MONTESQUIEU
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Nous pourrions classer les célébrités du dix-huitième siècle en hommes heureux et hommes éprouvés par le sort. Montesquieu, baron de la Brède, président au parlement de Bordeaux, membre de l'Académie française, riche, illustre, comblé par la faveur des rois et celle du public, appartiendrait de droit et «le fait à la première catégorie. Sa destinée n'est pas sans quelque analogie avec celle de Montaigne, dont il fut le compatriote, puisque l'un et l'autre naquirent près de Bordeaux.
Montesquieu, qui eut droit d'être fier de tant de choses, avait la faiblesse de tirer vanité de ses aïeux. Sa noblesse ne remontait pas
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|)ourl;iiil très-haut : la terre «le Montesquieu, achetée, en 15(31, jwr Jean de Secondât, maître d'hôtel de Henri II, roi «le Navarre, fut érigée en baronnie par le roi de France Henri 1\, «en reconnaissance «les (idoles et signalés services » «lu maître d'hôtel et des siens. Mais laissons c«> Irait secondaire et ne voyons «jue la vie et la gloire de l'auteur «le V Esprit des lois.
Destiné «I«î bonne heure à la magistrature, il appli«|ua d'abord les forces «le son intelligence active et pémUranle à étudier et comparer l«*s diverses législations, si confuses, si obscures à cette éiKiquc, et souvent si contradictoires. La lecture, son besoin principal, le délassait de la lecture même; il ne s'agissait pour lui «pie d'en varier les objets. L'antiquité lui devint aussi familière «pie sa maison ; il respectait l«\s anciens autant qu'il les aimait, et il leur avait consacré un premier livre, qu'il ne fit point paraître.
Ce fut en 1714 qu'il entra comme conseiller au parlement de Bordeaux ; deux ans après, un sien oncle lui résignait sa charge de président à mortier, en lui donnant, de plus, U»us ses biens. Quelques él«»g«\s prononcés dans l'Académie des sciences de llordcaux furent le prélude de ce que devait faire Montesquieu. Il composa, en son château de la Brède, les Lettres persanes, qu'il ne mil jias, bien entendu, sous son nom ; mais voilà que le liv re emporta l'auteur dans le tourbillon «lu succès. L'auteur sacrifia le magistral à sa conscience ■ Montesquieu crut devoir abandonner son titre de président à mortier pour porter plus facilement c«'lui d'écrivain.
.Sous des apparences frivoles l«>s Lettres persanes contiennent de grandes vérités morales et politiques ; dt'jà l'esprit sérieux de l'auteur «h* la Décadence des Humains s'y mon lie en germe. Aussi est-il permis de regretter que Montesquieu ait subi les idées de son siècle, en attaquant dans ce livre les dogmes fondamentaux du calholicisme, à savoir la Trinité et l'Eucharistie, et en préconisant le suicide et le divorce.
L'Académie française s'ouvril à lui; il est vrai «pie le cardinal Fleur y voulait la lui fermer, en raison de certains traits impies; mais il n'était guère possible de repousser un homme «le ce nom, un ancien président à morlier, surtout l'auleur «l'un livre «pie la
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vogue oiilonraît. Montesquieu eut donc le droit de s'asseoir dans le fauteuil laiss** vacant par M. de Sacy'.
Désormais il ne vécut plus que pour les lettres, et il put revenir à un projet qui l'occupait depuis longlcmps, celui de comparer les lois et les institutions des peuples. Or, comme on ne saurait mieux établir une (elle comparaison qu'en étudiant de près les hommes, il résolut de voyager, et il voyagea beaucoup. Il connut, à Vienne, le prince Eugène, retiré dans la plus simple retraite; en Angleterre, lord Cheslerlield, qui lui voua l'amitié de l'admiration. Partout, rois, reines, empereurs, l'accueillaient avec enthousiasme; ce serait bien le cas de dire que la Renommée le précédait avec sa trompette retentissante. Bien qu'un peu timide et circonspect, il trouvait les mois les plus heureux. Comme il était à Luxembourg, dans la salle très-modeste où dînait l'Empereur, le prince Kinski lui dit : « Vous êtes bien étonné de voir l'Empereur si mal logé?
