PAR MONSEIGNEUR LE DUC
e congneuz au temps de ma verte et plus vertueuse jeunesse deux gentilzhommes , beaulx compai- 1^ gnons , bien assovis et adressez de tout ce qu'on doit ou peut loer ung gentilhomme vertueux. Ces deux estoient tant amys.
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allyez, et donnez Tun à l'autre, que d'habillemens, tant pour leurs corps, leurs gens, leurs chevaulx, tousjours estoient pareilz. Advint qu'ilz devindrent amoureux de deux belles jeunes filles, gentes et gracieuses , et le mains mal qu'ilz sceurent f:rent tant qu'elles furent adverties de leur nouvelle emprinse, du bien, du service, et de cent mille choses que pour elles faire vouldroient. Hz furent escoutez, mais aultre chose ne s'en ensuyvit. Espoir qu'elles estoient de serviteurs pourveues, ou que d'amours ne se vouloient entremettre ; car, à la vérité dire , ilz estoient beaulx compaignons tous deux, et valoient bien d'estre retenuz serviteurs d'aussi femmes de bien qu'elles estoient. Quoy que fust , toutesfoiz ilz ne sceurent oncques tant faire qu'ilz fussent en grâce, dont ilz passèrent maintes nuiz. Dieu scet à quelle peine, maudisans puis fortune, puis amours, et trèssouvent leurs dames qu'ilz trouvoient tant rigoreuses. Eulx estans en ceste rage et desmesurée langueur, l'un dit à son compaignon : « Nous voyons à l'oeil que noz dames ne tiennent compte de nous, et toutesfoiz nous enrageons après, et tant plus nous monstrent de fiertez et de rigueurs, tant plus les desirons complaire , servir, et obeyr, qui est, sur ma foy, une haulte folye. Je vous requier que nous ne tenons compte d'elles ne qu'elles font de nous, et vous verrez, s'elles pevent cognoistre que nous soyons à cela , qu'elles enrageront après nous, comme nous faisons maintenant après elles.
— Helas ! dit l'autre, le bon conseil, qui en pourroit venir à chef! — J'ay trouvé la manière, dit le premier; j'ay tousdiz oy dire, et Ovide le mect en son livre du Remède d'amours, que beaucop et souvent faire la chose que savez fait oublyer et pou tenir compte de celle qu'on ayme, et dont on est fort féru. Si vous diray que nous ferons : faisons venir à nostre logis deux jeunes filles de noz cousines, et couchons avec elles, et leurs faisons tant la folye que nous ne puissons les rains traisner, et puis venons devant noz dames ; et de nous au dyablequi en tiendra compte. » L'aultre s'i accorda , et comme il fut proposé et délibéré fut fait et accomply, carilz eurent chacun une belle fille. Et après ce, se vindrent trouver devant leurs dames, en une feste où elles estoient, et faisoient bons compaignons la roe, et se pourmenoient par devant elles, devisans d'un costé et d'aultre , et faisans cent mille manières pour dire : « Nous ne tenons compte de vous», cuidans, comme ilzavoientproposé, que leurs dames en deussent estre mal contentes, et qu'elles les deussent rappeller ores ou aultrefoiz ; mais aultrement alla , car s'ilz monsîroient semblant de peu tenir compte d'elles, elles monstroient tout apertement de rien y compter, dont ilz se perceurent trèsbien et ne s'en savoient assez esbahir à l'heure. Si dist l'un à son compaignon : a Scez tu comment il est? Par la mort bieu, noz dames ont fait la folie comme nous. Etnevoiztu comment elles sont fières.'' Elles tiennent toutes telles manié-
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res que nous faisons ; si ne me croy jamais s'elles n'ont fait comme nous. Elles ont prins chacune ung compaignon et ont fait jusques à oultrance la folye ; au deable les crapaudes ! laissez les là. — Par ma foy ! dit l'autre , je le croy comme vous le dictes, je n'ay pas aprins de les veoir telles. » Ainsi pensèrent les compaignons que leurs dames eussent fait comme eulx, pource qu'il leur sembla à l'heure qu'elles n'en tenissent compte, comme ilz ne tenoient compte d'elles, combien qu'il n'en fust rien , et est assez legier à croire.
LA LIXe NOUVELLE.
