PAR MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR
e n'est pas chose pou accoustumée, P especialement en ce royaume , que "&m les belles dames et damoiselles se Ireuvent voluntiers et souvent en la compaignie des gentilz compaignons. Et à
l'occasion des bons et joyeux passetemps qu'elles ont avec euix, les gracieuses et doulces requesies qu'ilz leurs font ne sont pas si difficiles à impetrer. A ce propos, n'a pas long temps que ung trèsgentil homme qu'on peut mettre ou renc et du compte des princes, dont je laisse le nom en ma plume , se trouva tant en la grâce d'une trèsbelle damoiselle qui mariée estoit, dont le bruit n'est pas si pou cogneu que le plus grand maistre de ce royaume ne se tenist trèseureux d'en estre retenu serviteur, laquelle luy voult de fait monstrer le bien qu'elle luy vouloit. Mais ce ne fut pas à sa première volunté , tant l'empeschoient les anciens adversaires et ennemis d'amours. Et par espécial plus luy nuysoit son bon mary, tenant le lieu en ce cas du trèsmaudit Dangier : car, si ne fust-il , son gentil serviteur n'eust pas encores à luy tollir ce que bonnement et par honneur donner ne luy povoit. Et pensez que ce serviteur n'estoit pas moyennement mal content de ceste longue attente, car l'achèvement de sa gente chasse luy estoit plus grand eur et trop plus désiré que nul aultre quelconque bien qui luy povoit jamais advenir. Et à ceste cause , tant continua son pourchaz que sa dame luy dist : « Je ne suis pas mains desplaisante que vous, par ma foy, que je ne vous puiz faire aultre chère ; mais vous savez, tant que mon mary soit céans, force est qu'il soit entretenu. — Helas ! dist-il, et n'est-il moien qui se puisse trouver d'abréger mon dur et cruel martire ? » Elle qui, comme
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dessus est dit, n'estoit pas en maindre désir de se trouver à part avec son serviteur que luy mesme, iuy dit : «Venez ennuyt, à certaine heure, qu'elle luybaillast, hourter à ma chambre ; je vous feray mettre dedans, et trouveray fasson d'estre délivrée de mon mary, si fortune ne destourne mon emprinse. >> Le serviteur n'oyt jamais chose qui mieulx luy pleust ; et , après les mercimens gracieux et deuz en ce cas, dont il estoit bon maistre et ouvrier, se part d'elle , et s'en va attendant et désirant l'heure assignée. Or devez vous savoir que environ une bonne heure , ou plus ou mains, devant l'heure assignée dessus dicte, nostre gentille damoiselle , avec ses femmes et son mary, qui va derrière, pour ceste heure estoit en sa chambre retraicte puis le souper ; et n'estoit pas, créez, son engin oiseux, mais labouroità toute force pour fournir la promesse à son serviteur; maintenant pensoit d'un, puis maintenant d'un aultre , mais rien ne luy venoit à son entendement qui peust éloigner ce maudit mary ; et toutesfoiz approuchoit fort l'heure trèsdésirée. Comme elle estoit en ce profond penser, fortune luy fut si trèsamye que mesme son mary donna le trèsdoulx advertissement de sa dure cheance et maie adventure, convertie en la personne de son adversaire , c'est assavoir du serviteur dessus dit, en joye non pareille, déduit, solaz et lyesse très accomplie. Etveez cy la fasson. Le pouvre mary, voyant sa femme ung peu muser et ententivement penser, et ne savoit à qui ne à quoy, la regar-
