui une affaire d'État. Ce qui le frappait surtout dans le talent d’Horace Veruet, c'était son exactitude et sa fidélité b reproduire les moindre détails de l'équipement et du costume militaire. Rien ne lui échappait sous ce rapport : une huffleterie mal ajustée le frappait à cent pas de distance. Alcxaudrc 11 n'a point, en fait du caporalisme, ce coup d'œil du génie. Dans sa jeunesse il aimait b se montrer b la tète du régiment des cosaques du la garde . sous le gracieux uniforme de ce corps, mais il ne témoigna jamais le même penchant b la soldalomanie que son père
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et son onrle. A la parade, il attirait les regards par la grâce mélancolique de sa physionomie plus allemande que slave, plutôt que par ce grand air militaire que Nicolas I" avait an plus haut degré. Ses manières sont plus douces et plus aimables que celles de son père, dont la familiarité gardait toujours quelque chose de sec et de menaçant, et dont la bienveillance mémo semblait dure et empesée.
Travailleur infatigable. Nicolas I" quittait avec le jour son lit de sangle, et enveloppé d'un vieux manteau de cosaque, il se mettait à la liesogne. Il mettait la main à tout, ses ministres n’étaient que ses commis. — Sire, lui dit un jour Wronchenko, je me sens incapable de gérer le ministère des finances que vous m'avez confié, daignez accepter ma démission. — Reste, répondit le Czar, crois-tu donc que c’est loi qui es ministre?
Moins ardent aux alfuires, Alexandre 11 laisse plus de latitude à ses conseillers. Un moment on trouva même qu'il montrait un peu trop d'indifférence à ce sujet, lorsqu'on le vit laisser en place les anciens agents de son père, et surtout le général Bibckof, ministre de l'intérieur, et le général Kleinmichel, directeur des voies de communication. Les Russes pensèrent qu'ils allaient vivre sous un souverain fainéant qui lâcherait la bride aux ministres, et cette perspective ne les rassurait guère. Heureusement ils se trompaient sur le caractère du nouveau Czar. Élevé par un père qui lui fit porter dès son enfance l'habit de soldat , et qui voulut lui-même le façonner à ce métier, et jouer vis-à-vis de son fils le rôle d'uu caporal vis-à-vis d'une recrue, Alexandre II, par une réaction bien naturelle, devait témoigner peu de goût pour cette vie de parades et d’exercices perpétuels dont Nicolas n’exemptait pas les princes de sa famille. De même pour les affaires d’État. Il avait vu son père se perdre dans de tels détails, qu'il se sentit porté vers l’extrémité opposée, et qu'il voulut avoir îles ministres véritables, et non des mannequins. Ce penchant n’allait pas jusqu'à abdiquer cependant foute initiative personnelle. On s'en aperçut enfin, en voyant les ministres impopulaires de son père en disgrâce , et la question de l'émancqiation des serfs inaugurer la politique du nouveau règne.
Le servage est à la fois la honte et la plaie de l'autocratie Russe. LesCzars si puissants en apparence, ont toujours senti mugir sous leurs pieds une mer immense et profonde, l’Océan des serfs dont les vagues s'entlent de temps en temps d'un courroux mystérieux. Si la tempête éclatait, la Russie tout entière serait submergée et disparaîtrait sous des flots do sang. Le serf Russe, quelqu 'abruti qu'il soit par la misère et l'esclavage, n'a jamais cessé d'aspirer à
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la liberté. Ces aspirations vagues se sont manifestées toutes les fois que l’occasion l’a permis, cl surtout lorsque le tronc île Russie a été occupé par un Prince réformateur. Quand le pire de Pierre I", Alexis Mikliallowitch, parla d’abolir l’esclavage, on vit aussitôt une armée de serfs se former d'elleniéme, et marcher sur Moscou qui paraissait vouloir résister aux volontés du Czar. Aux premiers mots prononcés par Catherine 11, de lois, do code dans l’intérêt des scrls, ceux-ci se levèrent au nombre de plus do cent mille. De terribles vengeances eurent lieu ; plusieurs boyards furent massacrés. I,a Czarine eut un prétexte pour ne point accomplir les réformes promises ; le sort des serfs no reçut aucune amélioration. A l'appel de PoujalschelT qui lui promettait la liberté, la population servile répondit d’une extrémité de la Russie à l’autre, et se montra prête à seconder la révolte. Des symptômes effrayants surgissaient de toutes parts. A Moscou, le prince Scherbatoff entrant dans son palais, fut surpris de trouver le premier étage illuminé, et retentissant du bruit et des chansons d’une orgie. Assis à sa table, ses domestiques boivent ses meilleurs vins de France, et l’un d'eux, se levant du fauteuil oh il se carre, répond à sou niaitre furieux et qui les menace tous du knout : « Calme-toi, prince Alexandre, et traite-nous plus doucement à l'avenir, car noire vengeur n’est pas loin d’ici. »
Pou|atscbeff en effet n'était plus qu'ft quelques milles de Moscou.
