Tome II
A PARIS Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLYII
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l'iSÎ
LA Lie NOUVELLE.
PAR l'acteur.
f Paris n'a guères vivoit une femme qui en son temps fut mariée à ung bon ^simple homme, qui tout son temps vfut de noz amys, si trèsbien qu'on ne fpourroitplus. Geste femme, qui belle et gente et gracieuse estoit ou temps qu'elle fut noeve , car el avoit l'œil au vent, fut requise d'amours de pluseurs; et pour la grand courtoisie que nature n'avoit pas oubliée en elle, elle passa légèrement les requestes de ceulx qui mieulx luy pleurent, et joyrent d'elle, et eut en son temps, tant d'eulx que de son mary, xij ou xiiij enfans. Advint qu'elle fut malaae trèsfort et au lit de la mort acouchée; si eut tant de grâce qu'elle eut temps et loisir de se confesser et penser à ses péchez et disposer de sa conscience. Elle véoit, durant sa maladie , ses enfans trotter devant elle , qui luy bailloient au cueur trèsgrand regret de les laisser. Si se pensa qu'elle feroit mal de laisser son mary chargé de la pluspart d'eulx, car il n'en estoit pas le pCre, combien qu'il le
cuidast et que la lenist aussi bonne que nulle de Paris. Elle fist tant, par le moyen d'une femme qui la gardoit, que vers elle vindrent deux hommes qui ou temps passé l'avoient en amours bien servie. Et vindrent de si bonne heure que son mary esîoit en la ville, et à cest cop devers les medicins et apothicaires, ainsi qu'elle luy avoit ordonné et prié. Quand elle vit ces deux hommes, elle fit tantost venir touz ses enfans; si commence à dire : «Vous, ung tel, vous savez ce qui a esté entre vous et moy du temps passé, dont il me desplaist à ceste heure amèrement. Et si n'est la miséricorde de nostre Seigneur, à qui me recommende, il me sera en l'autre monde bien chèrement vendu. Toutesfoiz, j'ay fait une folie, je le cognois ; mais de faire la secunde ce seroit trop mal fait. Véezcy telz et telz de mes enfans; ilz sont vostres, et mon mary cuide qu'ilz soient siens. Si feroye conscience de les laisser en sa charge ; si vous prie tant que je puis qu'après ma mort , qui sera brefment , vous les prenez avecques vous et les entretenez , nourrissez et élevez , et en faictes comme bon père doil faire , car ilz sont vostres. » Pareillement dist à l'autre, et luy monstra ses auhres enfans : « Telz et telz sont à vous, je vous en asseure; je les vous recommende, en vous priant que vous en acquictez ; et s'ainsi le me voulez promectre, j'en mourray plus aise. » Et comme elle faisoit ce partage, son mary va revenir à l'ostel et fut perceu par ung petit de ses filz qui n'avoit
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environ que iiij ou vj ans, qui vistement descendit en bas encontre de luy efFrayement, et se hasta tant de dévaler la montée qu'il estoiî presque hors d'alayne. Et comme il vit son père, à quelque meschef que ce fut il disi : « Helas! mon père, avancez vous tost, pour Dieu! — Quelle chose y a il de nouveau? dit le père; ta mère est elle morte? — Nenny, nenny, dit l'enfant; mais avancez vous d'aller en hault, ou il ne vous demourra enfans nesun. llz sont venuz deux hom.mes vers ma mère, mais elle leur donne tous mes frères et mes seurs; si vous n'allez bien tost, elle donnera tout. » Le bon homme ne scet que son filz veult dire ; si monta en hault et trouve sa femme bien malade, sa garde, et deux de ses voisins, et ses enfans ; si demanda que signifie ce que ung tel de ses filz luy avoit dit du don qu'elle fait de ses enfans. « Vous le scerez cy après », dit elle. Il n'en enquist plus avant pour l'heure, car il ne se doubtoit de rien. Ses voisins s'en allèrent et commendèrent la malade à Dieu , et luy promisrent de faire ce qu'elle leur avoit requis, dont elle les remercya. Comme elle approucha le pas de la mort, elle crya mercy à son mary, et luy dist la faulte qu'elle luy a fait durant qu'elle a esté allyée avecques luy, et comment telz et telz de ses enfans sont à ung tel , et telz et telz sont à ung tel , c'est assavoir à ceulz dont dessus est touché , et que après sa mort ilz les prendront et n'en ara jamais charge. Il fut bien esbahy d'oyr ceste nouvelle; néanimains
il luy pardonna tout, et puis elle mourut; et il envoya ses enfans à ceulx qu'elle avoit ordonné, qui les reîindrent. Et par ce point il fut quitte de sa femme et de ses enfans; et si eut beaucop mains de regret de la perte de sa femme que de celle de ses enfans.
