‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notesChapitre 26 sur 30 · PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY · texte numérisé non relu

PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY

?g^"^^' 1 advint naguères à Lille que ung r^M f|Lp grand clerc et prescheur de l'ordre \i^ Iv^' i Saint Dominicque convertit , par DfJij:^«^sa sainte et doulce predicacion, la femme d'un bouchier, par telle et si bonne façon qu'elle l'aimoit plus que tout le monde , et n'avoit jamais au cueur bien ne en soy parfaicte liesse s'elle n'estoit emprès luy. Mais maistre moyne en la parfm s'ennuya d'elle, et estoit sur son corps dépendant , ce qu'il luy feist grand pièce après, et eust trèsbien voulu qu'elle se fust déportée de si souvent le visiter ; dont elle estoit tant mal contente que plus ne povoit, mesmes le reboutement qu'il luy faisoit trop plus avant en son amour l'enracinoit. Damp moyne, ce voyant, luy défendit sa chambre , et chargea bien expressément à son clerc qu'il ne la soufïrist plus entrer dedans, quelque chose qu'elle luy dye. S'elle fut

plus mal contente que par avant , ce ne fut pas de merveille, car elle estoit ainsi que forcenée. Et si vous me demandez à quel propos damp moyne ce faisoit , je vous respons que ce n'estoit pas par devocion ne pour vouloir qu'il eust de devenir chaste ; mais la cause est qu'il en avoit racointée une plus belle, plus jeune beaucop, et plus riche, qui desjà estoit tant privée qu'elle avoit la clef de sa chambre. Tant fist toutesfoiz que la bouchière ne venoit plus vers luy comme elle avoit de coustume ; si avoit trop meilleur et plus seur loysir sa dame nouvelle de venir gaingner les pardons en sa chambre et paier le disme, comme les femmes d'Ostellerie, dont cy dessus est touché. Ung jour fut prest de faire bonne chère en la chambre de maistre moyne, après disner, où sa dame promist de comparoir et faire apporter sa porcion, tant de vin comme de viande. Et car aucuns de ses frères de léens estoient assez de son mestier, il en invita deux ou troys tout secrètement ; et Dieu scet la grand chère qu'on fist à ce disner, qui ne se passa point sans boire d'autant. Or devez vous savoir que nostre bouchière cognoissoit assez les gens de ces prescheurs, qu'elle veoit passer devant sa maison , qui portoient puis du vin , puis des pastez, et puis des tartres, et tant de choses que merveilles. Si ne se peut tenir de demander quelle feste on fait à leur hostel ^ Et il luy fut respondu que ces biens sont pour ung tel , c'est assavoir son moyne, qui a gens de bien au disner. w Et qui

Nouvelle XL. 25^

sont ilz ? dit elle. — Ma foy je ne scay, dit il ; je porte mon vin jusques à l'huys tant seullement , et là vient nostre maistre qui me descharge ; je ne sçay qui y est. — Voire, dit elle , c'est la secrète compaignie. Or bien allez vous en et les servez bien. » Tantost passa ung aultre serviteur qu'elle interroga pareillement, qui luy dist comme son compaignon , mais plus avant, car il dit : « Je pense qu'il y a une damoiselle qui ne veult pas estre veue ne congneue. » Elle pensa tantost ce qui estoit; si cuida bien enrager, tant estoit mal contente , et disoit en soy mesmes qu'elle fera le guet sur celle qui luy fait tort de son amy, et qui luy a baillé le bout. Et s'elle la peut rencontrer, ce ne sera pas sans luy'dire sa leçon, et egratigner le visage. Si se mist au chemin en intention d'exécuter ce qu'elle avoit conclud. Quand elle fut venue au lieu désiré, moult luy tardoit de rencontrer celle qu'elle hayt plus que personne ; si n'eut pas tant de constance que d'attendre qu'elle saillist de la chambre où elle avoit fait maintes bonnes chères , mais s'advisa de prendre une eschalle que ung couvreur avoit laissée lez son ouvrage tantdiz qu'il estoit allé disner ; elle dressa ceste échelle à l'endroit de la cheminée de la cuisine de l'ostel , où elle vouloit estre pour saluer la compaignie , car bien savoit que aultrement n'y pourroit entrer. Ceste eschelle mise à point comme elle la voulut avoir, elle monta jusques à la cheminée, à l'entour de laquelle elle lya très bien une moyenne corde

