‹ Les célebrités françaisesChapitre 24 sur 208 · BLANCHE DE CAST1LLE · texte numérisé non relu

BLANCHE DE CAST1LLE

siasme. En effet, cette alliance pouvait être un bienfait inappréciable pour la nation, puisque, par son aïeule Aliénor de Guienne, Blanche devait hériter de toutes les provinces que le roi d'Angleterre possédait en France. En 1223, Louis VIII succéda à son père, et les jeunes époux furent sacrés et couronnés îi Reims. Mais leur bonheur devait être de courte durée. Trois ans après son avènement au trône, le roi de France mourut dans une malheureuse exj>édition contre les Albigeois. Blanche de Casiille resta veuve avec des enfants en bas Age, à la tète du royaume dans des circonstances difliciles. Les seigneurs, mécontents des dernières volontés de Louis VIII à l'égard de la régente, se liguèrent contre elle pour renverser son autorité, et même pour dépouiller son jeune enfant de la couronne. Blanche sut par sa fermeté d'àme tenir tète à l'orage. Elle se montra habile dans les négociations, courageuse dans le péril. Tour à tour sévère et souple, elle vint à bout de punir la rébellion et la félonie. Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, subjugué par ses mérites, abandonna le parti des barons révoltés, et défendit la reine comme un preux chevalier après l'avoir chantée comme poète. Cette tendre mère couronna son œuvre par l'heureux mariage de son fils avec Marguerite, princesse de la gracieuse cour «le Provence, union qui enrichit la France d'une de ses plus belles contrées,

La majorité du roi ayant amené le terme de la régence, Blanche et son fils administrèrent ensemble le royaume avec une haute sagesse. Mais le vainqueur de Taillebourg tombe gravement malade, et les désastres des chrétiens d'Orient accablant son cœur : « Beau sire Dieu, dit-il, je fais vœu de me croiser si je recouvre la santé. » Fidèle à cette fatale promesse, malgré les larmes de sa mère, Louis prépare tout pour l'expédition sainte. La pauvre reine, nommée de nouveau régente, est insensible aux charmes de la puissance. Elle reprend d'une main ferme les rênes de l'Étal, mais son cœur maternel est sans cesse tourné vers la rive étrangère. Celte grande àme, qui avait soutenu les plus rudes épreuves, se laisse abattre par de noirs pressentiments. Elle se prosterne dans le silence des nuits, invoquant le Dieu des armées pour le salut de ses fils et la gloire de la France. Mais la pieuse mère eut bientôt la douleur d'appren-

dre les desastres des chrétiens et la captivité du roi. Succombant sous l'affliction la plus profonde, elle fut prise d'une lièvre lente qui la conduisit au tombeau à l'Age de soixante-six ans. Quelques jours avant sa mort, Blanche donna un grand exemple au monde. Elle prononça des vœux et prit l'habit de l'ordre de Citeaux.

Après sa mort, on couvrit du manteau royal ses habits de religieuse et on la porta, en grande pompe, a l'abbaye de Maubuisson, qu'elle avait fondée, près Pontoise, dix ans auparavant. Son cœur fut déposé à l'abbaye du Lis, une autre de ses fondations.

Dans les circonstances difficiles où se trouvait la France, la mort de Blanche de Castille fui une calamité de plus. Saint Louis, en apprenant une perte si cruelle, voulut que la France et l'Orient s'unissent à sa douleur. Des prières s'élevèrent dans toutes les basiliques, et on donna des pleurs cl des bénédictions à une mémoire* si auguste, à un nom si vénéré, qui ont traversé les âges avec le même éclat et le même prestige.

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Nous avons dit avec quelle inébranlable fermeté Louis IX avail suivi l'exécution de son vœu. Il n'y avait que la voix de sa conscience qui pût le rendre sourd aux avis d'une mère toujours si respectée.

Le pieux roi partit avec Marguerite sa femme, ses trois frères cl une foule de seigneurs, et s'embarqua à Aigues-Morles pour la Terre Sainte, emmenant avec lui quinze mille hommes de cavalerie et deux cent mille fantassins.

