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CHAPITRE III

Rome, que les Gaulois avaient longtemps fait trembler, prit terriblement sa revanche. Elle devait triompher finalement dans les luttes nouvelles qui s'engagèrent : les Gaulois n'y portaient que leur bravoure ; Rome y porta sa forte discipline, sa stratégie, sa tactique savante, sa politique patiente et tenace. La fougue gauloise dut succoûiber sous le génie romain.

La Cisalpine, toujours prête à déborder, fut contenue. Puis Rome y pénétra; elle en arracha des lambeaux qui servirent à l'établissement de colonies. Des efforts poursuivis sans relâche aboutirent à la soumission complète du pays: Rome en acheva la conquête

en lui communiquant ses lois ^ ses mœurs. Bientôt la Cisalpine ne garda presque plus de gaulois que son nom : elle avait coupé ses longs cheveux, déposé le vêtement national pour prendre le vêtement romain : elle était devenue une Gallia togata 2.

Rapprochée ainsi de notre Gaule, Rome fut bientôt amenée à y porter aussi ses armes. Au temps des guerres puniques Rome avait demandé des vaisseaux à Marseille : la ville phocéenne se prêta volontiers à fournir aux Romains le moyen d'anéantir le commerce carthaginois. Ainsi se formèrent des rapports d'amitié, d'alliance, entretenus soigneusement par la politique romaine. Marseille, engagée un jour dans une guerre contre ses voisins, réclama le secours de son alliée : Rome saisit cette occasion d'implanter sa puissance au delà des Alpes. Un territoire conquis sur les Ligures, aggrandi aux dépens des AUobroges (le Dauphiné), devint une province romaine. Cette province, s'étendant ensuite à l'ouest du Rhône, comprit tout ce que nous appelons le Languedoc. Sextus y fonda mie colonie qui reçut son nom {Aquse Sextiœ^ Aix). De la même manière Narbon donna le sien à Narbonne, qui devint la capitale d'une vaste province appelée la Narbonnaise '. Cette nouvelle province gauloise fut

< C'est ce que montrent les fragments qui nous sont parvenus d'une loi Ruhria, de Gallia Cisalpina, de l'an 49 av. J.-G,

^Dio, XLVi, 55.

3 V. Herzog, Galliœ Narbonensis provinciœ romanœ historia^ descriptiOf instUutorum expositio, Leips. 1864.

62 CONQUÊTE DE LA GAUtË

transformée, comme Tavait été la Cisalpine ; moins profondément toutefois : en coupant ses longs chevaux, elle garda le vêtement gaulois; ce qui là fit surnommer GûUiu braccata *.

Le reste de la Gaule était appelé Galliû comata *, par allusion à la longue chevelure dont Tusage iie se conservait plus que là.

Telle était la situation quand une avalanche de peuples germains, Cimbrës etTeutoiis, s'âbàttît feui- la Gaule. La Narbonnaise courait le risque d'Être submergée ; ritâlie pourrait l'être à sort tour. MarlUs reçut la mission de repousser l'invasion cîmbrique. Il s*établit aux embouchures du Rhône, y fit creuser pat* ses troupes un canal dont il reste encore des vestiges ', attendit les barbares^ et les extermina.

La Gtaule n'avait été sauvée par Marius que pour être assujettie par César. Le grand capitaine a raconté sa guerre dé Gaule dans deâ mémoires que Ronie

^ Narbonensis provincia... braccata ante dicta. (Pline, H, N.y 1. XXXI.) Fait aliquando Braccata^ nunc Narbonensis. (Pomp. Mel. I, 5.)

* Dio, XLVi, 55.

' V. Desjardins, Géographie de la GauL fom.i U Ij p. l99 et suiVi

comptait parmi les ornements de sa littérature * . Ils ont pour nous un bien autre intérêt.

Les deux Gaules, cisalpine et narbonnaise, avaient été mises pour longues années sous le commandement de César. Arrivé dans son gouvernement, il aperçut deux points noirs à Thorizon.

