Polybe, II, xiv (traduction Bouchot, t. 1, p
« Peut-être n'est-il pas inutile de retracer ici l'histoire de ce peuple, et tout en la faisant succincte, de remonter jusqu'au moment où les Celles s'emparèrent du pays qu'ils occupent. Je crois que ces détails, non seulement méritent d'être connus et souvent répétés, mais qu'ils sont même indispensables, si l'on veut voir sur quels hommes et sur quels pays Annibal s'appuya pour oser entreprendre de renverser l'empire de Rome.
« Commençons par dire quelle est la nature de la Gaule cisalpine et sa position par rapport au reste de l'Italie; car on se fera une idée plus juste des événements principaux dont elle fut le théâtre en connaissant au préalable la topographie locale ou générale de ces provinces... Le long de la chaîne des Alpes, que l'on peut regarder comme la base du triangle, régnent de grandes plaines qui, situées à l'extrémité de l'Italie, en occupent tout le nord; plaines qui, par leur immensité et leur richesse, l'emportent sur toutes celles que nous connaissons en Europe. La configuration générale de ces plaines présente elle-même la l'orme d'un triangle... [xv]. Les expressions manquent pour dire la fertilité de ce pays. L'abondance du blé y est telle que de nos jours on a vu plus d'une fois lemédimne sicilien de froment ne valoir que quatre oboles; celui d'orge, deux, et le métrète de vin ne pas coûter plus qu'une mesure d'orge1. Le millet et le panic y poussent à foison: un seul fait peut donner une idée de la quantité des glands que fournissent les chênes répandus de loin en loin dans la plaine. On tue en Italie beaucoup de porcs, soit pour la vie ordinaire, soit pour la subsistance des camps, et c'est de ces campagnes que viennent la plupart de ces animaux. Enfin, voici une preuve concluante du bon marché et de l'abondance des vivres en ces contrées. Les voyageurs qui s'arrêtent dans les hôtelleries ne conviennent pas du prix de chaque objet séparément, mais ils demandent combien on prend par tête ; le plus souvent, l'hôte s'engage à fournir tout ce qui est nécessaire pour un quart d'obole (4 centimes) et il est rare que le prix soit dépassé. Parlerai-je de l'immense population du pays, de la grandeur, de la beauté physique des habitants et de leur audace guerrière ? La suite même des événements nous fera connaître ces détails. »
A cette époque, c'est-à-dire au 11e siècle avant J.-C, les populations de la Cisalpine, bien que fournissant au besoin de vaillants soldats, menaient donc une vie sédentaire et agricole. Les familles qui semaient et récoltaient le blé, l'orge, le millet, le panic, qui cultivaient la vigne, qui élevaient des porcs et vraisemblablement les salaient, n'appartenaient certainement pas aux tribus guerrières qui, suivant le même Polybe (chap. xvi) « vivaient dispersées dans des villages sans
1. 52 litres de froment valaut 0fr,60; 52 litres d'orge valant 0fr,3l); 39 litres de vin valant 0fr,30.
murailles, ignoraient absolument les mille choses qui font le bien-être de la vie, ne connaissaient d'autre lit que le gazon, ne mangeaient que de la chair, avaient pour toute richesse de l'or et des troupeaux, c'est-à-dire les seules choses qu'elles pussent en tout temps emporter avec elles et déplacer à leur gré, enfin attachaient le plus grand prix à ce qu'elles appelaient confréries [le campagnonnage celtique], parce que le plus puissant et le plus redoutable à leurs yeux est celui qui voit autour de sa personne le plus d'hommes prêts à lui rendre hommage et à obéir à ses ordres. »
Reprenons la suite du chapitre xv.
« Sur les deux versants des Alpes, dont l'un descend vers le Rhône* et l'autre vers les plaines que j'ai décrites plus haut, de nombreux habitants couvrent les vallons et les collines. Les Transalpins occupent la partie qui regarde le Rhône et le nord. Les Taurisques, les Agones (?) et quelques autres peuplades barbares habitent du côté des plaines1. Ce terme particulier de Transalpins ne tient pas à une différence de race, mais à leur position géographique. Le mot trans, en latin, signifiant « au delà », les Romains appellent transalpins les Galates au delà des Alpes ». Quant au sommet de ces montagnes, il est inhabité à cause delaroideur des pentes et des neiges éternelles qui y séjournent. »
La lecture des passages de Polybe que nous venons de transcrire ne peut, laisser aucun doute sur la coexistence, au midi des Alpes, de deux groupes juxtaposés ou peut-être superposés de populations celtiques, l'un pastoral et guerrier, d'établissement relativement récent dans ces belles plaines, l'autre éminemment agricole et sédentaire, ayant occupé plus anciennement le même pays, — l'un représentant la conquête armée, l'autre une occupation de date reculée dont les circonstances nous échappent4.
1. Il s'agit de la partie du Rhône qui coule de l'est à l'ouest.
2. Il est irexact, comme semble l'indiquer ce texte de Polybe, que les Taurisques aient habité le versant méridional des Alpes.