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doit trèsfort, puis l'une puis l'autre des femmes de leans, et aucunes foiz par la chambre. Tant regarda sans mos dire qu'il percent d'adventure au pié de la couchette ung bahu qui estoit à sa femme. Et affm de la faire parler et l'oster hors de son penser, demanda de quoy servoit ce bahu en la chambre , et à quel propos on ne le portoit point en la garderobe ou en quelque auhre lieu, sans en faire leans parement. « Il n'y a point de péril , Monseigneur, ce dit madamoiseîle ; ame ne vient icy que nous ; aussi je l'y ay fait laissier tout à propos pour ce qu'encores sont aucunes de mes robes dedans ; mais n'en soiez jà mal content, mon amy; ces femmes l'osteront tantost. — Mal content ! dit-il ; nenny, par ma foy; je l'ayme autant icy que ailleurs, puis qu'il vous plaist ; mais il me semble bien petit pour y mettre voz robes bien à l'aise , sans les froisser, attendu les grandes et longues queues qu'on fait aujourd'huy. — Par ma foy, Monseigneur, dit-elle, il est assez grand. — Il ne !e me peut sembler vraiement , dit-il , et le regardez bien. — Or ça. Monseigneur, voulez faire un gage à moy ^ — Oy vraiement , dit-il , quel sera-il ? — Je gageray à vous, s'il vous plaist , pour une demye douzaine de bien fmes chemises encontre le satin d'une cotte simple , que nous vous bouterons bien dedans tout ainsy que vous estes. — Par ma foy, ditil , je gage que non. — Et je gage que si. — Or avant , ce dirent les femmes, nous verrons qui le gaignera. — A l'esprouver le scera l'on,
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dit monseigneur. » Et lors s'avance et fist tirer du bahu les robes qui dedans estoient ; et quand ilfutvuide, madamoiselle et ses femmes à quelque peine firent tant que monseigneur fut dedans tout à son aise. Et à cest cop fut grande la noise, et autant joyeuse, et madamoiselle alla dire : « Or, monseigneur, vous avez perdu la gaigeure, vous le congnoissez bien, faictes pas ? — Ma foy, oy, ditil, c'est raison.» Et, en disant ces parolles, le bahu fut fermé , et tout jouant , riant et esbatant, prindrent toutes ensemble et homme et bahu., et l'emportèrent en une petite garderobe assez loing de la chambre , et là le laissèrent. Et il crye et se demaine, faisant grand noise ; mais c'est pour néant , car il fut là laissé toute la belle nuyt , pense, dorme, face du mieulx qu'il peut : car il est ordonné par madamoiselle et son estroit conseil qu'il n'en partira meshuy, pource qu'il a tant empesché le lieu de celuy qu'elle ayme beaucop mieulx que luy. Pour retourner à la matière de nostre propos encommencé , nous lairrons nostre homme ou bahu , et dirons de madamoiselle, qui attendoit son serv'iteur avec ses femmes, qui estoient telle*, si bonnes et si secrètes, que rien ne leur estoit celé de ses affaires. Lesquelles savoient bien que le bien amé serviteur, si à luy ne tenoit, tiendra la nuyt le lieu de celuy qui ou bahu fait maintenant sa pénitence. Ne demoura guères que le bon serviteur, sans faire effroy ne bruyt, vint hurter à la chambre; et au hurt qu'il fist Cent Nouv. — I. ii