PAR PONCELLET
n la ville de saint Omer avoit naguères ung gentil compaignon serii Rfi^ ê^"^ ^^ ^^Y' lequel estoit marié à \^^ une bonne et loyale femme qui aultresfoiz avoit esté mariée, et luy estoit demouré ung filz qu'elle avoit adressée en mariage. Ce bon compaignon, jasoit ce qu'il eust bonne et preude femme , neantmains toutesfoiz il s'employoit de jour et de nuyt de servir amour partout où il povoit, et tant qu'il luy estoit possible. Et pour ce que en temps d'yver sourdent pluseurs foiz les inconveniens plus de legier qu'en aultre temps à poursuivir la queste loing, il s'advisa et délibéra qu'il ne
se partiroit point de son hostel pour servir amours, car il y avoit une trèsbelle jeune et gente fille, chambrière de sa femme, avecques laquelle il trouveroit manière d'estre son serviteur s'il pouvoit. Pour abréger, tant fist par dons et par promesses qu'il eut octroy de faire tout ce qu'il luy plairoit, jasoit que à grand peine, pour ce que sa femme estoit tousjours sus eulx, qui congnoissoit la condicion de son mary. Ce nonobstant, Amour, qui veult tousjours secourir à ses vraiz servans, inspira tellement l'entendement du bon et loyal servant qu'il trouva moien d'accomplir son jeu, car il faindit estre trèsfort malade de refroidement, et dist à sa femme : « Trèsdoulce compaigne, venez ça : je suis si trèsmalade que plus ne puis ; il me faut aller coucher, et vous prie que vous faictes tous noz gens coucher, affm que nul ne face noise ne bruit, et puis venez en nostre chambre. » La bonne damoiselle , qui estoit trèsdesplaisante du mal de son mary, fist ce qu'il luy commenda , et puis print beaulx draps et les chauffa et mist sus son mary après qu'il fut couché. Et quand il fut bien eschaufïé par longue espace, il dist : « M'amye , il suffist, je suis assez bien , Dieu mercy et la vostre , qui en avez prins tant de peine ; si vous pry que vous en venez coucher emprès moy. « Et elle, qui desiroit la santé et le repos de son mary, fist ce qu'il luy commendoit et s'endormit le plus tost qu'elle peut, et assez tost après que nostre amoureux perceut qu'elle dormoit , se coula tout doulce-
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ment jus de son lit, et s'en alla combatre ou lit de sa dame la chambrière tout prest pour son veu accomplir, où il fut bien receu et rencontré , et tant rompirent de lances qu'ilz furent si las et recreuz qu'il convint qu'en beaux braz ilz demourassent endormiz. Et comme aucunes foiz advient, quand on s'endort en aucun desplaisir ou melencolie, au reveiller c'est ce qui vient premier à la personne , et est aucunesfoiz mesme c-ause du réveil, comme à la damoiselle advint. Etjasoitque grand soing eust de son mary, toutesfoiz ne le garda elle pas bien, car elle trouva qu'il s'estoit de son lit party. Et taste sur son oreiller, et en sa place trouva qu'il y faisoit tout froit et qu'il avoit longtemps qu'il n'y avoit esté. Adonc, comme toute désespérée saillit sus, et en vestant sa chemise et sa cotte simple disoit à part elle : « Lasse meschante , or es tu une femme perdue et qui fait bien à reproucher, quand par ta négligence as laissé cest homme perdre. Helas ! pourquoy me suis-je ennuyt couchée pour ainsi moy habandonner à dormir ï 0 vierge Marie ! veillez mon cueur resjoyr, et que par ma cause il n'ayt nul mal , car je me tiendroye coulpable de sa mort. » Et après ces regrets et lamentacions , elle se part hastivement et alla quérir de la lumière ; et affm que sa chambrière luy tinst compaignie à quérir son mary, elle s'en alla en sa chambre pour la faire lever, et là endroit trouva la doulce paire, dormans à braz , et luy sembla bien qu'ils avoient traveillé cette nuyt, car ilz dor-