LA Llle NOUVELLE.
PAR monseigneur DE LA ROCHE.
^^ 'a guères que ung grand gentilhomlî\llVv! imCi sage, prudent, et beaucop ver- *^tueux, comme il estoit au lit de la mort, et eust fait ses ordonnances et disposé de sa conscience au mieulx qu'oncquespeut, il appella ung seul filz qu'il avoit, auquel il laissoit foison de biens temporelz. Et après qu'il luy eut recommendé son ame, celle de sa mère, qui n'a guères estoit allée de vie par mort, et généralement tout le collège de purgatoire, il l'advisa trois choses pour la derrenière doctrine que jamais luy vouloit baiilier, en disant : << Mon trèscher filz, je vous advise tout premier que jamais vous ne hantez tant en Tostel de vostre voisin que l'on vous y serve de pain bis. Secundement, je vous enjoinctz que vous gardez trèsbien de jamais courre vostre cheval en la valée. Tiercement, que vous ne prenez jamais femme d'estrange nacion. Souvienne vous de ces trois poins, et
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je ne doubte point que bien ne vous en vienne; mais si vous faictes au contraire, sciez seur que vous trouverez que la doctrine de vostre père vous vaulsist mieulx avoir tenue. » Le bon filz mercya son père de son bon advertissement, et luy promect d'escripre ses enseignemens au plus profund de son entendement, et si trèsbien en aura mémoire que jamais n'yra au contraire. Tantost après son père mourut, et furent faictes ses funérailles comme à son estât et homme de tel lieu qu'il estoit'appartenoit : car son filz s'en voult bien acquitter, comme celuy qui bien avoit de quoy. Ung certain temps après., comme l'on a accointance plus en ung lieu que en l'autre, ce bon gentilhomme, qui estoit orphenin de père et de mère et à marier, et ne savoit que c'estoit de mesnage, s'accointa d'un voisin qu'il avoit, et de fait la pluspart des jours buvoit et mengeoit léens. Son voisin, qui maryé estoit et avoit une trèsbelle femme , se bouta en la doulce rage de jalousie, et luy vindrent faire rapport ses yeulx suspeçonneux que nostre gentilhomme ne venoit en son hostel fors à l'occasion de sa femme, et que vrayement il en estoit amoureux, et que à la longue il la pourroit emporter d'assault. Si n'estcit pas bien à scn aise, et ne savoit penser comment il se pourroit honnestement de luy desarmer, car luy dire la chose comme il la pense ne vauldroit rien ; si conclud de luy tenir telz termes petit à petit qu'il se. pourra assez percevoir, s'il n'est trop beste, que sa hantise
si continuelle ne luy plaist pas. Et pour exécuter sa conclusion, en lieu qu'on le souloit servir de pain blanc, il fist mectredu pain bis. Et après je ne sçay quants repas, nostre gentilhomme s'en donna garde, et luy souvint de la doctrine de son père; si congneut qu'il avoit erré , si battit sa coulp? et bouta en sa manche tout secrètement ung pain bis et l'apporta en son hostel ; et en remembrance le pendit en une corde dedans la grand sale , et ne retourna plus à la maison de son voisin comme il avoit fait au paravant. Ung jour entre les aultres, luy qui estoit homme de déduit, comme il estoit aux champs, et eussent ses lévriers mis ung lièvre en chasse, il picque son cheval tant qu'il peut après, et vient rataindre et lièvre et lévriers en une grand valée, où son cheval , qui venoit de toute sa force, faillit de quatre piez et tumbe , et se rompit le col, et il fut trèsbien esbahy, et fut bien eureux, quand il se vit gardé de mort ne de bleceure. Il eut toutesfoiz pour recompense le lièvre ; et comme il le tenist et regardast son cheval que tant amoit, il luy souvint du second advisement que son père luy bailla, et que, s'il en eust eu bien mémoire, il n'eust pas ceste perte , ne passé le dangier qu'il a eu bien grand. Quand il fut à sa maison, il mist au près du pain bis, à une corde, en sa sale, la peau du cheval, en mémoire et remembrance du secund advisement que son père jadiz luy bailla. Ung certain temps après il luy print volunté d'aller voyager et veoir pais, si dis-