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on le cogneut tantost, et là fut bien qui le bouta dedans. Il fut receu joyeusement etlyement, et entretenu doulcement de madamoiselle et sa compaignie, et ne se donna garde qu'il se trouva tout seul avec sa dame, qui luy compta bien au long la bonne fortune que Dieu leur a donnée, c'est asavoir comment elle fist la gageure à son mary d'entrer ou bahu , comment il y entra , et comment elle et ses femmes l'ont porté en une garderobe. « Comment! ce dit le serviteur, je ne cuidoye point qu'il fust céans; par ma foy, je pensoie, moi , que vous eussiés trouvé aucune fasson de l'envoierou faire aller dehors, et que j'eusse icy meshuy tenu son lieu. — Vous n'en yrez pas pourtant dehors, dit-elle, il n'a garde de yssir dont il est, et si a beau crier, il n'est ame de nulz sens qui le puist oyr ; et croiez qu'il y demourra meshuy par moy ; si vous le voulez desprisonner, je m'en rapporte à vous. — Nostre Dame, dist-il , s'il ne sailloit tant que je l'en feisse oster, il aroit bel attendre. — Or faisons donc bonne chère, et n'y pensons plus. » Pour abréger, chacun se despoilla, et se couchèrent les deux amans dedans le trèsbeau lit, bras à bras , et firent ce pourquoy ilz estoient assemblez, qui mieulx vault estre pensé des lysans qu'estre noté de l'escripvant. Quant vint au point du jour, le gentil serviteur se partit de sa dame au plus secrètement qu'il peut, et vint à son logis dormir, j'espoire, ou desjeuner: car de tous deux avoient besoin. Madamoiselle, qui n'estoit pas mains subtille que sage
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et bonne, quand il fut heure, se leva et dist à ses femmes : « Il sera désormais heure de oster nostre prisonnier ; je vois oyr qu'il dira et s'il se vouldra mettre à finance. — Mettez tout sur nous, ce dirent-elles, nous l'appaiserons bien. — Créez que si feray-je », dit-elle. Et à ces motz se seigne et s'en va ; et comme non pensant ad ce qu'elle faisoit, tout d'aguet et à propos entra dedans la garderobe où son mary encores estoit dedans le bahu clos. Et quant il l'oyt, il commença à faire grand noise et crier à la volée :« Qu'est cecy! me lairra l'on cy dedans.''» Et sa bonne femme, qui l'oyt ainsi démener, respondit effrayement et comme craintivement, faisant l'ignorante : « Emy ! qu'est-ce là que j'oy crier.? — C'est moy, de par Dieu, c'est moy, dit le mary. — C'est vous, dit-elle, et dont venés vous à ceste heure ï — Dont je viens.'' dit-il; et vous le savez bien, madamoiselle,il ne fault jà qu'on le vous die; mais vous faictes de moy, au fort je feray quelque jour de vous. '> Et s'il eust enduré, ou osé, il se fust très voluntiers courroucié et eust dit villannieàsa femme. Et elle, qui le cognoissoit, luy couppa la parolle et dist : « Monseigneur, pour Dieu , je vous crye mercy ; par mon serment, je vous asseure que je ne vous cuidoie pas icy à ceste heure ; et créez que je ne vous y eusse pas quis, et ne me sçay assez esbahir dont vous venez à y estre encores: car je chargé hier soir à ces femmes qu'elles vous missent dehors, tandiz que je diroye mes heures, et elles me dirent que si feroient elles. Et
de fait l'une me vint dire que vous estiez dehors et desjà allé en la ville , et que ne reviendriez meshuy. Et à ceste cause, je me couchay assez tost après sans vous attendre. — Saint Jehan ! dit-il, vous veez qu'est ce; or vous avancez de moy tirer d'icy, car je suis tant las que je n'en puis plus. — Cela feray-je bien, monseigneur, dit-elle, mais ce ne sera pas devant que vous n'ayez promis de moy paier de la gaigeure qu'avez perdue ; et pardonnez moy toutesfoiz, caraultrement ne le puis faire. — Et avancez, de par Dieu, dit-il ; je le paieray voirement. — Et ainsi vous le promettez ? — Oy, par ma foy. » Et ce procès finy, madamoiselle defferma le bahu et monseigneur yssit dehors, lassé, froissé et traveillé. Et elle le prend