moient si bien qu'ils ne s'esveillèrent pour personne qui y entrasl, ne pour lumière qu'on y portast. Et défait, pour la joye qu'elle eut de ce que son mary n'estoit point si mal ne si desvoyé qu'elle esperoit, ny que son cueur luy avoit jugié , elle s'en alla quérir ses enfans et les varletz de l'ostel et les mena veoir la belle compaignie , et leur enjoignit expressément qu'ilz n'en feissent aucun semblant ; et puis leur demanda en basset qui c'estoit ou lit de la chambrière qui là dormoit avec elle. Et ses enfans respondirent que c'estoit leur père, et les varletz que c'estoit leur maistre. Et puis les ramena dehors, etlesfist aller recoucher, car il estoit trop matin pour eulx lever; et aussi elle s'en alla elle pareillement rebouter en son lit , mais depuis ne dormit guères, tant qu'il fut heure de lever. Toutesfoiz, assez tost après, la compaignie des vraiz amans s'esveilla, et se despartirent l'un de l'aultre amoureusement. Si s'en retourna nostre maistre en son lit, enprès sa femme, sans dire mot; et aussi ne fist elle, et faignoit qu'elle dormoist , dont il fut moult joyeulx , pensant qu'elle ne sceust rien de sa bonne fortune ; car il la cremoit et doubtoit à merveilles , tant pour sa paix comme pour la fille. Et de fait se reprint nostre maistre à dormir bien fort, et la bonne damoiselle, qui point ne dormoit, si tost qu'il fut heure de descoucher, se leva, et pour festoyer son mary et luy donner quelque chose confortative après la medicine laxative qu'il avoit prinse celle nuyt,
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fist ses gens lever et appella sa chambrière , et luy dist qu'elle piinst les deux meilleurs chapons de la chaponnière de l'ostel , et les appoinctast trèsbien , et puis qu'elle allast à la boucherie quérir le meilleur morseau de beuf qu'elle pourroit trouver, et si cuisist tout à une bonne eaue pour humer, ainsi qu'elle le saroit bien faire ; car elle estoit maistresse et ouvrière de faire bon brouet. Et la bonne fille, qui de tout son cueur desiroit complaire à sa damoiselle et encores plus à son maistre, à l'un par amours, à l'aultre par crainte , dist que trèsvoluntiers le feroit. Et tantdiz la bonne damoiselle alla oyr la messe, et au retour passa par l'ostel de son filz , dont il a esté parlé, et luy dist que venist disner à l'ostel avec son mary, et si amenast avec luy trois ou quatre bons compaignons qu'elle luy nomma , et que son mary et elle les prioient qu'ilz venissent disner avec eulx. Et puis s'en retourne à l'ostel f our entendre à la cuisine, que le humet ne soit espandu comme par maie garde il avoit esté la nuytée; mais nenny , car nostre bon mary s'en estoit allé à l'église. Et tantdiz , le filz à la damoiselle alla prier ceulx qu'elle luy avoit nommez , qui estoient les plus grands farseurs de toute la ville de saint Omer. Or revint nostre maistre de la messe , et fist une grand brassée à sa femme, et luy donna le bon jour; et aussi fist elle à luy. Mais pour ce ne pensoii point mains ; toutesfoiz luy dist elle qu'elle estoit bien joyeuse de sa santé, dont il la mercya et dist : « Voi-
rement suis je assez en bon point , m'amye , auprès de la vesprée , et me semble que j'ay trèsbon appétit ; si vouldroye bien aller disner, si vous vouliez. » Et elle luy dist : « J'en suis bien contente; mais il fault ung peu attendre que le disner soit prest , et que telz et telz qui sont priez de disner avecques vous soient venuz. — Priez, dit il, et à quel propos ? Je n'en ^y cure , et amasse mieulx qu'ilz demourassent; car ilz sont si grands farseurs que s'ils scevent que j'aye esté malade, ilz ne m'en feront que sorner. Au mains , belle dame , je vous prie qu'on ne leur en die rien. Et si a une aultre chose : que mengeront ilz?» Et elle dist qu'il ne se souciast et qu'ilz aroient assez à menger, car elle avoit fait appointer les deux meilleurs chapons de léens, et un trèsbon mousseau pour l'honneur de luy, dont il fut bien joieux et dist que c'estoit bien fait. Et tantost après vindrent ceulx que l'on avoit priez, avecques le filz de la damoiselle. Et quand tout fust prest, ilz allèrent seoir à table et firent trèsbonne chère, et par especial Poste, et buvoient souvent, et d'autant l'un à l'autre. Et disoit l'oste à son beau filz : «Jehan, mon amy, je vous pry que vous buvez à vostre mère, et faictes bonne chère. » Et il dit que trèsvoluntiers le feroit. Et ainsi qu'il eut beuà sa mère, la chambrière, qui servoit, survint à la table. A ce cop et lors la damoiselle l'appella et luy dist ; <( Venez cà , ma doulce compaigne, buvez à moy et je vous plegeray. — Compaigne dya, dit nostre amou-