qu'elle trouva d'adventure. Et cela fait, trèsbien , comme luy sembloit, elle se bouta dedans la dicte cheminée, et se commença à descendre et ung peu avaler ; mais le pis fut qu'elle demoura en chemin , sans se pouvoir ravoir, ne monter, ne avaler, quelque peine qu'elle y mist , et ce à l'occasion de son derrière qui estoit beaucop gros et pesant, et de sa corde qui rompit, par quoy ne se povoit ressourdre. Si estoit, Dieu scet,en merveilleux desplaisir, et ne savoit que faire ne que dire. Si s'advisa qu'elle attendroit le couvreur et qu'elle se mettroit en sa mercy, et l'appellera quand il viendra querre son eschelle et sa corde. Elle fut bien trompée , car le couvreur ne vint à l'œuvre jusques au lendemain bien matin , pource qu'il fist trop grand pluye, dont elle eut bien sa part , car elle fut toute percée. Quand vint sur le soir, bien tart, nostre bouchière oyt gens deviser en la cuisine ; si commença à hucher, dont ilz furent bien esbahiz et etîraiez , et ne savoient qui les huchoit ne où elle estoit. Toutesfoiz, quelque esbahiz qu'ilz fussent, ilz entendirent encores ung peu : s'ilz oyrent la voix du par avant, arrière hucher très aigrement ; si cuidèrent que ce fut ungesperit, et le vindrent annuncer à leur maistre, qui estoit en dortouer, et ne fut pas si vaillant d'y venir veoir que c'estoit , mais il mist tout à demain. Pensez la belle patience que ceste bonne femme eut , qui fut toute la nuyt en ceste cheminée. Et de sa bonne adventure , il ne pleut long temps aussi fort . ne

Nouvelle XL, 255

si bien. Lendemain, assez matin, nostre couvreur revint à l'œuvre pour recouvrer la perte que la pluye luy fist le jour devant. Il fut tout esbahy de veoir son eschelle ailleurs qu'il ne la laissa , et la cheminée lyée de sa corde : si ne savoit qui ce avoit fait ne à quoy. Si s'advisa d'aller querre sa corde , et monta à mont son eschelle, et vint jusques à la cheminée, et destacha sa corde ; et de bien venir, bouta sa teste dedans la cheminée , où il vit nostre bouchière plus simple qu'un chat baigné , dont il fut très esbahy. <( Et que faictes vous icy, dame .'' dit il ; voulez vous desrober les pouvres religieux de céans ? — Helas ! mon amy, dist elle, par ma foy, nenny. Je vous requier, aidez moy à saillir d'icy, et je vous donneray ce que me vouldrez demander. — A ! je m'en garderay bien , dist le couvreur, si je ne sçay dont vous y venez. — Je le vous diray, puis qu'il vous plaist, dit elle; mais je vous prie, qu'il n'en soit nouvelle. » Lors luy compta tout du long les amours d'elle et du moyne, et la cause dont elle venoit là. Le couvreur eut pitié d'elle, si fist tant , à quelque meschef que ce fut, moyennant sa corde, qu'il la tira dehors, et la mena en bas. Et elle luy promist que , si tenoit bonne bouche , elle luy donneroit de la char et de bœuf et de mouton pour fournir son mesnage pour toute ceste année, ce qu'elle fist. Et l'autre tint si secret son cas que chascun en fut adverty.

LA XLIe NOUVELLE.