à braz et baise et accole tant doulcement qu'on ne pourroit plus, en luy priant pour Dieu qu'il ne soit point mal content. Et le pouvre cocquard dit que non est-il , puisqu'elle n'en savoit rien ; mais il punyra trop bien ses femmes, s'il y peut advenir. « Par ma foy, monseigneur, dit-elle, elles se sont bien vengées de vous ; je ne doubte point que vous ne leur ayez aucune chose meffait. — Non ay, certes, que je sache, mais créez que le tour qu'elles m'ont joé leur sera cher vendu. » Il n'eut pas fmé ce propos quand toutes ces femmes entrèrent dedans, qui si très fort rioyent et de si grand cueur qu'elles ne sceurent mot dire grand pièce après. Et monseigneur, qui devoit faire merveilles, quand il les vit rire en ce point, ne se peut tenir de les contrefaire. Et
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madamoiselle, pour luy faire compaignie , ne s'i faignoit point. Là veissez une merveilleuse risée et d'un costé et d'aultre , mais celuy qui en avoit le mains cause ne s'en pouvoit ravoir. A chef de pièce ce passetemps cessa , et dist monseigneur : « Mesdamoiselles, je vous mercye beaucop de la courtoisie que m'avez ennuyt faicte. — A vostre commendement, respondit l'une, encores n'estes vous pas quitte : vous nous avez fait et faictes tousjours tant de peine et de meschef que nous vous avons gardé ceste pensée ; et n'avons aultre regret que plus n'y avez esté. Et si n'eussions sceu de vray qu'il n'eust pas bien pieu à madamoiselle , encore y fussez vous ; et prenez en gré. — Est-ce cela ? dit-il. Or bien, bien : vous verrez comment il vous en prendra ; et par ma foy je suis bien gouverné, quand avec tout le mal que j'ay eu l'on ne me fait que farser ; et encores, qui pis est, il me fault paierla cotte simple de satin. Et vrayement je ne puis à mains que d'avoir les chemises de la gaigeure, en recompensacion de la peine qu'on m'a fait. — Il n'y a, par Dieu , que raison , dirent les damoiselles; nous voulons en ce estre pour vous, monseigneur, et vous les arez ; n'ara pas, madamoiselle .'' — Et à quel propos, dit-elle ^ il a perdu la gaigeure. — Dya,nous savons bien cela, il ne les peut avoir de droit; aussi ne les demande-il pas à ceste intencion, mais il les a bien deservies en aultre manière. — A cela ne tiendra-il pas, dit-elle, je feray voluntiers finance de la toille; et vous, mesdamoiselles,
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qui tant bien procurez pour luy, vous prendrez bien la peine de les coudre. — Oy vrayement, oy, madamoiselle. » Comme ung chien qui ne fault que escourre la teste au matin quand il se lève qu'il ne soit prest, estoit monseigneur; car il ne luy faillit que une secousse de verges à nettoier sa robe et ses chausses qu'il ne fut prest. Et ainsi à la messe s'en va, et madamoiselle et ses femmes le suyvent , qui faisoient de luy, je vous asseure, grans risées ; et créez que la messe ne se passa pas sans foison de ris soudains, quand il leur souvenoit du giste que monseigneur a fait ou bahu, lequel ne le scet , encores qui fut celle nuyt enregistré ou livre qui n'a point de nom. Et si n'est que vienne d'aventure ceste histoire entre ses mains, jamais n'en ara, si Dieu plaist, la cognoissance, ce que pour rien je ne vouldroye. Si prye aux lisans qui le cognoissent qu'ilz se gardent bien de luy monstrer.
LA XXVIile NOUVELLE.
PAR MESS1RE MICHAULT DE CHANGY , GENTIL- HOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.