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reux , et dont vient maintenant celle grand amour? Que maie paix y puist mettre Dieu, veezcy grand nouvelleté! — Voire vraiement, c'est ma compaigne certaine et loyale ; en avez vous si grand merveille? — Ha dya, Jehanne, gardez que vous dictes; jà penser pourroit on quelque chose entre elle et moy. — Et pourquoy ne feroit? dist elle. Ne vous y ay je point ennuyt trouvé couché en son lit et dormant braz à braz ? — Couché ! dit il. — Voire, vraiement, dit elle. — Et par ma foy, beaulx seigneurs, il n'en est rien , et ne le fait que pour m.e faire despit, et à la pouvre fille blasme ; car oncques ne m'y trouva. — Non dya? fist elle ; vous l'orrez dire tantost et le vous feray dire par tous ceulx de céens. » Adoncappella ses enfans et les varletz qui estoient devant la table , et leur demanda s'ilz avoient point veu leur père couché avec la chambrière, et Hz dirent que oy. Et leur père respondit : « Vous mentez, mauvais garçons, vostre mère le vous fait dire. — Sauf vostre grâce, père, nous vous y vismes couché ; aussi firent nos varletz. — Qu'en dictes vous ? dit la damoiselle. — Vrayement il est vray, dirent ilz. » Et lors il y eut grand risée de ceux qui là estoient, et le menèrent terriblement aux abaiz, car la damoiselle leur compta comment il s'estoit fait malade et toute la manière de faire , ainsi qu'elle avoit esté, et comment, pour le festoyer, elle avoit fait appareiller le disner et prier ses amys, qui de plus en plus renforcèrent la chose, dont il fut si honteux queàpeinesavoit
il tenir manière, et ne se sceut aultrement sauver que de dire : « Or avant , puis que chacun est contre moy, il fault bien que je me taise et que j'accorde tout ce qu'on veult , car je ne puis tout seul contre vous tous. » Après, commenda que la table fut ostée , et incontinent grâces rendues, appella son beau fils et luy dist : « Jehan , mon amy, je vous prie que si les aultres m'accusent de cecy, que m'excusez en gardant mon honneur, et allez veoir à ceste pouvre fille qu'on luy doit, et la paiez si largement qu'elle n'ayt cause de soy plaindre, puis la faictes partir; car je sçay bien que vostre mère ne la souffrera plus demourer céens. » Le beau filz alla faire ce qui luy estoit commendé , et puis retourna aux compaignons qu'il avoit amenez , lesquelz il trouva parlans à sa mère , et la remercyoient de ses biens , puis prindrent congié et s'en allèrent. Et les aultres demourèrent à l'ostel ; et fait à supposer que depuis en eurent maintes devises ensemble. Et le gentil amoureux ne beut point tout l'amer de son vaisseau à ce disner ; et à ce propos peut on dire de chiens, d'oiseaux, d'armes, d'amours : Pour ung plaisir mille doleurs. Et pour ce nul ne s'i doit bouter s'il n'en veult à la foiz gouster. Et ainsi doncques, comment qu'il en advenist, acheva le gentil compaignon sa queste en ceste partie, par la manière que dit est.
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LA LXe NOUVELLE.
PAR PONCELET
S2ç;^.v^3 '^ P-'îs guères qu'en la ville de Ma- |ra|s\(â I linesavoit trois damoiselles, femmes yi'^\ ^ ^^ ^''°'^ bourgois de la ville, riches, ^.^^^^ puissans et bien aisiez, lesquelles furent amoureuses de trois frères mineurs; et pour plus celéement et couvertement leur fait conduire, soubz umbre de dévocion se levoient chacun jour une heure ou deux devant le jour, et quand il leur sembloit heure d'aller veoir leurs amoureux, elles disoient à leurs mariz qu'elles alloient à matines et à la première messe. Et par le grand plaisir qu'elles y prenoient, et les religieux aussi, souvent advenoit que le jour les sourprenoit si largement qu'elles ne savoient comment saillir de l'ostel que les aultres religieux ne s'en apperceussent. Pourquoy, doubtans les grans perilz et inconveniens qui en povoient sourdre , fut prinse conclusion par eulz tous ensemble que chacune d'elles aroit habit de religieux, e; feroient faire grands corones sur leurs testes, comme s'elles estoient du couvent de léens; tant que finalement à ung certain jour qu'elles y retournèrent après, tantdiz que leurs mariz guères n'y pensoient, elles venues es chambres de leurs amys, ung bar- Cenî Nouv. — U. j.