Un personnage remuant de la Gaule chevelue avait persuadé aux Helvètes (habitants de la Suisse, comprise alors dans la Gaule) de quitter leiirs âpres montagnes, pour aller s'établir dans une partie occidentale de la Gaule où ils trouveraient un climat meilleur, un sol plus fertile. Ce projet n'aurait pu s'exécuter sans que la Narbonnaise reçut le contre-coup d'un tel bouleversement. L'Helvétie abandonnée aurait été ouverte aux Germains, qu'il fallait tenir éloignés. César écarta ce double danger en faisant rentrer dans leurs foyers les Helvètes qui étaient déjà en marche.

Mais ce n'était pas le seul péril. Les Suèves, la nation la plus belliqueuse de la Germanie, avaient été introduits en Gaule par les Sequanais (le peuple de

^ Lamartine, dans son histoire de César, n'a point partagé l'admiration commune. L'ouvrage lui parait « trop loué sur « le nom de Fauteur par les superstitieux de la renommée. t Ce n*est qu'un registre, tenu par un compilateur affairéj « de matériaux préparés pour rédiger à loisir sa véritable « histoire. » Il est vrai que ces pages écrites hâtivement, au pied levé, ne présentent point une exposition lumineuse des campagnes de César ; qu'il faut de l'éttidi? pour en saisir bien la marche. — Je n'admets donc pas l'idée de Mommsen (t. VIII, p. 276 de la traduction).

la Franche-Comté). En donnant chez eux des terres à des Germains commandés par Arioviste, les Sequanais avaient cru se fortifier par cette adjonction. Illusion bien vite dissipée! Arioviste se conduisit comme en pays conquis, et domina bientôt dans l'est de la Gaule. César jugea qu'il fallait, pour la sûreté de la Narbonnaise, que la Gaule fut absolument fermée aux Germains. Les Gaulois eux-mêmes, émus des prétentions d' Arioviste, réclamaient le concours de César dans ce but. César, appuyé par la Gaule, signifie à Arioviste certaines conditions: sur son refus, il lui livre bataille; Arioviste est battu et chassé.

Les rapports que César avait eus à cette occasion avec les chefs de la Gaule lui procurèrent une exacte connaissance de son état intérieur, des vices de sa constitution, de ses divisions intestines, et de toutes les prises qu'elle offrait à un ennemi habile. César conçut le dessein d'une conquête qui mettrait à Rome sa gloire hors de pair.

Un prétexte se rencontra bientôt. Les peuples de la Gaule belgique (le pays entre la Seine et le Rhin), découvrant ses projets, s'étaient confédérés pour défendre à l'occasion leur territoire. César s'autorise de cette précaution comme d'un acte d'hostilité, leur déclare la guerre, et dans plusieurs campagnes il les bat successivement.

Dans un moment que cette guerre lui laissait libre,

il se tourna contre l'Armorique (notre Bretagne), alliée

des Belges, à qui elle avait prêté son concoxirs. L'Armorique était fière de sa marine. Dans une bataille navale César détruit la marine armoricaine, et inflige aux vaincus un traitement propre à terrifier ceux qui seraient tentés de se lever contre lui.

Non content de ces succès, César veut étonner Rome, y frapper toujours davantage Timagination populaire. Sous le prétexte de secours fournis à TArmorique, il franchit le détroit qui sépare la Gaule de nie britannique, et fait une descente dans ce pays dont on ne savait encore que le nom. César semblait ouvrir ainsi à Rome la vue d*un nouveau monde.

Il franchit aussi le Rhin pour montrer aux Germains de plus près, sur leur propre sol, la puissance des armes roi^iaines, et contenir par la crainte ces barbares accoutumés à n'en connaître d'autre que celle qu'ils inspiraient.

Pendant que les Belges et les Armoricains succombaient, que faisait le reste de la Gaule? L'Aquitaine remue ; elle est châtiée par un lieutenant de César. Quant à la Gaule centrale, elle était travaillée par ses intrigues. César agissait sur tel peuple par la crainte, sur tel autre par la séduction * . Il avait su créer partout un parti romain, et par ce moyen il poussait au pouvoir dans chaque État des hommes qui lui étaient dévoués. Il flairait tous les ambitieux : personnages

* Alios territaado..., alios cohorlando magnam partem Galliae in officie tenait. (Gaes. V, 54. J

de grande race dont les ancêtres avaient régné et qui aspiraient à régner à leur tour * ; gens de rien, prêts à tout pour devenir quelque chose 2. D'autres étaient gagnés par la corruption, et pour un peu d'or vendaient leur patrie. César s'attachait en même temps à prévenir l'entente entre les différents peuples : il ne souffrait d'autres assemblées que celle qu'il jugeait bon de convoquer ; il signifiait aux divers États quelles garnisons ils devaient recevoir, quels contingents ils auraient à fournir pour une guerre fratricide.