PAR monseigneur DE LA ROCHE.

jng gentil chevalier de Haynau, ■=' sage , subtil et trèsgrand voyageur,

^ après la mort de sa très bonne femme et sage, pour les biens qu'il avoit trouvez en mariage ne sceut passer son temps sans soy lyer comme il fut par avant, car il espousa une trèsbelle et gente damoiselle, non pas des plus subtiles du monde ; car, à la vérité dire , elle estoit ung peu lourde en la taille , et c'estoit en elle qui plus plaisoit à son mary, pource qu'il esperoit par ce point mieulx la duyre et tourner à la fasson qu'avoir la vouldroit. Il mist sa cure et son estude à la fassonner, et de fait elle luy obéissoit et complaisoit comme il le desiroit, si bien qu'il ne sceut mieulx demander. Et entre aultres choses, toutesfoiz qu'il vouloit faire l'amoureux jeu, qui n'estoit pas si souvent qu'elle eust bien voulu , il luy faisoit vestir ung très beau jaserant, dont elle estoit bien esbahie ; et de prinsault lui demanda bien à quel propos il la faisoit armer. Et il luy respondit qu'on ne se doit point trouver à l'assault amoureux sans armes. Et fut contente de vestir se jaserant ;

Nouvelle XLI. 257

et n'avoit aultre regret que monseigneur n'avoit l'assault plus au cueur , combien que ce luy estoit assez grand peine s'aucun plaisir ne fust ensuy. Et si vous demande/, à quel propos son seigneur ainsi la gouvernoit, je vous respons que la cause qui à ce faire le mouvoit estoit affm que madame ne désire pas tant l'assault amoureux , pour la peine et empeschemcnt de ce jaserant. Ma'S combien qu'il fust bien sage, il s'abusoit de trop; car si le jaserant à chacun assault luy eust cassé et doz et ventre, si n'eust elle pas refusé le vestir, tant luy estoit et doulx et plaisant ce qui s'ensuyvoit. Geste manière de faire dura beaucop , et tant que monseigneur fut mandé pour servir son prince en la guerre, et en aultre assault que le dessusdit. Si print congié de madame et s'en alla où il fut mandé. Elle demoura à l'ostel en la garde et conduicte d'un ancien gentil homme et d'aucunes damoiselles qui la servoient. Or devez vous savoir qu'en cest hostcl avoit gentil compaignon clerc, qui trèsbicn chantoit et jouoit de la harpe , et avoit la charge de la despense. Et après disner s'esbatoit voluntiers de la harpe; à quoy madame prenoit tt-èsgrand plaisir, et se rendoit souvent vers luy au son de la harpe. Tant y ala et tant s'i trouva que le clerc la j^ria d'amours ; et elle, désirant de vestir son jaserant, ne l'escondit pas, ainçois luy dist : « Venez vers moy à tele heure et en telle chambre , et je vous feray response telle que vous s:rcz ccnt:nt. » Elle fut beaucop merciée , et à l'heure assi- Cent Nouv. — 1. 17

gnée, nostre clerc ne faillit pas devenir hurteroù madame luy dist, qui l'attendoit de pié coy, le beau jaserant en son doz. Elle ouvrit la chambre, et le clerc la vit armée; si cuida que ce fust aultry qui fust embusché léens pour luy faire desplaisir; dont il fut si trèsetfrayé que, de la grand paour qu'il eut, il chéut à la reverse et descompta ne sçay quants degreez si trèsroiddement qu'à pou qu'il ne se rompit le col. Ma s toutesfoiz il n'eut garde, tant bien luy aida Dieu et sa bonne querelle. Madame, qui le vit en ce point et dangier, fut très desplaisante et mal contente; si vint en bas et luy aida à sourdre, et luy demanda dont luy venoit ceste paour. Et il luy compta et dist que vraye.nent il cuydoit esire deceu. « Vous n'avez garde , dit el'e , je ne suis pas armée pour vous faire mal » ; et en ce disant , montèrent arrière les degrez, et entrèrent en la chambre. <( Madame, dit le clerc, je vous pry, dictes moy, s'il vous plaist, qui vous meut de vestir ce jaserant. » Et elle, comme ung peu faisant la honteuse, luy respondit : « Et vous le savez bien. — Par ma foy, sauf vostre grâce, madame , dit il , se je le sceusse je ne le demandasse pas. — Monseigneur, dit elle, quand il me veult baiser et parler d'amours, il me fait en ce point habiller, et je sçay bien que vous venez icy à ceste cause ; et pour ce me suys mise en point. — Madame , dit il , vous avez raison ; et aussi vous me faictes souvenir que c'est la manière des chevaliers d'en ce point faire adouber leurs dames. Mais les clercs ont