bier secret fut mandé , c'est asavoir ung des frères de léens^, qui fist aux damoiselles à chacune une corone sur la teste. Et quand vint au départir, elles vestirent leurs habiz qu'on leur avoit appareilliez, et en cest estât s'en retournèrent devers leurs hostelz et s'en allèrent devestir, et mettre jus leurs habiz de devocion sus certaines matrones affaictées, et puis retournèrent emprès leurs mariz. Et en ce point continuèrent grand temps sans ce que personne s'en apperceust. Et pource que dommage eust esté que telle devocion et traveil n'eust esté congneu, fortune promist et voult que à certain jour que l'une de cesbourgoises s'estoit mise au chemin pour aller au lieu accoustumé, l'embusche fut descouverle, et de fait fut prinse à tout l'abit dissimulé par son mary, qui l'avoit poursuye , et luy dist : « Beau frère, vous soiez le trèsbien trouvé ! je vous pry que retournez à l'ostel, car j'ay bien à parler à vous de conseil. « Et en cest estât la remena, dont elle ne fist jà feste. Or advint, quand ilz furent à l'ostel, le mary commença à dire en manière de farse : « Très doulce compaigne, dictes vous, par vostre foy, que la vraye devocion dont tout ce temps d'yver avez esté esprise vous fait endosser l'abit de saint Françoys, et porter coronne semblable aux bons frères? Dictes moy, je vous requier, qui a esté vostre recteur, ou, par saint François, vous l'amenderez. )> Et fist semblant de tirer sa dague. Adoncques la pouvrette se jecta à genoux et s'escrya à haulte
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voix, disant : « Hélas! mon mary, je vous cry mercy, aiez pitié de moy, car j'ay esté seduicte par mauvaise compaignie. Je sçay bien que je suis morte, si vous voulez, et que je n'ay pas fait comme je deusse; mais je ne suis pas seule deceue en celle manière, et si vous me voulez promettre que ne me ferez rien, je vous diray tout. » Adonc son maiy s'i accorda. Et adonc elle luy dit comment pluseurs foiz elle estoit allé au dit monastère avec deux de sescompaignes, desquelles deux des religieux s'estoient énamourez; et en les compaignans aucunesfoiz à faire collacion en leurs chambres, le tiers fut d'elle esprins d'amours, en luy faisant tant d'humbles etdoulces requestes, qu'elle ne s'en estoit sceu excuser; et mesmement par l'instigacion et enortement de ses dictes compaignes , disans qu'elles aroient bon temps ensemble, et si n'en saroiton rien. Lors demanda le mary qui estoient ses compaignes; et elle les nomma. Adonc sceut-il qui estoient leurs mariz , et dit le compte qu'ilz buvoient souvent ensemble; puis demanda qui estoit le barbier, et elle luy dit, et les noms des trois religieux. Le bon mary, consyderant ces choses, avecques les doloreuses ammiracions et piteux regretz de sa femmelette, dit : « Or garde bien que tu ne dyes à personne que je sache parler de ceste matère, et je te promectz que je ne te feray jà mal. )) La bonne damoiselle luy promist que tout à son plaisir elle feroit. Et incontinent se part et alla prier au lendemain au disner les
deux mariz et les deux damoiselles , les trois cordeliers et le barbier, et ilz promisrent d'y venir. Lesquelz venuz, et eulx assis à table, firent bonne chère sans penser à leur maie adventure. Et après que les tables furent ostées, pour conclure de Tescot, firent pluseurs manières de faire mises avant joyeusement sur quoy l'escot seroit prins et soustenu ; ce toutesfoiz qu'ilz ne sceurent trouver, n'estre d'accord, tant que l'oste dist: « Puisque nous ne savons trouver moien de payer nostre escot par ce qui est mis en termes, je vous diray que nous ferons : nous le ferons paier à ceulx de la compaignie qui la plus grande coronne portent sur la teste, reservez ces bons religieux, car ilz ne paieront rien à présent. » A quoy ilz s'accordèrent tous, et furent contens qu'ainsi en fust, et le barbier en fut le juge. Et quand tous les hommes eurent monstre leurs coronnes, l'oste dist qu'il falloit veoir si leurs femmes en avoient nulles. Si ne fault pas demander s'il en y eut en la compaignie qui eurent leurs cueurs estrains. Et sans plus attendre, l'oste print sa femme par la teste et la descouvrit. Et quand il vit ceste coronne, il fist une grand admiracion, faindant que rien n'en sceust , et dist : « Il fault veoir les aultres s'elles sont coronnées aussi. » Adonc leurs mariz les firent deffubler, qui pareillement furent trouvées coronnées comme la première, de quoy ilz ne firent jà trop grand feste, nonobstant qu'ilz en feissent grandes risées, et tout en manière de