La haine couvait dans les cœurs. Une absence de César fit naître l'espoir de secouer le joug qu'il imposait ainsi à la Gaule : il était allé à Rome pour observer de plus prêt les manœuvres des partis, et pousser les

affaires du sien ; le moment parut propice. Une vaste * •

^ Erat in Carnutibus sammo loco natas Tasgetius, cujus majores in sua ci vitale regnum obtinuerant. Hune Caesar, pro ejus virtute atque in se benevolentia, quod in omnibus bellis singulari ejus operâ fuerat usus, majorum loco restituerai. (Gœs. V, 25.) — Gavarinum Cœsar apud eos (Senones) regem constituerat... cujus majores regnum obtinuerant. (Gœs. V. 54.)

• Tel TEduen Viridomar c quem Cœsar... ex humili loco ad summam dignitatem perduxerat. (Cœs, YII, 39.)

conjuration s'organise dans le secret; les Eduens eux-mêmes (pays d'Autun), amis très-anciens de Rome, sont entraînés; un soulèvement général éclate. Noble, mais tardif effort : on avait laissé écraser les plus fortes parties de la nation.

L'impulsion vint de TArvemie (Auvergne) ; Vercingétorix fut Tâme de cette ligue *". Son père paraît avoir voulu relever à son profit chez les Arvernes la royauté abolie ; il avait payé de sa vie cette entreprise. Une grande position restait à son fils : il fut recherché par César, qui eût voulu se l'attacher ; Vercingétorix parut être devenu l'ami de César. Mais, quand le moment parait propice, le grand patriote se déclare : il communique aux autres l'ardeur qui l'anime ; les Arvernes le proclament leur roi, et la Gaule confédérée le choisit pour généralissime.

Si le plan de guerre de Vercingétorix avait été suivi, on n'aurait point joué le sort de la Gaule dans des batailles rangées. César, rentrant en Gaule, y eût trouvé partout des pays ravagés où ses troupes n'au-

^ En décomposant ce nom de Vercingétorix au moyen de racines celtiques, on a cru découvrir que ce ne fut point un nom propre, mais un titre de commandement. La confusion commise plus anciennement pour le Brenn gaulois qui prit Rome, se serait donc renouvelée. — Il se peut que le nom donné à Vercingétorix après sa naissance ait eu un sens allégorique, comme les noms gaulois en général ; Florus dit : € Hic corpore, armis spirituque terribilis, nomine etiam quasi ad terrorem composito (II, 10, '21). Ce n'est pas une raison pour retirer à ce grand nom sa personnalité.

raient pu vivre, des petites guerres destructives où elles se seraient fondues K D'autres avis prévalurent : les grands coups allaient mieux à la fougue gauloise.

César était accouru. Vercingétorix veut lui barrer le chemin : il est battu. César marche vers les principaux centres de l'insurrection ; il attaque et prend la forte ville des Bituriges (Bourges), et va mettre le siège devant Gergovie, capitale des Arvernes; mais cette fois il échoue. Enveloppé d'ennemis que œ succès exalte. César bat en retraite pour se réunir à son lieutenant Labiénus qui manœuvrait vers la haute Seine. Cette jonction opérée, il paraissait reprendre le chemin de la Narbonnaise ; Vercingétorix se porte à sa rencontre avec l'espoir d'exterminer l'ennemi découragé. La fortime, hélas! n'avait accordé à la Gaule qu'une courte faveur. Battu par César, Vercingétorix se jette dans Alise {Alesia) et s'y fortifie*-^; César s'est mis à sa poursuite ; il fait le blocus de la place.

Les immenses travaux qui furent exécutés témoignent de l'énergie de la défense comme de l'attaque.

< V. Gœs. VII, 14.