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posa ses besoignes ad ce , et fist sa finance , et sercha maintes contrées , et se trouva en diverses régions, et s'arresta en la fin et fist résidence en l'ostel d'un grand seigneur, d'une estrange et bien loingtaine marche : et se gouverna si haultement et si bien leens que le seigneur fut bien content de luy bailler sa fille en mariage, jasoit qu'il n'eust cognoissance de luy fors de ses loables meurs etvertuz. Pour abréger, il fiança la fille de ce seigneur, et vint le jour des nopces. Et quand il cuyda la nuyt coucher avec elle, on luy dist que la coustume du pays estoit de point coucher la première nuyt avec sa femme, et qu'il eust pacience jusqu'au lendemain. <' Puisquec'estia coustume, dist il, je ne quiers jà qu'on la rompe pour moy.') Son espouse fut menée coucher après les dances enunechambre, et il en une aultre, et de bien venir n'y avoit que une paroy entre ces deux chambres, qui n'estoit que de terre. Si s'advisa, pourveoir la contenance, de faire ung pertuys de son espée par dedens la paroy, et vit trèsbien à son aise son espouse se bouter en son lit ; et vit aussi , ne demoura guères après, le chapellain de léens qui se vint bouter auprès d'elle pour luy faire compagnie affin qu'elle n'eust paour; ou espoir pour faire l'essay ou prendre le disme advenir, comme firent les cordeliers dont dessus est touché. Nostre bon gentilhomme, quand il vit cest appareil, pensez qu'il eut bien des estoupes en sa quenoille ; et luy vint tantost en mémoire le lue advisement que son bon père luy
donna, lequel il avoit mal retenu. Il se conforta toutesfoiz et dist bien en soy inesmes que la chose n'est pas si avant qu'il n'en saille bien. Au lendemain, le bon chapellain, son lieutenant pour la nuyt, et son prédécesseur, se leva de bon matin, et d'adventure il oblya ses brayes soubz le chevet du lit à l'espousée. Et nostre bon gentilhomme , sans faire semblant de rien , vint au lit d'elle et la salua gracieusement, comme il savoit bien faire, et trouva façon de prendre les braies du prestre sans ce qu'il fjst d'ame apperceu. On fist grand chère tout ce jour ; et quand vint au soir, le lit à l'espousée fut paré et ordonné tant richement que merveilles, et elle y fut couchée. Si dist on au sire des nopces que meshuy, quand il luy plairast , pourra il aller coucher avecques sa femme. Il estoit fourny de sa response , et dist au père et à la mère et aux parens qui le voulrent oyr : « Vous ne savez qui je suis, et à qui vous avez donné vostre fille, et en ce m'avez fait le plus hault honneur qui jamais fut fait à jeune gentilhomme estrangier, dont je ne vous saroie assez mercier. Neantmains toutesfoiz, j'ay conclud en moy mesmes , et suis ad ce résolu , de jamais coucher avec elle si que luy auray monstre et à vous aussi qui je suis, quelle chose j'ay et comment je suis logié. >> Le père print tantost la parolle et dist : <( Nous savons trèsbien que vous estes noble homme et de hault lieu, et n'a pas Dieu mis en vous tant de belles vertuz sans les accompaigner d'amys et de richesses.