Nouvelle XLI. 259

tout aultre manière de faire , qui à mon advis est trop plus belle et plus aisée. — Et quelle est elle, dist la dame, je vous prie? — Je la vous monstreray », dit il. Lors la fist despoiller de son jaserant et du surplus de ses habillemens jusques à la belle chemise, el il pareillement se deshabilla, et misrent à point le beau lit qui là estoit, et se couchèrent tout dedans et se désarmèrent de leurs chemises et passèrent temps deux ou trois heures bien plaisamment. Et avant partir, le gentil clerc monstraà madame la coustume desclercs, quelle beaucop loa et trop plus que celle des chevaliers. Assez et souvent se rencontrèrent depuis en la fasson dessusdicte , sans qu'il en fust nouvelle , quoy que madame fust pou subtille. A chef de pièce , monseigneur retourna de la guerre, dont madame ne fut pas trop joyeuse en son pardedans, quelque semblant qu'elle monstrast au pardehors. Et à l'heure de disner, et car el savoit sa venue, il fut servy, Dieu scet comment. Ce disner se passa ; et quand vint à dire grâces, monseigneur se mist en son reng, et madame print son quartier. Tantost que grâces furent achevées et dictes, monseigneur, pour faire du mesnagier et du gentil compaignon, dist à madame : « Allez tost en nostre chambre et vestezvostre jaserant. » Et elle, recordant du bon temps qu'elle avoit eu avec son clerc, respondit tout subit : « Ha! monseigneur, la coustume des clercs vault mieulx. — La coustume des clercs ! dit-il. Et savez vous leur coustume ? » Si se commença à fumer, et coleur

26o Les Cent Nouvelles nouvelles.

changer, et se doubta de ce qui estoit, combien qu'il n'en sceut oncques rien, car il fut tout à coup mis hors de sa doubte. Madame ne fut pas si beste qu'elle n'aperceust bien que monseigneur n'estoit pas content de ce qu'elle avoit dit , si s'advisa de trouver le ver : « Monseigneur, je vous ay dit que la coustume des clercs vault mieulx, et encores le vous dy je. — Et quelle est elle ? dit il. — Hz boivent après grâces. — Voire dya , dit il , saint Jehan ! vous dictes vray, c'est leur coustume voirement, qui n'est pas mauvaise; et pource que vous la prisez tant, nous la tiendrons doresenavant. Si firent apporter du vin et beurent, et puis madame alla vestir son jaserant, dont elle se fust bien passée , car le gentil clerc luy avoit monstre aultre fasson de faire qui trop mieulx luy plaisoit. Comme vous avez oy fut monseigneur par madame en sa response abusé. Et fault dire que le sens subit qui luy vint à mémoire à ce coup luy descendit en la vertu du clerc , qui depuis luy monstra foison d'aultres tours, dont n.onseigneur en la parfm se trouva nez amis.

Nouvelle XLII. 261

LA XLIIe NOUVELLE.

RACOMPTÉE PAR MÉRL\DEGH.

^^^^'an cinquante derrenier passé, le |^||l(^ clerc d'un village du diocèse de '(($ W'Wi ^°yo" ' \"^^^ impetrer et gaigner WujiIIi^ les pardons qui furent à Romme, qui sont tels que chascun sçait , se mist à chemin , en la compaignie de pluseurs gens de bien de Noyon , de Compiengne , et des lieux voisins. Mais avant son département disposa de ses besoignes bien et sûrement : premièrement de sa femme et de son mesnage , et le fa t de sa coustrerie recommenda à ung jeune gentil clerc pour la desservir jusques à son retour. En assez bref temps il vint à Romme lui et sa compaignie, et firent chacun leur devocion et pèlerinage le mains mal qu'ilz sceurent ; mais vous devez savoir que nostre clerc trouva d'adventure à Romme ung de ses compaignons d'escole du temps passé , qui estoit ou service d'un grand cardinal, et en grand autorité , qui fut trèsjoieu.x de l'avoir trouvé, pour l'accointance qu'il avoit à luy, et luy demanda de son estât. Et l'autre luy compta tout du long tout premier comment il estoit, hélas! maryé, son nombre d'enfans, et