^h^fA e au temps du trèsrenommé et élo- ■^1 quent Boccace l'adventure dont je '^ veil fournir ma nouvele fust advenue et à son audience ou cognoissance parvenue , je ne doubte point qu'il ne
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l'eust adjoustée et mise ou reng du compte des nobles hommes mal fortunez. Car je ne pense pas que noble homme eust jamais pour ung coup guères fortune plus dure à porter que le bon seigneur, que Dieu pardoint , dont je vous compteray l'adventure. Et se sa maie fortune n'est digne d'estre ou dit livre de Boccace,j'en fais juges tous ceux qui l'orront racompter. Le bon seigneur dont je vous parle fut en son temps ung des beaulx princes de son royaulme , garny et adressié de tout ce qu'on saroit loer et priser en ung noble homme. Et entre aultres ses proprietez, il estoit tel destiné que entre les dames jamais homme ne le passa de gracieuseté. Or luy advint que , au temps que ceste sa renommée et destinée florissoit , et qu'il n'estoit bruyt que de luy, Amours , qui sème ses vertuz où mieux luy plaisî et bon luy semble, fist allyance à une belle fille , jeune , gente , gracieuse et en bon point en sa fasson , ayant bruyt autant et plus que nulle de son temps , tant par sa grande et non pareille beaulté comme par ses îrèsloables meurs et vertus; et qui pas ne nuysoit au jeu, tant estoit en la grâce de la royne du pays qu'elle estoit son demy lit , les nuyz que point ne couchoit avec le roy. Ces amours que je vous dy furent si avant conduictes qu'il ne restoit que temps et lieu pour dire et faire, chascun à sa partie, la chose au monde que plus luy pourroit plaire. Hz ne furent pas pou de jours pour adviser et élire lieu et place convenables ad ce faire ;
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mais en la fin celle qui ne desiroit pas mains le bien de son serviteur que la salvacion de son ame, s'advisa d'un bon tour, dont tantost l'avertit , disant ce qui s'ensuit : « Mon trèsloyal amy, vous savés comment je couche avec la royne , et que nullement m'est possible , si je ne vouloie tout gaster, d'abandonner cest honneur et avancement, dont la plus femme de bien de ce royaume se tiendroit pour bien eureuse et honorée; combien que par ma foy je vous vouldroye complaire , et faire autant de plaisir et d'aussi bon cueur que à elle. Et qu'il soit vray, je le vous monstreray de fait, toutesfoiz sans abandonner celle qui me fait et peut faire tout le bien et l'onneur du monde. Je ne pense pas aussi que vous voulsissez que aultrement je feisse. — Non, par ma foy, m'amye , respondit le bon seigneur; mais toutesfoiz , je vous prie qu'en servant vostre maistresse , vostre loyal serviteur ne soit point arrière du bien que faire lui povez, qui ne luy est pas maindre que mieu.x y vouldroit et désire parvenir que gaigner le surplus du monde. — Veezcy que je vous feray, dit-elle, monseigneur; la royne a une levrière, comme vous savez, dont elle est beaucop assotée, et la fait coucher en sa chambre; je trouveray fasson ennuyt de l'enclorre hors de la chambre sans qu'elle en sache rien ; et quand chacun sera retrait , je feray ung sault jusques en la chambre de parement, et deffermeray l'huys, et le lairray ouvert. Et quand vous penserez que la royne sera couchée , vous viendrez
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tout secrètement, et entrerez en la dicte chambre et fermerez l'huys ; vous y trouverez la levrière, qui vous cognoist assez , si se lairra bien approucher de vous ; vous la prendrez par les oreilles et la ferez bien hault crier; et quand la royne l'orra , elle la cognoistra tantost; si ne me doubte point qu'elle ne me face lever incontinent pour la miCttre dedans. Et en ce point viendray-je vers vous; si n'y failiez point si jamais vous voulez parler à moy. — Ha ! ma trèschère et loyale amye , dit monseigneur, je vous mercye tant que je puis , pensez que je n'y fauldray pas. » Et à tant se part et s'en va , et sa dame aussi , chacun pensant et désirant d'achever ce qui est proposé. Qu'en vauldroit le long compte ? La levrière se cuida rendre , quand il fut heure, en la chambre de sa maistresse, comme elle avoit accouslumé, mais celle qui l'avoit condemnée dehors la fist retraire , en la chambre au plus près. Et la royne se coucha sans ce qu'elle s'en donnast garde ; et assez tost après luy vint faire compaignie la bonne damoyselle, quin'attendoit que l'heure d'oyr crier la levrière et la semonce de bataille. Ne demoura guères que le gentil seigneur se mist sur les rengs, et tant fist qu'il se trouva en la chambre où la levrière se dormoit. Il la quisttant au pié et à la main qu'il la trouva, et puis la print parles oreilles, et la fist hault crier deux ou trois foiz. Et la royne, qui l'oyt, congneut tantost que c'estoit sa levrière, et pensa qu'elle vouloit estre dedans; si appela sa damoiselle et dist •. « M'a-
lyo Lks Cknt Nouvkli.ks nouvklles.
