II
voust à Saint-Denis et ne fit point partie de l'armée de la Loire; aussi, par la protection du maréchal Davoust, sa croix d'officier et son grade lui furent-ils maintenus; mais on le mit en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étudia durant cette période avec une ardeur qui plusieurs fois le rendit malade au milieu de cet ouragan d!événements.
— C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings, il devrait bien quitter un état si contraire à sa santé.
Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors pour son fils le lieutenant-colonel; elle le revit en 1816, tombé de neuf mille francs environ d'appointements que recevait un commandant de dragons de la garde impériale à une demi-solde de trois cents francs par mois ; elle lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine, et y employa quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus as^dus du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle; il y prit les habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à demi-solde; et, comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans, il les outra, voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia point, il refusa même les occasions qui se présentèrent d'être employé dans la ligne avec son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère, Philippe parut déployer un grand caractère.
— Le père n'eût pas mieux fait, disait-elle.
La demi-solde suffisait à Philippe, il ne coûtait rien à la maison, tandis que Joseph était entièrement à la charge des deux veuves. Dès ce moment, la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là cette préférence fut un secret; mais la persécution exercée sur un fidèle soldat de l'empereur, le souvenir de la blessure reçue par ce fils chéri, son courage dans l'adversité, qui, bien que volontaire, était pour elle une noble
adversité, firent éclater la tendresse d'Agathe. Ce mot : — 11 est malheureux ! justifiait tout. Joseph, dont le caractère avait cette simplesse qui surabonde au début de la vie dans l'âme des artistes, élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de son grand frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la just^ait en partageant ce cuite pour un brave qui avait r é les ordres de Napoléon dans deux batailles, pour un blessé de Waterloo. Comment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait vu dans le bel uniforme vert et or des dragons de la garde, commandant son escadron au champ de mai! Malgré sa préférence, Agathe se montra d'ailleurs excellente mère : elle aimait Joseph, mais sans aveuglement; elle ne le comprenait pas, voilà tout. Joseph adorait sa mère, tandis que Philippe se laissait adorer par elle. Cependant le dragon adoucissait pour elle sa brutalité soldatesque ; mais il ne dissimulait guère son mépris pour Joseph, tout en l'exprimant d'une manière amicale. En voyant ce frère dominé par sa puissante tête et maigri par un travail opiniâtre, tout chétif et malingre à dix-sept ans, il l'appelait : « Moutard ! » Ses manières toujours protectrices eussent été blessantes sans l'insouciance de l'artiste qui croyait d'ailleurs à la bonté cachée chez les soldats sous leur air* brutal. Joseph ne savait pas encore, le pauvre enfant, que les militaires d'un vrai talent sont doux et polis comme les autres gens supérieurs. Le génie est en toute chose semblable à lui-même.
— Pauvre garçon ! disait Philippe à sa mère, il ne faut pas le tracasser, laissez-le s'amuser.
Ce dédain, aux yeux de la mère, semblait une preuve de tendresse fraternelle.
— Philippe aimera toujours son frère et le protégera, pensait-elle.
En 1816, Joseph obtint de sa mère la permission de
convertir en atelier le grenier contigu à sa mansarde, et la Descoings lui donna quelque argent pour avoir les choses indispensables au métier de peintre; car, dans le ménage des deux veuves, la peinture n'était qu'un métier. Avec l'esprit et l'ardeur qui accompagnent la vocation, Joseph disposa tout lui-même dans son pauvre atelier. Le propriétaire, sollicité par madame Descoings, fit ouvrir le toit, et y plaça un châssis. Ce grenier devint une vaste salle peinte par Joseph en couleur chocolat; il accrocha sur les murs quelques esquisses; Agathe y mit, non sans regret, un petit poêle en fonte, et Joseph put travailler chez lui, sans négliger néanmoins l'atelier de Gros ni celui de Schinner. Le parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi -solde et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour de la Chambre au nom de la Charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit plusieurs conspirations. Philippe, qui s'y fourra, lut arrêté, puis relâché faute de preuves; mais le ministre de la guerre lui supprima sa demi-solde en le mettant dans un cadre qu'on pourrait appeler de discipline. La France n'était plus tenable, Philippe finirait par donner dans quelque piège tendu par les agents provocateurs. On parlait beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant que Philippe jouait au billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait à humer des petits verres de différentes liqueurs, Agathe était dans des transes mortelles sur le grand homme de la famille. Les trois sages de la Grèce s'étaient trop habitués à faire le même chemin tous les soirs, à monter l'escalier des deux veuves, à les trouver les attendant et prêtes à leur demander leurs impressions du jour pour jamais les quitter, ils venaient toujours faire leur partie dans ce petit salon vert. Le ministère de l'intérieur, livré aux épurations de 181(3, avait conservé Claparon, un
de ces trembleurs qui donnent à mi-voix les nouvelles du Moniteur en ajoutant : Ne me compromettez pas ! Desroches, mis à la retraite quelque temps après le vieux du Bruel, disputait encore sa pension. Ces trois amis, témoins du désespoir d'Agathe, lui donnèrent ie conseil de fajre voyager le colonel.
— On parle de conspirations, et votre fils, du caractère dont ii est, sera victime de quelque affaire, car il y a toujours des traîtres.
— Que diable ! il est du bois dont son empereur faisait les maréchaux, dit Bruel à voix basse en regardant autour de lui, et il ne doit pas abandonner son état. Qu'il aille servir dans l'Orient, aux Indes...
— Et sa santé ? dit Agathe.
— Pourquoi ne prend-il pas une place ? dit le vieux Desroches, il se forme tant d'administrations particulières! Moi, je vais entrer chef de bureau dans une compagnie d'assurances, dès que ma pension de retraite sera réglée.
— Philippe est un soldat, il n'aime que la guerre, dit la belliqueuse Agathe.
— 11 devrait alors être sage et demander à servir...
— Ceux-ci? s'écria la veuve. Oh! ce n'est pas moi qui le lui conseillerai jamais.
— Vous avez tort, reprit du Bruel. Mon fils vient d'être placé par le duc de JNavarreins. Les Bourbons sont excellents pour ceux qui se rallient sincèrement. Votre iils serait nommé lieutenant-colonel à quelque régiment.
— On ne veut que des nobles dans la cavalerie, et il ne sera jamais colonel, s'écria la Descoings.
Agathe effrayée supplia Philippe de passer à l'étranger et de s'y mettre au service d'une puissance quelconque qui accueillerait toujours avec faveur un officier d'ordonnance de l'empereur.
— Servir les étrangers?... s'écria Philippe avec horreur.
Agathe embrassa son fils avec effusion en disant : — C'est tout son père.
— Il a raison, dit Joseph, le Français est trop fier de sa Colonne pour aller s'encolonner ailleurs. Napoléon reviendra d'ailleurs peut-être encore une fois!
Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de rejoindre le général Lallemand aux États-Unis, et de coopérer à la fondation du Champ d'asile, une des plus terribles mystifications connues sous le nom de souscriptions nationales. Agathe donna dix mille francs pour aller conduire et embarquer son fils au Havre. A la fin de 1817, Agathe sut vivre avec les six cents francs qui lui restaient de son inscription sur le grand-livre; puis , par une heureuse inspiration, elle plaça sur-le-champ les dix mille francs qui lui restaient de ses économies, et dont elle eut sept cents autres francs de rente. Joseph voulut coopérer à cette œuvre de dévouement : il alla mis comme un recors ; il porta de gros souliers, des bas bleus; il se refusa des gants et brûla du charbon de terre; il vécut de pain, de lait , de fromage de Brie. Le pauvre enfant ne recevait d'encouragements que de la vieille Descoings et de Bixiou , son camarade de collège et son camarade d'atelier, qui fit alors ses admirables caricatures, tout en remplissant une petite place dans un ministère.
— Avec quel plaisir j'ai vu venir l'été de 1818 ! a dit souvent Bridau en racontant ses misères d'alors. Le soleil m'a dépensé d'acheter du charbon.
Déjà, tout aussi fort que Gros en fait de couleur, il ne voyait plus son maître que pour le consulter; il méditait alors de rompre en visière aux classiques, de briser les conventions grecques et les lisières dans lesquelles on renfermait un art à qui la nature appartient
comme elle est, dans la toute-puissance de ses créations et de ses fantaisies. Joseph se préparait'à sa lutte qui, dès le jour où il apparut au Salon, en 1823, ne cessa plus. L'année fut terrible : Roguin, le notaire de madame Descoings et de madame Bridau, disparut en emportant les retenues faites depuis sept ans sur l'usutruit, et qui devaient déjà produire deux mille francs de rente. Trois jours après ce désastre, arriva de New-York une lettre de change de mille francs tirée par le colonel Philippe sur sa mère. Le pauvre garçon, abusé comme tant d'autres, avait tout perdu au Champ d'asile. Cette lettre, qui fit fondre en larmes Agathe, la Descoings et Joseph, parlait de dettes contractées à New-York, où des camarades d'infortune cautionnaient le colonel.
— C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer, s'écria la pauvre mère ingénieuse, à justifier les fautes de Philippe.
— Je ne vous conseille pas, dit la vieille Descoings à sa nièce, de lui faire souvent faire des voyages de ce genre-là.
Madame Descoings était héroïque. Elle donnait toujours mille écus à madame Bridau, mais elle nourrissait aussi toujours le même terne qui, depuis 1799, n'était pas sorti. Vers ce temps, elle commençait à douter de la bonne foi de l'administration. Elle accusa le gouvernement, et le crut très-capable de supprimer les trois numéros dans l'urne, afin de provoquer les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen des ressources, il parut impossible de faire mille francs sans vendre une portion de rente. Les deux femmes parlèrent d'engager l'argenterie, une partie du linge ou le surplus de mobilier. Joseph, effrayé de ces propositions, alla trouver Gérard, lui exposa sa situation, et le grand peintre lui obtint au ministère de la
maison du roi deux copies du portrait de Louis XVIII à raison de cinq cents francs chacune. Quoique peu donnant, Gros mena son élève chez un marchand de couleurs, auquel il dit de mettre sur son compte les fournitures nécessaires à Joseph. Mais les mille francs ne devaient être payés que les copies livrées. Joseph fît alors quatre tableaux de chevalet en dix jours, les vendit à des marchands, et apporta les mille francs à sa mère , qui put solder la lettre de change. Huit jours après, vint une autre lettre, par laquelle le colonel avisait sa mère de son départ sur un paquebot dont le capitaine le prenait sur sa parole. Philippe annonçait avoir besoin d'au moins mille autres francs en débarquant au Havre.
— Bon, dit Joseph à sa mère, j'aurai fini mes copies, tu Importeras mille francs.
— Cher Joseph ! s'écria tout en larmes Agathe en l'embrassant, Dieu te bénira. Tu l'aimes donc, ce pauvre persécuté? il est notre gloire et tout notre avenir. Si jeune, si brave et si malheureux! tout est contre lui, soyons au moins tous trois pour lui.
