PAR MONSEIGNEUR DE CASTREGAT , ESCUIER DE MONSEIGNEUR
Londres en Angleterre, tout dedans avoit naguères ung procureur en f^A'i^ parlement qui entre aultres ses serviteurs avoit ung clerc habile et diligent et bien escripvant , qui trèsbeau filz estoit , et, qu'on ne doit pas oblier, pour ung homme de son eage il n'en estoit point de plus subtil. Ce gentil clerc, frez et viveux, fut tantost picqué de sa maistresse , que trèsbelle , gente et gracieuse estoit ; et si trèsbien luy vint , que, ainçois qu'il luy osast oncques dire son cas , le Dieu d'amours l'avoit ad ce menée qu'il estoit le seul homme ou monde qui plus luy plaisoit. Advint qu'il se trouva en place ramonnée ; et de fait , toute crainte mise arrière , à sa dicte maistresse son trèsgracieux et doulx mal racompta, laquelle, pour la grand courtoisie que Dieu en elle n'avoit pas obliée , desja aussi attaincte comme
dessus est dit , ne le fist guères languir : car après plusieurs excusacions et remonstrances qu'elle en bref luy troussa, qu'elle eust à aultre plus aigrement et plus longuement démené, elle fut contente qu'il sceust qu'il luy plaisoit bien. L'aultre, qui entendoit son latin, plus joyeux que jamais il n'avoit esté, s'advisa de batre le fer tantdiz qu'il estoitchault , et si trèsroidde sa besoigne poursuyt qu'en pou de temps joyt de ses amours. L'amour de la maistresse au clerc et du clerc à elle estoit et fut longtemps si trèsardente que jamais gens ne furent plus esprins, et n 'estoit en la puissance deMalebouche, de Dangier, ne d'aultres telles maudictes gens, de leurs bailler ne donner destourbier. En ce trèsglorieux estât et joyeux passetemps se passèrent pluseurs jours qui guères aux amans ne durèrent, qui tant donnez l'un à l'aultre estoient qu'à pou à Dieu eussent quitté leur paradis pour vivre au monde leur terme en ceste fasson. Et comme ung jour ensemble estoient, après les trèshaulx biens que amour leur souffrit prandre, et se devisassent, en pourmenant par une sale, comment ceste leur joye impareille continuer se pourroient seurement , sans que l'embusche de leur dangereuse entreprinse fust descouverte au mary d'elle , qui du renc des jaloux se tiroit trèsprès du hault bout , pensez que plus d'un advis leur vint au devant, que je passe sans plus au long escripre. La finale conclusion et derrenière résolution que le bon clerc emprint sur luy de la trèsbien conduire
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et à sa seure fin terminer, à quoy point ne faillit, veezcy comment. Vous devez savoir que l'accointance et alliance que le clerc eut à sa maisiresse, à laquelle diligemment servoit et complaisoit, qu'il n'estoit pas mains diligent de servir et complaire à son maistre, jasoit que en toutes fassons aultres ce fust , et ce pour mieul.x couvrir son fait et aveugler les jaloux yeulx de celuy qui pas tant ne se doubtoit qu'on luy en lorgeoit bien la mat ère. Ung )our, nostre bon clerc, voyant son maistre assez content de luy, emprint de parler et tout seul trèshumblement , et doulcement et en grand révérence luy dist qu'il avoit en son cueur ung secret que volontiers luy dëcelast s'il 0soit. Et ne vous fault pas celer que comme pluseurs femmes ont larmes à commendement qu'elles espandent toutesf mz ou le plus souvent qu'elles veulent , si eut à cest cop nostre bon clerc, car grosses larmes, en pariant, luy descendoient en très grand abundance ; et n'est homme qui ne cuidast qu'elles ne fussent ou de contricion , de pitié ou de très bonne intencion. Le pouvre maistre abusé , oyant son clerc , ne fut pas ung peu esbahy n'esmerveillé, mais cuidoit bien qu'il y eust aultre chose que ce que après il sceut. Si luy dist : « Que vous fault-il , mon filz , et qu'avez vous à plorer maintenant ? — Helas ! sire , et j'ay bien cause plus que nul aultre de douloir; mais helas ! mon cas est tant estrange , et non pas mains piteux sur tous requis d'estre celé , que jasoit que j'aye eu vouloir de le vous