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jouyeuseté dirent que l'escot estoit gaigné, et que leurs femmes le dévoient. Mais il failloit savoir à quel propos ces coronnes avoient esté enchargées , et Poste , qui estoit assez joyeux du mistère et de leur adventure, leur compta tout le démené de la chose, sur telle protestacion qu'ilz le pardonneroient à leurs femmes pour ceste foiz , parmy la pénitence que les bons religieux en porteroient en leur présence; laquelle chose les deux mariz accordèrent. Et incontinent l'oste fist saillir quatre ou cinq roiddes galans hors d'une chambre , tous advertiz de leur fait , et prindrent beaulx moynes , et leur donnèrent tant des biens de léens qu'ilz en peurent entasser sus leurs dos, et puis les boutèrent hors de l'ostel ; et les aultres demourèrent illec encores une espace , en laquelle ne fault doubter qu'il n'y eust pluseurs devises qui longues seroient à racompter : si m'en passe pour cause de brefté.
LA LXIe NOUVELLE.
PAR PONCELET
^^1 ng jour advint que en une bonne ville de Haynaut avoit ung bon mar- |j chant maryé à une vaillant femme, lequel trèssouvent alloit en marchandise , qui estoit par adventure occasion à
sa femme qu'elle amoit aultre que luy, en laquelle chose elle continua assez longuement. Néantmains toutesfoiz l'embusche fut descouverte par ung sien voisin qui parent estoit au mary, et demouroit à l'opposite de l'ostel du dit marchant, dont il vit et apperceut souvent le galant entrer de nuyt , et saillir hors de l'ostel au marchant. Laquelle chose venue à la cognoissance de celuy à qui le dommage se faisoit, par l'advertissement du voisin , fut moult desplaisant ; et , en remerciant son parent et voisin, dit que brefvement y pourvoiroit, et qu'il se bouteroit du soir en sa maison , pour mieulx veoir qui yroit et viendroit en son hostel. Et finalement faindit d'aller dehors et dist à sa femme et à ses gens qu'il ne savoit quand il reviendroit ; et luy, party au plus matin , ne demeura que jusques à la vesprée , qu'il bouta son cheval quelque part , et s'en vint couvertement sus son cousin, et là regarda par une petite treille, attendant s'il verroit ce que guères ne lui plairoit. Et tant attendit que environ neuf heures de nuyt, le galand, à qui la damoiselle avoil fait savoir que son mary estoit hors , passa ung tour ou deux par devant l'ostel de la belle et regarda à l'huys pour veoir s'il y pourroit entrer; mais encores le trouva il fermé. Se pensa bien qu'il n'estoit pas heure , pour les doubtes; et ainsi qu'il varioit là entour, le bon marchant , qui pensoit bien que c'estoit son homme, descendit et vint à l'huys et dist: (c Mon amy, nostre damoiselle vous a bien
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oy, et pource qu'il est encores temps assez, et qu'elle a doubte que nostre maistre ne retourne, elle m'a requis que je vous mette dedens , s'il vous plaist. « Le compaignon , Guidant que ce fust le varlet , s'adventura et entra léens avecques luy, et tout doulcement l'huys fut ouvert, et le mena tout derrière en une chambre , où il avoit une moult grand huche, laquelle il defferma et le fist entrer ens, que si le marchand revenoit , qu'il ne le trouvast pas , et que sa maistresse le viendroit assez tost mettre hors et parler à luy. Et tout ce souffrit le gentil galant pour mieulx avoir, et aussi pourtant qu'il pensoit que l'autre dist vérité. Et