— Tu vois bien que la peinture sert à quelque chose, s'écria Joseph, heureux d'obtenir enfin de sa mère la permission d'être un grand artiste.
Madame Bridau courut au-devant de son bien-aimé fils le colonel Philippe. Une fois au Havre, elle alla tous les jours au delà de la tour ronde bâtie par François Ier attendant le paquebot américain, et concevant de jour en jour les plus cruelles inquiétudes. Les mères seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité. Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819, sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus brute, l'air de la patrie et la vue d'une mère produisent toujours uç certain effet, surtout après un voyage plein de misères.
Philippe se livra donc à une effusion de sentiments qui fit penser à Agathe : — Ah ! comme il m'aime, lui ! Hélas! l'officier n'aimait plus qu'une seule personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses malheurs au Texas, son séjour à New-York, pays où la spéculation et l'individualisme sont portés au plus haut degré , où la brutalité des intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé, se voit contraint de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant juge dans sa propre cause, où la politesse n'existe pas; enfin, les moindres événements de ce voyage avaient développé chez Philippe les mauvais penchants du soudard : il était devenu brutal, buveur, fumeur, personnel, impoli; la misère et les souffrances physiques l'avaient dépravé. D'ailleurs, le colonel se regardait comme persécuté. L'effet de cette opinion est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs et intolérants. Pour Philippe, l'univers commençait à sa tête et finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le spectacle de New-York, interprété par cet homme d'action, lui avait enlevé les moindres scrupules en fait de moralité. Chez les êtres de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être : ou ils croient, ou ils ne croient pas; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête homme, ou ils s'abandonnent à toutes les exigences de la nécessité; puis ils s'habituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque vouloir momentané de leurs passions en nécessité. Avec ce système, on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'apparence seulement, la rondeur, la franchise, le laisser-aller du militaire. Aussi était-il excessivement dangereux, il semblait ingénu comme un enfant; mais, n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait rien sans avoir réfléchi à ce qu'il devait faire, autant qu'un rusé procureur réfléchit à quelque tour de maitre Gonin ; les paroles ne lui cou-
taient rien , il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si, par malheur, quelqu'un s'avisait de ne pas accepter les explications par lesquelles il justifiait les contradictions entre sa conduite et son langage, le colonel, qui tirait supérieurement îe pistolet, qui pouvait défier le plus habile maître d'armes , et qui possédait le sang-froid de tous ceux auxquels la vie est indifférente, était prêt à vous demander raison de la moindre parole aigre ; mais, en attendant, il paraissait homme à se livrer à des voies de fait, après lesquelles aucun arrangement n'est possible. Sa stature imposante avait pris de la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas, il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé de se faire respecter au milieu de la population de New-York. Ainsi fait, simplement vêtu, le corps visiblement endurci par ses récentes misères, Philippe apparut à sa pauvre mère comme un héros; mais il était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement un chenapan. Effrayée dudénûment de son fils chéri, madame Bridau lui fit au Havre une garde-robe complète; en écoutant le récit de ses malheurs, elle n'eut pas la force de l'empêcher de boire, de manger et de s'amuser comme devait boire et s'amuser un homme qui revenait du Champ d'asile. Certes, ce fut une belle conception que celle de la conquête du Texas par les restes de l'armée impériale; mais elle manqua moins par les choses que par les hommes, puisque aujourd'hui le Texas est une république pleine d'avenir. Cette expérience du libéralisme sous la Restauration prouve énergiquement que ses intérêts étaient purement égoïstes et nullement nationaux, autour du pouvoir et non ailleurs. Ni les hommes , ni les lieux, ni l'idée, ni le dévouement ne firent faute; mais bien les écus et les secours de cet hypocrite parti qui disposait de sommes
énormes, et qui ne donna rien quand il s'agissait d'un empire à retrouver. Les ménagères du genre d'Agathe ont un bon sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques. La pauvre mère entrevit alors la vérité d'après les récits de son fils; car, dans l'intérêt du proscrit, elle avait écouté pendant son absence les pompeuses réclames des journaux constitutionnels, et suivi le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent cinquante mille francs lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les chefs du libéralisme s'étaient promptement aperçus qu'ils faisaient les affaires de Louis XV11I en exportant de France les glorieux débris de nos armées , et ils abandonnèrent les plus dévoués, les plus ardents, les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais Agathe ne put expliquer à son fils comment il était beaucoup plus une dupe qu'un homme persécuté. Dans sa croyance en son idole, elle s'accusa d'ignorance et déplora le malheur des temps qui frappait Philippe. En effet, jusqu' lors, dans toutes ces misères, il était moins fautif que victime de son beau caractère, de son énergie, de la chute de l'empereur, de la duplicité des libéraux et de l'acharnement des Bourbons contre les bonapartistes. Elle n'osa pas, durant cette semaine passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer de se réconcilier avec le gouvernement royal, et de se présenter au ministre de la guerre : elle eut assez à faire de le tirer du Havre, où la vie est horriblement chère, et de le ramener à Paris quand elle n'eut plus que l'argent du voyage. La Descoings et Joseph, qui attendaient le proscrit à son débarquer dans la cour des Messageries royales, furent frappés de l'altération du visage d'Agathe.
— Ta mère a pris dix ans en deux mois, dit la Descoings à Joseph au milieu des embrassades et pendant qu'on déchargeait les deux malles.
— Bonjour, mère Descoings, fut le mot de tendresse du colonel pour la veille épicière que Joseph appelait affectueusement maman Descoings.
— Nous n'avons pas d'argent pour le fiacre, dit Agathe d'une voix dolente.
— J'en ai, lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe couleur, s'écria-t-il à l'aspect de Philippe.
— Oui, je me suis culotté comme une pipe. Mais, toi, tu n'es pas changé, petit.
Alors âgé de vingt et un ans, et d'ailleurs apprécié par quelques amis qui le soutinrent dans ses jours d'épreuves, Joseph sentait sa force et avait la conscience de son talent; il représentait la peinture dans un cénacle formé par des jeunes gens dont la vie était adonnée aux sciences, aux lettres, à la politique et la philosophie; il fut donc blessé par l'expression de mépris que son frère marqua encore par un geste : Philippe lui tortilla l'oreille comme à un enfant. Agathe observa l'espèce de froideur qui succédait chez la Descoings et chez Joseph à l'effusion de leur tendresse ; mais elle répara tout en leur parlant des souffrances endurées par Philippe pendant son exil. La Descoings, qui voulait faire un jour de fête du retour de l'enfant qu'elle nommait prodigue, mais tout bas, avait préparé le meilleur dîner possible, auquel étaient conviés le vieux Claparon et Desroches le père. Tous les amis de la maison devaient venir, et vinrent le soir. Joseph avait averti Léon Giraud, d'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence Ridai et Bianehon, ses amis du cénacle. La Descoings dit à Bixou, son prétendu beau-fils, qu'on ferait entre jeunes gens un écarté. Desroches le fils, devenu par la raide volonté de son père licencié en droit, fut aussi de la soirée. Du Bruel, Claparon, Desroches et l'abbé Loraux étudièrent le proscrit, dont les manières et la contenance grossières, la voix altérée par l'usage des liqueurs, la
phraséologie populaire et le regard les effrayèrent. Aussi, pendant que Joseph arrangeait les tables de jeu, les plus dévoués entourèrent-ils Agathe en lui disant : — Que comptez-vous faire de Philippe?
— Je ne sais pas, répondit-elle ; mais il ne veut toujours pas servir les Bourbons.
— Il est bien difticile de lui trouver une place en France. S'il ne rentre pas dans l'armée, il ne se calera pas de sitôt dans l'administration, dit le vieux du Bruel. Certes, il suffit de l'entendre pour voir qu'il n'aura pas, comme mon fils, la ressource de faire fortune avec des pièces de théâtre.
Au mouvement d'yeux par lequel Agathe répondit, chacun comprit combien l'avenir de Philippe l'inquiétait; et, comme aucun de ses amis n'avait de ressources à lui présenter, tous gardèrent le silence. Le proscrit, Desroches fils et Bixou jouèrent à l'écarté, jeu qui faisait alors fureur.
— Maman Descoings, mon frère n'a pas d'argent pour jouer, vint dire Joseph à l'oreille de la bonne et excellente femme.
L'actionnaire de la Loterie royale alla chercher vingt francs et les remit à l'artiste qui les glissa secrètement dans la main de son frère. Tout le monde arriva. 11 y eut deux tables de boston, et la soirée s'anima. Philippe se montra mauvais joueur. Après avoir d'abord gagné beaucoup, il perdit; puis, vers onze heures, il devait cinquante francs à Desroches fils et à Bixiou. Le tapage et les disputes de la table d'écarté résonnèrent plus d'une fois aux oreilles des paisibles joueurs de boston, qui observèrent Philippe à la dérobée. Le proscrit donna des preuves d'une si mauvaise nature que, dans sa dernière querelle où Desroches fils, qui n'était pas non plus très-bon, se trouvait mêlé, Desroches père, quoique son fils eût raison, lui donna tort et lui dé-
fendit de jouer. Madame Descoings en fit autant avec son petit-fils, qui commençait à lancer des mots si spirituels, que Philippe ne les comprit pas, mais qui pouvaient mettre ce cruel railleur en péril au cas où l'une de ses flèches barbelées fût entrée dans l'épaisse intelligence du colonel.
— Tu dois être fatigué, dit Agathe à l'oreille de Philippe, viens te coucher.
— Les voyages forment la jeunesse, dit Bixiou en souriant quand le colonel et madame Bridou furent sortis.
Joseph, qui se levait au jour et se couchait de bonne heure, ne vit pas la fin de cette soirée. Le lendemain matin, Agathe et la Descoings, en préparant le déjeuner dans la première pièce, ne purent s'empêcher de penser que les soirées seraient excessivement chères, si Philippe continuait à jouer ce jeu-là, selon l'expression de la Descoings. Cette vieille femme, alors âgée de soixanteseize ans, proposa de vendre son mobilier, de rendre son appartement au second étage au propriétaire, qui -ne demandait pas mieux que de le reprendre, de faire sa chambre du salon d'Agathe, et de convertir la première pièce en un salon où l'on mangerait. On économiserait ainsi sept cents francs par an. Ce retranchement dans la dépense permettrait de donner cinquante francs par mois à Philippe, en attendant qu'il se plaçât. Agathe accepta ce sacrifice. Lorsque le colonel descendit, quand sa mère lui eut demandé s'il s'était trouvé bien dans sa petite chambre, les deux veuves lui exposèrent la situation de la famille. Madame Descoings et Agathe possédaient, en réunissant leurs revenus, cinq mille trois cents francs de rentes, dont les quatre mille de la Descoings étaient viagères. La Descoings faisait six cents francs de pension à Bixiou, qu'elle avouait pour sor. petit-fils depuis six mois, et six cents francs à Joseph; le reste de son revenu passait , ainsi que celui d'Agathe,
au ménage et à leur entre lien. Toutes les économies avaient été dévorées.
— - Soyez tranquilles, dit le lieutenant-colonel, je vais chercher une place, je ne serai pas à votre charge ; je ne demande pour le moment que la pâtée et la niche.