dire, si m'en reboute crainte quand j'ay au long à mon maleur pensé. — Ne plorez plus , mon filz , respond le maistre , et si me dictes qu'il vous fault, et je vous asseure, s'en moy est de vous aider, je m'y emploiray comme je doy. — Ha! mon maistre, dit le renard clerc, je vous mercie ; mais j'ay bien tout regardé , je ne pense pas que ma langue eust la puissance de descouvrir la trèsgrand infortune que j'ay si longuement portée. — Ostez-moy ces propos et toutes ces doléances, ce dist le maistre ; je suis ccluy à qui rien ne devez celer; je veil savoir que vous avez ; avancez vous et le me dictes. » Le clerc, sachant le tour de son baston , s'en fist beaucop prier, et a trèsgrand crainte par semblant , et à grand abundance de larmes et à volunté se laisse ferrer, et dit qu'il dira , mais qu'il luy veille promettre que par luy jamais ame n'en sçaura nouvelle , car il aymeroit autant ou plus cher morir que son maleureux cas fust cogneu. Geste promesse par le maistre vouée , le clerc mort et descoloré comme ung homme jugié à pendre , si va dire : « Mon trèsbon maistre , il est vray que jasoit que pluseurs gens et vous aussi pourriez penser que je fusse homme naturel comme ung aultre , ayant puissance d'avoir compaignie avecques femme , et de faire lignée , je vous ose bien dire et monstrer que point je ne suis tel, dont, hélas ! trop je me deulz.» Et, à ces paroles, asseurément tira son membre à perche et luy fist monstre de la peau où les coillons se logent , lesquelx il avoit par
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industrie fait monter en hault vers le petit ventre, et si bien les avoit cachez qu'il serabloit qu'il n'en eust nul. Or va il dire : « Mon maistre, vous veez mon inforiune , dont de rechef vous prie qu'elle soit celée ; et oultre plus, trèshumblement vous requier, pour tous les services que jamais vous féis^ qui ne sont pas telz que j'en eusse eu la volunté, si Dieu m'eust donné le povoir, que me facez avoir mon pain en quelque monastère dévot , où je puisse le surplus de mes jours au service de Dieu passer, car au monde ne puis-je de rien servir.» L'abusé et deceu maistre remonstre à son clerc i'aspreté de religion , le pou de mérite qui luy en viendroit quand il se veult rendre comme par desplaisir de son infortune , et foison d'aultres raisons luy amena, trop longues à racompter, tendans à fin de l'oster de son propos. Savoir vous fault aussi que pour rien ne l'eust voulu abandonner, tant pour son bien escripre et diligence que pour la fiance que doresenavant à luy adjoustera. Que vous diray-je plus P Tant luy remonstra, que ce clerc au fort pour une espace en son estât et en son service demourer luy promet. Et comme ouvert luy avoit son secret , le sien luy voult déceler, etdist : <( Monfilz, de vostre infortune ne suis je pas joyeux, mais, au fort. Dieu, qui fait tout pour le mieul.x et scet ce qui nous duyt et vault trop mieulx que nous mesmes, en soit loé ! vous me pourrez doresenavant trèsbien servir, que à mon povoir vous meriteray. J'ay jeune femme assés legière et volage,