Louis passa l'hiver en Chypre, où régnait Henri de Lusignan. Là il attendit des renforts, et le 4 juin 1249 il se montra devant Damiette. Les armées du sultan s'y trouvaient déjà, l'une défendant

l'embouchure du Nil, l'autre le rivage. Cet appareil formidable ne découragea pas le roi, qui résolut de commencer l'attaque. Lui et ses chevaliers descendirent alors sur des bateaux plats, que l'on avait construits exprès pour l'expédition afin d'éviter le danger des bas-fonds, et en un instant l'ennemi fut assailli d'une pluie de llèches et de dards. Les Sarrasins irrités répondirent vivement. Impatient d'atteindre la plage, Louis s'élança du bâtiment qui le portait; et, fière de l'imiter, son armée se rangea en bataille au milieu des flots. Les Sarrasins, épouvantés de tant de valeur, ne tardèrent pas à reculer. Ils s'enfuirent, abandonnant les morts et les blessés, sans songer à rompre le pont de bateaux qui facilitait l'entrée des Français à Damicllc, et les habitants de cette ville euxmêmes se sauvèrent avec ce qu'ils avaient de plus précieux.

En apprenant que Louis IX, au lieu d'étaler le luxe d'un triomphateur, s'était présenté aux regards de ceux que la curiosité ramenait à Damietlc vêtu de simples habits, marchant humblement à pied, ainsi que ses frères et ses compagnons d'armes, et tenant sa femme par la main, les habitants rassurés revinrent se mettre à la merci du bon roi. Sa clémence les toucha, et l'admiration qu'il leur inspirait par ses vertus les lit tomber aux pieds de Louis IX. Ce n'étaient plus des ennemis, c'étaient déjà des sujets.

Depuis la descente des Français en Egypte, le premier antagoniste de saint Louis, le sultan Mecksala, était mort; et le vaillant l'akreddin, devenu chef des troupes sarrasines, avait profilé de celte espèce de trêve pour enseigner l'art de la guerre aux soldais qui se pressaient sous l'étendard de Mahomet. Les plus petits villages comme les plus grandes cités envoyaient leur tribut d'hommes au combat. L'Egypte se levait en masse contre les chrétiens.

Les croisés se fiaient à leur courage, à la justice de leur cause; les infidèles recouraient à la ruse, à la perfidie : ce fut ainsi qu'ils ne rougirent pas d'adopter un odieux système d'attaque, dont ils possédaient seuls le secret. Cette lâche invention, c'était le feu grégeois.

Louis IX avait établi son camp au bord du Nil : remparts, galeries couvertes, beffrois, rien n'y manquait. Malheureusement, le feu

grégeois, traversant comme une flèche l'espace qui séparait l'armée française de l'année sarrasine, s'élançait en tourbillons sur le camp des chrétiens et dévorait tout. A l'approche de cette sorte de météore, l'effroi s'emparait des cœurs les mieux trempés; la prière était l'unique moyen qu'on employât pour détourner le malélice; et les Sarrasins considéraient de loin, avec une joie salanique, l'abattement de leurs victimes.

L'armée française allait périr sous les cruelles atteintes du feu grégeois, quand un transfuge indiqua, à prix d'or, un gué qui permit de traverser le Thanis.

Une terrible bataille fut livrée, la bataille de Mansourah, où Robert, comte d'Artois et frère de saint Louis, péril victime de son imprudente valeur. Le roi rétablit l'ordre dans les troupes, raffermit le courage de ses soldats qui, le soir, l'entouraient d'un air consterné; et, bien que sa jMmséc s'envolât vers le comte d'Artois, dont il ignorait encore la lin déplorable, il leur dit en s'cfforçanl de retenir ses larmes : « Il faut louer Dieu «le tout et adorer ses profonds jugements. »