Agathe embrassa son fils, et la Descoings glissa cent francs dans la main de Philippe pour payer la dette de jeu faite la veille. En dix jours la vente du mobilier, la remise de l'appartement et le changement intérieur de celui d'Agathe se firent avec cette célérité qui ne se voit qu'à Paris. Pendant ces dix jours, Philippe décampa régulièrement après le déjeuner, revint pour dîner, s'en alla le soir, et ne rentra se coucher que vers minuit. Yoici les habitudes que ce militaire réformé contracta presque machinalement et qui s'enracinèrent ; il faisait cirer ses bottes sur le pont Neuf pour les deux sous qu'il eût donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal où il consommait deux petits verres d'eau-de-vie en lisant les journaux , occupation qui le menait jusqu'à midi; vers cette heure, il cheminait par la rue Vivienne et se rendait au café Minerve où se brassait alors la politique libérale et où il jouait au billard avec d'anciens officiers. Tout en gagnant ou perdant, Philippe avalait toujours trois ou quatre petits verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de la régie en allant, revenant et flânant par les rues. Après avoir fumé quelques pipes le soir à l'estaminet Hollandais , il montait au jeu vers dix heures , le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle; il s'enquérait auprès de quelques joueurs émérites de l'état de la rouge et de la noire, et jouait dix francs au moment le plus opportun, sans jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il avait gagné, ce qui arrivait presque toujours, il consommait un bol de punch et regagnait sa mansarde; mais il parlait alors d'assom-
mer les ultras, les gardes du corps, et chantait dans les escaliers : Veillons au salut de l'empire ! Sa pauvre mère, en l'entendant, disait : — Il est gai ce soir, Philippe; et elle montait l'embrasser, sans se plaindre des odeurs fétides du punch, des petits verres et du tabac.
— Tu dois être contente de moi, ma chère mère ? lui dit-il vers la fin de janvier, je mène la vie la plus régulière du monde.
Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades. Ces vieux soldats s'étaient communiqué l'état de leurs affaires en parlant des espérances que donnait la construction d'un hateau sous-marin pour la délivrance de l'empereur. Parmi ses anciens camarades retrouvés, Philippe affectionna particulièrement un vieux capitaine des dragons de la garde, nommé Giroudeau, dans la compagnie duquel il avait débuté. Cet ancien dragon fut cause que Philippe compléta ce que Rabelais appelait l'équipage du diable, en ajoutant au petit verre, au cigare et au jeu, une quatrième roue. Un soir, au commencement de février, Giroudeau emmena Philippe, après dîner, à la Gaité, dans une loge donnée à un petit journal de théâtre appartenant à son neveu Finot, où il tenait la caisse, les écritures, pour lequel il faisait et vérifiait les bandes. Vêtus , selon la mode des officiers bonapartistes appartenant à l'opposition constitutionnelle, d'une ample redingote à collet carré, boutonnée jusqu'au menton, tombant sur les talons et décorée de la rosette, armés d'un jonc à pomme plombée qu'ils tenaient par un cordon de cuir tressé, les deux anciens troupiers s'étaient, pour employer une de leurs expressions, donné une culotte, et s'ouvraient mutuellement leurs cœurs en entrant dans la loge. A travers les vapeurs d'un certain nombre de bouteilles et de petits verres de diverses liqueurs, Giroudeau montra sur la scène à Philippe une petite, grasse et agile
figurante nommée Florentine, dont les bonnes grâces et l'affection lui venaient, ainsi que la loge, par la toutepuissance du journal.
— Mais, dit Philippe, jusqu'où vont ses bonnes grâces pour un vieux troupier gris-pommelé comme toi?
— Dieu merci, répondit Giroudeau, je n'ai pas abandonné les vieilles doctrines de notre glorieux uniforme ! Je n'ai jamais dépensé deux liards pour une femme.
— Comment? s'écria Philippe en se mettant un doigt sur l'œil gauche.
— Oui, répondit Giroudeau. Mais, entre nous, le journal y est pour beaucoup. -Demain, dans deux lignes, nous conseillerons à l'administration de faire danser un pas à mademoiselle Florentine. Ma foi, mon cher enfant, je suis très-heureux, dit Giroudeau.
— Eh ! pensa Philippe, si ce respectable Giroudeau, malgré son crâne poli comme un genou, ses quarantehuit ans, son gros ventre, sa figure de vigneron et son nez en forme de pomme de terre, est l'ami d'une figurante, je dois être celui de la première actrice de Paris. Où ça se trouve-t-il? dit-il tout haut à Giroudeau.
— Je te ferai voir ce soir le ménage de Florentine. Quoique ma dulcinée n'ait que cinquante francs par mois au théâtre, grâce à un ancien marchand de soieries nommé Cardot, qui lui offre cinq cents francs par mois, elle est encore assez bien ficelée!
— Eh mais?.... dit le jaloux Philippe.
— Bah ! fit Giroudeau, le véritable amour est aveugle. Après le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez
mademoiselle Florentine, qui demeurait à deux pas du théâtre, rue de Crussol.
— Tenons-nous bien, lui dit Giroudeau. Florentine a sa mère ; tu comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la bonne femme est sa vraie mère. Cette femme fut portière, mais elle ne manque
ii *
pas d'intelligence, et se nomme Cabirolle; appelle-la madame, elle y tient.
Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une certaine Marie GoJeschal, belle comme un ange, froide comme une danseuse, et d'ailleurs élevé de Vestris, qui lui prédisait les plus hautes destinées chorégraphiques. Mademoiselle Godeschal, qui voulait alors débuter au Panorama-Dramatique sous le nom de Mariette, comptait sur la protection d'un premier gentilhomme de la Chambre, à qui Vestris devait la présenter depuis longtemps. Vestris, encore vert à cette époque, ne trouvait pas son élève encore suffisamment savante. L'ambitieuse Marie Godeschal rendit fameux son pseudonyme de Mariette; mais son ambition fut d'ailleurs très-louable. Elle avait un frère, clerc chez Derville. Orphelins et misérables, mais s'aimant tous deux, le frère et la sœur avaient vu la vie comme elle est à Paris : l'un voulait devenir avoué pour établir sa sœur, et vivait avec dix sous par jour; l'autre avait résolu froidement de devenir danseuse, et de profiter autant de sa beauté que de ses jambes pour acheter une étude à son frère. En dehors de leurs sentiments l'un pour l'autre, de leurs intérêts et de leur vie commune, tout, pour eux, était, comme autrefois pour les Romains et pour le^- Hébreux, barbare, étranger, ennemi. Cette amitié si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette à ceux qui la connaissaient intimement. Le frère et la sœur demeuraient alors au huitième étage d'une maison de la Vieille rue dn Temple. Mariette s'était mise à l'étude dès l'âge de dix ans, et comptait alors seize printemps. Hélas ! faute d'un peu de toilette, sa beauté trotte-menu, cachée sous un cachemire de poil de lapin, montée sur des patins en fer, vêtue d'indienne et mal tenue, ne pouvait être devinée que par les Parisiens adonnés à la chasse des grisettes et à la piste des beautés malheureuses. Philippe devint amoureux de
Mariette. Mariette vit en Philippe le commandant aux dragons de la garde, l'officier d'ordonnance de l'empereur, le jeune homme de vingt-sept ans et le plaisir de se montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de Philippe sur Giroudeau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire le bonheur de son camarade, elle pour donner un protecteur à son amie , poussèrent Mariette et Philippe à faire un mariage en détrempe. Cette expression du langage parisien équivaut à celle de mariage morganatique employée pour les rois et les reines. Philippe, en sortant, contiasa misère à Giroudeau; mais le vieux roué le rassura beaucoup.
— Je parlerai de toi à mon neveu Finot, lui dit Giroudeau. Vois-tu, Philippe, le règne des péquins et des phrases est arrivé, soumettons-nous. Aujourd'hui l'écritoire fait tout. L'encre remplace la poudre, et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits crapauds de rédacteurs sont très-ingénieux et assez bons enfants. Viens rne voir demain au journal, j'aurai dit deux mots de ta position à mon neveu. Dans quelque temps, tu auras une place dans un journal quelconque. Mariette, qui, dans ce moment (ne t'abuse pas), te prend parce qu'elle n'a rien, ni engagement, ni possibilité de débuter, et à qui j'ai dit que tu allais être comme moi dans un journal, Mariette te prouvera qu'elle t'aime pour toimême et tu le croiras! Fais comme moi, maintiens-la figurante tant que tu pourras ! J'étais si amoureux que, dès que Florentine a voulu danser son pas, j'ai prié Finot de demander son début; mais mon neveu m'a dit : — Elle a du talent, n'est-ce pas? Eh bien, le jour où elle aura dansé son pas elle te fera passer celui de la porte. Oh! mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi.
Le lendemain, sur les quatre heures, Philippe se trouva rue du Sentier, dans un petit entresol où il aperçu
Giroudeau encagé comme un animal féroce dans une espèce de poulailler à chatière où se trouvaient un petit poêle, une petite table, deux petites chaises et de petites bûches. Cet appareil était relevé par ces mots magiques : Bureau d'abonnement, imprimés sur la porte en lettres noires, et par le mot Caisse écrit à la main et attaché audessus du grillage. Le long du mur qui faisait face à l'établissement du capitaine s'étendait mie banquette où déjeunait alors un invalide amputé d'un bras, appelé par Giroudeau Coloquinte, sans doute à cause de la couleur égyptienne de sa figure.
— Joli ! dit Philippe en examinant cette pièce. Que fais-tu là, toi qui as été de la charge du pauvre colonel Chabert à Eylau? Nom de nom! Mille noms de nom! des officiers supérieurs!...
— Eh bien ! oui ! — broum ! broum '. — un officier supérieur faisant des quittances de journal, dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie noire. Et, de plus, je suis l'éditeur responsable de ces farces-là, dit-il en montrant le journal.
— Et moi qui suis allé en Egypte, je vais maintenant au Timbre, dit l'invalide.
— Silence, Coloquinte, dit Giroudeau, tu es devant un brave qui a porté les ordres de l'empereur à la bataille de Montmirail.
— Présent ! dit Coloquinte, j'y ai perdu le bras qui me manque.
— Coloquinte, garde la boutique, je monte chez mon neveu.
Les deux anciens militaires allèrent au quatrième étage, dans une mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune homme à l'œil pâle et froid, couché sur un mauvais canapé. Le péquin ne se dérangea pas, tout en offrant des cigares à son oncle et à l'ami de son oncle9
— Mon ami, lui dit d'un ton doux et humble Giroudeau, voilà ce brave chef d'escadron de la garde impé riale de qui je t'ai parlé.
— Eh bien ? dit Finot en toisant Philippe, qui perdit toute son e'nergie comme Giroudeau devant le diplomate de la presse.
— Mon cher enfant, dit Giroudeau qui tâchait de se poser en oncle, le colonel revient du Texas.
— Ah ! vous avez donné dans le Texas, dans le Champ d'asile. Vous étiez cependant encore bien jeune pour vous faire soldat laboureur.