Le serf Russe est bon de son naturel , il est susceptible d’élan, de dévouement, de courage; né intelligent, il no lui manque que l'instruction. On s’est bien gardé lusqu'ici de la lui donner. Son ignorance est la garantie de son obéissance. Aussi rien n’est plus ignorant, plus crédule qu’un serf russe. On a vu un moujick, voulant soigner son camarade affecté d'un vomissement de sung, lui tamponner la bouche avec de l'étoupe. Dans cette nuit opaque oh vit le paysan Russe, quelques rayons ont fini cependant par pénétrer, il a vu l’horreur de son sort, et déjà, sous Nicolas, on a senti à des signes non équivoque» qu’il était temps, si l’on voulait éviter une catastrophe, de résoudre enfin cette grande question du servage d’oh dépendent la tranquillité préseule et l’avenir de la Russie.
Nicolas I" cependant ne s’occupa que des serfs de la couronne, et même sous ce pivint de vue ses mesures d’émancipation restèrent à peu près inefficaces. Le serf de la couronne, eu effet, put devenir propriétaire, ou lui donna h cultiver un espace de terrain qui, h la rigueur, aurait pu suffira h la nourriture do sa famille, si le fisc impérial n’eùt prélevé sur chaque paysan une capitation de treize roubles, élevée aisément à vingt, h Ireute et même h cinquante roubles par les exactions des collecteurs. Le serf de la couronne n’était pas
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soumis, il psi vrai, aux caprices d’un mattro violent et fantasque, mais les employés du gouvernement, sous la surveillance desquels il se trouvait placé, devenaient pour lui les plus capricieux, les plus fantasques, les plus redoutables de tous les tyrans. Qu'il déplût à tel ou tel fonctionnaire , qu'il eût une tille jolie et dont il voulût défendre l'honneur, la Sibérie et le knout faisaient lustice de sa résistance comme s'il eût appartenu à un simple boyard.
Les choses ont changé, non-seulement pour les serfs de la couronne , mais encore pour ceux do la noblesse. L'émancipation des serfs parait se poursuivre avec le sérieux et l’activité qu'une telle mesure comporte; il serait prématuré do dire dès à présent quels eu seront les résultats; ee qui est de bon augure, c’est que les intéressés croient à sou efficacité. La royauté et le peuple semblent avoir couclu contre ruristocralie une de ces aliianers qui, si elles ne mènent pas toujours les nations à la libel lé politique . leur assurent du moins les bienfaits de l'égalité civile. Le serf Russe se sent appuyé, et il relève la tète, les boyards commencent à s'apercevoir qu'il faut compter avec lui, U moujick, si longtemps abruti, reprend peu à peu la notion et la couscieuce de son droit ; l'espérance d'un meilleur avenir lui sourit , et lui donne une assurance que son altitude trahit chaque jour davantage; il est aisé de s’en apercevoir dans les rues de Saint-Péterslmurg, lorsqu'une brillante voiture de grand seigneur rencontre sur son chemin un de ces lourds tombereaux qui transportent les lames et les glaci s de la ville dans la Neva. Autrefois, au premier cri du cocher galonné, le charrelier aurait fait ranger ses chevaux et se serait caché derrière eux pour éviter quelque bon coup de fouet sanglé en plein sur ses épaules, aujourd'hui, c’est ,’i l’équipage armorié à attendre; le moujick suit son chemin sans se presser, et il se retourne de temps en temps pour jeter un regard narquois sur l'automédira eu perruque poudrée, et sur le chasseur emplumé qui lui crient d'avancer, et si le cocher s’avisait de faire usage de son fouet, le serf le lui aurait bien vite cassé sur le dos.
Sous le règne de Nicolas I", :tS0, 000 individus seulement dans toute l'étendue de son vaste Empire, recevaient h titres divers les bienfaits de l'instruction publique. Le Ctar avait cru devoir fixer lui-mèmc le chiffre des étudiants qui devaient fréquenter les diverses Universités dont les professeurs devaient invariablement appartenir il l’armée, Alexandre II a fait enlever belles ces entraves. Le nombre dus étudiants est illimité, les maîtres ne sont plus exclusivement des militaires ; la ceusure des journaux cl des livres semble montrer plus de bienveillance pour les droits de la pensée; la police, sans avoir perdu tout & fait son influence, n'est plus, comme autrefois, l'Ame du gouvernement. On sent