‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 124 sur 156 · MONSEIGNEUR DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DE BEAUMONT

Pour accroistre et amplier mon nombre des nouvelles que j’ay promis compter et descripre, j’en monstreray cy une dont la venue est fresche. Ou gentil pays de Brabant, qui est celuy du monde ou les bonnes adventures adviennent souvent, avoit ung bon et loyal marchant duquel la femme estoit tresfort malade, elt] gisant, pour l’aigreur de son mal, continuellement sans habandonner son lit. Ce bon homme, voyant sa bonne femme ainsi actainte et languissant, menoit la plus doloreuse vie du monde, tant marry et desplaisant estoit qu’il ne povoit plus, et avoit grand doubte que la mort ne l’en fist quicte. En ceste doleance perseverant, et doubtant la perdre, se vint rendre [auprès] d’elle et luy donnoit esperance de garison, et la reconfortoit au mieulx qu’il povoit, l’ammonnestant de penser au sauvement de son ame. Et après qu’il eut aucun petit [de] temps devisé avec elle et finé ses ammonnestemens et exhortacions, luy pria mercy, luy requerant que si aucune chose luy avoit meffait, qu’il luy fust pardonné par elle. Entre les cas ou il se sentoit l’avoir courroussée, luy declara comment il estoit bien recors qu’il l’avoit troublée pluseurs foiz, et tressouvent, de ce qu’il n’avoit besoigné sur son harnois, que l’on peut appeller cuirasses, toutes les foiz qu’elle eust bien voulu ; et mesmes que bien le savoit, dont treshumblement luy requeroit pardon et mercy. Et la pouvre malade, ainsi qu’elle povoit parler, luy pardonnoit les petiz cas et legiers ; mais ce derrain ne pardonnoit elle point voluntiers sans savoir les raisons qui avoient meu et induict son mary a non fourbir son harnoïis, quand mesmes 1l savoit bien que c’estoit le plaisir d’elle, et que aultre chose ne demandoit. « Comment! dit il, voulez vous morir sans pardonner a ceulx qui vous ont meffait? — Je suis contente, dist elle, de le pardonner, mais je veil savoir qui vous a meu ; aultrement ne le pardonneray je ja. » Le bon mary, pour trouver moien d’avoir pardon, cuidant bien faire la besoigne, dist : « M’amye, vous savez que pluseurs foiz avez esté malade et deshaitée, combien que non pas tant que maintenant je vous voy ; et durant la maladie je n’ay jamais osé presumer de vous requerre de bataille, doubtant que pis vous en fust ; et soyez toute seure que ce que j’en ay fait, amour le m'a fait faire. — T'aisez vous, menteur que vous estes ; oncques ne fu si malade ne si deshaitée pour quoy j'eusse fait refus de combatre. Querez moy aultre moien, si voulez avoir pardon, car cestuy cy ne vous aidera. Et puis qu’il vous convient tout dire, meschant et lasche bonhomme que vous estes, et aultre ne fustes oncques, pensez vous qu’en ce monde cy soit medicine qui plus puisse aider ne susciter la maladie d’entre nous femmes

que la doulce et amoureuse compaignie des hommes ? Me voiez vous bien deffaicte et seche par grefté de mal? Aultre chose ne m'est mestier que compaignie de vous. — Ho! dit l’aultre, je vous gariray prestement. » Il sault sur le lit, et besoigna le mieulx qu’il peut ; et tantost qu’il eut rompu deux lances, elle se leve et se mist sur ses piez. Puis demye heure après alla par les rues. Et ses voisines, qui la cuidoient comme morte, furent tresesmerveillées jusques ad ce qu’elle leur dist par quelle voie elle estoit ravivée, qui dirent tantost qu'il n’y avoit que ce seul remede. Ainsi le bon marchant aprint a garir sa femme, qui luy tourna a grand prejudice. Car souvent se faindroit malade pour recevoir la medicine.

LA QUATRE VINGTS XIe NOUVELLE.