Le lendemain, les Sarrasins promenaient, au son des trompettes, la tète du prince Robert. Les chrétiens étaient déjà prêts à combattre; mais la plupart d'entre eux étaient blessés et n'eussent pu ni lacer leur cuirasse ni supporter le poids du casque. Ils marchèrent au-devant de l'ennemi, la tète nue, le corps couvert de légers vêtements; les chefs seuls montaient les chevaux «pie l'on avait ramenés de l'affaire désastreuse de la veille. Les Sarrasins, sourds à la voix de la pitié, recourent à leur affreux moyen de défense; un torrent de llamme inonde et enveloppe les bataillons français. Défiant le feu et les flèches, Louis sauve son frère, le duc d'Anjou, rallie ses soldats et regagne le camp avec ceux qui ont échappé au massacre. Jamais il n'a montré plus de résignation; sa pitié pour les souffrants est immense, et son zèle charitable ne connaît pas la fatigue. Il ne craint pas non plus de s'humilier en proposant une trêve au sultan Almondin, qui n'y veut consentir qu'au prix de la liberté du roi. Louis accepte, mais ses chevaliers refusent : il faudra «loue combattre. Les croisés, mourant de faim

et consumés par la lièvre, puisent dans leur loi la force de parcourir à pied une étendue de vingt lieues; la route est semée de leurs cadavres. Dès le commencement de la bataille, le roi, à peine guéri de la peste, s'évanouit entre les bras de ses écuyers. On emporta Louis à Sarmosse, petite ville du voisinage ; et bientôt l'armée, s'imaginant que telle était la volonté du monarque, se rendait aux infidèles, qui égorgèrent les uns et emprisonnèrent les autres.

Les frères du roi et le roi lui-même furent obligés de se constituer prisonniers. Louis, jeté d'abord au fond d'un étroit cacbol, soulève ses mains chargées de chaînes et s'écrie: « Seigneur, il n'y a que vous qu'on bénisse dans les fers. »

, Ce noble prince n'avait plus auprès de lui qu'un fidèle domestique appelé Isambert, qui lui préparait à manger, le levait elle couchait, car il était d'une faiblesse extrême. Son chapelain et les chevaliers de sa suite lui ayant offert de le senir, il refusa leurs soins, par respect pour la dignité de la chevalerie.

Cette -conduite admirable remplit Almondin d'enthousiasme. Dès lors le sultan s'étudia à rendre moins rigoureuse la captivité du roi de France; il commença par lui envoyer de magnifiques babils d'honneur. Le modeste Louis renvoya ces présents inutiles ; et plus lard, le chef musulman lui ayant fait pro|>oser de le délivrer, lui cl ses chevaliers, moyennant la reddition de la ville de Damiette et la somme de cent mille marcs d'argent : « In roi de France ne se rachète pas à prix d'argent, répondit l'illustre prisonnier; mais je consens à abandonner Damiette pour ma propre personne, et les cent mille marcs pour mes sujets. »

Celte jusle fierté charma le Soudan. Désireux d'égaler au moins en quelque chose un ennemi si magnanime, il réduisit de moitié la rançon du roi de France. Un traité de paix devait être signé à Pharescour, maison de plaisance d'Almondin, quand une révolte de mamelouks éclata...

— Que me donneras-tu à moi qui ai lué ton ennemi ? dil à Louis IX un des meurtriers cîu Soudan. Fais-mois chevalier, ou meurs !

— Fais-toi chrétien, ou fuis, répliqua le roi sans s émouvoir.

SAINT LOLIS

Un autre jour, le cachot est envahi par les chefs de l'armée sarrasine. Ils viennent offrir à Louis le titre de Soudan. Le captif refuse sans dédain, mais avec fermeté. Mille poignards se lèvent sur le fils de Blanche de Caslille. Louis ne pâlit point. Il altend la mort sans trembler, ses regards se tournent vers le ciel... A cet aspect, les meurtriers se déconcertent, ils laissent échapper leurs armes et tombent à genoux.

— Je suis entre vos mains, dit le roi d'une voix inspirée; vous pouvez à votre gré disposer de mon corps : mon Ame appartient à Dieu.

Ces paroles achèvent de confondre les Sarrasins, qui s'écrient :

— Nous te regardions comme notre esclave, et lu nous traites comme si nous étions tes prisonniers !

Une trêve de dix ans fut enfin conclue. Louis acquitta la rançon de ses chevaliers et rendit Damiette. Quand il s'embarqua pour la Palestine avec sa famille et ses derniers compagnons d'armes, un peuple entier couvrait les rivages du Nil et ne se lassait pas de former des vœux en faveur du héros qui s'éloignait.