L'acerbité de cette plaisanterie ne peut être comprise que de ceux qui se souviennent du déluge de gravures, de paravents, de pendules, de bronzes et de plâtres auxquels donna lieu l'idée du Soldat laboureur, grande image du sort de Napoléon et de ses braves qui a fini par engendrer plusieurs vaudevilles. Cette idée a produit au moins un million. Vous trouvez encore des Soldats laboureurs sur des papiers de tenture, au fond des provinces. Si ce jeune homme n'eût pas été le neveu de Giroudeau , Philippe lui aurait appliqué une paire de soufflets.
— Oui, j'ai donné là dedans, j'y ai perdu douze mille francs et mon temps, reprit Philippe en essayant de grimacer un sourire.
— Et vous aimez toujours l'empereur ? dit Finot.
— 11 est mon Dieu, reprit Philippe Bridau.
— Vous êtes libéral ?
— Je serai toujours de l'opposition constitutionnelle. Oh ! Foy ! oh ! Manuel ! oh ! Laffitte ! voilà des hommes ! Ils nous débarrasseront de ces misérables, revenus à la suite de l'étranger !
— Eh bien î reprit froidement Finot, il faut tirer parti de votre malheur, car vous êtes une victime des libéraux , mon cher ! Restez libéral si vous tenez à votre
opinion : mais menacez les libéraux de dévoiler les sottises du Texas. Vous n'avez pas eu deux liards de la souscription nationale, n'est-ce pas? Eli bien ! vous êtes dans une belle position : demandez compte de la souscription. Voici ce qui vous arrivera : il se crée un nouveau journal d'opposition, sous le patronage des députés de la gauche : vous en serez le caissier, à mille écus d'appointements, une place éternelle. Il suffit de vous procurer vingt mille francs de cautionnement; trouvezles, vous serez casé dans huit jours. Je donnerai le conseil de se débarrasser de vous en vous faisant offrir la place : mais criez, et criez fort !
Giroudeau laissa descendre quelques marches à Philippe, qui se confondait en remerciments, et dit à son neveu : — Eh Lien ! tu es encore drôle, toi !.. tu me gardes ici à douze cents francs.
— Le journal ne tiendra pas un an, répondit Finot. J'ai mieux que cela pour toi.
— Nom de nom ! dit Philippe à Giroudeau, ce n'est pas Une ganache , ton neveu ! Je n'avais pas songé à tirer, comme il le dit, parti de ma position.
Le soir, au café Lemblin, au café Minerve, le colonel Philippe déblatéra contre le parti libéral qui faisait des souscriptions, qui tous envoyait au Texas, qui pariait hypocritement des Soldats laboureurs, qui laissait des braves sans secours, dans la misère, après leur avoir mangé des 1 ingt mille francs et les avoir promenés pendantdeuxans.
— Je vais demander compte de la souscription pour le Champ d'agile , dit-il à l'un des habitués du café Minerve qui le redit à des journalistes de la gauche.
Philippe ne l'entra pas rue Mazarine, il alla chez Mariette lui annoncer la nouvelle de sa coopération future à un journal qui devait avoir dix mille abonnés, et où se.- prétentions chorégraphiques seraient chaudement appuyées. Agathe et la Descoings attendirent Philippe
en se mourant de peur, car le duc de Berry venait d'être assassiné. Le lendemain , le colonel arriva quelques instants après le déjeuner; quand sa mère lui témoigna les inquiétudes que son absence lui avait causées, il se mit en colère, il demanda s'il était majeur.
— Nom de nom ! je vous apporte une bonne nouvelle, et vous avez l'air de catafalques. Le duc de Berry est mort, eh bien, tant mieux ! c'est un de moins. Moi, je vais être caissier d'un journal à mille écus d'appointements, et vous voilà tirées d'embarras pour ce qui me concerne.
— Est-ce possible ? dit Agathe.
— Oui, si vous pouvez me faire vingt mille francs de cautionnement; il ne s'agit que de déposer votre inscription de treize cents francs de rente, vous toucherez tout de même vos semestres.
Depuis près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient à chercher ce que faisait Philippe , où et comment le placer, furent si heureuses de cette perspective, qu'elles ne pensèrent plus aux diverses catastrophes du moment. Le soir, le vieux du Bruel, Claparon qui se mourait , et l'inflexible Desroches père, ces sages de la Grèce, furent unanimes : ils conseillèrent tousàla veuve de cautionner son fils. Le journal, constitué très-heureusement avant l'assassinat du duc de Berry, évita le coup qui fut alors porté par M. Decaze à la presse. L'inscription de treize cents francs de la veuve Bridau fut affectée au cautionnement de Philippe, nommé caissier. Ce bon fils promit aussitôt de donner cent francs par mois aux deux veuves pour son logement, pour sa nourriture, et fut proclamé le meilleur des enfants. Ceux qui avaient mal auguré de lui félicitèrent Agathe.
— Nous l'avions mal jugé, dirent-ils.
Le pauvre Joseph, pour ne pas rester en arrière de son frère, essaya de se suffire à lui-même, et y parvint.
Trois mois après, le colonel, qui mangeait et buvait comme quatre, qui faisait le difficile et entraînait, sous prétexte de sa pension, les deux veuves à des dépenses de table, n'avait pas encore donné deux liards. Ni sa mère ni la Descoings ne voulaient, par délicatesse, lui rappeler sa promesse. L'année se passa sans qu'une seule de ces pièces, si énergiquement appelées par Léon Gozlan un tigre à cinq griffes, eût passé de la poche de Philippe dans le ménage. Il est vrai qu'à cet égard le colonel avait calmé les scrupules de sa conscience : il dînait rarement à la maison.
— Enfin , il est heureux , dit sa mère, il est tranquille, il a une place !
Par l'influence du feuilleton que rédigeait Vernou , l'un des amis de Bixiou, de Finot et de Giroudeau, Mariette débuta, non pas au Panorama-Dramatique, mais à la Porte-Saint-Martin, où elle eut du succès à côté de la Bégrand. Parmi les directeurs de ce théâtre se trouvait alors un riche et fastueux officier général, amoureux d'une actrice et qui s'était fait, imprésario pour elle. A Paris, il se rencontre toujours des gens épris d'actrices, de danseuses ou de cantatrices qui se mettent directeurs de théâtre par amour. Cet officier général connaissait Philippe et Giroudeau. Le petit journal de Finot et celui de Philippe y aidant, le début de Mariette fut une atfaire d'autant plus promptement arrangée entre les trois officiers, qu'il semble que les passions soient toutes solidaires en fait de folies. Le malicieux Bixiou apprit bientôt à sa grand'mère et à la dévote Agathe que le caissier Philippe, le brave des braves, aimait Mariette, la célèbre danseuse de la Porte-Saint-Martin. Cette vieille nouvelle fut un coup de tordre pour les deux veuves ; d'abord les sentiments religieux d'Agathe lui faisaient regarderies femmes de théâtre comme des tisons d'enfer; puis il leur semblait à toutes deux que ces femmes vi-
vaient d'or, buvaient des perles, et ruinaient les plus grandes fortunes.
— Eh bien ! dit Joseph à sa mère, croyez-vous que mon frère soit assez imbécile pour donner de l'argent à sa Mariette? Ces femmes-là ne ruinent que les riches.
— On parle déjà d'engager Mariette à l'Opéra, dit Bixiou. Mais n'ayez pas peur, madame Bridau, le corps diplomatique se montre à la Porte-Saint-Martin, cette belle fille ne sera pas longtemps avec votre hls. On parle d'un ambassadeur amoureux fou de Mariette. Autre nouvelle! le père Claparon est mort, on l'enterre demain, et son fils, devenu banquier, qui roule sur l'or et sur l'argent, a commandé un convoi de dernière classe. Ce garçon manque d'éducation. Ça ne se passe pas ainsi en Chine !
Philippe proposa, dans une pensée cupide, à la danseuse de l'épouser; mais, à la veille d'entrer à l'Opéra , mademoiselle Godeschal le refusa, soit qu'elle eût deviné les intentions du colonel, soit qu'elle eût compris combien son indépendance était nécessaire à sa fortune. Pendant le reste de cette année, Philippe vint tout au plus voir sa mère deux fois par mois. Où était-il ? A sa caisse, au théâtre ou chez Mariette. Aucune lumière sur sa conduite ne transpira dans le ménage de la rue Mazarine. Giroudeau, Finot , Bixiou , Vernou, Lousteau lui voyaient mener une vie de plaisirs. Philippe était de toutes les parties de Tullia, l'un des premiers sujets de l'Opéra, de Florentine qui remplaça Mariette à la Porte-Saint-Martin, de Florine et de Matifat, de Coralie et de Camusot. A partir de quatre heures, moment où il quittait sa caisse, il s'amusait jusqu'à minuit ; car il y avait toujours une partie de liée la veille, un bon dîner donné par quelqu'un, une soirée de jeu, un souper. Philippe vécut alors comme dans son élément. Ce carnaval, qui dura dix-huit mois, n'alla pas sans soucis.
La belle Mariette, lors de son début à l'Opéra, en janvier 1 821 , soumit à sa loi l'un des ducs les plus brillants de la cour de Louis XVIII. Philippe essaya de lutter contre le duc ; mais, malgré quelque bonheur au jeu, au renouvellement du mois d'avril il fut obligé, par sa passion, de puiser dans la caisse du journal. Au mois de mai, il devait onze mille francs. Dans ce mois fatal, Mariette partit pour Londres y exploiter les lords pendant le temps qu'on bâtissait la salle provisoire de l'Opéra, dans l'hôtel Choiseul, rue Le Pelletier. Le malheureux Philippe en était arrivé, comme cela se pratique, à aimer Mariette malgré ses patentes infidélités ; mais elle n'avait jamais vu dans ce garçon qu'un militaire brutal et sans esprit, un premier échelon sur lequel elle ne voulait pas longtemps rester. Aussi, prévoyant le moment où Philippe n'aurait plus d'argent, la danseuse avait-elle su conquérir des appuis dans le journalisme qui la dispensaient de conserver Philippe; néanmoins, elle eut la reconnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui qui, le premier, leur a pour ainsi dire aplani les diftîcultés de l'horrible carrière du théâtre.
Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans l'y suivre, Philippe reprit ses quartiers d'hiver, pour employer ses expressions, et revint rue Mazarine dans sa mansarde; il y fit de sombres réflexions en se couchant et se levant. Il sentit en lui-même l'impossibilité de vivre autrement qu'il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait chez Mariette, les dîners et les soupers, la soirée dans les coulisses, l'entrain des gens d'esprit et des journalistes, l'espèce de bruit qui se faisait autour de lui, toutes les caresses qui en résultaient pour les sens et pour la vanité; cette vie, qui ne se trouve d'ailleurs qu'à Paris, et qui offre chaque jour quelque chose de neuf, était devenue plus qu'une habi-
tude pour Philippe; elle constituaitunenécessité comme son tabac et ses petits verres. Aussi reconnut-il qu'il ne pouvait pas vivre sans ces continuelles jouissances. L'idée du suicide lui passa par la tète, non pas à cause du déficit qu'on allait reconnaître dans sa caisse, mais à cause de l'impossibilité de vivre avec Mariette et dans l'atmosphère de plaisirs où il se cha (Violait depuis un an. Plein de ces sombres idées, il vint pour la première fois dans l'atelier de son frère qu'il trouva travaillant, en blouse bleue, à copier un tableau pour un marchand.