PAR

L’ACTEUR

Ainsi que j’estoye n’a gueres en la conté de Flandres, en l’une des plus grosses villes du pays, ung gentil compaignon me fist ung joyeux compte d’un homme maryé, de qui la femme estoit tant luxurieuse et chaulde sur potage et tant publicque, que à paine estoit elle contente qu’on la cuignast en plaines rues avant qu’elle ne le fust. Son mary savoit bien que de telle condicion estoit, mais de subtilier ne querir remede pour luy donner empeschement, il ne le savoit trouver, tant estoit a ce joly mestier rusée. Il la menassoit de la batre, de la laisser seule ou de la tuer ; mais querez qui le face! autant eust il prouffité de menasser ung chien enragé ou aultre beste. Elle se pourchassoit a tous lez et ne demandoit que hutin. Il y avoit peu d'hommes en toute la contrée ou elle repairoit pour estaindre ‘une petite estincelle de son grand feu ; et quiconques la barguignoit, il l’avoit aussi bien a creance que a argent sec, fust l’homme vieil, layt, bossu, contrefait ou d’aultre quelque deffigurance ; bref, nul ne s’en alloit sans denrée reporter. Le pouvre mary, voyant ceste vie continuer, et que grosses menasses rien n’y prouflitoient, il s’advisa qu’il l’espanteroit par une voye et maniere qu'il trouva. Quand il la peut avoir seulle en sa maison, il luy dist : « Or ça, Jehanne ou Betrix, ainsi qu’il l’appelloit, je voy bien que vous estes obstinée en vostre meschante vie, et que, a quelque menasse ou punicion que Je vous face, vous n’en comptez non plus que si je me taisoie. — Helas! mon mary, dit elle, en verité, j'en suis plus courroussée que vous n’estes, et trop plus me desplaist ; mais je n’y puis remede mettre, car je suis tellement née soubz telle estoille pour estre preste et servant aux hommes! — Voire dya, dist le mary, y estes vous destinée ? Sur ma foy, j’ay bon remede et hastif. — Vous me tuerez, dit elle, aultre n’y a. — Laissez moy faire, dist il, je sçay mieulx beaucop. — Et quel, dit elle, que je le sache ? — Par la mort bieu, dist il, je vous hocheray tant ung jour que je vous

bouteray ung quarteron d’enfans ou ventre, et puis je vous habandonneray, et les vous lairray seulle nourrir. — Vous! dit elle ; mais ou prins? Vous n'avez pour commencer. Telles menasses m'’espantent pou, je ne vous crain/s]. Touchez cela ; si j'en desmarche, je veil qu’on me tonde en croix ; et s’il vous semble que vous ayez puissance, avancez vous, et commencez tout maintenant. Je suis preste pour livrer le molle. — Au deable telle femme, dist le mary, qu’on ne peut par quelque voye corriger!» Il fut contraint de la laisser passer sa destinée ; trop plustost se fust ecervelé et rompu la teste pour la reprendre que luy faire tenir le derriere coy. Pour quoy la laissa courre comme une lisse entre deux douzaines de chiens, et accomplir tous ses vouloirs et desordonnez desirs.

LA III} XIIe NOUVELLE,

PAR

L’ACTEUR

En la bonne cité de Mix, en Lorraine, avoit puis certain temps en ça une bonne bourgoise maryée qui estoit tout oultre de la confrarie de la houlette ; et rien ne faisoit plus voluntiers que ce joly esbatement que chacun scet ; et ou elle povoit desploier ses armes, elle se monstroit vaillant et pou redoubtant horions. Or, entendez quelle chose luy advint en exercent son mestier. Elle estoit fort amoureuse d’un gros chanoine qui avoit plus d’argent que ung vieil chien n'a de puces ; mais pour ce qu'il demouroit en lieu ou les gens estoient a toutes heures, comme on diroit a une gueulle baée ou place publicque, elle ne savoit comment se trouver avec son chanoine. Tant subtilia et pensa a sa besoigne, qu’elle s’avisa qu’elle se descouvreroit a une sienne voisine qui estoit sa seur d’armes touchant le mestier et usance de la houlette. Et luy sembla qu’elle pourroit aller veoir son chanoine accompaignée de sa voisine, sans qu’on y pensast nul mal ou suspeçonnast. Ainsi qu’elle advisa, ainsi fist elle. Et comme si pour une grosse matere fust allée devers monseigneur le chanoine, ainsi honorablement et gravement y alla elle, accompaignée comme dit est. Pour estre bref, incontinent que noz bourgoises furent arrivées, après toutes salutacions, ce fut la principale qui s’encloit avec son amoureux le chanoine, et fist tant qu'il luy bailla une monteure, ainsi qu’il peut, La voisine, voyant l’autre avoir l’audience et gouvernement du maistre de leens, n’en eut pas peu d’envye, et luy desplaisoit

que l’on ne luy faisoit ainsi comme a l’autre. Au wider de la chambre, celle qui

avoit sa pitance dist : « Ça, voisine, en yrons nous? — Voire, dit l’autre, s'en va l’on ainsi ? Si l’on ne me fait la courtoisie comme a vous, pardieu, j’accuseray la compaignie et le mesnage ; je ne suis pas icy venue pour chaufer la cire. » Quand l’on. perceut sa bonne volunté, on luy offrit le clerc de ce chanoine, qui