comment il estoit clerc d'une parroiche. « Ha ! dit son compaignon, par mon créateur, il me desplaist bien que vous estes maryé. — Pourquoy ? dit l'autre. — Je le vous diray, dit il; ungtel cardinal m'a chargé expressément que je luy trouve un serviteur pour estre son notaire , qui soit de nostre marche ; et croiez que ce seroit trèsbien vostre fait , pour estre tost et largement pourveu , se ce ne fust vostre mariage, qui vous fera repatrier, et espoire plus grans bien perdre que vous n'y arez. — Par ma foy, dit le clerc, mon mariage n'y fait rien , mon compaignon ; car, à vous dire vérité, je me suis party de nostre pays soubz umbre du pardon qui est à présent icy. Mais créez que ce n'a pas esté ma principale intencion, car j'ay conclud d'aller jouer deux ou trois ans par pays ; et ce pendant ce temps si Dieu vouloit prendre ma famme, jamais je ne fu si eureux. Et pourtant je vous requier que vous soyez mon moyen vers ce cardinal que je le serve ; et , par ma foy, je feray tant que vous n'arez jà reprouche pour nioy ; et s'ainsi le faictes vous me ferez le plus grand service que jamais compaignon fist à autre. — Puis que vous avez ceste volunté, dist son compaignon, je vous serviray à ceste heure, et vous logeray pour avoir bon temps, se à vous ne tient. — Et, mon amy, je vous mercie», dit l'autre. Pour abréger, nostre clerc fut logié avecques ce cardinal , laquelle chose il manda à sa femme, l'ensemble et son intencion , que n'est pas de retourner par delà si

Nouvelle XLÏI. 26;

tost qu'il luy dist au partir. Elle se conforta, et luy rescripst qu'elle fera le mieulx qu'elle pourra. Ou service de ce cardinal se maintint et conduisit gentement nostre bon clerc, et fist tant à chef de pièce qu'il gaigna son maistre, lequel n'avoit pas pou de regret qu'il n'estoit habile à tenir bénéfices, car largement l'en eust pourveu. Pendant le temps que nostre dit clerc estoit ainsi en grâce que dit est, le curé de son village alla de vie à mort, et ainsi vaca son bénéfice, qui estoit ou mois du pape, dont le coustre, tenant le lieu de son compaignon estant à Romme , se pensa qu'au plus tost qu'il pourroit qu'il courroit à Flomme et feroit tant à l'ayde de son compaignon qu'il auroit ceste cure. Il ne dormit pas, car en pou de jours, après maintes peines et travaulx, tant fist qu'il se trouva à Romme, et n'eut oncques bien tant qu'il eust trouvé son compaignon, le clerc servant le cardinal. Après grosses recognoissances et d'ung costé et d'aultre , le clerc demanda de sa femme , et l'autre, espérant de luy faire ung trèsgrand plaisir, et affin que la besoigne dont il le veult requerre en vaille mieuLx, luy respondit qu'elle estoit morte; dont il mentoit, car je lien qu'à ceste heure elle saroit bien tanser son mary. « Dictes vous doncques que ma femme est morte, dit le clerc, et je prie à Dieu qu'il luy pardonne ses péchez. — Oy vrayement, dit l'autre, la pestilence de l'année passée avecques aultres pluseurs l'emporta. » Or faindoit il ceste bourde, qui depuis