et je suis, ainsi que vous véez , desjà ancien et sur eage , qui aucunement peut estre occasion à pluseurs de la requerre de deshonneur ; et à elle aussi , s'elle estoit aultre que bonne , me bailler matière de jalousie ; et, pour éviter ce danger et aultres pluseurs, je la vous baille et donne en garde , et si vous prie que ad ce tenez la main que je n'aye cause d'en trouver aucune matère de jalousie.» Par grand deliberacion fist le clerc sa response ; et quand il parla, Dieu scet s'il loa bien sa trèsloyalle et bonne maistresse , disant que sur tous aultres il l'avoit belle et bonne, et qu'il s'en devoir tenir content. Neantmains, en service et autres choses, il est celuy qui s'i veult du tout son cueur employer, et ne laissera , pour rien que luy puist advenir, qu'il ne l'advertisse de tout ce que loyal serviteur doit faire à son maistre. Le maistre, lye et joyeux de la nouvelle garde de sa femme, laisse l'ostel et en la ville à ses afaires va entendre. Et le bon clerc incontinent fault à sa garde , et, le plus longuement que il et sa dame osèrent , n'espergnèrent pas les membres qui en terre pourriront ; et ne firent jamais grigneur feste, puisque la dame fut advertie de la fasson subtile qui son mary abuseroit. Assez et longue espace dura le joieux passetemps de ceulx qui tant bien s'entramoyent. Et si aucunes fois le bon mary alloit dehors, il n'avoit garde d'emmener son clerc ; plust03t eust emprunté ung serviteur à ses voisins que l'aultre n'eust gardé l'ostel ; et si la dame avoit congié d'aller en aucun peleri-
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nage , plustost allast sans chambrière que sans le trèsgracieux clerc. Faictes vostre compte : jamais clerc vanter ne se peut d'avoir eu meilleure adventure , qui point ne vint à cognoissance , voire au mains que je sache , à celuy qui bien s'en fust désespéré s'il en eust sceu le demene.
LA XlIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE CRÉQUY , CHEVALLIER DE l'ordre de monseigneur.
F^^s^^ a grande et large marche de Bour- ^ M^^ go'gns n'est pas si despourveue de W r^r^ pluseurs adventures dignes de me- (^.^r^^i moire et d'escripre, que, à fournir les histoires qui à présent courent , je n'ose bien avant mettre et en bruyt ce que naguères y advint. Assez près d'un gros et bon village assis sur la rivière d'Ouches avoit et encores a une montaigne où ung hermite tel que Dieu scet faisoit sa résidence, lequel, soubz umbre du doul.x manteau d'ypocrisie, faisoit des choses merveilleuses qui pas ne vindrent à congnoissance ne en la voix publicque du peuple, jusquesad ce que Dieu plus ne vouloit son trèsdamnable abus permettre ne souffrir. Ce saint hermite, qui de son coup à la mort se tiroit, n'estoit pas mains luxurieux que ung vieil. cinge est malicieux; mais la manière du
conduire estoit si trèssubtille qu'il fault dire qu'elle passoit les termes des engins communs. Veez cy qu'il fisl : Il regarda qu'entre auitres femmes et belles filles ses voisines , la plus digne d'estre aimée et désirée estoit la fille à une simple femme vefve, trèsdevote et bien aumosnière; si va conclure en soy, si son sens ne lui fault, qu'il en chevira bien. Ung soir, environ la mynuyt, qu'il faisoit noir et rude temps , il descendit de sa montaigne et vint à ce village , et tant passa de voies et sentiers que soubz le toit de la mère à la fille, sans estre oy, seul se trouva. L'ostel n'estoit pas si grand , ne si pou de luy hanté tout en devocion, qu'il ne sceust bien les engins. Si va faire ung pertuys en une paroy non guères espesse , à l'endroit de laquelle estoit le lict de ceste simple vefve ; et prent ung long baston percé et creux dont il estoit hourdé, et, sans lavefvette esveiller, auprès de son oreille l'arresta , et dit en assez basse voix par trois foiz : u Escoute moy, femme de Dieu ; je suis ung angel du Créateur, qui devers toy m'envoye toy annuncer et co.mmender, par les haulx biens qu'il a volu en toy enter, qu'il veult par ung hoir de ta chair, c'est à savoir ta fiUe, l'Eglise son espouse reunir, reformer, et à son estât deu remettre. Et veez cy la fasson : Tu t'en yras en la montaigne devers le saint hermite, et ta fille luy mèneras, et bien au long luy compteras ce que à présent Dieu par moy te commende. Il congnoistra ta fille, et d'eulx viendra ung filz