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Nous sommes contens de vous, ne laissez jà à parachever vostre mariage ; tout à temps scerons nous plus avant de vostre estre quand il vous plaira. » Pour abréger, il voa et jura de jamais coucher avec elle si n'estoit en son hostel, et l'y amenèrent son père et sa mère, et pluseurs de ses parens et amys. Il fist mettre son hostel à point pour les recevoir, et y vint ung jour devant eulx. Et tantost qu'il fut descendu , il print les brayes du prestre qu'il avoit, et les pendit en sa sale auprès du pain bis et de la peau du cheval. Trèsgrandement furent receuz et festoiez les parens et amis de la bonne espousée ; et furent bien esbahiz de veoir l'ostel d'un tel jeune gentilhomme si bien fourny de vaisselle, de tapisserie et de tout aultre meuble ; et se reputoient trèseureux d'avoir si bien allyée leur belle fille. Comme ilz regardoient parléens, ilz vindrent en lagrand sale, qui estoit pourtenduede belle tapisserie; si perceurent au milieu le pain bis, la peau du cheval , et unes brayes qui pendoient, dont ilz furent beaucop esbahiz, et en demandèrent la signifiance à leur hoste, le sire des nopces. Et il leur dit que voluntiers et pour cause il leur diroit ce qui en est quand ilz auroient mangé. Le disner fut prest et Dieu scet qu'ilz furent bien serviz. Hz n'eurent pas si tost disné qu'ilz ne demandèrent l'interpretacion et le mistère du pain bis, de la peau du cheval, etc., et le bon gentilhomme leur compta bien au long, et dist que son père au lit de la mort , comme dessus est narré , luy
avoit baillé trois advisemens. Le premier fut que jamais ne se trouvast tant en ung lieu que l'on le servist de pain bis. » Je ne retins pas bien ceste doctrine : car depuis sa mort je hantay tant ung mien voisin qu'il se bouta en jalousie pour sa femme, et, en lieu de pain blanc que je y eu long temps, on me servit du bis ; et en mémoire et approbacion de la vérité de cest enseignement, j'ay là fait mettre ce pain bis. Le deuxiesme enseignement que mon père me bailla fut que jamais ne courusse mon cheval à la valée. Je ne le retins pas bien, ung jour qui passa; si m'en print mal : car, en courant une valée après le lièvre et mes chiens, mon cheval se rompit le col, et je fuz trèsbien blecié ; et en mémoire de ce est là pendue la peau du cheval qu'alors je perdy. Le troisiesme enseignement que mon père me bailla si fut que jamais n'espousasse femme d'estrange région. Or y ay je failly, et vous diray comment il m'en est prins. Il est vray que la première nuyt que vous me refusastes le coucher avecques vostre fille, qui cy est , je fu logié en la chambre au plus près de la sienne ; et car la paroy qui estoit entre elle et moy n'estoit pas trop forte, je la pertuisay de mon espée , et vy venir coucher avec elle le chapellain de vostre hostel , qui soubz le chevet du lit oublya ses braies le matin qu'il se leva ; lesquelles je recouvray, et sont celles que veez là pendues , qui tesmoignent et approuvent la canonicque vérité du troisiesme enseignement que jadiz feu mon père me bailla.