— Voici donc comment se font les tableaux? dit Philippe pour entrer en matière.
— Non, répondit Joseph ; mais voilà comment ils se copient.
— Combien te paye-t-on cela?
— Eh ! jamais assez, deux cent cinquante francs ; mais j'étudie la manière des maitres, j'y gagne de l'instruction, je surprends les secrets du métier. Voilà l'un de mes tableaux, lui dit-il en lui indiquant du bout de sa brosse une esquisse dont les couleurs étaient encore humides.
— Et que mets-tu dans ton sac par année, maintenant?
— Malheureusement je ne suis encore connu que des peintres. Je suis appuyé par Schinner, qui doit me procurer des travaux au château de Presles, où j'irai vers octobre faire des arabesques, des encadrements, des ornements très-bien payés par le comte de Sérizy. Avec ces brocantes-là, avec les commandes des marchands, je pourrai désormais faire dix-huit cents à deux mille francs, tous frais payés. Bah î à l'exposition prochaine, je présenterai ce tableau-là; s'il est goûté, mon affaire sera faite : mes amis en sont contents.
— Je ne m'y connais pas, dit Philippe d'une voix douce qui força Joseph à le regarder.
— Qu'as-tu ? demanda l'artiste en trouvant son frère pâli.
— Je voudrais savoir en combien de temps tu ferais mon portrait.
— Mais en travaillant toujours, si le temps est clair, en trois ou quatre jours j'aurai fini.
— C'est trop de temps, je n'ai que la journée à te donner. Ma pauvre mère m'aime tant que je voulais lui laisser ma ressemblance. Ken parions plus.
— Eh bien, est-ce que tu t'en vas encore?
— Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air faussement gai.
— Ah çà! Philippe, mon ami, qu'as-tu? Si c'est quelque chose de grave, je suis un homme, je ne suis pas un niais; je m'apprête à de rudes combats; et, s'il faut de la discrétion, j'en aurai.
— Est-ce sûr?
— Sur mon honneur.
— Tu ne diras rien à qui que ce soit au monde?
— A personne.
— Eh bien ! je vais me brûler la cervelle.
— Toi ! tu vas donc te battre?
— Je vais me tuer.
— Et pourquoi?
— J'ai pris onze mille francs dans ma caisse, et je dois rendre mes comptes demain, mon cautionnement sera diminué de moitié,- notre pauvre mère sera réduite à six cents francs de rente. Ça, ce n'est rien ! je pourrais lui rendre plus tard une fortune ; mais je suis déshonoré! Je ne veux pas vivre dans le déshonneur.
— Tu ne seras pas déshonoré pour avoir restitué, mais tu perdras ta place; il ne te restera plus que les cinq cents francs de ta croix, et avec cinq cents francs on peut vivre.
— Adieu! dit Philippe, qui descendit rapidement et ne voulut rien entendre.
Joseph quitta son atelier et descendit chez sa mère pour déjeuner; mais la confidence de Philippe lui avait ôté l'appétit. 11 prit la Descoings à part et lui dit l'affreuse nouvelle. La vieille femme fit une épouvantable exclamation, laissa tomber un poêlon de lait qu'elle avait à la main, et se jeta sur une chaise. Agathe accourut. D'exclamations en exclamations, la fatale vérité fut avouée à la mère.
— Lui ! manquer à l'honneur ! le fils de Bridau prendre dans la caisse qui lui est confiée !
La veuve trembla de tous ses membres, ses yeux s'agrandirent, devinrent fixes, elle s'assit et fondit en larmes.
— Où est il? s'écria-t-elle au milieu de ses sanglots. Peut-être s'est-il jeté dans la Seine !
— Il ne faut pas vous désespérer, dit la Descoings, parce que le pauvre garçon a rencontré une mauvaise femme et quelle lui a fait faire des folies. Mon Dieu ! cela se voit souvent. Philippe a eu jusqu'à son retour tant d'infortunes, et il a eu si peu d'occasions d'être heureux et aimé, qu'il ne faut pas s'étonner de sa passion pour cette créature. Toutes les passions mènent à des excès! J'ai dans ma vie un reproche de ce genre à me faire, et je me crois cependant une honnête femme ! Une seule faute ne fait pas le vice ! Et puis, après tout, il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas!
Le désespoir d'Agathe l'accablait tellement, que la Descoings et Joseph furent obligés de diminuer la faute de Philippe en lui disant que dans toutes les familles il arrivait de ces sortes d'affaires.
— Mais il a vingt-huit ans, s'écriait Agathe, et ce n'est plus un enfant.
frl SCENES DE LA VIE DE PROVINCE
Mot terrible et qui révèle combien la pauvre femme pensait à la conduite de son fils.
— Ma mère, je t'assure qu'il ne songeait qu'à ta peine et au tort qu'il te fait, lui dit Joseph.
— Oh ! mon Dieu, qu'il revienne ! qu'il vive, et je lui pardonne tout! s'écrialapauvremèreàrespritde laquelle s'oflrit l'horrible tableau de Philippe retiré mort de l'eau.
Un sombre silence régna pendant quelques instants. La journée se passa dans les plus cruelles alternatives. Tous les trois ils s'élançaient à la fenêtre d:i salon au moindre bruit, et se livraient à une foule de conjectures. Pendant le temps où sa famille se désolait, Philipp-2 mettait tranquillement tout en ordre à sa caisse. Il eut l'audace de rendre ses comptes en disant que, craignant quelque malheur, il avait les onze mille francs chez lui. Le drôle sortit à quatre heures en prenant cinq cents francs de plus à sa caisse, et monta froidement au jeu, où il n'était pas allé depuis qu'il occupait sa place, car il avait bien compris qu'un caissier ne peut pas hanter les maisons de jeu. Ce garçon ne manquait pas de calcul. Sa conduite postérieure prouvera d'ailleurs qu'il tenait plus de son aïeul P^ouget que de son vertueux père. Peut-être eùt-il fait un bon général; mais, dans sa vie privée, il fut un de ces profonds scélérats qui abritent leur? entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la légalité et sous le toit discret de la famille. Philippe garda tout son sang-froid dans cette suprême entreprise. Il gagna d'abord et alla jusqu'à une masse de six mille francs; mais il se laissa éblouir par le désir de terminer son incertitude d'un coup. Il quitta le trente-et-quarante en apprenant qu'à la roule 'te la noire venait de passer seize fois; il alla jouer cinq mille francs sur la rouge, et la noire sortit encore une dix-septième (ois. Le colonel mit alors son biilet de mille francs &ur la noire et gagna. Malgré
cette étonnante entente du hasard, il avait la tête fatiguée; et, quoiqu'il le sentit, il voulut continuer; mais le sens divinatoire qu'écoutent les joueurs et qui procède par éclairs était altéré déjà. Vinrent des intermittences qui sont la perte des joueurs. La lucidité, de même que les rayons du soleil, n'a d'effet que par la fixité de la ligne droite, elle ne devine qu!à la condition de ne pas rompre son regard; elle se trouble dans les sautillements de la chance. Philippe perdit tout. Après de si fortes épreuves, l'âme la plus insouciante comme la plus intrépide s'affaisse. Aussi, en revenant chez lui, Philippe pensait-il d'autant moins à sa promesse de suicide, qu'il n'avait jamais voulu se tuer. Il ne songeait plus ni à sa place perdue, ni à son cautionnement entamé, ni à sa mère, ni à Mariette, la cause de sa ruine; il allait machinalement. Quand il entra, sa mère en pleurs, la Descoings et son frère lui sautèrent au cou, l'embrassèrent et le portèrent avec joie au coin du feu.
— Tiens ! pensa-t-il, l'annonce a fait son effet.
Ce monstre prit alors d'autant mieux une figure de circonstance que la séance au jeu l'avait profondément ému. En voyant son atroce Benjamin pâle et défait, la pauvre mère se mit à ses genoux, lui baisa les mains, se les mit sur le cœur et le regarda longtemps les yeux pleins de larmes.
— Philippe, lui dit-elle d'une voix étouffée, prometsmoi de ne pas te tuer, nous oublierons tout !
Philippe regarda son frère attendri, la Descoings qui avait la larme à l'œil ; il se dit à lui-même : — C'est de bonnes gens ! Il prit alors sa mère, la releva, l'assit sur ses genoux, la pressa sur son cœur, et lui dit à l'oreille en l'embrassant : — Tu me donnes une seconde fois la vie !
La Descoings trouva le moyen de servir un excellent diner, d'y joindre deux bouteilles de vieux vin, et un
peu de liqueur des îles, trésor provenant de son ancien fonds.
— Agathe, il faut lui laisser fumer ses cigares! ditelle au dessert. Et elle offrit des cigares à Philippe.
Les deux pauvres créatures avaient imaginé qu'en laissant prendre toutes ses aises à ce garçon, il aimerait la maison et s'y tiendrait, et toutes deux essayèrent de s'habituer à la fumée du tabac quelles exécraient. Cet immense sacrifice ne fut pas même aperçu par Philippe.
Le lendemain Agathe avait vieilli de dix années. Une fois ses inquiétudes calmées, la réflexion vint, et la pauvre femme ne put fermer l'œil pendant cette horrible nuit. Elle allait être réduite à six cents francs de rente. Comme toutes les femmes grasses et friandes, la Descoings, douée d'une toux catarrhale opiniâtre, devenait lourde; son pas dans l'escalier retentissait comme des coups de bûche; elle pouvait donc mourir de moment en moment; avec elle disparaîtraient quatre mille francs. N était-il pas ridicule de compter sur cette ressource? Que faire? que devenir? Décidée à se mettre à garder des malades plutôt que d'être à charge à ses enfants, Agathe ne songeait pas à elle. Mais que ferait Philippe réduit aux cinq cents francs de sa croix d'officier de la Légion d'honneur? Depuis onze ans, la Dèscoings, en donnant mille écus chaque année, avait payé presque deux fois sa dette, et continuait à immoler les intérêts de son petit-fils à ceux de la famille Bridau. Quoique tous les sentiments probes et rigoureux d'Agathe fussent froissés au milieu de ce désastre horrible, elle se disait : — Pauvre garçon, est-ce sa faute ? il est fidèle à ses serments. Moi, j'ai eu tort de ne pas le marier. Si je lui a\ais trouvé une femme, il ne serait pas lié avec cette danseuse. Il est si fortement constitué!...
La vieille commerçante avait aussi réfléchi, pendant la nuit, à la manière de sauver l'honneur de la famiiie.
Au jour, elle quitta son lit et vint dans la chambre de son amie.