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eleu de Dieu et destiné au saint siège de Romme, qui tant de bien fera que à saint Pierre et à saint Pol le pourra l'on bien comparer. Aiant m'en vois, obéy à Dieu. » La simple femme, trèsebahie , souprinse aussi et à demy ravye , cuida vrayement et de fait que Dieu luy envoiast ce message ; si dit bien en soy mesmes qu'elle ne désobéira pas ; si se rendort une grand pièce après, non pas trop fermement, attendant et beaucop désirant le jour. Et entretanl le bon hermite prend le chemin devers son reclusage en la montaigne. Ce trèsdesiré jour à chef de pièce fut annuncé par les raiz du soleil, qui, malgré les voirrières des fenestres , vindrent descendre enmy la chambre, firent mère et fille bien à haste lever. Quand prestes furent et sur piez mises, et leur pou de mesnage mis à point, la bonne mère si demande à sa fille s'elle n'a rien oy en ceste nuyct , et elle luy respond : « Certes , mère , nenny. — Ce n'est pas à toy, dit^elle aussi , que de prinssault ce doulx message s'adresse , combien qu'il te touche beaucop. )) Lors luy va dire tout au long l'angelicque nouvelle que en ceste nuyt Dieu luy manda ; demande aussi qu'elle en veut dire. La bonne fille, comme sa mère simple et devote , respond : « Dieu soit loé ; ce qu'il vous plaist, ma mère, soit fait. — C'est trèshien dit, respond la mère. Or en allons à la montagne à la semonce du bon angel devers le saint preudomme. » Le bon hermite, faisant le guet quand la deceue veille sa simple fille amenroit, la voit venir; si laisse son huys
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entrecuvert, et en prière se va mettre enmy sa chambre, affm qu'en devocion fust trouvé. Et comme il desiroit il advint, car la bonne femme et sa fille, voyans l'huys entreouvert , sans demander quoy ne comment, dedans entrèrent. Et, comme elles parceurent l'ermite en contemplacion, comme s'il fust Dieu l'onnorèrent. L'ermite, à voix humble et casse, les yeulx vers la terre enclinez, de Dieu salue la compaignie. Et la veillote, désirant qu'il sceust l'occasion qui l'amenoit, le tire à part et luy va dire de bout en bout tout le fait , qu'il savoit trop mieulx qu'elle. Et, comme en grand révérence faisoit son rapport, le bon hermite gettoit ses yeulx en hault, joignoit les mains au ciel; et la veille ploroit, tant avoit et joye et pitié. Quand ce rapport fut au long achevé, dont la veillotteattendoit la response, celuy qui la doit faire ne se haste pas. Au fort, à chef de pièce, quand il parla ce fut : u Dieu soit loé ! Mais , m'amye , dist-il , vous semble-il à la vérité, et à vostre entendement, que ce que droit cy vous me dictes ne soit point fantosme ou illusion .^ Qiie vous en juge le cueur ^ Sachez que la chose est grande. — Certainement» beau père, j'entendiz la voix qui ceste joieuse nouvelle apporta aussi plainement que je faiz vous, et croiez que je ne dormoye pas. — Or bien, dit-il, non pas que je veille contredire au vouloir de mon créateur, si me semble-il que vous etmoy dormions encores sur ce fait; et, s'ilvous appert derechef, vous reviendrez icy versmoy, et' Dieu nous donnera bon conseil et advis.