Cinq années s'écoulèrent avant que Louis revit la terre de France. Ces cinq années passées en Palestine furent consacrées à la réédification des principales villes et au rachat de plus de douze mille esclaves chrétiens. La mort de la régente rappela enfin le pieux monarque dans son royaume. Déposant alors les armes, il s'occupa du bonheur de son peuple, de l'administration de ses États, jusqu'à l'époque où fut prèchée une nouvelle croisade. Pendant cet intervalle de temps, Louis ne cessa de gouverner son royaume avec zèle. Il fit rebâtir la basilique de Saint-Denis, éleva la Sainte-Chapelle, fonda l'hôpital des Quinze-V ingts et le collège de la Sorbonne. Souvent il descendait dans son jardin et y donnait audience au menu peuple; parfois aussi c'était à Vineenncs qu'il tenait ses plaids, assis dans les bois sous l'ombrage d'un chêne. Il écoutait tour à tour les parties adverses et décidait sagement de quel côté était le bon droit .

Un jour, un prince fut cité devant le tribunal de Louis pour avoir dépouillé de ses biens un gentilhomme, son vassal : ce prince, c'était

;»o SAINT LOUIS

le duc d'Anjou, frère du roi; ce qui n'eui|>ècha |>as qu'il ne fût condamné à restituer au gentilhomme le château qu'il lui avait enlevé. La prudhomie de Louis IX était si connue, que le roi d'Angleterre lui-même le pria déjuger un différend qui était advenu entre lui et ses barons.

Mais l'heure de la croisade avait sonné : Louis, coniianl la régence à des hommes éclairés et laissant la reine Marguerite à Yincennes. s'embarqua pour Tunis avec ses lils et une armée de soixante mille combattants. Il ne devait plus revoir la France !

A peine le siège de Tunis était-il entrepris, que la peste se déclara dans l'armée chrétienne. Déjà le roi avait vu périr un de ses fils, le jeune comte de Nevers, dont la naissance, arrivée à Damiette pendant la première croisade, avait été aussi triste que le fut sa (in ; déjà Philippe, l'héritier de la couronne, se débattait sous l'étreinte d'horribles douleurs, lorsque Louis, en soignant Philippe, se sentit attaqué du même mal et comprit bientôt que la mort avait changé de proie.

Dès qu'il a acquis la certitude qu'il va quitter ce monde, il remercie le ciel et se fait étendre sur une couche de cendre. Pendant les vingt-deux jours que dura sa maladie, il ne cessa de tenir son regard fixé sur un crucifix suspendu devant lui. Vers l'heure dernière, il appela Philippe, son fils aîné, et il lui communiqua ce testament, qui semble avoir été écrit sous la dictée des anges:

« Beau lils, la première chose que je t'enseigne, c'est que de tout ton cueur, et sur toute chose, tu aymes Dieu. Aies le cœur doulx et piteux aux povres; maintien les bonnes coustumes de ton royaume, abaisse et corrige les mauvaises ; garde-loy de trop grant convoitise ; ame ton honneur; fais droiclurc et justice à chascun, tant au povre comme au riche ; lien ton peuple en faveur et amour... Et te supplj , mon enfant, que en ma fin tu aies de moy souvenance, et de ma pauvre ame; et je te donne toute bénédiction que jamais père peut donner à son enfant, priant à toute la Trinité de Paradis, le Père, le Fils et le Saint-Espcrit, qu'elle te garde et deffende de tous inaulx, par Gspécial de mourir en péché mortel ; ad ce que nous puissions

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une foiz, après cette mortelle vie, eslre devant Dieu ensemble à lui rendre grâces et louenges sans fin en son royaume. »

La nuit suivante, on l'entendit soupirer et dire: «Jérusalem! Jérusalem ! »

Enfin, le 25 aoùl, il leva les yeux au ciel et rendit sa belle âme eu achevant de murmurer ce verset du Psalmistc : « Seigneur, j'entrerai dans ta maison pour y célébrer les louanges1. »

Au siècle dernier, l'on montrait encore, sur la route de Paris à Saint-Denis, des croix de pierre inarquant les stations qu'avait faites Philippe le Hardi quand il porta pieusement jusqu'à la basilique le cercueil qui contenait les erndres de son père.

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