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lequel je n'aypas bien retenu ; mais, affin que plus n'y renchoye en la fauite des deux advis precedens, ces trois bagues eue veez m'en feront doresenavant sage. Et car, la Dieu meicy, je ne suis pas tant obligé à vostre fille qu'elle ne me puisse bien quicter, je vous prie que la remenez et retournez en vostre marche , car jour que je vive ne me sera de plus près ; mais pource que je vous ay fait venir de loing et vous ay bien voulu monstrer que je ne suis pas homme pour avoir le demourant d'un prestre, je suis content de paier voz despens. » Les aultres ne sceurent quedire, qui se vcoient conclus et leur tort, voyans aussi qu'ilz sont loing de leur pays, et que la force n'est pas leur en ce lieu; si furent contens de prendre argent pour leurs despens et s'en retourner dont ilz vindrent, et qui plus y a mis plus y a perdu. Et par ce compte avez oy que les trois advis que le bon père bailla à son filz ne sont pas à oublier ; si les retienne chascun pour autant qu'il sentira qu'il luy peut toucher.
LA Lille NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR l'aMANT DE BRUXELLES.
^%^ 'a guères que en l'église de saincte .J<KS j> Goule, à Bruxelles, estoient à ung l^^ ^ matin pluseurs hommes et femmes -fet^t) qui dévoient espouser à la première messe , qui se dit entre quatre et cinq heu-
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res; et entre aultres qui dévoient emprendre ce doulx et seur estât de mariage, et promectre en la main du prestre ce que pour rien ne vouldroient trespasser, il y avoitung jeune homme et une jeune fille qui n'estoient pas des plus riches , mais bonne volunté avoient, qui estoient l'un près de l'autre , et n'attendoient fors que le curé les appellast pour espouser. Auprès d'eulz aussi y avoit ung homme ancien et une femme vieille qui grand chevance et foison de richesses avoient , et par convoitise et grand désir de plus avoir avoient promis foy et loyaulté l'un à l'autre, et pareillement attendoient à espouser à ceste première messe. Le curé vint et chanta ceste messe trèsdesirée ; et en la fin, comme il est de coustume, devant luy se misrent ceulx qui espouser dévoient, dont y avoit pluseurs , sans les quatre dont je vous ay compté. Or devez vous savoir que ce bon curé, qui tout prest estoit devant l'aultier pour faire et accomplir le mistère d'espousailles, estoit borgne, et avoit, par ne sçay quel meschef, puis pou de temps perdu ung œil. Et n'y avoit aussi guères grand luminaire en la chapelle ne sur l'aultier ; il estoit aussi en yver , et faisoit fort brun et noir. Si faillit à choisir : car, quand vint à besoignier et espouser, il print le vieil homme riche et la jeune fille pouvre et les joignit par l'aneau du moustier ensemble. D'aultre costé aussi il print le jeune homme pouvre et Pespousa à la vieille femme riche, et ne s'en donnèrent oncques garde en l'église ne les hommes ne les
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femmes , dont ce fut grand merveille , par especial des hommes, car ilz osent mieux lever les yeux et la teste quand ils sont devant le curé à genouz que les femmes , qui' sont à cest cop simples et coyes et n'ont le regard fiché qu'en terre. Il est de coustume que, au saillir des espousailles , les amis de l'espousée la prennent et mainent. Si fut menée la pouvre jeune fille à l'ostel du riche homme , et pareillement la vieille riche fut menée en la pouvre maisonnette du jeune compaignon.