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On ne doit pas trop legierement croire , ma bonne mère ; le dyable , aucunesfois envieux d'aultruy, bien treuve tant de cautelles et se transforme en angel de lumière. Créez, ma mère, que ce n'est pas pou de chose de ce fait cy ; et, si je y mectz ung pou de refus , ce n'est pas merveille : n'ay je pas à Dieu voué chasteté ? Et vous m'apportez la romptture de par lui. Retournez en vostre maison, et priez Dieu , et au surplus demain nous verrons que , ce sera; et à Dieu soiez. » Après ung grand tas d^agyos, se part la compagnie de Termite, et vindrent à Tostel devisant. Pour abréger, nostre hermite à l'heure accoustumée et deue, fourny du baston creux en lieu de crochette , revint à l'oreille de la simple femme , disant les propres motz , ou en substance , de la nuyt précédente; et, ce fait, vistement retourne en son manoir. La veille , de joye emprise , cuidant Dieu tenir par les piez, lève dehaulte heure, à sa fille racompte ses nouvelles sans doubte , confermans la vision de l'autre nuyt passée. Il n'est que d'abréger : ((Or allons devers le saint homme. » Elles s'en vont , et il les voit approucher , si va prendre son bréviaire, et-son service à recommancer, et en cest estât devant l'huys de sa maisonnette se fait des bonnes femmes saluer. Si la veille hier luy fist ung grand prologue de sa vision , celuyde maintenant n'est de rien maindre, dont le preudomme se signe et émerveille , disant: (( Etvray Dieu, qu'est cecy.'' Fay de moytout ce qu'il plaist, combien que, si n'estoit ta
large grâce, je ne suys pas digne d'exécuter ung si grand euvre. — Or regardez, beau père ; dist lors la bonne femme , vous voiez bien que c'est à certes quand de rechef à moy s'est apparu l'angel. — En vérité , m'amye, ceste matère m'est si haulte et si trèsdifficile et non accoustumée que je n'en sçay bailler, dist l'ermite , que doubtive response. Non mye affm que vous entendez sainement qu'en attendant la tierce apparition je veille que vous tentez Dieu ; mais on dit de coustume : A la tierce foiz va la luycte ; si vous prie et requier qu'encores se peust passer ceste nuyt sans aultre chose faire , attendant sur ce fait la grâce de Dieu ; et , si par miséricorde il nous demonstre ennuyt comme les aultres précédentes, nous ferons tant qu'il en sera loé. » Ce ne fut pas du bon gré de la bonne veille qu'on tarda tant d'obeyr à Dieu , mais au fort l'ermite fut creu comme le plus sage. Comme elle fut couchée, ou parfond pensemens des nouvelles qui en teste luy revient , l'ypocrite pervers, de sa montaigne descendu, luy mect son baston creux à l'oreille , en luy commendant de par Dieu, comme son ange, une foiz pour toutes , qu'elle meine sa fille à l'ermite pour la cause que dicte est. Elle n'oblya pas tantost qu'il fust jour ceste charge : car, après les grâces à Dieu de par elle et sa fille rendues , se mettent à chemin par devers l'ermitage, oh l'ermite leur vient au devant, qui de Dieu les salue et beneist. Et la bonne mère , trop plus que nulle aultre joyeuse , ne
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luy cela guère sa nouvelle apparicion, dont l'ermite , qui par la main la tient , en sa chapelle les convoyé , et la fille les suyt, et leans font les trèsdevotes oroisons à Dieu le tout puissant, qui ce trèshault mystère leur a daigné monstrer. Après ung pou de sermon que fist l'ermite touchant songes , visions , apparicions et revelacions , qui souvent aux gens adviennent , il cheut en propos de toucher leur matière pour laquelle estoient assemblés. Et pensez que l'erm.ite les prescha bien et en bonne devocion , Dieu le scet : « Puis que Dieu veult et commende que je face lignée papale , voire et le daigne révéler non pas une foiz ou deux seuUement , mais bien la tierce d'abundance , il fault croire , dire et conclure que c'est