incontinent se partit le marchand le plus celéement qu'il peut, et s'en alla à son cousin et à sa femme et leur dist : « Je vous promectz que le rat est prins; mais il nous fault adviser qu'il en est de faire. » Et lors son cousin , et par especial sa femme , qui n'aimoit point l'autre, furent bien joyeulx de la venue , et dirent qu'il seroit bon qu'on le montrast aux parens de la femme, affm qu'ils cognoissent son gouvernement. Et celle conclusion prinse , le marchand alla à l'ostel du père et de la mère de sa femme et leur dist que si jamais ilz vouloient veoir leur fille en vie qu'ilz venisscnt hastivement en son logis. Tantost saillirent sus, et tantdiz qu'ilz s'appoinctoient, il alla pareillement quérir deux des frères et des seurs d'elle, et leur dist comme il avoit fait au père et à la mère. Et puis les mena tous en la maison de son cou-
sin, et illec leur compta toute la chose ainsi qu'elle estoit, et laprinse du rat. Or convient il savoir comment le gentil galant, pendant ce temps, se gouverna en celle huche, de laquelle il fut gaillardement délivré, attendu l'adventure; et la damoiselle , qui se donnoit grands merveilles se son amy ne viendroit point, alloit devant et derrière pour veoir s'elle en orroit point de nouvelle. Et ne tarda guères que le gentil compaignon, qui oyt bien que l'en passoit assez près de luy, et si le laissoit on là , print à hurter du poing à sa huche tant que la damoiselle Toyt qui en fut moult espoentée. Neantmains demanda elle qui c'estoit, et le compaignon luy respondit: uHelas! trèsdoulce damoiselle, ce suis je qui me meurs icy de chault et de doute, et qui me donne grand merveille de ce que m'y avez fait bouter, et si n'y allez ne venez. » Qui fort lors fut esmerveillée, ce fut elle, et dist : « Ha! vierge Marie! et pensez vous, m.on amy, que je vous y aye fait mectre ? — Par ma foy, dit il , je ne scay, au mains est venu vostre varlet à moy, et m'a dit que luy aviez requis qu'il me mist en l'ostel, et que j'entrasse en ceste huche, affm que vostre mary ne me trouvast, si d'adventure il retournoit pour ceste nuyt. — Ha ! dit elle, sur ma vie ! ce a esté mon mary. A ce coup suis je une femme perdue , et est tout nostre fait sceu et descouvert. — Savez vous qu'il ya.f' dit-il. Il convient que l'on me mette dehors , ou je rompray tout, car je n'en puis plus endurer. — Par ma foy! dit la da-
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moiselle , je n'en ay point la clef, et si vous le rompez je suis deffaicte , et dira mon mary que je l'aray fait pour vous sauver. » Finalement la damoiselle chercha tant qu'elle trouva des vieilles clefs entre lesquelles en y eut une qui délivra le pouvre prisonnier. Et quand il fut hors il troussa sa dame , et luy monstra le courroux qu'il avoit sur elle , laquelle le print paciemment. Et à tant se voult partir le gentil amoureux; mais la damoiselle le print et accola , et luy dist que s'il s'en aloit ainsi , elle estoit aussi bien deshonorée que s'il eust rompu la huche : « Qu'est-il donc de faire ? dist le galant. — Si nous ne mettons quelque chose dedans et que mon mary le treuve, je ne me pourray excuser que je ne vous aye mis hors. — Et quelle chose y mettra l'on ^ dit le galant, affm que je parte, car il est heure. — Nous avons, dit-elle , en cest estable ung asne que nous y mettrons, si vous me voulez aider. — Oy, par ma foy, dit il. » Adonc fut cest asne jecté en la huche , et puis la refermèrent, et le galant print congé d'un doulx baiser et se partit en ce point par une yssue de derrière, et la damoiselle s'en alla prestement coucher. Et après ne demoura guères que le mary, qui, tantdiz que ces choses se faisoient , assembla ses gens et les amena à l'ostel de son cousin , comme dit est , où il leur compta tout Testât de ce qu'on lui avoit dit , et aussi comment il avoit prins le galant à ses barres. <( Et à celle fin , dit il , que vous ne disiez que je veille imposer à vostre fille blasme sans cause,