Quand la jeune espousée se trouva en la court et en la grand sale de l'ostel de l'homme qu'elle avoit par mesprise espousé , elle fut bien esbahie et cognent bien qu'elle n'estoit pas partie de léens ce jour. Quand elle fut arrière en la chambre à parer, qui estoit bien tendue de belle tapisserie , elle vit le beau grand feu , labelle table couverte où le beau desjuner estoit tout prest ; elle vit le beau buffet bien fourny de vaisselle : si fut plus esbahie que par avant, et de ce se donne plus grand merveille qu'elle ne cognoistame de ceulx qu'elle ot parler. Elle fut tantost desarmée de sa faille, où elle estoit bien enfermée et embronchée , et comme son espousé la vit à descouvert, et les aultres qui là estoient, créez qu'ilz furent autant souprins que si cornes leur venissent. (c Comment! dit l'espousé, et est cecy ma femme.'' Nostre Dame ! je suis bien eureux ! Elle est bien changée depuis hier, je croy qu'elle a esté à la fontaine de Jouvence. — Nous ne savons, dirent ceulx qui l'avoient amenée, dentelle
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vient, ne qu'on luy a fait; mais nous savons certainement que c'est celle que vous avez huy espousée , et que nous prismes à l'aultier, car oncques puis ne nous partit des braz . » La compaignie fut bien esbahie et longuement sans mot dire; mais, que que fust simple et esbahy, la pouvre espousée estoit toute desconfortée , et ploroit des yeulx tendrement, et ne savoit sa contenance; elle amast trop mieulx se trouver avecques son amy, qu'elle cuidoit bien avoir espousé ce jour. L'espousé, la voyant se desconforter, en eut pitié et lui dist : « M'amye, ne vous desconfortez jà , vous estes arrivée en bon hostel, si Dieu plaist, et n'ayez doubte, on ne vous y fera jà desplaisir; mais dictes moy, s'il vous plaist , qui vous estes , et à vostre advis dont vous venez cy. )> Quand elle l'oyt si courtoisement parler, elle s'asseura ung peu et luy nomma son père et sa mère , et dist qu'elle estoit de Bruxelles, et avoit fiancé ung tel qu'elle luy nomma , et le cuidoit bien avoir espousé. L'espousé et tous ceux qui là estoient commencèrent à rire , et dirent que le curé leur a fait ce tour. « Or ioé soit Dieu, dist de rechef l'espousé, de ce change! je n'en voulsisse pas tenir bien grand chosequeDieuvousaenvoyéeàmoy,etje vous promet par ma foy de vous tenir bonne compaignie. — Nenny, ce dit-elle en plorant, vous n'estes pas mon mary. Je veil retourner devers celuy à qui mon père m'avoit donnée. — Ainsi ne se fera pas , dit-il ; je vous ay espousée en saincte église, vous n'y povez con-
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tredire ; vous estes et demourrez ma femme , et soiez contente, vous estes bien eureuse. J'ay, la Dieu mercy! de biens assez, dont vous serez dame et maistresse , et vous feray bien jolye. » H la prescha tant, et ceux fjui là estoient , qu'elle fut contente d'obéir. Si desjunèrent legierement et puis se couchèrent ; et fist le vieil homme du mieux qu'il sceut. Or retournons à nostre vieille et au jeune compaignon. Pour abréger, elle fut menée à l'hosîel du père à la fille qui à ceste heure est couchée avecques le vieil homme. Q^uand elle se trouva léens, elle cuida bien enrager, et dist tout haut : « Et que fays je céens ? Que ne me maine l'on en ma maison , ou à l'ostel de mon mary-î" L'espousé, qui vit ceste vieille et l'oyt parler, fut bien esbahy ; si furent son père et sa mère , et tous ceulx de l'assemblée. Si saillit avant le père et la mère de léens, qui cogneut la vieille, et trèsbien savoit à parler de son mariage, et dit : « On vous a baillé , mon fils, la femme d'un tel, et créez qu'il a la vostre ; et ceste faulte vient par nostre curé , qui voit si mal ; et ainsi m'aïstDieu, jasoitque je fusse loing de vous quand espousastes , si me cuiday je percevoir de ce change. — Et qu'en doy je faire ? dit l'espousé. — Par ma foy , dist son père , je ne m'y cognois pas bien , mais je faiz grand doubte que vous ne puissez avoir aultre femme. — Saint Jehan! dist la vieille, je ne le veil point, je n'ay cure d'un tel chetif ! Je seroye bien eureuse d'avoir ung tel jeune galant qui n'aroit cure de moy , e^