ung hault bien qui de ce fait en ensuyvra. Si m'est advis que mieulx on ne peut faire que d'abréger l'exécution en lieu de ce que trop espoir j'ay différé de baillier foyà la saincte aparicion. — Vous dictes bien, beau père ; comment vous plaist-il faire ? respond la veille? — Vous laisserez céans vostre belle fille, dit l'hermite, et elle et moi en oroisons nous mettrons , et après au surplus ferons ce que Dieu nous apprendra. >) La bonne veille fut contente , si fut sa fille pour obéir. Quand damp hermite se treuve à part avec la belle fille , comme s'il la voulsist rebaptiser toute nue la fist despoiller; et créez qu'il ne demoura pas vestu. Qu'en vauldroit le long compte ? Il la tint tant et si longuement avec luy, en lieu d'aultre clerc, tant ala aussi et
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vint à l'ostel d'elle, pour la double des gens, que le ventre luy commença à bourser, dont elle fut si trèsjoyeuse qu'on ne vous le saroit dire. Mais, si la fille s'esjoissoit de sa portée, la mère d'elle en avoit à cent doubles ; et le mauldit bigot faignoit aussi s'en esjoir, mais il en enrageoit tout vif. Geste pouvre mère abusée, cuidant de vray que sa belle fille deust faire ung trèsbeau filz pour le temps advenir de Dieu eleu pape de Romme , ne' se peut tenir que à sa plus privée voisine ne le comptast, qui aussi esbahie en fut comme si cornes luy venissent, non pastoutesfois qu'elle ne se doubtast de tromperie. Elle ne cela pas longuement aux aultres voisins et voisines comment la fille d'une telle est grosse, par les œuvres du saint ermite , d'un filz qui doit estre pape de Romme. << Et ce que j'en sçay, dit-elle , la mère d'elle le m'a dit , à qui Dieu l'a voulu révéler. » Geste nouvelle fut tantost espandue par les villes voisines. Et en ce temps pendant la fille acoucha, qui à la bonne heure d'une belle fille se délivra, dont elle fut trèsesmerveillée et courroucée , et sa trèssimple mère et les voisines aussi , qui attendoient vrayement le saint Père advenir recevoir. La nouvelle de ce cas ne fut pas mains tost sceue que celle précédente ; et entre aultres l'ermite en fut des premiers servy et adverty, qui tantost s'en fuyt en aultre pais, ne sçay quel, une aultre femme ou fille décevoir, ou es desers d'Egipte de cueur contrit la pénitence de son péché satisfaire. Quoj
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que soit ou fust , la pouvre fille fut deshonorée, dont ce fut grand dommage, car belle, gente et bonne estoit.
LA QjJINZIÈME NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE
^?^^S^ u gentil pays de Brabant , lez ung •^/\>^ monastère de blancs moynes, est situé mP^^^i ^"» aultre de nonnains , qui trèsdéçt^^rM votes et charitables sont , dont l'ystoire taist le nom et la marche particulière. Ces deux maisons voisines estoient, comme Ton dit decoustume, la grange et les bateurs: car, Dieu mercy, la charité de la maison des nonnains estoit si trèsgrande que pou de gens estoient esconduis de l'amoureuse distribucion, voire si dignes estoient d'icelle recevoir. Pour venir au fait de ceste histoire, ou cloistre des blancs moynes avoit ung jeune et bel religieux qui devint amoureux si fort que c'estoit rage d'une nonnain sa voisine ; et de fait eut bien le courage, après les prémisses dont ces amoureux scevent les femmes abuser, luy demander à faire pour l'amour de Dieu. Et la nonnain, qui bien par renommée congnoissoit ses oustilz , jasoit qu'elle fust bien courtoise , luy bailla trèsdure et aspre response. Il ne fut pas pourtant enchâssé, mais tant continua sa trèshumble requeste que force fut à la belle Cent Nouv. — I. 6