luy fut cher vendue, pource qu'il savoit que le clerc ne s'estoit party de son pais qu'à l'occasion de sa femme, qui estoil trop peu paisible, et que plus plaisant nouvelle d'elle ne luy pourroit on apporter que de sa mort. Et à la vérité ainsi en estoit il , mais le rapport fut faulx. <( Et qui vous amaine en ce pais ? dist il , après pluseurs et diverses devises. — Je le vous diray, mon compaignon et mon amy. il est vrai que le curé de nostre ville est trespassé ; si vien vers vous pour que par vostre bon moien je puisse parvenir à son bénéfice. Si vous p.ie tant que puis que me veillez aider à ce besoing. Je sçay bien qu'il est en vous de le me faire avoir, à l'aide de monseigneur vostre maistre. » Le clerc , pensant sa femme estre morte et la cure de sa ville vacquer, conclud en soy mesmes que il happera ce bénéfice, et aultres encores, s'il y peut parvenir. Mais toutesfoiz il ne le dit pas à son compaignon , ainçois luy dist qu'il ne tiendroit pas à luy qu'il ne soit curé de leur ville , dont il fut beaucop mercyé. Tout aultrement alla, car au lendemain nostre saint père, à la requeste du cardinal maistre de nostre clerc, luy donna ceste cure. Si s'en vint ce clerc à son compaignon , quand il sceut ces nouvelles, et luy dist : « Ha ! mon amy, par ma foy, vostre fait est rompu, dont me desplaist bien. — Et comment ? dit l'aultre. — La cure de nostre ville est donnée , dit il , mais je ne sçay à qui. Monseigneur mon maistre vousacuidé aider, mais il n'a pas esté en sa puissance de

Nouvelle XLII. 265

faire vostre fait. >> Qui fut bien mal content, ce fut celuy qui estoit venu de si loing perdre sa peine et despendre son argent, dont ce ne fut pas dommaige. Si print congié bien piteux de son compaignon , et s'en retourna en son pais, sans soy vanter de la bourde qu'il a semée. Or retournons à nostre clerc, qui estoit plus gay que une mitaine de la mort de sa femme, et de la cure de leur ville que nostre saint père, à la requeste de son maistre, luy avoit donnée pour recompense. Et disons comment il devint prestre à Romme, et y chanta sa bien dévote première messe, et print congié de son maistre pour ung espace de temps, à venir par deçà à leur ville prendre possession de sa cure. A l'entrée qu'il fist de leur ville, de son boneur la première personne qu'il rencontra ce fut sa femm;e, dont il fut bien esbahy, je vous en asseure, et encores beaucop plus courroucé. « Et qu'est ce cy, dist il , m'amye ? et on m'avoit dit que vous estiez trespassée. — Je m'en suis bien gardée, dit elle. Vous le dictes, ce croy je, pource que l'eussez bien voulu ; et vous l'avez bien monstre, qui m'avez laissée l'espace de cinq ans à tout ung grant tas de petiz enfans. — M'amye, dit il, je suis bien joyeux de vous veoir en bon point, et en loe Dieu de tout mon cueur ; maudit soit qui m'en apporta aultres nouvelles ! — Ainsi soit il , dit elle. — Or je vous diray, m'amye : je ne puis arrester

Eour maintenant; force est que je m'en aille astivement devers monseigneur de Noyon,

pour une besongne qui luy touche ; mais au plus bref que jepourray je vousverray. » Il se partit de sa femme et prend son chemin devers Noyon, mais Dieu scet s'il pensa en chemin à son pouvre fait : a Hélas ! dit il, or suis je homme deffait et deshonoré : prestre , clerc , et maryé ! Je croy que je suis le premier maleureux decest estât. » Il vint devers monseigneur de Noyon, qui fut bien esbahy d'oyr son cas, et ne le sceut conseiller; si le renvoya à Romme. Quand il y fut venu, il compta à son maistre , du long et du lé , la vérité de son adventure, qui en fut trèsamèrement desplaisant. Au lendemain il compta à nostre saint père, en la présence du colliège des cardinaux et de tout le conseil, l'adventure de son homme qu'il avoit fait curé. Si fut ordonné qu'il demourra prestre et maryé et curé aussi. Et demourra avec sa femme en la façon que ung homme maryé honorablement et sans reprouche, et seront ses enfans légitimez et non bastards, jà soit que le père soit prestre. Mais au surplus, s'il est trouvé qu'il aille aultre part que à sa femme, il perdra son bénéfice. Ainsi qu'avez oy fut ce galant puny par faulx donner à entendre de son compaignon ; et fut contraint de venir demourer sur son bénéfice , et qui plus et pis est , avecques sa femme, dont il se fust bien passé si l'église ne i'eust ordonné.

Nouvelle XLIII. 267

LA XLIlIe NOUVELLE.

Page 1