— Je ne suis pas fâché, réj>ondil-il, de voir un pays où les sujets sont mieux logés que le maître. »
Quelqu'un avait osé soutenir, chez le duc de Richemond, que l'Angleterre n'était pas plus grande que la Guicnnc, et Montesquieu s'était élevé fortement contre cette assertion téméraire. Il répondit à la reine, qui le remerciait : « Madame, je n'ai pu m'imagincr qu'un pays où règne Votre Majesté ne fût pas un grand pays. »
Voici en quels termes plaisants et bien caractéristiques il résumait, au retour, ses impressions sur les contrées qu'il avait parcourues : « Quand je suis en France, je fais amitié à tout le monde ; en Italie, je fais des compliments à tout le monde; en Angleterre, je n'en fais à personne; en Allemagne, je bois avec tout le monde. »
Le beau livre de la Grandeur et décadence des Romains fut le fruit de deux ans de retraite à la Rrède. Le dialogue de Si/Ha et dlAicratc en fut l'appendice. Le premier de ces ouvrages est la vérilé absolue sortie de la plus profonde étude; le second, une fantaisie qui plaît et attache.
UEtpritdet loix parut en 1 748, c'est-à-dire quatorze ans après
* Traducteur de Mute,
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Ce travail immense avait rempli la vit; connut; la |>ensée tic Monles- (juieu ; ijatTois effrayé, jamais découragé complètement, l'illustre auteur l'avait pris, quitté, repris, et enfin il le laissa tomber de ses mains.
Tandis que dans son Histoire universelle Bossuet attribue tou* les événements humains à l'action providentielle, comme à une cause primordiale, Montesquieu, se mettant à un point de vue moins élevé, trouva la raison de toutes les phases des sociétés dans l'état tlt> guerre. De là, la nécessité des lois; de là, toutes les sortes de pouvoirs et tous les systèmes politiques qui découlent de ces formes légales. 11 ne s'attache à décrire que trois gouvernements types : le républicain, le monarchique et le despotique.
Les plus célèbres commentateurs se sont attachés à analyser ce livre : d'Alembert, Berlolini, Voltaire, Helvétius, Condorcel, ont témoigné de l'estime qu'il leur inspirait. D'autre jm't, les critiques ne lui manquèrent pas, cl la Sorbonne eut grande envie de le foudroyer; mais elle n'osa, surtout lorsque l'auteur eut écrit sa Défense de l'Esprit des lois, chef-d'œuvre de logique et de fine plaisanterie.
Nous omettons quelques opuscules qui n'ajoutèrent rien à sa gloire, pour constater que la fin de cet homme illustre répondit dignement à sa vie. Elle fut assez imprévue. Montesquieu, étant venu à Paris, en 1755, pour y passer l'hiver, tomba soudainement malade. Il t ut à ses côtés la duchesse d'Aiguillon, qui ne le quiltta pas un moment; tout ce qu'il y avait de plus grand à la cour se pressait autour «le son lit de souffrance. Les témoignages de respect qu'il donna à la religion peuvent consoler ceux qui regrettent les doutes qu'il a semés dans ses livres.
Son éloge fut fait, à Berlin, par Mauperluis '; à Paris, par d'Alembert, qui consacra à Montesquieu ce portrait tracé d'après nature : « Il était dans le commerce d'une douceur et d'une gaieté toujours égale. Sa conversation, légère, agréable et instructive, était coupe comme son style, pleine de sel et de saillies; point d'amertume, point
' Maunt-rluis, géomètre et astronome, né a Sninl— Malo en 1098. Son caractère jaloux et ombrageux l'entraîna hors île la France. 11 se fixa à Berlin, sous la protection de Frédéric 11, et y dirigea l'Académie fondée par Leibnitz.