me despendroit tout le mien, et , si j'en sonnoye mot, encores aroie je la teste torchée. Ostez, ostez, mandez vostre femme, et me laissez aller où je doy estre. — Nostre Dame 1 dit l'espousé, si je la puis recouvrer, je l'ayme trop mieulx que vous , quelque pouvre qu'elle soit; mais vous n'en irez pas, si je ne la puis fmer. « Son père et aucuns ses parens vindrent à l'ostel oij la vieille voulsist bien estre ; et vindrent trouver la compaignie qui desjeunoit au plus fort, et qui faisoient le chaudeau pourporteràl'espouséetàrespousée. Hz comptèrent leur cas, et on leur respondit : « Vous venez trop tard : chacun se tienne à ce qu'il a; le seigneur de céens est content de la femme que Dieu luy a donnée , il l'a espousée et n'en veult point d'aultre. Et ne vous en dolez jà, vous ne fustes jamais si eureux que d'avoir fille alyée en si hault lieu ; vous en serez une foiz tous riches. » Ce bon père retourne en son hostel, et vient faire son rapport, dont la vieille cuida bien enrager. « Voire, dist elle , suis je en ce point deceuei* Par Dieu! la chose n'en demourra pas ainsi, ou la justice me fauldra. » Si la vieille estoit bien mal contente, encore l'estoit bien autant ou plus le jeune espousé, qui se veoit frustré de ses amours ; et encores l'eust il légèrement passé s'il eust peu fmer de la vieille à tout son argent ; mais nenny, il la faillit laisser aller à sa maison , tant menoit laide vie. Si fut conseillé de la faire citer pardevant monseigneur de Cambray, et elle pareillement fist citer le vieil homme qui ha la
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jeune femme ; et ont encommencé ung gros procès dont le jugement n'est encores rendu , si ne vous en sçay que dire plus avant.
LA LIVe NOUVELLE.
PAR MAHIOT d'aNQUASMS.
•ng gentil chevalier de la conté de Flandres, jeune, bruyant, jousteur, danseur et bien chantant , se trouva ^^^^ point ou pays de Haynault, en la compaignie d'un aultre gentil chevalier de sa sorte, et demeurant ou dit pays, qui le hantoit trop plus que la marche de Flandres où il avoit sa résidence et belle et bonne. Mais, comme souvent advient, amours estoit cause de sa retenue, car il estoit féru et attaint bien au vif d'une damoiselle de Maubeuge, et à ceste occasion Dieu scet qu'il faisoit. Trèssouvent joustoit, faisoit mommeries, bancquetz, et généralement tout ce qu'il pensoit qui peust plaire à sa dame et à luy possible, il le faisoit. Il fut assez bien en grâce pour ung temps, mais non pas si avant qu'il eust bien voulu. Son compaignon le chevalier de Haynau , qui savoit tout son cas, le servoit au mieulx qu'il povoit, et ne tenoit pas à sa diligence que ses besoignes ne fussent bien bonnes et meilleures qu'elles ne furent. Qu'en vauldroit le long compte ? Le bon chevalier de Flandres ne sceut