mye, vcc/.la ma Icvriôrc qui se plaint là hors; levez, vous, si la melle/. dedans. ^ — Volunliers, madame », cedisi la damoiselle,et jasoit qu'elle attendisl la bataille dont elle niesmc avoit l'heure et le jour assigné , si ne s'arma elle que de sa chemise; et en ce point s'en vint à l'huys et l'ouvrit, où tanlost luy vint ù rencontre celuy qui l'attendoit. Il fut tant joyeux et tant surprins , quant il vit sa dame si belle et en si bon point , qu'il perdit force , sens et advis ; et ne fut oncques çn sa puissance de tirer sa dague pour csprouvcr et savoir s'elle pourroit prendre sur ses cuirasses. Trop bien de baiser, d'accoler, de manier le tetin , et le surplus, faisoil-il assez diligence, mais du parlait , nicliil! Si fut force A la gcnte damoiselle qu'elle rctournast sans luy laisser ce que avoir ne povoit se par force d'armes ne le conciuéroil. Kt ainsi qu'elle se vouloit partir, il la cuidoit retenir par force et par belles parollcs, mais elle n'osoit demourer, si luy ferma l'huys au visage et s'en revint par devers la royne, qui luy demanda s'elle avoit mise sa levriùre dedans. VA elle dit que non, car oncques ne l'avoit sceu trouver, et si avoit beaucof) regardé. <( Or bien, dit la roinc, toujours l'ara-on; couche/, vous. » Le pouvre amoureux csloit h celle heure, Dieu scet ! bien mal content, qui se voit ainsy deshonoré et adnéaiity; et si cuidoit auparavant bien tant en sa force qu'en mains d'heure qu'il n'avoit esté avecques sa dame il en eust bien combatu telles troys, et venu au dessus d'elles à
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son honneur. Au fort il reprint courage et dit bien à soy mesmes, s'il est jamais si eureux que de trouver sa dame en si belle place, elle ne partiroit pas comme elle a fait l'aultre fois. Et ainsi animé et aguillonné de honte et de désir, il reprend la levrière parles oreilles, et la tira si rudement, tout courroucé qu'il estoit, qu'il la fist crier beaucop plus hault qu'elle n avoit fait devant. Si hucha arrière à ce cry la royne sa damoiselle, qui revint ouvrir l'huys comme devant, mais elle s'en retourna devers sa maistresse sans conquester ne plus ne mains qu'elle fit à l'autre foiz. Or revint à la tierce foi/, que ce pouvre gentilhomme faisoit tout son pouvoir de besoigner commue il avoit le désir, mais au deable de l'omme s'il peut oncques trouver manière de fournir une pouvre lance à celle qui ne demandoit aultre chose, et qui l'attendoit de pié coy. Et quand elle vit qu'elle n'aroit point son panier percé, et qu'il n'estoit pas à l'aultre de seulement mettre sa lance en son arrest, quelque avantage qu'elle luy feist, tantost cogneut qu'elle aroit à la jouste failly, dont elle tint beaucop mains de bien du jousteur. Elle ne voulut n'osa là plus demourer, pour acquest qu'elle y feist; si voulut entrer en la chambre, et son amy la retiroit ù force et disoit : « Helas ! m'amye, demourez encores ung peu , je vous en prie. — Je ne puis, dit-elle, je ne puis, laissez moy aler ; je n'ay que trop demouré pour chose que j'aye prouffité. » Et à tant se retourne vers la chambre, et l'autre la suyvoit, qui la
cuidoit retenir. Et quand elle vit ce , pour le bien payer, et la royne contenter, elle alla dire tout en haut : « Passez, passez, orde caigne que vous estes; par Dieu, vous n'y entrerez meshuy, meschante beste que vous estes. » Et en ce disant , ferma l'huys. Et la royne, qui l'oyt, demanda : « A qui parlez vous, m'amye? — C'est à ce paillard chien, madame, qui m'a fait tant de peine de le quérir; il s'estoit bouté soubz ung banc là dedans et caiché tout de plat le museau sur la terre , si ne le savoye trouver. Et quand je l'ay eu trouvé, il ne s'est oncques daingné lever, quelque chose que luy aye fait. Je l'eusse trèsvoluntiers bouté dedans, mais il n'a oncques daigné lever la teste ; si l'ay laissé là dehors tout par despit et fermé l'huys à son visage. — C'est trèsbien fait, m'amye, dit la royne , couchez vous, couchez vous , si dormirons, n Ainsi que vous avez oy, fut trèsmal fortuné ce gentil seigneur ; et pour ce qu'il ne peut, quand sa dame voulut, je tien, moy, quand il eust depuis bien la puissance à commendement, le vouloir de sa dame fut hors de ville.