— Ce n'est ni à vous ni à Philippe à traiter cette affaire délicate, lui dit-elle. Si nos deux vieux amis, Chparon et du Bruel sont morts, il nous reste le père Desroches qui a une bonne judiciaire, et je vais aller chez lui ce matin. Desroches dira que Philippe a été victime de sa confiance dans un ami ; que sa faiblesse, en ce genre, le rend tout à fait impropre à gérer une caisse. Ce qui lui arrive aujourd'hui pourrait recommencer. Philippe préférera donner sa démission, il ne sera donc pas renvoyé.
Agathe, en voyant par ce mensonge officieux l'honneur de son fils mis à couvert, au moins aux yeux des étrangers, embrassa la Descoings, qui sortit arranger cette horrible affaire. Philippe avait dormi du sommeil des justes.
— Elle est rusée, la vieille î dit-il en souriant quand Agathe apprit à son fils pourquoi leur déjeuner était retardé.
Le vieux Desroches, le dernier ami de ces deux pauvres femmes, et qui, malgré la dureté de son caractère, se souvenait toujours d'avoir été placé par Bridau, s'acquitta, en diplomate consommé, de la mission délicate que lui confia la Dc?scoings. 11 vint dîner avec la famille, avertir Agathe d'aller signer le lendemain au Trésor, rue Vivienne, le transfert de la partie de la rente vendue, et de retirer le coupon de six cents francs qui lui restait. Le vieil employé ne quitta pas cette maison désolée sans avoir obtenu de Philippe de signer une pétition au ministre de la guerre par laquelle il demandait sa réintégration dans les cadres de l'armée. Desroches promit aux deux femmes de suivre la pétition dans les bureaux de la guerre, et de profiter du triomphe du duc sur Philippe chez la danseuse pour obtenir protection de ce grand seigneur.
— Avant trois mois, il sera lieutenant- colonel dans le régiment du duc de Maufrigneuse, et vous serez débarrassées de lui.
Desroches s'en alla comblé des bénédictions des deux femmes et de Joseph. Quant au journal, deux mois après, selon les prévisions de Finot, il cessa de paraître. Ainsi la faute de Philippe n'eut, dans le monde, aucune portée. Mais la maternité d'Agathe avait reçu la plus profonde blessure. Sa croyance en son fils une fois ébranlée, elle vécut en des transes perpétuelles, mêlées de satisfactions quand elle voyait ses sinistres appréhensions trompées.
Lorsque les hommes doués du courage physique, mais lâches et ignobles au moral, comme l'était Philippe, ont vu la nature des choses reprenant son cours autour d'eux après une catastrophe où leur moralité s'est à peu près perdue, cette complaisance de la famille ou des amitiés est pour eux une prime d'encouragement. Ils comptent sur l'impunité : leur esprit faussé, leurs passions satisfaites les portent à étudier comment ils ont réussi à tourner les lois sociales, et ils deviennent alors horriblement adroits. Quinze jours après, Philippe, redevenu l'homme oisif, ennuyé, reprit donc fatalement sa vie de café, ses stations embellies de petits verres, ses longues parties de billard au punch, sa séance de nuit au jeu où il risquait à propos une faible mise, et réalisait un petit gain qui suffisait à l'entretien de son désordre. En apparence économe, pour mieux tromper sa mère et la Descoings, il portait un chapeau presque crasseux , pelé sur le tour et aux bords , des bottes rapiécées, une redingote râpée où brillait à peine sa rosette rouge, brunie par un long séjour à la boutonnière et salie par des gouttes de liqueur ou de café. Ses gants verdàtres en peau de daim lui duraient longtemps. Enfin il n'abandonnait son col de satin qu'au
moment où il ressemblait à de la bourre. Mariette fut le seul amour de ee garçon : aussi la trahison de cette danseuse lui endurcit-elle beaucoup le cœur. Quand par hasard il réalisait des gains inespérés, on s'il soupait avec son vieux camarade Giroudeau, Philippe s'adressait à la Vénus des carrefours par une sorte de dédain brutal pour le sexe entier. Régulier d'ailleurs, il déjeunait, dînait au logis, et rentrait toutes les nuits vers une heure. Trois mois de cette vie horrible rendirent quelque confiance à la pauvre Agathe. Quant à Joseph, qui travaillait au tableau magnifique auquel il dut sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son petit-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait au peintre des soins maternels; elle lui portait à déjeuner le matin, elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses bottes. Le peintre ne se montrait guère qu'au dîner, et ses soirées appartenaient à ses amis du Cénacle. Il lisait d'ailleurs beaucoup, il se donnait cette profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soi-même, et à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt et trente ans. Agathe, voyant peu Joseph, et sans inquiétude sur son compte, n'existait que par Philippe, qui seul lui donnait dei alternatives de craintes soulevées, de terreurs apaisées qui sont un peu la vie des sentiments, et tout aussi nécessaires à la maternité qu'à l'amour. Desroches, qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de son ancien chef et ami, lui donnait des espérances : le duc de Maufrigneuse avait demandé Philippe dans son régiment, le ministre de la guerre se faisait faire un rapport; et, comme le nom de Bridau ne se trouvait sur aucune liste de police, sur aucun dossier de palais, dans les premiers mois de l'année prochaine Philippe recevrait sa lettre de service et de réintégration. Pour réussir, Desroches avait mis toutes ses connaissances en mouvement, ses informations à la préfecture
de police lui apprirent alors que Philippe allait tous les soirs au jeu, et il jugea nécessaire de confier ce secret à la Descoings seulement, en l'engageant à sur ciller le futur lieutenant-colonel, car un éclat pouvait tout perdre ; pour le moment, le ministre de la guerre n'irait pas rechercher si Philippe était joueur. Or, une fois sous les drapeaux, le lieutenant-colonel abandonnerait une passion née de son désœuvrement. Agathe, qui le soir n'avait plus personne, lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se tirait les cartes, s'expliquait ses rêves et appliquait les régies de la cabale k ses mises. Cette joyeuse obstinée ne manquait jamais un tirage : elle poursuivait son terne, qui n'était pas encore sorti. Ce terne allait avoir vingt et un ans, il atteignai: à sa majorité. La vieille actionnaire fondait beaucoup d'espoir sur cette puérile circonstance. L'un des numéros était resté au fond de tordes les roues depr.is la création de la loterie : aussi la Descoings chargeait-elle énormément ce numéro et toutes les combinaisons de ces trois chiffres. Le dernier matelas de son lit servait de dépôt aux économies de la pauvre vieille; elle le décousait, y mettait la pièce d'or conquise sur ses besoins, bien enveloppée de laine, et le recousait après. Elle voulait, au dernier tirage de Paris, risquer toutes ses économies sur les combinaisons de son terne chéri. Cette passion, si universellement condamnée, n'a jamais été étudiée. Personne n'a vu l'opium de la misère. La loterie, la plus puissante fée du monde, ne développait-elle pas des espérances magiques? Le coup de roulette qui faisait voir aux joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait que ce que dure un éclair; taudis que la loterie donnait cinq jouis d'existence à ce magnifique éclair. Quelle est aujourd'hui la puissance sociale qui peut, pour quarante sous, vous rendre heureux pendant cinq jours et vous livrer idéalement tous les bonheurs de la civilisation?
Le tabac, impôt mille fois plus immoral que le jeu, détruit le corps, attaque l'intelligence, il h^bète une nation; tandis que la loterie ne causait pas le moindre malheur de ce genre. Cette passion était d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les tirages, et par la roue que chaque joueur affectionnait. La Descoings ne mettait que sur la roue de Paris. Dans l'espoir de voir triompher ce terne nourri depuis vingt ans, elle s'était soumise à d'énormes privations pour pouvoir faire en toste liberté sa mise du dernier tirage de l'année. Quand elle avait des rêves cabalistiques, car tous les rêves ne correspondaient point aux nombres de la loterie, elle allait les raconter à Joseph, car il était le seul être qui l'ecoutât , non-seulement sans la gronder, mais en lui disant de ces douces paroles par lesquelles les artistes consolent les folies de l'esprit. Tous les grands talents respectent et comprennent les passions vraies, ils se les expliquent et en retrouvent les racines dans le cœur ou dans la tête. Selon Joseph, son frère aimait le tabac et les liqueurs, sa vieille maman Descoings aimait les ternes, sa mère aimait Dieu, Desroches fils aimait les procès, Desroches père aimait la pêche à la ligne; tout le monde, disait-il, aimait quelque chose. Il aimait, lui, le beau idéal en tout; il aimait la poésie de Byron, la peinture de Géricault, la musique de Rossini, les romans de Walter Scott. — Chacun son goût, maman, s'écria-t-il, seulement votre terne lanterne beaucoup.
— Il sortira, tu seras ri. he, et mon petit Bixiou aussi !
— Donnez tout à votre petit-fils, s'écriait Joseph. Au surplus, faites comme vous voudrez !
— Hé! s':l sort, j'en aurai assez pour tout le monde, ïci, d'abord, tu auras un bel atelier; tu ne te priveras pas d'aller aux Italiens pour payer tes modèles et ton marchand de couleurs. Sais- tu, mon enfant, lui dit-
elle, que tu ne me fais pas jouer un beau rôle dans ce tableau-là ?
Par économie , Joseph avait fait poser la Descoings dans son magnifique tableau d'une jeune courtisane amenée par une vieille femme chez un sénateur vénitien. Ce tableau, un des chefs-d'œuvre da la peinture moderne, pris par Gros lui-même pour un Titien, prépara merveilleusement les jeunes artistes à reconnaître et à proclamer la supériorité de Joseph au salon de 1823.
— Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes, lui répondit-il gaiement, et pourquoi vous inquiéteriez-vous de ceux qui ne vous connaissent pas?
Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs d'une pomme de reinette à Pâques. Ses rides s'étaient formées dans la plénitude de sa chair, devenue froide et douillette. Ses yeux, pleins de vie, semblaient animés par une pensée encore jeune et vivace qui pouvait d'autant mieux passer pour une pensée de cupidité qu'il y a toujours quelque chose de cupide chez le joueur. Son visage grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une arrière-pensée enterrée au fond du cœur. Sa passion exigeait le secret. Elle avai* dans le mouvement des lèvres quelques indices de gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femme que vous connaissez, lœil pouvaitil s'y tromper. Elle présentait donc un admirable modèle de la vieille femme que Bridau voulait peindre. Coralie, jeune actrice d'une beauté sublime, morte à la fleur de l'âge, la maîtresse d'un jeune poëte, un ami de Bridau, Lucien de Rubempré, lui avait donné l'idée de ce tableau. On accusa cette belle teile d'être un pastiche, quoiqu'elle fût une splendide mise en scène de trois portraits. Michel Chrestien, un des jeunes gens du Cénacle, avait prêté pour le sénateur sa tète républicaine, sur laquelle Joseph jeta quelques tons de matu-
rite, de même qu'il força l'expression du visage de la Descoings. Ce grand tableau, qui devait faire tant de bruit, et qui suscita tant de haines, tant de jalousies et d'admiration à Joseph, était ébauché; mais contraint d'en interrompre l'exécution pour faire des travaux de commande afin de vivre, il copiait les tableaux des vieux maîtres en se pénétrant de leurs procédés : aussi sa brosse est-elle une des plus savantes. Son bon sens d'artiste lui avait suggéré l'idée de cacher à la Descoings et à sa mère les gains qu'il commençait à récolter, en leur voyant à l'une et à l'autre une cause de ruine dans Philippe et dans la loterie. L'espèce de sang-froid déployé par le soldat dans sa catastrophe, le calcul caché sous le prétendu suicide et que Joseph découvrit, le souvenir des fautes commises dans une carrière qu'il n'aurait pas dû abandonner, enfin les moindres détails de la conduite de son frère, avaient fini par dessiller les yeux de Joseph. Cette perspicacité manque rarement aux peintres : occupés pendant des journées entières, dans le silence de leurs ateliers, à des* travaux qui laissent jusqu'à un certain point la pensée libre, ils ressemblent un peu aux femmes ; leur esprit peut tourner autour des petits faits de la vie et en pénétrer le sens caché. Joseph avait acheté un de ces bahuts magnifiques, alors ignorés de la mode, pour en décorer un coin de son atelier où se portait la lumière qui papillotait dans les bas-reliefs, et* donnant tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du seizième siècle. Il y reconnut l'existence d'une cachette, et y accumulait un pécule de prévoyance. Avec la confiance naturelle aux vrais artistes, il mettait habituellement l'argent qu'il s'accordait pour sa dépense du mois dans une tête de mort placée sur une des cases du bahut. Depuis le retour de son frère au logis, il trouvait un désaccord constant entre le chiffre de ses dépenses et
celui de cette somme. Les cent francs du mois disparaissaient avec une incroyable vitesse. En ne trouvant rien, après n'avoir dépensé que quarante à cinquante francs, il se dit une première fois : « Il parait que mon argent a pris la poste ! » Une seconde fois, il fit attention à ses dépenses; mais il eut beau compter, comme Robert Macaire, seize et cinq font vingt-trois, il ne s'y retrouva point. En s'apercevant , pour la troisième fois, d'une plus forte erreur, il communiqua ce sujet de peine à la vieille Descoings, par laquelle il se sentait aimé de cet amour maternel, tendre, confiant, crédule, enthousiaste, qui manquait à sa mère, quelque bonne qu'elle fût, et tout aussi nécessaire aux commencements de l'artiste que les soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils aient des plumes. A elle seule, il pouvait confier ces horribles soupçons. Il était sûr de ses amis comme de lui-même, la Descoings ne lui prenait certes rien pour mettre à;la loterie; et, à cette idée qu'il exprima, la pauvre femme se tordit les mains; Philippe seul pouvait donc commettre ce petit vol dome.vtique.
— Pourquoi ne me demande-t-il pas ce dont il a besoin ? s'écria Joseph en prenant de la couleur sur sa palette, et brouillant tous les tons sans s'en apercevoir. Lui refuserais-je de l'argent ?
— Mais c'est dépouiller un enfant! s'écria la Descoings dont le visage exprima la plus profonde horreur.
— Non, reprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la sienne ; mais il devrait m'avertir.
— Mets ce matin une somme fixe en monnaie et n'y touche pas, lui dit la Descoings, je saurai qui vient à ton atelier; et s'il n'y a que lui qui y soit entré, tu auras une certitude.
Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts forcés que lui faisait ?jn frère. Philippe entrait dans l'atelier quand Joseph n'y était pas, et y pre-
nait les petites sommes qui lui manquaient. L'artiste trembla pour son petit trésor.
— Attends ! attends ! je vais te pincer, mon gaillard, dit-il à la Descoings en riant.
— Et tu feras bien ; nous devons le corriger, car je ne suis pas non plus sans trouver quelquefois du déficit dans ma bourse. Mais le pauvre garçon, il lui faut du tabac, il en a l'habitude.
— Pauvre garçon, pauvre garçon ! reprit l'artiste ; je suis un peu de l'avis de Fulgence et de Bixiou : Philippe nous tire constamment aux jambes ; tantôt il se fourre dans les émeutes et il faut l'envoyer en Amérique, il coûte alors douze mille francs à notre mère ; il ne sait rien trouver dans les forêts du nouveau monde, et son retour coûte autant que son départ. Sous prétexte d'avoir répété deux mots de Napoléon à un général, Philippe se croit un grand militaire et obligé de faire la grimace aux Bourbons; en attendant, il s'amuse, il voyage, il voit du pay^ ; moi, je ne donne pas dans la colle de ses malheurs, il n'a pas la mine d'un homme à ne pas être au mieux partout ! On trouve à mon gaillard une excellente place, il mène une vie de Sardanapale avec une fille d'Opéra, mange la grenouille d'un journal, et coûte encore douze mille francs à notre mère. Certes, pour ce qui me regarde, je m'en bas l'œil; mais Philippe mettra la pauvre femme sur la paille. 11 me regarde comme rien du tout, parce que je n'ai pas été dans les dragons de la garde ! Et c'est peut-être moi qui ferai vivre cette bonne chère mère dans ses vieux jours, tandis que, s'il continue, ce soudard finira je ne sais comment. Bixiou me disait : — C'est un fameux farceur, ton frère! Eh bien, votre petit-fils a raison : Philippe inventera quelque frasque où l'honneur de la famille sera compromis, et il faudra trouver encore des dix ou douze mille francs ! Il joue tous les soirs, il laisse. tomber sur l'escalier, quand il
rentre soûl comme un templier, des cartes piquées qui lui ont servi à marquer les tours de la rouge et de la noire. Le père Desroches se remue pour faire rentrer Philippe dans Tannée, et moi je crois qu'il serait, ma parole d'honneur ! au désespoir de resservir. Àuriezvous cru qu'un garçon qui a de si beaux yeux bleus, si limpides, et un air de chevalier Bavard, tournerait au Sacripant ?
Malgré la sagesse et le sang-froid avec lesquels Philippe jouait ses masses le soir, il éprouvait de temps en temps ce que les joueurs appellent des lessives. Poussé par L'irrésistible désir d'avoir l'enjeu de sa soirée, dix francs, il faisait alors main-basse dans le ménage sur l'argent de son frère, sur celui que la Descoings laissait traîner, ou sur celui d'Agathe. Une fois déjà la pauvre veuve avait eu, dans son premier sommeil, une épouvantable vision : Philippe était entré dans sa chambre, il y avait pris dans les poches de sa robe tout l'argent qui s'y trouvait. Agathe avait feint de dormir, mais elle avait alors passé le reste de la nuit à pleurer. Elle y voyait clair. « Une faute n'est pas le vice, » avait dit la Descoings; mais, après de constantes récidives, le vice fut visible. Agathe n'en pouvait plus douter, son fils le plus aimé n'avait ni délicatesse ni honneur. Le lendemain de cette affreuse vision, après le déjeuner, avant que Philippe partit, elle l'avait attiré dans sa chambre pour le prier, avec le ton de la supplication, de lui demander l'argent qui lui serait nécessaire. Les demandes se renouvelèrent alors si souvent que, depuis quinze jours, Agathe avait épuisé toutes ses économies. Elle se trouvait sans un liard , elle pensait à travailler; elle avait pendant plusieurs soirées discuté avec la Descoings les moyens de gagner de l'argent par son travail. Déjà la pauvre mère était allée demander de la tapisserie à remplir au Père de famille, ouvrage qui donne environ
vingt sous par jour. Malgré la profonde discrétion de sa nièce, la Descoings avait bien deviné le motif de cette envie de gagner de l'argent par un travail de femme. Les changements de la physionomie d'Agathe étaient d'ailleurs assez éioquents : son frais visage se desséchait, la peau se collait aux tempes, aux pommettes, et le front se ridait; les yeux perdaient de leur limpidité; évidemment quelque feu intérieur la consumait, elle pleurait pendant la nuit ; mais ce qui causait le plus de ravages était la nécessité de taire ses douleurs , ses souffrances, ses appréhensions. Elle ne s'endormait jamais avant que Philippe fût rentré, elle l'attendait dans la rue, elle avait étudié les variations de sa voix, de sa démarche, le langage de sa canne traînée sur le pavé. Elle n'ignorait rien; elle savait à quel degré d'ivresse Philippe était arrivé, elle tremblait en l'entendant trébucher dans les escaliers; elle y avait une nuit ramassé des pièces d'or à l'endroit où il s'était laissé tomber; quand il avait bu et gagné, sa voix était enrouée, sa canne traînait; mais quand il avait perdu, son pas avait quelque chose de sec, de net, de furieux; il chantonnait d'une voix claire et tenait sa canne en l'ait, au port d'armes ; au déjeuner, quand il avait gagné, sa. contenance était gaie et presque affectueuse; il badinait avec grossièreté, mais il badinait avec la Desccings, avec Joseph et avec sa mère; sombre, au contraire, quand il avait perdu, sa parole brève et saccadée, son regard dur, sa tristesse effrayaient. Cette vie de débauche et l'habitude des liqueurs changeaient de jour en jour cette physionomie jadis si belle. Les veines du visage étaient injectées de sang, les traits grossissaient, les yeux perdaient leurs cils et se desséchaient. Enfin, peu soigneux de sa personne, Philippe exhalait les miasmes de l'estaminet, une odeur de bottes boueuses qui, pour un étranger, eût semblé le sceau de la crapule.
— Vous devriez bien, dit la Descoings à Philippe dans les premiers jours de décembre, vous faire faire des vêtements neufs de la tête aux pieds.
— Et qui les payera? répondit il d'une voix aigre. Ma pauvre mère n'a plus le sou; moi j'ai cinq cents francs par an. Il faudrait un an de ma pension pour avoir des habits, et j'ai engagé ma pension pour trois ans...
— Et pourquoi? dit Joseph.
— Une dette d'honneur. Giroudeau avait pris mille francs à Florentine pour me les prêter... Je ne suis pas flambant, c'est vrai ; mais quand on pense que Napoléon est à Sainte-Hélène et vend son argenterie pour vivre, les soldats qui lui sont fidèles peuvent bien marcher sur leurs tiges, dit-il en montrant ses bottes sans talons. Et il sortit.
— Ce n'est pas un mauvais garçon, dit Agathe, il a de bons sentiments.
— On peut aimer l'empereur et faire sa toilette, dit Joseph. S'il avait soin de lui-même et de ses habits, il n'aurait pas l'air d'un va-nu-pieds !
— Joseph, il faut avoir de l'indulgence pour ton frère, dit Agathe. Tu fais ce que tu veux, toi! tandis qu'il n'est certes pas à sa place.
— Pourquoi l'a-t-il quittée? demanda Joseph. Qu'importe qu'ii y ait les punaises de Louis XVIII ou le coucou de Napoléon sur les drapeaux, si ces chiffons sont français? La France est la France ! Je peindrais pour le diable, moi ! Un soldat doit se battre, s'il est soldat, pour l'amour de l'art. Et s'il était resté tranquillement à l'armée, il ruerait général aujourd'hui...