* Une Alise située en Bourgogne, au mont Auxois, près Semur, passait depuis longtemps pour avoir été le théâtre de cette lutte mémorable, quand ce triste honneur a été revendiqué par une autre Alise située en Franchi? -Comté. Une vive polémique s'est engagée sur cette question. L'Ahse de Bourgogne a gagné sa cause ; plus heureuse devant la science qu'elle ne l'avait été devant les armes romaines.

La disette s'était déclarée dans Alise et suggérait les résolutions les plus extrêmes, cpiand paraît une armée de secours qui s'est levée à Tappel du général gaulois. Elle vient assiéger l'assiégeant; Vercingétorix de son côté tente une sortie. César réussit à repousser cette double attaque : Vercingétorix est rejeté dans Alise. Reconnaissant alors l'impossibilité d'une résistance plus longue, il rassemble ses troupes et leur dit qu'il a été l'investigateur de cette guerre ; c'est donc sur lui qu'en doit peser la responsabilité : qu'on le livre vif ou mort aux Romains. Puis il se rend au camp ennemi et, sans rien dire, il jette son épée aux pieds du vainqueur*. Plus tard il suivra le char triomphal de César, et rentrera dans son cachot pour y trouver la mort.

^Tel est le récit de Plutarque. {Vie de Ces.) — César se borne à dire « Yercingétorix deditur » (VIL 89). — Selon Florus (III, 10) Vercingétorix aurait dit à César : « Tu as vaincu un brave^ toi le plus brave de tous ! » Mais Florus écrit avec tant de légèreté qu'il place à Gergovie la défaite de Vercingétorix. — Dion (XLI) raconte que Vercingétorix tomba aux pieds de Gésa^, en lui prenant les mains et implorant sa clémence ; mais Dion ne peut inspirer plus de confiance que Florus : d'après Dion, Vercingétorix aurait apparu soudainement,^ avant que la reddition d'Alise fut annoncée ; César.fait foi du contraire. Ecartons ces inventions d'écrivains qui travestissent l'histoire en croyant l'embellir.

La Gaule ne fut point découragée par une si grande catastrophe. Mais instruite par une cruelle expérience, elle renonça aux grandes batailles. On résolut de multiplier les points de résistance, en combinant leurs efforts : comment César, attaqué de tous côtés, pourrait-il faire face à tout? Ce plan ne réussit pas non plus. Par la rapidité de ses mouvements, et par des coups foudroyants. César contraignit la Gaule à déposer les armes.

Elle le pouvait sans déshonneur, après avoir vu un million de ses enfants périr dans les combats, et unautre million réduit en captivité *.

La liberté romaine périt du coup que César avait porté à la Gaule : cette longue guerre avait donné à César ime armée sans pareille avec laquelle il pouvait tout faire, et une renommée, un prestige qui lui permettaient de tout oser.

^ Plutarch. in Cœs.

Il restait dans les Alpes des peuplades que la guerre n'avait point atteintes; elles furent soumises plus tard à leur tour, et sur un monument élevé en ces lieux par ordre d'Auguste on put lire : g entes Alpinœ devictœ^. La soumission toutefois n'était pas complète. Un petit roi gafulois, Cottius, enfoncé dans certains défilés, profita de sa position pour ne point reconnaître l'autorité romaine ; Auguste trouva bon de traiter avec lui : Cottius garda son royaume en devenant l'allié de Rome, et la partie des Alpes sur laquelle il régnait reçut le nom d! Alpes Cottiennes^.

Son fils lui succéda ; mais sans le titre de roi, et comme préfet de Rome '.

Ce reste chétif de la nationalité gauloise prit fin au temps de Néron *. Rome alors put dire qu'il n'y avait plus d'Alpes.

^ Un fragment de ce monument a été retrouvé de nos jouis. (V. Revue archéologique , octobre 1869.)

2 Amm. MarcelL, XV, 10.

' C*est ce que fait voir une inscription publiée bien des fois (V. Orelli, n. 626) et reproduite par M. Desjardins au 1. 1, p. 80 de sa Géographie de la Gaule romaine^ 1877 : « Imp. Gaesari Auguste... M, Julius, régis DonniF., Cottius, praefectus civitatum quae subscriptae sunt...

* Sueton, in Ner. c. xvm.

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