estoit ung tort et roidde galant et homme pour la tresbien fournir, de quoy elle ne tint compte, mais le refusa de tous poins, disant que aussi bien vouloit elle avoir le maistre que l’autre, aultrement ne seroit elle contente. Le chanoine fut contraint, pour sauver son honneur, de s’accorder. Quand ce fut fait, elle voulut bien adonc dire a Dieu et se partir. Mais l’autre ne le voulut pas, ains dist toute courroussée que elle qui l’avoit amenée et estoit celle pour qui l’assemblée estoit faicte devoit estre mieulx partie que l’autre, et qu’elle ne se par-

tiroit point qu’elle n’eust encores ung picotin. Le chanoine fut bien esbahy

quand il entendit [cles nouvelles, et combien qu’il priast celle qui vouloit avoir le surcroiz, toutesfoiz ne se voult rendre contente. « Or ça, de par Dieu, dist il, puisqu'il fault que ainsi soit, je suis content ; mais plus n’y revenez pour tel pris. » Quand les armes furent accomplies, celle damoiselle au surcroiz a dire adieu dist a son chanoine qu’il leur falloit donner aucune chose gracieuse pour souvenance. Et sans se faire trop importuner ne traveiller de requestes, et aussi pour estre delivré d’elles, il avoit ung demourant de couvrechefz qu’il leur donna. Et la principale receut le don, et en remercyant dirent adieu. « C’est, dist il, ce que je vous puis maintenant donner ; prenez chacune en gré, je vous en prie. » Elles ne furent gueres loing allées qu’en plaine rue la voisine qui avoit eu sans plus ung picotin dist a sa compaigne qu’elle vouloit avoir sa part de leur don. « Et bien, dit l’autre, je suis contente ; combien en voulez vous avoir ? — Fault il demander cela? dit elle ; j'en doy avoir la moitié et vous autant. — Comment osez vous demander, dist l’autre, plus que vous n’avez deservy? Avez vous point de honte ? Vous savez que vous n’avez esté qu’une foiz avecques le chanoine, et moy deux foiz ; et pardieu, ce n’est mie raison que vous soiez partie aussi avant que moy. — Par dieu, j’en aray autant que vous, dit l’autre ; ay je pas fait mon devoir aussi avant que vous? — Comment l’entendez vous? — N'est ce pas autant d’une foiz que de deux? Et affin que vous cognoissez ma volunté, sans tenir cy halle de neant, je vous conseille que me baïllez ma part justement de la moitié, ou vous arez incontinent hutin. Me voulez vous ainsi gouverner ? — Voire dya, dist sa compaigne, y voulez vous proceder d’euvre de fait? Et par la naissance Dieu, vous n’en arez fors ce qui sera de raison, c’est assavoir des trois pars l’une, et j’aray le remanent ; ay je pas eu plus de peine que vous ? » Adonc l’aultre hausse et de bon poing charge sur le visage de sa voisine, qui ne le tint pas longuement sans le rendre, apellans l’une l’autre ribaulde. [Bref, elles s’entre batirent tant et de si bonne maniere que a bien petit qu’elles ne s’entretuerent ; et l’une appelloit l’autre ribaulde.] Quand les gens de la rue virent la bataille de ces deux compaignes, qui peu de temps devant avoient passé par la rue ensemble amoureusement, furent tous esbahiz, et les vindrent tenir et deffaire l’une de l’autre. Puis leurs mariz furent huchez, qui vindrent tantost. Et chacun d’eux demandoïit a sa femme la matere de leur different. Et chacune comptoit a son plus beau. Et tant par leur faulx donner a entendre, sans toutesfoiz toucher de ce pour quoy la question estoit meue, les animerent et esmeurent

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l'ung contre l’autre, tellement qu’ilz se vouloient entretuer, si les sergens ne fussent survenuz, qui les menerent tous deux refroider en belle prison. La justice fut a toute diligence sollicitée de leurs amys pour leur delivrance ; mais pour ce que le cas estoit venu pour le debat des femmes, premier le conseil voult savoir dont avoit procedé le fondement de la question entre les deux femmes. Elles furent mandées et contrainctes de confesser que ce avoit esté pour faire parchon d’une piece de couvrechefs, et cetera. Les gens du conseil, qui estoient bons et sages, voyans que la cognoissance de ceste cause appartenoit au roy de bourdelois, tant pour les merites de la cause que pour ce que les femmes estoient de ses subjectes, la renvoyerent pardevant luy. Et pendant le proces, les bons mariz demourerent en la prison, attendans la sentence diffinitive qui devoit estre rendue sur l’avis des subjects du roy, qui, pour le nombre infiny d’eulx, est taillée de demourer pendue au clou.

LA QUATRE VINGTS XIIIe NOUVELLE,

PAR

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