je vous monstreray à l'œil et au doy le ribauld qui ce deshonneur nous a fait ; et prie , avant qu'il saille hors, qu'il soit tué. » Adonc chacun dit que si seroit il. « Et aussi , dit le marchant, je vous rendray vostre fille pour telle qu'elle est. )) Et de là se partent les aultres avecques luy, qui estoient moult dolens des nouvelles, et avoient torches et flambeaulx pour mieulx choisir par tout , et que rien ne leur peust eschapper. Et hurlèrent à l'huys si rudement que la damoiselle y vint premier avant que nul de léens s'esveillast, et leur ouvrit l'huys. Et quand ilz furent entrez, elle ledangea son mary, son père , sa mère et les aultres , en monstrant qu'elle estoit bien esmerveillée quelle chose à celle heure les amenoit. Et à ces motz son mary hausse et luy donne belle buffe , et luy dit : « Tu le sceras tantost, faulse telle et quelle que tu es. — Ha ! regardez que vous dictes ; amenez vous pour ce mon père et ma mère ici ? — Oy , dist la mère , faulse garse que tu es , on te monstrera ton loudier prestement. » Et lors ses seurs dirent : « Et par Dieu , seur, vous n'estes pas venue de lieu pour vous gouverner ainsi. — Mes seurs, dit elle, par tous les sains de Romme , je n'ay rien fait que une femme de bien ne doyve et puisse faire, ne je ne doubte point qu'on doye le contraire monstrer sur moy. — Tu as menty , dit son mary, je le monstraray tout incontinent, et sera le ribauld tué en ta présence. Sus tost, ouvre moy ceste huche. — Moy! dit elle ; et en vérité je croy
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que vous resvez, ou que vous estes hors du sens; car vous savez bien que je n'en portay oncques la clef, mais pend à vostre cincture avecques les vostres dès le temps que vous y mettiez voz estres. Et pourtant, si vous la voulez ouvrir, ouvrez la. Mais je prie à Dieu que ainsi vrayement qu'oncques je n'euz compaignie avecques celuy qui est là dedens enclos, qu'il m'en délivre à joye et à honneur, et que la mauvaise envye qu'on a sur moy puisse icy estre avérée et demonstrée; et aussi sera elle, comme j'ay bon espoir. — Je croy, dit le mary, qui la veoit à genoux, plorant et gémissant , qu'elle scet bien faire la chate moillée, et, qui la vouldroit croire, elle sceroit bien abuser gens; et ne doubtez, je me suis pieçà perceu de la traynée. Or sus, je vois ouvrir la huche; si vous prie, messeigneurs , que chacun tienne la main à ce ribauld , qu'il ne nous eschappe, car il est fort et roidde. — N'ayez paour, dirent ilz tous ensemble, nous en scerons bien faire. » Adonc tirent leurs espées et prindrent leurs mailletz pour assommer le pouvre amoureux , et luy dirent : « Or, te confesse là , car jamais n'aras prestre de plus près. » La mère el les seurs, qui ne vouîoient point veoir celle occision, se tirèrent d'une part ; et , ainsi que le bon homme eut ouvert la huche, et que cest asne veist la lumière, il commença à recaner si hideusement qu'il n'y eut là si hardy qui ne perdist sens et mémoire. Et quand ilz virent que c'estoit ung asne, et qu'il les avoit ainsi abuse/?, ilz
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se vouldrent prendre au marchant, et luy dirent autant de honte qu'oncques saint Pierre eut d'honneurs, et mesmes les femmes luy vouloient courre sus. Et de fait , s'il ne s'en fust fuy, les frères de la damoiselle l'eussent là tué^ pour le grand blasme et deshonneur qu'il luy avoit fait et voulu faire. Et finalement en eut tant à faire qu'il convint que la paix et traictié en fussent refaiz par les notables de la ville, et en furent les accuseurs tousjours en indignacion du marchant. Et dit le compte que à celle paix faire y eut grand difficulté et pluseurs protestacions des amys de la damoiselle , et d'aultre part pluseurs promesses bien estroictes du marchant, qui depuis bien et gracieusement s'i gouverna, et ne fut oncques homme meilleur à femme qu'il fut toute sa vie ; et ainsi usèrent leurs jours ensemble.
LA LXIIe NOUVELLE.