— Vous êtes injustes pour lui, dit Agathe. Ton père, qui adorait l'empereur, l'eût approuvé. Mais enfin il consent à rentrer dans l'armée! Dieu connaît le chagrin que cause à ton frère ce qu'il regarde comme une trahison.
Joseph se leva pour monter à son atelier; mais Agathe le prit par la main, et lui dit :
— Sois bon pour ton frère, il est si malheureux !
Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui disait de ménager la susceptibilité' de sa mère, en lui faisant observer combien elle changeait et combien de souffrances intérieures ce changement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand étonnement.
— Joseph, mon petit, lui dit-il d'un air dégagé, j'ai bien besoin d'argent. Nom d'une pipe î je dois pour trente francs de cigares à mon bureau de tabac, et je n'ose point passer devant cette maudite boutique sans les payer. Voici dix fois que je les promets.
— Eh bien! j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête.
— Mais j'ai tout pris, hier soir, après le dîner.
— Il y avait quarante-cinq francs...
— Eh oui! c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvés. Ai-je mal fait ? reprit-il.
— Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, j 2 ferais comme toi; seulement, avant de prendre, je te demanderais si cela te convient.
— C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux te voir prenant comme moi, sans rien dire : il y a plus de confiance. A l'armée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une mauvaise, on change avec lui.
— Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant !
— Oh ! des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi, tu n'as pas d'argent ?
— Non, dit Joseph, qui ne voulait pas montrer sa cachette.
— Dans quelques jours nous serons riches, dit la Descoings.
— Oui, vous, vous croyez que voire terne sortira le 25, au tirage de Paris. Il faudra que vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous enrichir tous.
— Un terne sec de deuv cents francs donne trois millions, sans compter les ambes et les extraits détermine's.
— A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il vous faut! s'écria Philippe.
La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent. En effet, Philippe se demandait dans l'escalier : — Où cette vieille sorcière peut-elle cacher l'argent de sa mise? C'est de l'argent perdu, je l'emploierais si bien ! Avec-quatve masses de cinquante francs on peut gagner deux cent mille francs ! et c'est un peu plus sûr que la réussite d'un terne ! Il cherchait en lui-même la cachette probable de la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et y restait longtemps, elle se confessait sans doute Gt se préparait à communier. On était à la veille de Noël, la Descoings devait nécessairement aller acheter queîques friandises pour le réveillon ; mais aussi peut-être ferait-elle en même temps sa mise. La loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le 25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi, Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie; mais elle en avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit d'avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller chercher elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas, rue Guénégaud, et qui vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le lit : il le défit, tàta les matelas avant d'in-
terrogerlebois; et, au dernier matelas, il palpa les pièces d'or enveloppées de papier. Il eut bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons; puis, sans prendre le temps de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté pour que la Descoings ne s'aperçût de rien.
Le joueur détala d'un pied agile, en se proposant de jouer à trois reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que l'administration redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement. Mais avant d'obtenir cette expérience on perdait des fortunes. Toute la philosophie des fermiers et leur gain venaient de l'impassiblité de leur caisse, des coups égaux appelés le refait dont la moitié restait acquise à la banque, et de l'insigne mauvaise foi autorisée par le gouvernement qui consistait à ne tenir, à ne payer que facultativement les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu, qui refusait la partie du joueur riche et de sang-froid, dévorait la fortune du joueur assez sottement entêté pour se laisser griser par le rapide mouvement de cette machine. Les tailleurs du trente-et-quarante allaient presque aussi vite que la roulette. Philippe avait fini par acquérir ce sang-froid de général en chef qui permet de conserver l'œil clair et l'intelligence nette au milieu du tourbillon des choses. Il était arrivé à cette haute politique du jeu qui, disons-le en passant, faisait vivre à Paris un millier de personnes assez fortes pour . contempler tous les soirs un abîme sans avoir le vertige. Avec ses quatre cents francs , Philippe résolut de faire fortune dans cette journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda deux cents francs dans sa poche. A trois heures, il vint au salon maintenant occupé par le théâtre du Palais-Royal, où les banquiers
tenaient les plus fortes sommes. 11 sortit une demi-heure après riche de sept mille francs. Il alla voir Florentine, à laquelle il devait cinq cents francs, il les lui rendit, et lui proposa de souper au Rocher de Cancale après le spectacle. En revenant il passa rue du Sentier, au bureau du journal, prévenir son ami Giroudeau du gala projeté. A sis heures Philippe gagna vingt-cinq mille francs, et sortit au bout de dix minutes en se tenant parole. Le soir, à dix heures, il avait gagné soixante-quinze mille francs. Après le souper, qui fut magnifique, ivre et confiant, Philippe revint au jeu vers minuit. A rencontre de la loi qu'il s'était imposée, il joua pendant une heure, et doubla sa fortune. Les banquiers à qui, par sa manière de jouer, il avait extirpé cent cinquante mille francs, le regardaient avec curiosité.
— Sortira-t-il? restera-t-il? se disaient-ils par un regard. S'il reste, il est perdu.
Philippe crut être dans une veine de bonheur, et resta. Vers trois heures du matin , les cent cinquante mille francs étaient rentrés dans la caisse des jeux. L'officier, qui avait considérablement bu du grog en jouant, sortit' dans un état d'ivresse que le froid par lequel il fut saisi porta au plus haut degré : mais un garçon de salle le suivit, le ramassa, et le conduisit dans une de ces horribles maisons à la porte desquelles se lisent ces mots sur un réverbère : Ici, on loge à la nuit. Le garçon paya pour le joueur ruiné, qui fut mis tout habillé sur un lit, où il demeura jusqu'au soir de Noël. L'administration des jeux avait des égards pour ses habitués et pour les grands joueurs. Philippe ne se réveilla qu'à sept heures, la bouche pâteuse, la figure enflée, et en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit de gagner à pied la maison paternelle, où il avait, sans le vouloir, mis le deuil, la désolation, la misère et la mort.
La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à table qu'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures ; mais comme elle voulait assister à la messe de minuit, elle alla se coucher aussitôt après le diner. La Descoings et Joseph restèrent seuls au coin du feu, dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille femme le pria de lui calculer sa fameuse mise, sa mise monstre, sur le célèbre terne. Elle voulait jouer les ambes et les extraits déterminés, enfin réunir toutes les chances. Après avoir bien savouré la poésie de ce coup, après avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la certitude du gain, en ne s' inquiétant que de la difficulté de soutenir un pareil bonheur, de l'attendre depuis minuit jusqu'au lendemain dix heures, Joseph, qui ne voyait pas les quatre cents francs de mise, s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien salon, devenu sa chambre.
— Tu vas voir! dit-elle.
La Descoings défit assez précipitamment son lit, et chercha ses ciseaux pour découdre le matelas; elle prit ses lunettes, examina la toile, la vit défaite et Lâcha le matelas. En entendant jeter à c:tte vieille femme un soupir venu des profondeurs de la poitrine et comme étranglé par le sang qui se porta au cœur, Joseph tendit instinctivement les bras à la vieille actionnaire de la loterie, et la mit sur un fauteuil évanouie en criant à sa mère de venir. Agathe se leva, mit sa robe de chambre, accourut; et, à la lueur d'une chandelle, elle fit à sa tante évanouie les remèdes vulgaires : de l'eau de Cologne aux tempes, de l'eau froide au front : elle lui brûla une plume sous le nez, et la vit enfin revenir à la vie.
— Ils y étaient ce matin; mais?'/ les a pris, le monstre!
— Quoi? dit Joseph.
— J'avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans, Philippe seul a pu les prendre...
— Mais quand? s'écria la pauvre mère accablée, il n'est pas revenu depuis le déjeuner.
— Je voudrais bien me tromper, s'écria la vieille. Mais ce matin, dans l'atelier de Joseph, quand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un pressentiment; j'ai eu tort de ne pas descendre prendre mon petit saiut-frusquin pour faire ma mise à l'instant. Je le voulais, et je ne sais plus ce qui m'en a empêchée. Oh! mon Dieu! je suis allée lui acheter des cigares !
— Mais, dit Joseph, l'appartement était fermé. D'ailleurs c'est si infâme que je ne puis y croire. Philippe vous aurait espionnée, il aurait décousu votre matelas, il aurait prémédité... non!
— Je les ai sentis ce matin en faisant mon lit, après le déjeuner, répéta la Descoings.
Agathe, épouvantée, descendit, demanda si Philippe était revenu pendant la journée, et la portière lui raconta le roman de Philippe. La mère, frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi blanche que la percale de sa chemise, elle marchait comme on se ligure que doivent marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l'effet d'une puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un bougeoir à la main qui l'éclairait en plein et montra ses yeux fixes d'horreur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux s'étaient éparpillés par un mouvement de ses mains sur son front; et cette circonstance la rendait si belle d'horreur, que Joseph resta cloué par l'apparition de ce remords, parla vision de cette statue de l'Épouvante et du Désespoir.
— Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six, cela fait votre somme, car je l'ai prise pour Philippe,
j'ai cru pouvoir la rémettre avant que vous vous en aperçussiez. Oh ! j'ai bien souffert.
Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillèrent alors un peu.
— C'est lui qui a fait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph.
— Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont inutiles, nous mangerons avec les vôtres.
Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à couverts, la trouva légère, l'ouvrit et y vit une reconnaissance du mont-de-piété. La pauvre mère jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint inutile. Tous trois restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment, par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois ils revinrent devant le feu dans le salon.
— Tenez, mes enfants, s'écria la Descoings, je suis frappée au cœur : mon terne sortira, j'en suis sure. Je ne pense plus à moi, mais à vous deux ! Philippe, ditelle à sa nièce, est un monstre ; il ne vous aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez pas de précautions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille. Promettez-moi de vendre vos rentes, d'en réaliser le capital et de le placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce parti, ma petite, vous ne serez jamais à la charge de loseph. Monsieur Desroches veut établir son fils. Le petit Desroches (il avait alors vingt -six ans) a trouvé une élude, il vous prendra vos douze mille francs à rente viagère.
Joseph saisit le bougeoir de sa mère et monta précipitamment à son atelier, il en revint avec trois cents francs : — Tenez, maman Descoings, dit-il en lui offrant
son pécule, nous n'avons pas à rechercher ce que vous faites de votre argent, nous vous devons celui qui vous manque,- et le voici presque en entier:
— Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? s'écria la vieille actionnaire de laloteric royale de France, visiblement partagée entre sa foi brutale en son terne et celte action qui lui semblait un sacrilège.
— Oh ! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son vrai fils émut aux larmes.
La Descoings prit Joseph par la tète et le baisa sur le front : — Mon enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore. C'est des bêtises, la loterie!
Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant cl*un vice invétéré ? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent.
— Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings.
— Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale.
Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier et courut faire la mise. Qaand Joseph ne fut plus là, Agathe et la Descoings fondirent en larmes.
— Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour lui, car c'est son argent !
Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répond't qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.
— Deux minutes de moins et vous auriez pu faire