nonnain ou de perdre le bruit de sa trèslarge courtoisie , ou d'accorder au moyne ce que à pluseurs sans prier avoit accordé. Si luy va dire : « En vérité , vous poursuy vez et faictes grand diligence d'obtenir ce que à droit ne sariés fournir; et pensez vous que je ne sache bien par oyr dire quelz oustilz vous portez ? croiez que si faiz ; il n'en y a pas pour dire grans merciz. — Je ne sçay, moy, qu'on vous a dit , respond le moyne ; mais je ne doubte point que vous ne soiez bien contente de moy, et que je ne vous monstre que je suis homme comme ung aultre. — Homme, ditelle, cela croy je assez bien ; mais vostre chose est tant petit, comme l'on dit, que, si vous l'apportez en quelque lieu, à peu on se perçoit qu'il y est. — Il vabien aultrement, dit le moyne; et si j'estoye en place je feroye, par vostre jugement , menteurs tous ceulx ou celles qui bruyt me donnent. «Au fort, après ce gracieux débat, la courtoise nonnain, affm d'estre quitte de l'ennuyant poursuitte que le moyne faisoit, aussi qu'elle sache qu^il vault et qu'il scet faire, et aussi qu'elle n'oblye le mestier qui tant luy plaist, elle luy baille jour, à douze heures de nuyt, devers elle venir et heurter à sa treille; dont mercyée elle fut haultement. « Toutesfoiz, dit-elle, vous n'y entrerez pas que je ne sache à la vérité quelz oustilz vous portez , et se je m'en saroie aider ou non. — Comme il vous plaist », respond le moyne. A tant s'en va et laisse sa maistresse , et vint tout droit devers frère Courard, l'un de ses compaignons,
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qui estoit oustillé Dieu scet comment! et à ceste cause avoit ung grand gouvernement ou cloistre des nonnains. Il luy compta son cas tout du long, comme il a prié une telle, la response et le refus qu'elle fist, doubtant qu'il ne soit pas bien solier à son pié, et en la parfm comment elle est contente qu'il entre vers elle , mais qu'elle sente et sache premier de quelles lances il vouldra jouster encontre son escu. « Or est-il ainsi, dit-il, que je suis mal fourny de grosse lance telle que j'espère et voy bien qu'elle désire d'estre rencontrée. Si vous prie tant que je puis que anuyt vous venez avecques moy, à l'heure que me doy vers elle rendre , et vous me ferés le plus grand plaisir que jamais homme fist à aultre. Je sçay qu'elle vouldra, moy là venu, sentir et taster la lance dont je entens à fournir mes armes; et, à la coup qui me fauldra ce faire, vous serez derrière moy sans dire mot, et vous mettrez en ma place , et vostre gros bourdon ou poing luy mettrez. Elle ouvrera l'huys cela fait , je n'en doubte point , et vous en irez, et dedans j'entreray; et du surplus laissez moy faire. » Frère Courard, désirant à complaire à son compaignon, accorde ce marché , et à l'heure assignée se met avec luy par devers la nonnain ; et quand ilz sont à l'endroit de la fenestre, maistre moyne, plus eschaufé qu'un estalon, de son baston ung coup heurta; et la nonnain n'attendit pas l'autre hurt, mais ouvrit sa fenestre et dist en basse voix : « Qui est là ? — C'est moy, dit-il; ou-
vrez tost l'huys , qu'on ne nous oye. — Ma foy, dit-elle , vous ne serez pas en mon livre enregistré , n'escript , que premier ne serez pas à monstre , et que je ne sache quel harnois vous portez. Approuchez prè set me monstrez que c'est. — Très voluntiers, dit-il. « Adonc tire frère Courard , qui s'avançoit pour faire son personnage, qui en la main de madame la nonnain mist son bel et trèspuissant bourdon, qui gros et long estoit. Et tantost comme elle le sentit , comme si nature luy en baillast la congnoissance, elle dist : « Nenny, dist-elle, je congnois bien cest ycy ; c'est le bourdon de frère Courard. Il n'y a nonnain céans qui bien ne le cognoisse ; vous n'avez garde que j'en soye deceue : je le cognois trop. Allez quérir ailleurs vostre adventure. » Et à tant sa fenestre referma bien courroussée et mal contente , non pas sur frère Courard , mais sur l'autre moine , lesquelz , après ceste adventure , s'en retournèrent vers leur hostel , tout devisant de ceste advenue.