oncques tant faire, ne son compaignon aussi, qu'il peust obtenir de sa dame le gracieux don de mercy , ainçois la trouva tout temps rigoreuse, puis qu'il tenoit langage sur ces termes. P^orce luy fut toutesfoiz, ses besoignes estans comme vous oez , de retourner en Flandres. Si print ung gracieux congé de sa darne , et luy laissa son compaignon , promist aussi , s'il ne retournoit de bref, de luy souvent escripre et mander de son estât. Et elle promist de sa part luy faire savoir de ses nouvelles. Advint certain jour après que nostre chevalier fut retourné en Flandres, que sa dame eut volunîé d'aller en pèlerinage, et disposa ses besoignes ad ce. Et comme le chariot estoit devant son hostel, et le charreton dedans, qui estoit ung trèsbeau compaignon, fort et viste , qui l'adouboit , elle luy gecta ung coussin sur la teste , et le fist cheoir à pâtes, et puis commença à rire trèsfort et bien hault. Le charreton se sourdit et la regarda rire, et dist: <( Par Dieu, madamoiselle, vous m'avez fait cheoir ; mais créez que je m'en vengeray bien , car avant qu'il soit nuyt je vous feray tumber. — Vous n'estes pas si mal gracieux», dist elle. Et, en ce disant, elle prend ung aultre coussin, que le charreton ne s'en donnoit garde , et le fait arrière cheoir comme devant ; et s'elle risit fort au par avant, elle ne s'en faindit pasàceste heure. (( Et qu'est cecy, dit le charreton, madamoiselle ? Vous en voulez à moy, faictes ; par ma foy, si i'estoie emprès vous, je n'attendroye
Nouvelle LîV. 23
pas de moy venger aux champs. — Et que feriez vous ? dit elle. — Se j'estoie en 'hault, je le vous diroye , dit il. — Vous feriez merveilles, dit elle , à vous oyr ; mais vous ne vous y oseriez trouver. — Non, dit il, et vous le verrez. » Il saulta jus du chariot, entra dedans l'ostel , et monta en hault , où madamoiselk estoit en cotte simple, tant joyeuse qu'on ne pourroit plus ; il la commence à assaillir, et, pour abréger le compte, elle fut contente qu'il iuy tollist ce que par honneur donner ne luy povoit. Cela se passa, et au terme accoustumé elle fist ung trèsbeau petit charreton , ou pour mieulx dire ung trèsbeau filz. La chose ne fut pas si secrète que le chevalier de Haynau ne le sceust tantost , dont il fut bien esbahy ; il escripvit bien à haste par ung propre message à son compaignon en Flandres comment sa dame avoit fait ung enfant à l'ayde d'un charreton. Pensez que l'autre fut bien esbahy d'oyr ces nouvelles ; si ne demoura guères qu'il ne vint en Haynau , devers son compaignon, et luy pria qu'ilz allassent veoir sa dame, et qu'il la veult trop bien tancer et luy dire la lascheté et néanté de son cueur. Combien que, pour son meschief advenu, elle ne se monstra encores guères à ce temps, si trouvèrent façon ces deux chevaliers, par moyens, qu'ilz vindrent ou lieu où elle estoit. Elle fut bien honteuse et desplaisante de leur venue, comme celle qui bien scet qu'elle n'orra chose d'eulx qui luy plaise ; au fort elle s'asseura , et les receut comme sa contenance luy apporta. Hz
commencèrent à deviser d'unes et d'aultres matières ; et nostre bon chevalier de Flandres va commencer son service et luy dit tant de villanie qu'on ne pourroit plus : « Or estes vous, dist il, du monde la femme plus reprouchée et mains honorée , et avez monstre la grand lascheté de vostre cueur, qui vous estes habandonnée à ung meschant villain charreton; tant de gens de bien vous ont offert leurs services et vous les avez tous reboutez. Et pour ma part, vous savez que j'ay fait pour vostre grâce acquérir ; et n'estois-je pas homme pour avoir ce butin ou mieulx que ung paillard charreton qui ne fist oncques rien pour vous. — Je vous requier, monseigneur, dit elle, ne m'en parlez plus, ce qui est fait ne peut autrement estre ; mais je vous dy bien que si vous fussez venu à l'heure du charreton, que autant eusse je fait pour vous que je feiz pour luy. — Est-ce cela ? dit il. Saint Jehan ! il vint à bonne heure ! Le dyable y ait part , que je ne fu si eureux que de savoir vostre heure ! — Vrayement, dit elle, il vint à l'heure qu'il falloit venir. — Au dyable , dit il , soit l'heure , vous aussi, et vostre charreton! » Et à tant se part et son compaignon le suyt , et oncques depuis n'en tint compte, et à bonne cause.
Nouvelle LV.
LA LVe NOUVELLE.