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LA XXIXe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR
^^^'a pas cent ans d'huy que ung gen- •tilhomme de ce royaume voulut sa- ^voir et esprouver l'aise qu'on a en ^ mariage ; et , pour abréger, fist tant que le très désiré jour de ses nopces fut venu. Après les bonnes chères et aultres passetemps accoustumez, l'espousée fut couchée, et il a chef de pièce la suyvit et se coucha au plus près d'elle, et sans delay bailla l'assault incontinent à sa forteresse, et tellement qu'en peu d'heure, quelque meschef que ce fust, il entra ens et la gaigna ; mais vous devez entendre qu'il ne fist pas ceste conqueste sans faire foison d'armes qui longues seroient à racompter, car ainçois qu'il venist au donjon du chastel , et force luy fut de gaigner et emporter boulevars, baillés, et aultres plusieurs fors dont la place estoit bien garnye, comme celle qui jamais n'avoit esté prinse , dont fust encores nouvelle, et que nature avoit mis en défense. Quand il fut maistre de la place, il rompit seulement une lance, et lors cessa l'assault et ploya l'œuvre. Or ne fait pas à oublier que la bonne damoiselle , qui se vit en la mercy de ce gentilhomme son mary, qui desjù avoit fourragié la pluspart de son manoir, luy vou-
lut monstrer ung prisonnier qu'elle tenoit en ung trèssecret lieu encloz et enserré; et pour parler plain , elle se délivra , cy prins cy mis, après ceste première course , d'ung trèsbeau filz, dont le pouvre mary se trouva si honteux et tant esbahy qu'il ne savoit sa manière si non de soy taire. Et pour honesteté et pitié de ce cas, il servit la mère et l'enfant de ce qu'il savoit faire. Mais créez que la pouvre gentil femme à cest coup gecta ung bien hault et dur cry, qui de pluseurs fut clerement oy et entendu , qui cuidoient à la vérité qu'elle gectast ce cry à la despuceller, comme c'est la coustume en ce royaume. Pendant ce temps, les gentilzhommes de l'ostel où ce nouvel marié demouroit vindrent hurter à l'huys de ceste chambre et apportèrent le chaudeau ; ilz hurtèrent beaucop sans ce que ame respondist. L'espousée en estoit bien excusée, et l'espousé n'avoit pas cause de trop hault caqueter : <i Et qu'est ce cy.^ dirent-ilz, et n'ouvrirez-vous pas l'huys.'' Par ma foy, si vous ne vous hastez, nous le romperons ; le chaudeau que nous vous apportons sera tantost tout froit. » Et lors commencèrent à rehurter de plus belle. Et le nouveau maryé n'eust pas dit ung mot pour cent francs, dont ceulx de dehors ne savoient que penser, car il n'estoit pas muet de coustume. Au fort il se leva, et print une robe longue qu'il aveit, et laissa ses compaignons entrer de'dans, qui tantost demandèrent si le chaudeau estoit gaigné, et qu'ilz l'apportoient à l'adventure. Et lors fut ung d'entre eulx qui couvrit la table et
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mist le beau bancquet dessus, car ilz estoient en lieu pour ce faire, et où rien n'esîoit espergné en tel cas et aultres semblables. 11?, s'assirent tous au menger, et bon mary print sa place en une chaize à doz assez près de son lit, tant simple et tant piteux qu'on ne le vous sauroit dire. Et quelque chose que les aultres dissent, il ne sonnoit pas ung mot, mais se tenoit comme une droite statue ou une ydole en quetaille : « Et qu'est cecy ? dit l'un, et ne prenez vous point garde à la bonne chère que nous fait nostre hoste .'' encores a-il à dire ung seul mot. — A dya, dit l'autre, ses bourdes sont rabaissées. — Par ma foy, dit le tiers , mariage est chose de grant vertu : regardez quand pour une heure qu'il a esté marié il a jà perdu la force de sa langue ! S'il l'est jamais longuement, je ne donneroye pas maille du surplus. » Et à la vérité dire , il estoit auparavant ung trèsgracieu.x farseur, et tant bien luy séoit que merveilles; et ne disoit jamais une parolle puis qu'il estoit de gogues qu'elle n'apportast sa risée avec elle; mais il en est à ceste heure bien rebouté. Ces gentilzhommes buvoient d'autant et d'autel , et à l'espousé et à l'espousée , mais au dyable des deux s'il avoit fain de boire; l'un enragoit tout vif et l'aultre n'estoit pas mains en malaise : « Je ne me cognois en ceste manière, dist ung gentil homme, il nous fault festoier de nous mesmes. Je ne vy jamais, moy, homme de si hault esternu si tost rassis pour une femme; j'ay veu qu'on n'oyst pas Dieu tonner en une compaignie où il fust;
i-jô Les Cent Nouvelles nouvelles.
et il se tient plus coy que ung feu couvert. A dya ! ses haultes parolles sont bien bas entonnées maintenant. — Je boy à vous, noz amys », disoit l'autre. Mais il n'estoit pas piégé : car il jeunoit de boire, de menger, de bonne chère faire, et de parler. Non pourtant à chef de pièce, quand il eust bien esté ramponné sur ce et rigolé de ses compaignons, et, comme ung sanglier mis aux abaiz de tous coustez, il dit : « Messeigneurs, quant je vous ay bien entendu qui me semonnez de parler, je veil bien que vous sachez que j'ay bien cause de beaucop penser, et de me taire trèstout coy ; et si suis seur qu'il n'y a nul de vous qui n'en fist autant s'il en avoit le pourquoy comme j'ay. Et par la mort bieu, se j'estoie aussi riche que le roy, que monseigneur, et que tous les princes chrestians, si ne saroys-je fournir ce que m'est apparent d'avoir à entretenir : véezcy pour un pouvre coup que j'ay accoUée ma femme elle m'a fait ung enfant. Or regardez , si à chacune foiz que je recommenceray elle en fait autant, de quoy je pourray nourrir le mesnage ? — Comment ! ung enfant .f" dirent ses compaignons. — Voire, vrayement ung enfant, dit-il; véezcy de quoy, regardez. » Et lors se tourne vers son lit et lève la couverture et leur monstre et la mère et l'enfant. <^ Tenez , dit-il , véezla la vache et le veau , suis-je pas bien party .'' » Pluseurs de la compaignie furent bien esbahiz et pardonnèrent à leur hoste sa simple chère; et s'en allèrent chacun à sa chacune. Et le pou-
Nouvelle XXX. 177
vre nouveau marié habandonna ceste première nuyt la nouvelle acouchée , et , doublant que elle n'en fist une aultre foiz autant, oncques depuis ne s'y trouva.
LA XXXe NOUVELLE.